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Un amoureux flou de la jeunesse : Witold Gombrowicz

Publié le par Jean-Yves

Witold Gombrowicz (1904-1969), à travers ses romans [Ferdydurke (1), La pornographie, Trans-Atlantique], ses pièces de théâtre, son Journal, n'a cessé de faire l'éloge de la jeunesse, de l'immaturité.

 

L'auteur polonais reste une énigme. Mais une énigme tout à fait d'actualité. Parce qu'aujourd'hui on encense, plus que jamais, la jeunesse : sa lecture est de ce fait particulièrement passionnante.

 

Le rapport avec l'immaturité est quotidien, sous-tend nos activités, nos loisirs, et ceci de la façon la plus grossière, la plus « cuculisante » :

 

« Il existe aussi, explique Gombrowicz, une immaturité vers laquelle nous fait basculer la culture lorsqu'elle nous submerge, lorsque nous ne réussissons pas à nous hisser à sa hauteur. Nous sommes infantilisés par toute forme "supérieure". L'homme, tourmenté par son masque, se fabriquera à son propre usage et en cachette une sorte de sous-culture : un monde construit avec les déchets du monde supérieur de la culture, domaine de la camelote, des mythes impubères, des passions inavouées... domaine secondaire, de compensation. » (2)

 

Dans Ferdydurke (1), la manière, dont Pimko « cuculise » les écoliers, parodie avec bonheur la manière dont le pouvoir se sert du peuple :

 

« Il est vrai que pour nous les jeunes, rappelle Christophe Jezewski, l'œuvre et la pensée de Gombrowicz furent un formidable rempart contre la pression du totalitarisme, contre la "cuculisation" de l'école stalinienne et de la part des mass média, mais aussi des milieux réactionnaires de l'extrême droite. Elles nous donnaient droit à un certain élitisme, à l'indépendance. » (3)

 

De façon générale, quel que soit le régime politique, la relation entre le Pouvoir (paternel) et le peuple est infantilisante à souhait, comme l'observent moult textes des XIXe et XXe siècles. Sous d'autres latitudes, les entreprises de colonisation, de protectorat, ont engendré aussi ce lien – indispensable à leur réussite –, maturité-immaturité, « cuculisation » oblige.

 

De tous les âges de la vie, l'enfance n'est-elle pas le plus « cuculisé » de tous ? Et comment asservir le peuple ? Comment diriger les masses ? En tirer profit ? Il suffit d'infantiliser, de « cuculiser ». L'enfant, le nègre, l'esclave, l'exilé, l'homme qui subit une quelconque différence, sont tous aux abois dans un univers friand de boucs émissaires et de martyrs de l'immaturité.

 

Aujourd'hui, où que l'on regarde, où que l'on se tienne ou se dirige, soufflent les courants d'air de l'immaturité qui font attraper de bons rhumes juvéniles aux plus austères des grands pontes. Cette « cuculisation » n'est-elle pas à l'apogée dans l'art, dans la musique en particulier, laquelle réduite à un bien de consommation, n'est plus qu'une forme juvénilisée, réduite à l'appétit des sens, à la simplification, au conformisme des styles ?

 

Ces propos pourraient s'étendre aux classes prolétaires et bourgeoises, aux masses, à tous les enfants d'une sous-culture. Peur face à la vieillesse et à la mort qui détermine ainsi l'attirance de l'homme contemporain vers l'immaturité. Gombrowicz n'était pas seulement précurseur d'idées, il était aussi saisi par des fantasmes et des phobies qui animent chacun aujourd'hui de façon consciente ou le plus souvent refoulée.

 

 

Tant de slogans « cuculisants » émergent de la société occidentale : protégez votre peau, vos dents, vos yeux, protégez vos enfants, votre avenir... Pêle-mêle, hantise des rayons solaires, des caries, des sadiques, de la crise économique, des virus meurtriers, tout contribue par le biais de la fragilisation à rendre immature, enfantin.

 

Comme Zuta, dans Ferdydurke (1) qui « voyait la maturité dans l'immaturité », nous découvrons l'immaturité au cœur de la maturité. Il y a une véritable escalade de l'immaturité dans nos sociétés qu'il est difficile d'accepter. Avec l'achat à crédit du canapé, de la cuisine équipée, l'immaturité est installée dans les foyers – en chair, en os, en sourires, en couches-culottes et en babillages : l'enfant. Offert, exposé à la vue du voisinage… une sorte de lifting décoratif, cachant les maléfices de l'arrière-saison qui approche doucement mais sûrement.

 

De même que nous avons eu l'homo americanus, l'homo-sovieticus, de façon plus vaste, embrassant tous les domaines et tous les continents, s'ajoute au musée d'anthropologie un nouveau spécimen qu'avait flairé depuis longtemps Witold Gombrowicz : l'Homo immaturitus ou Homo cuculicus.

 

Gombrowicz place une majuscule devant Jeunesse, Immaturité, Infériorité. Parce qu'il a ressenti le feu brûlant de cette Jeunesse, reconnu son pouvoir infernal, découvert la fascination cruelle qu'elle exerce sur certains adultes :

 

« Regardez... quand s'achève l'enfance et que l'adulte n'est pas encore vraiment là, c'est-à-dire entre quatorze et vingt-quatre ans, l'homme jouit d'une sorte de floraison. C'est chez lui la seule période de beauté absolue. Il existe dans l'humanité une réserve immortelle de beauté et de charme qui est – hélas, hélas ! – liée à la jeunesse. Oh non, il ne suffit pas d'admirer la beauté des tableaux abstraits – elle est sans risque –, il faut l'éprouver à travers ce qu'on a été, ce qu'on n'est plus, à travers cette infériorité de la jeunesse. » (4)

 

Il faut voir dans Ferdydurke (1) une destruction de la sexualité elle-même, une « cuculisation », une infantilisation de la sexualité. À travers cette histoire grotesque d'un monsieur qui devient un enfant parce que les autres le traitent comme tel, autant dans les rapports de ce monsieur avec la lycéenne moderne, avec Sophie lors de son enlèvement, ou dans les rapports de Pimko avec les élèves, ceux de Mientus avec le valet de ferme, la sexualité est tournée en dérision de la façon la plus sournoise, tombée de son piédestal, dépossédée de sa gravité, de sa lourdeur.

 

Autant Ferdydurke est écrit avec cette manière si peu sérieuse de voleter, de butiner ça et là, de démolir avec allégresse un édifice des plus imposants, de saper ses fondations d'une chiquenaude, autant le Journal de l'auteur révèle une lutte difficile, douloureuse pour vaincre la sexualité elle-même. La vaincre en la prenant corps à corps ; la vaincre en dansant avec la sensualité de ses jeunes démons, en s'égarant dans les bas-fonds de Buenos Aires. La vaincre non sous la terreur du péché, de la culpabilité qui tenaillent le chrétien, mais la vaincre au nom du Jeune, de l'Immature, de l'Inférieur et de l'immortalité qu'il recèle. On n'est jamais aussi proche de la mort que par l'adhésion au sexe. Le rire, le ton plaisantin et nihiliste de Gombrowicz sont des coups de gueule jetés aux pouvoirs mortels de la sexualité.

 

Dans l'imagerie classique, Eros lance une flèche sur les amoureux. Ici, au contraire, c'est Gombrowicz qui porte un carquois, bande son arc et transperce de mille traits Eros lui-même.

 

Lorsqu'entre 1939 et 1947, Gombrowicz explore le Retiro, les bas-fonds de Buenos Aires, c'est un étrange paradoxe, une atmosphère trouble qu'il traverse. Le Retiro est un lieu, une zone délimitée où règne un « secret diabolique » – « c'était que rien ne pouvait y arriver à terme, tout y était forcément en-dessous du niveau admis, demeurant dans sa phase préliminaire, non accompli, baignant dans l'Inférieur » (5). Là, faisant l'amour avec des jeunes garçons et des marins, Gombrowicz faisait l'amour avec un lieu ombrageux, Immature, Inférieur qui nourrit et enfante toute son œuvre.

 

Dans son Journal, Gombrowicz vacille entre l'ombre et la lumière, entre la nuit du Retiro et les masques du grand jour, prend conscience, avec une acuité exceptionnelle, des raisons qui empêchent en général l'homme d'aimer l'adolescent, le forcent à s'attacher à la femme, tout en observant son propre cas.

 

Au seuil de la trentaine, l'écrivain se révèle incapable d'éprouver du sentiment pour une femme, qu'il accède à l'univers de la Jeunesse, qu'il se fourre littéralement en elle. C'est par cette brèche qu'il s'éprend du « blanc-bec », du gamin, de l'adolescent trouble et ne peut cependant goûter à un érotisme complet et réel. L'attirance sexuelle envers la femme est encore trop forte chez lui. Gombrowicz ressent un handicap : la maturité, sa propre maturité, sa vieillesse qui lui tombe dessus tout à coup, alors qu'il se contemple dans une glace, et l'empêche d'accéder au monde de l'adolescent, de l'inachevé, de lever tous les interdits et d'aimer, jusqu'à être dévoré par lui, l'adolescent.

 

D'où toute une suite de réflexions très profondes dans le Journal sur le ballet incessant, à la chorégraphie parfois hésitante, qui se joue à trois – l'homme, la femme, l'adolescent –, la femme faisant écran, empêchant l'homme de s'éprendre et de se soumettre aux charmes, à la beauté de l'Inférieur, de l'Incomplet, du blanc-bec, de l'Adolescent.

 

Lorsque Angelo Rinaldi, travaillant alors à Nice-Matin, interviewa le maître à Vence en 1965 et fit allusion à l'homosexualité, Gombrowicz, rapporte le critique, « a éclaté en me disant : "Mais voilà, vous êtes comme tous les Français, vous ne pouvez pas raisonner autrement qu'en-dessous de la ceinture !" J'avais mis le doigt sur quelque chose. » (3) Ce qui est intéressant, c'est de voir l'auteur osciller entre la confidence et le désaveu, entre la lumière et l'ombre, choisissant l'une sans se défaire de l'autre. Ses relations avec le Retiro illustrent cette hésitation douloureuse, entre les bas-fonds où vit la beauté de l'Adolescent, avec son attirance, sa sensualité, et le monde officiel de la Femme, de l'amour "orthodoxe", avec ses rôles attendus qui ne le satisfont pas.

 

Comment évite l'adulte de tomber sous les charmes ensorceleurs de l'Adolescent ? Par ce « terrifiant avantage [...] social, économique, intellectuel, qui se matérialise avec une cruauté méthodique - acceptée du reste par les victimes [...]. Ne pouvait-on soupçonner toutefois que si l'adulte avilit et dégrade ainsi son cadet, c'est pour ne pas tomber à genoux devant lui ? [...] Et la vague infinie de l'amour interdit et flétrissant – amour qui véritablement jette l'adulte à genoux devant l'adolescent –, n'était-elle pas une revanche de la nature sur le viol que l'homme vieillissant perpétrait sur l'adolescent ? » (3)

 

L'érotique qui lie l'adulte au jeune garçon en général n'est pas une érotique simple, mais complexe. Sans doute délibérément complexe. La symbiose adulte-jeune est sans cesse à l'œuvre, chaque jour, mais son caractère érotique, son élément sensuel, son moteur sexuel, sont reliés à d'autres caractères, d'autres éléments non moins urgents que la pulsion érotique. L'érotisme jeune-adulte est enchevêtré dans un jeu de nécessités et de besoins sociaux et biologiques. Force d'équilibre, de vitalisation, de sens, de détermination de l'existence. Répondant dans son Journal à Sandauer, un critique, qui voyait en Gombrowicz un pervers, ce dernier réagit vertement :

 

« Au désir de l'homme d'être Dieu, s'oppose un autre désir, radicalement différent, celui d'être Jeune [...]. Suis-je un pervers lorsque j'affirme que la nature du jeune garçon, tellement particulière, tellement spécifique dans son inachèvement, son insuffisance, son infériorité, dans sa légèreté étrange, est un facteur indispensable pour comprendre la nature de l'adulte – et donc la nature de notre univers d'adultes ? Suis-je malade lorsque j'affirme qu'au sein de l'humanité s'opère sans cesse une collaboration clandestine des âges et des phases de développement, que s'y déroule un jeu d'enchantement, de fascination, de violence, qui fait que "l'adulte" n'est jamais uniquement "adulte" ? Nous disons : l'homme. Pour moi, ce mot ne signifie rien. J'ai toujours envie de demander : l'homme de quel âge, par quel âge fasciné ? À quel âge assujetti ? À quel âge lié dans son humanité ? » (4)

 

Il y a à travers son Journal un jeu de cache-cache et un jeu de miroir. Gombrowicz joue avec l'adolescent, se révèle à travers lui et se dissimule au lecteur, au nom même de l'Immaturité, de la Jeunesse. Tout dire, tout avouer, ce serait perdre le feu sacré de l'Inaccompli en soi, du Non-achevé.

 

On est surpris par cet iconoclaste, toujours sur le qui-vive, anticonformiste, se laissant immergé par ce sentiment de honte, auquel de surcroît il semble tenir. Comme si perdant sa honte, Gombrowicz perdrait tout lien avec l'Immaturité, l'Infériorité, la Jeunesse. La honte, domaine de l'obscurité, c'est aussi la Nuit, le lieu de la Nuit qui pour lui par excellence est le Retiro. C'est la Nuit, les quartiers brumeux qui sont le théâtre obscur d'aventures avec des marins et de jeunes garçons. La pédérastie vit ici au cœur des ténèbres.

 

L'homosexualité devient, pour ainsi dire, l'antithèse du jour. Le Gombrowicz qui s'avance à la lumière garde en lui précieusement la Nuit du Retiro, ses recoins, ses quartiers brumeux, ses bars interlopes, son port et ses secrets, comme des antres où se tissent les liens troubles unissant l'homme au garçon, au Jeune, à l'Immature, dans toute sa sensualité et sa volupté.

 

Et cette éternité incarnée par la Jeunesse, la fraîcheur, trouve ici son refuge le plus certain. L'éternité s'enfante dans les ténèbres du moi secret. Son visage le moins avouable est fait de sensualité, de beauté juvénile liée aux caresses, aux spasmes de la jouissance. Elle prend naissance dans les ténèbres du moi, avec des chairs et des corps immatures, ou proches de la maturité, comme ceux que caressait Gombrowicz.

 


1. Ferdydurke, premier roman de Gombrowicz, paru en Pologne en 1937, Editions Gallimard/Folio, 1998

2. Préface à La Pornographie, Editions Christian Bourgois, 1980

3. Magazine littéraire n°287, avril 1991, dossier Witold Gombrowicz

4. Journal, tome III, 1961-1969, Editions Christian Bourgois, 1981

5. Journal, Tome I, 1953-1956, Editions Christian Bourgois, 1981

 

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