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Seize ans ou presque, torture absolue, Sue Limb

Publié le par Jean-Yves Alt

Jess, jeune anglaise pleine d’humour, lucide sur sa beauté, aimerait bien passer ses prochaines vacances avec Fred, son petit copain. Mais elle doit aussi aller rendre visite à son père qu'elle n'a encore jamais vu chez lui depuis le divorce de ses parents.

Avant de rejoindre son père, sa mère, bibliothécaire et adepte des vacances culturelles a tout prévu sauf une « place » au jeune garçon avec qui elle a une idylle… Après de multiples péripéties, elle apprendra la raison de la séparation de ses parents (l'homosexualité de son père) tout en savourant l’arrivée surprise de Fred.

Un roman à la lecture facile et agréable et qui pourtant n'emporte pas totalement mon adhésion. Les thématiques abordées (jalousie, mort d'un être cher, mensonge et homosexualité cachée) sont pourtant riches de potentialité mais leur traitement a du mal à dépasser la simple superficialité, ce qui est dû sans doute au système de narration centré sur l'adolescente ce qui ne favorise pas le développement des problématiques sous-jacentes.

Il restera au lecteur à dépasser les faits certes habilement relatés grâce à l'humour de Jess et du narrateur qui se permet parfois même de donner son avis – ce qui est bien vu – mais seulement sur des éléments secondaires voire insignifiants du roman.

Annonce par le père de Jess de son homosexualité :

« - Bon, finit-il par dire. Puisque c'est le moment des grandes révélations, moi aussi j'en ai une. Moi aussi, j'ai un petit ami. (page 180)

Réponses de Jess :

Jess était de plus en plus soulagée. Elle n'aimait pas l'idée que son père fréquente d'autres hommes, les embrasse et tout ça. Mais s'il avait été hétérosexuel, elle n'aurait pas non plus aimé l'idée qu'il fréquente une femme. Peut-être qu'on n'aimait tout simplement pas imaginer ses parents en train de faire ce genre de truc. […] Elle commença à penser aux gays qu'on voyait à la télé: Ian McKellen, l'acteur qui jouait Gandalf dans Le Seigneur des anneaux. Et Elton John, pour ne citer qu'eux. Dire que son père appartenait au club très spécial de ces types géniaux !

- C'est trop cool ! Quand je vais raconter ça à mes copines, elles vont être vraiment jalouses ! (page 182)

- Tu aurais dû me le dire il y a des années, dit Jess. Ça explique pourquoi vous n'êtes pas restés ensemble, tu n'as pas pensé à ça ? Un mariage hétérosexuel ne peut pas marcher si l'homme est gay. Et puis, avoir un ex devenu gay, c'est trop à la mode. C'est génialissime ! (page 183)

- Promets-moi juste une chose, dit-elle. Je ne veux pas que tu tiennes Phil par la main ou que tu l'embrasses en ma présence. Ce n'est pas le problème que tu sois gay. Je détesterais encore plus si c'était une femme. (page 186)

Quand Jess en parle à son petit ami, Fred :

- […] Maintenant, je suis ravie ! C'est tellement mieux que s'il (elle parle de son père) avait eu une nouvelle femme et un bébé ! Ça aurait été atroce ! Au lieu de ça, il est gay ! Trop cool ! Attends que je raconte ça à mes amies ! Elles vont être si jalouses ! (page 214)

« Seize ans ou presque… » est un roman branché, à tous les sens de ce terme : le téléphone portable y joue un rôle central. Les adolescentes d'aujourd'hui ne pourront que plus facilement s'identifier à Jess mais cette plongée dans la vie réelle suffit-elle à faire de ce roman une œuvre littéraire ?

Dernier point, plus général, je m'étonne du développement, depuis quelques temps, d'«écrits pour les filles» (de la petite enfance à l'adolescence) : je crains que les enseignants qui souhaiteraient faire étudier ce roman aux élèves de leurs classes aient bien du mal à vaincre les réticences de certains garçons à lire un livre dont les "enluminures" de début des chapitres sont des petits cœurs et des étoiles. Dommage, « Seize ans ou presque… » pourrait être l'objet d'une fructueuse réflexion sur ce qui se cache derrière la superficialité et le cliché dans la littérature.

■ Seize ans ou presque, torture absolue, Sue Limb, Editions Gallimard Jeunesse, juillet 2006, ISBN : 2070574830


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com

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