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La table des singes, Yves Ravey

Publié le par Jean-Yves Alt

La Styrie, « cœur vert de l'Autriche » : malgré ce slogan accolé fièrement aux voitures des habitués du café-auberge Krebernik, le voyage que propose le roman d'Yves Ravey n'a rien de touristique ni de bucolique.

Le café Krebernik, c'est une histoire de famille : tenu de main de maître par une vieille femme ; ce café abrite également sa fille Élisabeth, qui sert en salle, ressassant éternellement l'amertume d'une vie sacrifiée, et Rodolphe, le fils, atteint de tuberculose. Rodolphe ne travaille pas, sa mère le protège attentivement, elle le protège de l'hostilité supposée du monde extérieur et donc surtout des femmes.

Et puis il y a Yven, le jeune narrateur, petit-fils de la tenancière, un adolescent très (trop ?) lucide pour ne pas pressentir et comprendre ce que très souvent les adultes éludent par le silence.

Cet univers replié sur lui-même est bouleversé par l'arrivée d'Anna, une étrangère, femme suspecte d'emblée, forcément malveillante quand elle décide de vivre avec Rodolphe, qu'elle enlève ainsi à la vigilance tutélaire de sa mère et de sa sœur.

Le café Krebernik est aussi le lieu de rencontre des personnalités de la petite ville styrienne, des amis de Rodolphe, toujours prêts à se lancer dans de pâles épopées : les virées en voiture jusqu'au Casino ou jusqu'aux motels tenus par des serveuses accueillantes et décolorées.

Le jeune Yven observe ces adultes avec la feinte innocence du regard étonné de l'enfance : en se dissimulant, il assiste aux ébats de son oncle avec Anna.

Yven observe aussi sa grand-mère, cette vieille femme taciturne et obstinée, « qui sent l'urine », cette femme qui aura raison de sa rivale, Anna, et qui finira par emprisonner son fils dans des rapports ambigus d'amour et de soumission réciproques.

Le narrateur guide le lecteur, avec une fausse candeur, dans cet univers apparemment étale, ces vies que n'émaillent que des incidents anodins, un univers où les sentences d'exclusion sont appliquées d'autant plus implacablement qu'elles ne sont jamais explicitement prononcées.

Les intrus sont aussi impitoyablement refoulés de ce monde clos. Anna comprend qu'elle ne pourra jamais lutter à armes égales avec ces femmes qui depuis toujours entourent son amant d'une attention exclusive.

De même, Petschnik fils, du bureau de tabac, un homme « qui fait ça avec les hommes », après s'être fait copieusement rosser parce que « des garçons comme lui... on les pend par les testicules pour leur apprendre à ne pas recommencer », s'exile vers la capitale.

■ La table des singes, Yves Ravey, Éditions Gallimard, 1989, ISBN : 2070714268

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