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Francis Poulenc : dits et non-dits

Publié le par Jean-Yves

À 48 ans, Francis Poulenc (1899-1963) montait une œuvre sur la transsexualité : « Les Mamelles de Tirésias ». Ce fut le scandale musical de l'après-guerre.

 

Les uns le disent bisexuel. Les autres le voient presque exclusivement homosexuel. C'est, notamment, le cas de l'ancien préfet de police de Paris, André-Louis Dubois. Dans un livre de souvenirs, intitulé « Sous le signe de l'amitié » paru en 1972 chez Plon, il écrit :

 

« Le béret cascadeur, le chandail à col roulé, il partait à la recherche de mauvais garçons à Ménilmontant ou à Belleville et racontait des histoires à faire rougir tout un régiment de sapeurs. De ses tournées à travers le monde, il envoyait à ses amis, sur cartes postales, des comptes rendus qui n'avaient rien de musicaux, avec une précision dans les termes et un luxe d'images à épouvanter, les préposés des P.T.T. »

 

Au soir du 3 juin 1947, le rideau de l'Opéra Comique se lève sur « Les Mamelles de Tirésias », une œuvre dédiée à Darius Milhaud pour son retour en France.

 

Une partie du public est indigné. En quoi cette partition légère, cette « folie » pouvait-elle heurter les français ?

 

À cause de leur sujet. Apollinaire annonçait, dans sa préface, l'intention d'étudier le problème de la repopulation. Question inoffensive à la « Belle Époque », mais malséante peu après la deuxième guerre mondiale, à un moment où l'on en était encore à compter les victimes des hostilités. Et où le Général de Gaulle, dans son discours d'Épinal, encourageait les Français à procréer pour remplacer les pertes humaines. Poulenc situe l'action dans une ville de la Côte d'Azur. Une jeune femme, Thérèse, y est une féministe enragée. Elle fait disparaître ses seins et se transforme en homme. Cela cause l'épouvante de son mari, horrifié de la voir devenir « un beau gars ». Elle se nomme désormais Tirésias. Bientôt, son mari en fera autant. Il se déguise en femme et se voit poursuivi par les assiduités d'un gendarme, se méprenant sur son véritable sexe. Il annonce sa maternité future. Au deuxième acte, le mari berce l'un des quarante mille enfants qu'il a eu en l'espace d'une journée. Son véritable fils, âgé de dix-huit ans, apparaît. Il menace de faire des révélations sur la nature de sa fécondité. Affolés, le mari et le gendarme consultent une cartomancienne. Cette dernière étrangle le gendarme et révèle sa véritable identité. C'est Thérèse. Elle se réconcilie avec son époux, tandis que le chœur chante : « Cher public, faites, faites donc des enfants ! »

 

Une telle évocation humoristique de problèmes comme celui de la transsexualité ne pouvait donc pas plaire. Il en allait de même avec l'idée du travesti, lorsque Thérèse se déguise en homme et son mari se fait passer pour une femme féconde.

 

Au cours de l'œuvre, deux couples homosexuels paraissent sur la scène : le premier est constitué du mari et du gendarme ; le second se compose de Presto et de Lacouf qui, sortant d'un café dans un état de totale ébriété, se disputent, se battent et s'entre-tuent. Scène de ménage peu au goût d'un public alors, et plus qu'aujourd'hui, culpabilisé sur le plan sexuel. D'ailleurs l'homosexualité était très mal vue.

 

À la suite du Maréchal Pétain, le Général de Gaulle avait pris, le 8 février 1945, des ordonnances particulièrement sévères tendant à la réprimer.

 

L'opéra-bouffe de Poulenc ridiculisait l'ordre social en tournant en dérision, des symboles dominateurs comme une paire de seins, une barbe, un journaliste parisien ou une cartomancienne, allégorie absconse du pouvoir religieux. Il s'en prenait aussi, au représentant de l'ordre qu'est un gendarme et le réduisait à néant en l'habillant d'un cheval-jupon. Il préconisait un changement radical du comportement des individus à l'intérieur de la famille et de la société. Le mari donnant le biberon à un nourrisson est, en 1947, une image indigne de la virilité à l'archaïsme phallocratique.

 

Francis Poulenc oubliait, l'espace d'une œuvre, le conformisme moral…

 


Lire aussi : Cahiers de Francis Poulenc, sous la direction de Simon Basinger


Illustration : Francis Poulenc vu par Jean Cocteau

 

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