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Bûchers et Bastille : les papiers de M. le Lieutenant de Police par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves

[…] Louis XIV, si soucieux d'ordre et de discipline, fut le véritable créateur de la police parisienne ; la charge de lieutenant de police fut confiée par lui d'abord à Nicolas de La Reynie, puis à René d'Argenson, qui furent tous deux des administrateurs de grande classe, ancêtres des grands préfets de police du XIXe siècle ; leur surveillance, dans ce Paris qui comptait environ 500.000 habitants, était d'une minutie extraordinaire, grâce à un luxe inouï d'indicateurs et d'agents secrets.

 

Presque chaque jour, le lieutenant de police adressait au ministre compétent un rapport sur les événements de Paris, et le roi en personne prenait connaissance des plus importants. Parfois, certaines affaires, où étaient impliquées des personnes de grande famille, étaient suivies de près par le souverain et le gouvernement.

 

Ainsi, en 1700, une Mme de Murat, lesbienne et hystérique, fut l'objet d'une surveillance persévérante, et il fallut plusieurs interventions du ministre Pontchartrain pour l'exiler de Paris. Il est vrai que cette dame était vraiment d'une violence peu commune, et qu'avec sa tendre amie Mme de Nantiat, autre mégère, elle faisait régner la terreur sur son quartier, pissait par les fenêtres, et battait ceux qui osaient critiquer ses mœurs. Enfermée enfin au château de Loches, elle scandalisait encore les autorités par les lettres qu'elle écrivait à ses amies, et le ministre, sur l'ordre du roi, lui fit supprimer cette liberté (122).

 

En fait, presque tous les homosexuels que nous voyons figurer dans les rapports du lieutenant de police sont d'assez sinistres personnages ; mais il n'y a pas lieu de nous en étonner, car de tout temps a foisonné dans les grandes villes une lie de prostitués et de débauchés, et quiconque étudierait les dossiers de la Brigade des Mœurs au Quai des Orfèvres n'aurait pas de nos contemporains homosexuels – bains de vapeur, vespasiennes, hôtels louches, terre-pleins des boulevards – une bien excellente idée.

 

Voici, à titre d'exemple, quelques-unes des histoires les plus représentatives. En 1701, la police a son attention attirée par plusieurs familles qui se plaignent de disparitions de garçons de 17 ou 18 ans ; l'enquête s'oriente vers un nommé Neel et un nommé La Guillaumie, et on découvre tout un réseau de « traite » : Neel séduit les garçons, puis les vend à La Guillaumie ; le frère d'un Conseiller au Parlement, Le Mas de Saint-Venois, est compromis dans cette trouble affaire. Mais – exemple frappant de contraste entre la théorie et la pratique – aucun n'est condamné à mort : Neel est enfermé au donjon de Vincennes pour le restant de ses jours, La Guillaumie au couvent de la Charité à Charenton, Le Mas de Saint-Venois est exilé à Tulle (123).

 

Parfois, la mansuétude est plus grande encore : le sieur de La Parizière, qui prostituait des jeunes gens sur les promenades, s'en tire avec quelques mois de prison au Fort l'Evêque (1703) : il est vrai qu'il a déclaré que « n'ayant dans sa province qu'une femme fort mauvaise et fort ennuyeuse, il avait mieux aimé rester à Paris » ; et peut-être le juge avait-il été sensible à l'argument (124).

 

Dans le cas des ecclésiastiques, on prend l'avis de leur évêque ainsi, en marge du rapport sur l'abbé de Rochefort, qui écrivait à un jeune charron de Vaugirard et à un laquais des lettres d'amour enflammées, le ministre écrit : « A. M. le Cardinal de Noailles son avis ? » (125).

 

Mais, assez souvent, l'arrestation d'un homme met la police sur la piste de toute une filière où, bien vite, apparaissent de si grands noms qu'on étouffe l'affaire. En 1702, un propriétaire de meublé, Martin, vient à la police dénoncer son locataire Petit, un garçon de 25 ou 26 ans, qui faisait la débauche dans sa chambre avec toutes sortes de garçons rencontrés dans les jeux publics. On arrêta donc ledit Petit, et on trouve dans sa malle des documents compromettants pour le comte de Tallard, lieutenant-général des armées du roi ; on l'enferme à la Bastille d'où il sera plus tard transféré aux Chartreux (126).

 

L'affaire la plus sensationnelle, qui émeut fort le lieutenant de police et le ministre, éclate en cette même année 1702. Elle débute par l'arrestation d'un nommé Lebel, âgé de 24 ans, « beau garçon, bien fait, ci-devant laquais, et qui maintenant se fait passer pour homme de qualité ». Incarcéré à la Bastille, Lebel est interrogé, et commence à donner des noms : celui qui l'a débauché le premier, dit-il, alors qu'il n'avait que dix ans, est un certain Duplessis, « qui se promène tous les jours dans le jardin du Luxembourg pour y séduire de jeunes écoliers ». Duplessis organisait chez lui des orgies de jeunes gens « dont il abusait successivement ». Par lui, Lebel avait connu Coustel, « qui est non seulement un sodomite mais un impie », et Astier, dont l'occupation quotidienne consistait à aller racoler des garçons dans les billards de la place Saint-Michel ; tous trois – Duplessis, Coustel, Astier – vivaient des profits retirés de la prostitution des jeunes gens qu'ils « protégeaient ». Un de leurs amis, Leroux, tenait derrière la Madeleine un bureau de placement pour laquais jeunes et bien faits et « les envoyait à des seigneurs de province lorsqu'on lui en demandait ». Puis, toujours dans l'entourage de ces trois sinistres personnages, voici toute une série d'abbés : l'abbé de Campistron, l'abbé de Larris qui se prostitue pour son propre compte, l'abbé Lecomte chassé du Séminaire Saint-Magloire, l'abbé Servien, fils de l'ancien ministre Abel Servien. Puis, on voit apparaître les grands seigneurs, clients des « fournisseurs » de beaux garçons : le maréchal-duc de Vendôme, le duc de Lesdiguières, le duc d'Estrées, l'ambassadeur de Portugal... (127).

 

Tout cela ne laisse pas d'être passablement sordide, et n'évoque guère les « coiffes de lin » de la pieuse Maintenon, dont c'était pourtant alors le règne tout puissant.

 

Mais c'est grâce à ces rapports de police et à ces archives de prison que nous pouvons deviner ce que pouvait être, au vrai, la vie quotidienne d'un homosexuel de classe moyenne, en ce Paris du Grand Siècle.

 

Les rencontres se faisaient (curieuse pérennité de ces choses !) au Luxembourg, dans les cabarets de la place Saint-Michel, dans les tripots du quartier Saint-Antoine, sur les quais de la Seine...

 

Evoquons, par exemple, l'assez mélancolique et pathétique figure de cet abbé Chabert de Fauxbonne qui passait ses après-midi à chercher l'aventure sur les quais près de l'Hôtel de Ville, là où les bateliers se divertissaient une fois le travail terminé et où flânaient les manœuvres en quête d'embauche... Le 28 avril 1704, il remarqua un beau garçon qui regardait les joueurs de quilles, et vin s'accouder au parapet à côté de lui ; la conversation engagée sur la pluie et le beau temps, l'abbé demanda à son interlocuteur son nom — il s'appelait Gillain — s'il était marié — oui, depuis trois ans — s'il avait des enfants — un seul —. Sur quoi il s'exclama : « Quoi, n'avoir qu'un enfant depuis tant de temps ! Que n'en faites-vous ? ». Puis il proposa à Gillain d'aller dans sa chambre pour y boire une bouteille de bière. Gillain ayant répondu qu'il était trop tard, il revint le lendemain, acheta de la bière, monta à la chambre de Gillain et, une fois là, fit au brave garçon des propositions si précises que celui-ci lui dit « qu'il voyait bien ce qu'il lui demandait, mais qu'il n'avait pas le temps... »

 

L'abbé renouvela la même tactique quelques jours après – le 8 mai – avec un autre garçon, nommé Simonnet ; une fois dans la chambre, il lui proposa de « se divertir » avec lui... Malheureusement, Simonnet était indicateur de police, et un rapport fut mis sous les yeux de D'Argenson. Prévenu, le ministre Pontchartrain fit enfermer l'abbé Chabert de Fauxbonne à la Bastille, puis à Bicêtre, et enfin, après six mois de détention, le fit reconduire à Valence, son diocèse d'origine : il avait trente ans (128).

 

Ainsi s'animent devant nos yeux ces ancêtres lointains, et pourtant si proches – avec leurs vices, sans doute, et leurs tares, mais aussi leurs sentiments aussi respectables que n'importe quels autres, (que ne donnerait-on pour lire aujourd'hui les lettres de l'abbé de Rochefort au charron de Vaugirard !) et la misère indicible de leur vie, hantée par la peur des dénonciations, de la police, du bûcher, écartelée entre l'impulsion toute puissante de leur nature et la terreur du châtiment atroce...

 

Mais et ce sera l'honneur de ce siècle, qui fut, malgré tout, grand quelques êtres d'élite commençaient à soupçonner l'existence du problème : cent ans encore, et pourra venir Cambacérès.

 

(122) Paul Cottin, Rapports inédits du lieutenant de police René d'Argenson (1697-1715), publiés d’après les manuscrits conservés à la Bibliothèque Nationale, éditions Paul Cottin, Paris, Librairie Plon, 1891, pp. 13-97

(123) Id., p. 72-73

(124) Id., p. 127

(125) Id., p. 174

(126) F. Ravaisson, Archives de la Bastille, XI, p. 2-3

(127) Id. p. 3-5

(128) Id., p. 213 sq.

 

Arcadie n°43/44, Marc Daniel (Michel Duchein), juillet/août 1957 (extrait)

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