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Le bimétallisme d'Oscar Wilde par Guillot de Saix (1/2)

Publié le par Jean-Yves

J'ai longtemps hésité avant de parler du livre de Robert Merle, à qui l'on doit déjà une remarquable thèse sur Oscar Wilde et qu'il intitule : « Oscar Wilde ou la destinée de l'homosexuel ».


Je contesterai tout d'abord l'emploi de ce sous-titre qui a le tort de généraliser un cas tout à fait particulier.


J'ai eu, dans ma déjà longue existence, l'occasion de confesser de nombreux homosexuels et j'en suis venu à cette conclusion qu'il y a autant de cas différents que d'homosexuels.


En présentant Oscar Wilde comme l'homosexuel type, Robert Merle se trompe et nous trompe.


Wilde est le fils d'une femme au caractère viril qui, toute jeune, se lança dans la politique et qui, lorsque son mari fut le héros d'un procès où il était accusé, lui, chirurgien des yeux, d'avoir abusé d'une de ses clientes, n'hésita pas à se faire l'avocat de l'accusé.


Wilde fut désiré et élevé comme une fille. Ce qu'il y a de viril en sa mère se porte avec passion vers ce bel enfant qu'elle couvre de caresses. Elle parle, elle ne cesse de parler. Elle lui récite des vers. Oscar dira plus tard : « Si l'on s'accorde à trouver que je parle bien, c'est que j'ai dû longtemps savoir me taire ».


Et voilà le petit Oscar en robe de velours, en corsage décolleté barré d'une écharpe écossaise, couvert de rubans, de dentelles et de bijoux, comme une précieuse idole hindoue. Aujourd'hui encore, en Irlande, les mamans superstitieuses habillent leurs petits garçons comme de petites filles, de crainte que les fées ne les volent, car naturellement les fées qui ont du goût, ne s'intéressent qu'aux jeunes mâles.


Oscar fréquente à Dublin, l'Ecole de Portora, quand se déroule le procès intenté à son père. Les détails emplissent les journaux : « Voilà donc, se dit-il, où conduit ce grossier amour des hommes pour les femmes, à cette boue. »


Oscar en reste écœuré. Il chérit d'un amour idéal sa petite sœur Isola. Il ne la quitte pas. En 1867, il a treize ans, elle en a neuf. Et subitement elle meurt. Son âme en reste en deuil. Il erre solitaire. Il va la veiller au cimetière. Il y demeure des heures. Il pleure. Il prie. Et, quatorze ans plus tard, il la pleure encore dans un poème. Toute sa vie alors lui semble finie, et Wilde va devenir un homosexuel, mais un homosexuel au sens étymologique du mot : il aime son semblable en lui-même. Il est atteint de narcissisme. « Autrui, fait-il dire à l'un de ses personnages, autrui est tout à fait insupportable. La seule compagnie possible, c'est soi-même. S'aimer soi-même est le début d'un beau roman qui peut durer toute une vie. »

 
Et c'est ce qu'il révèle dans un de ses meilleurs contes en prose.


« Quand le beau Narcisse mourut, l'Etang de son plaisir devînt d'une coupe de douces eaux une coupe d'amères larmes et les Oréades vinrent en pleurant à travers le bois dire leurs chants à cet Etang, dans le but de le consoler. Et quand elles virent que l'Etang était devenu, d'une coupe de douces eaux, une coupe d'amères larmes, elles dénouèrent les vertes tresses de leurs chevelures, se lamentèrent sur l'Etang triste et lui dirent :


— Nous ne sommes pas étonnées que tu pleures ainsi Narcisse, car ce Narcisse était si beau !
— Etait-il donc si beau ? leur demanda l'Etang.
— Qui peut le savoir mieux que toi ? répliquèrent les Oréades.


Près de nous, il passait sans s'arrêter, mais toi, il te cherchait et s'étendait contre tes bords, et, baissant vers toi ses regards, au miroir de ton onde il voyait sa beauté.


Et l'Etang alors répondit :


— Si j'aurais Narcisse, c'est que, lorsqu'il s'étendait sur mes bords et baissait vers moi ses regards, au miroir de ses yeux je voyais ma beauté. »


Wilde avait intitulé cela « Le Disciple », et son disciple alors qu'il écrivait ce conte, était le trop beau Lord Alfred Bruce Douglas, que, blond et fatal, il avait entrevu par avance et décrit sous le nom de Dorian Gray. Cette histoire symbolique semble enfermer sa propre histoire, chacun des deux amis s'est admiré dans les yeux de l'autre. Oscar retrouvait dans Alfred cette jeunesse perdue qu'il avait adorée. Et, comme Narcisse, le jeune Lord aux cheveux d'or, le Prince Jonquille, le cher Bosie aimait se contempler dans les yeux pathétiques du poète. Aussi Bernard Shaw a-t-il écrit très lucidement :


« La vie d'Oscar Wilde fut aussi simple que la vie du "Chevalier des Grieux", et même elle la surpasse en cela qu'elle omet Manon, elle ignore Manon, et fait du héros le propre amant de lui-même. »


Mais quel homme, surtout quel artiste, n'est un peu l'amoureux de lui-même ? On sait quel est, et quel sera toujours le drame de la vie : chaque être – homme, animal ou plante – a été créé pour atteindre à sa minute d'apogée, à cet unique et merveilleux instant, plus parfait que le précédent – ou que celui qui le suivra.


C'est lors de cet éclair de transfiguration que surgit, chez qui le surprend, ce que l'on nomme « le coup de foudre ».


Miracle transitoire qui, par radioactivité, se prolonge parfois. Mirage par lequel se propage l'espèce.


Un esthète – Paul Adam – a pu déclarer que, pour la beauté, l'éphèbe doit être préféré à tout autre parce que cette beauté est d'autant plus rare qu'elle est fugace.


Dès le collège, Oscar a été séduit par la beauté. Il a été beau lui-même, très beau, mais cette beauté a vite passé. Alors il l'a cherchée chez d'autres, il l'a retrouvée surtout chez les classiques grées et dans la statuaire athénienne.


J'ai visité à Londres, à l'ombre de la cathédrale de Westminster, son camarade d'Oxford, le vénérable Carnegie qui m'a dit : « Lors des représentations du collège, Oscar était déjà très intéressé par les travestis. Il se costuma lui-même en Prince Rupert et il inventa un costume esthétique, veste et toque de velours, culotte et bas de soie, large cravate flottante, souliers vernis à boucles. »


Partout dans l'œuvre de Wilde, on rencontre le même éphèbe devant le miroir avec son sourire étrange et secret, que ce soit Charmides, ou l'enfant d'Etoile, ou Dorian Gray.


Robert Merle dit que le recueil des Poèmes de Wilde est fabriqué, artificiel. Quelle erreur ! ce n'est là qu'une longue confession où, sous le masque, il est toujours présent. Ainsi il termine sa prière à la Vierge à San Miniato par ces vers :


Toi que Dieu couronna de flammes et d'amour
Ecoute, écoute avant qu'un dur soleil de haine
N'expose à l'univers mon honte et mon péché.


Vous voyez qu'il a conscience du secret de sa chair, il va se confesser à la Mère entre les Mères, car la société qui l'entoure d'hypocrisie lui fait croire à sa honte. Ne semble-t-il pas avoir la prescience de son Destin ? Ce protestant est alors attiré par le catholicisme auprès duquel il pourra trouver plus d'indulgence et plus d'amour.


En 1877, un voyage en Grèce lui fait admirer la splendeur du corps de l'éphèbe divinisé dans le marbre avec sa force et sa grâce, cette beauté ambiguë où rayonne, semble-t-il, la fleur des deux sexes. Et déjà les baignades d'Oxford avaient troublé ses sens par les nudités entrevues. Voici la première vision qu'il en a notée dans une transcription mythologique :


Hors du clair-obscur du bois jaune
A l'aube, au pré frais de parfums,
Corps d'ivoire aux vifs reflets bruns,
Comme un éclair jaillit mon faune.


Déjà par le désir il presse contre lui ce corps qui se dérobe. Et tout au long de ses poèmes et plus tard, de ses contes, apparaitront de beaux jeunes gens.


Néanmoins, Oscar a voulu connaître la femme. A Oxford, la femme ne doit pas pénétrer dans la ville universitaire, mais elle rôde à l'entour.


Un soir, dans l'ombre d'un porche, un des « doms », un de ces gardes policiers qui exercent leur surveillance sur les étudiants quand ils flânent en ville, surprend Oscar en conversation galante avec une fille. Il l'aborde et lui demande :


— Que faites-vous, Monsieur, avec cette personne ? L'interpellé réplique :
— Monsieur, c'est ma sœur.
Le grave surveillant lève sa lanterne vers le visage plâtré, les lèvres fardées de la fille et dit :
— Vous devez vous tromper, Monsieur, car lorsque j'avais votre âge, c'était déjà ma sœur à moi.


Peut-être est-ce cette rôdeuse qui lui injecta son mal ? Toujours est-il qu'Oscar contracta la syphilis. A cette époque, le traitement préconisé pour cette terrible maladie était le mercure.


Chez Wilde, le mercure provoqua bientôt la décoloration puis la chute des dents.


Il était très grand. Il n'y avait en lui rien d'efféminé. Il jouissait d'une force physique peu commune et ses camarades de collège l'éprouvèrent à leurs dépens : quand ils essayèrent de le soumettre aux brimades infligées à tout nouveau de l'Université.


Au sortir d'Oxford, Wilde loue un atelier dans la rue Salisbury à Londres, atelier qu'il partage avec le peintre Frank Miles qui semble avoir été, dès Oxford, au collège de Magdalen, son premier ami.


Frank Miles a fait le portrait d'une beauté très grecque : Miss Lily Langtry – le lys de Jersey –  que Wilde salue comme « la nouvelle Hélène, jadis de Troie, aujourd'hui de Londres ». Il essaie durant tout un mois d'aimer une femme pour la première fois mais s'intéresse davantage à ses toilettes qu'à son corps.


C'était au mois de juin. Un poème nous raconte ce mois passionné au milieu des lilas en fleurs, et devançant Marcel Proust, Wilde notera l'influence des parfums sur la mémoire, durant toute son existence, la senteur des lilas évoquera pour lui le mois de juin « le plus étrange de sa vie ».


Mais cet essai loyal est infructueux et Lily lui crie, lors de la séparation :


« Vous n'aurez rien fait que dévaster votre vie ! »


Cri prophétique s'il en fut.


Lily, d'ailleurs, était belle comme un jeune pâtre de l'Hellade. Profil parfait, poitrine sans proéminence, taille svelte et jambes nerveuses.


Wilde reste son ami. Il lui dessine des robes, la guide, la suit dans sa carrière d'actrice. Il voudrait lui voir jouer les travestis de Shakespeare. Le théâtre mène à la galanterie. Lily Langtry devint la maîtresse du Prince de Galles, futur Edouard VII, qui, par la suite, lui fit épouser un vieux lord. J'ai connu « le lys de Jersey », quand, vieillie mais belle encore, Lily s'était retirée à Monte-Carlo sous le nom de Lady de Bath. Elle y finit sa vie, très respectable et très respectée. Interrogée par moi, elle me dit : « Je savais qu'Oscar avait toujours eu ces goûts, mais c'était un tel artiste ! Il souffrait de toute laideur rencontrée – il me semble parfois, disait-il, que Dieu en créant l'homme et la femme a quelque peu surestimé ses aptitudes. »


Wilde a vingt-sept ans. Il a été en Amérique, il y a même conversé avec Whitman sur la « camaraderie » telle que celui-ci l'entend. Le poème qu'il a dédié à la belle Lily est le premier qu'il ait dédié à une femme. Il lui en adressa un autre qu'il intitula « Madonna mia », mais c'est un sonnet travesti. Il l'avait d'abord écrit sur un jeune homme :


Un bel et svelte gars non fait pour notre peine
Aux cheveux d'or pressés en boucles sur l'oreille
Aux yeux emplis d'attente et voilés de pleurs d'aube.
Comme une eau bleue et vue à travers un brouillard,
De pâles joues où nul baiser n'a mis sa tache
Et le sein aussi blanc qu'un poitrail de colombe.


Cela devient, en changeant quelques mots :


La fille au teint de lys non faite pour la peine
Aux doux cheveux châtains tressés près de l'oreille,
Aux yeux emplis d'attente et voilés de pleurs lents
Comme une eau bleue et vue à travers un brouillard,
De pâles joues où nul amour n'a mis sa marque,
Une gorge aux blancheurs d'argent de la colombe.


Et voilà ! le sonnet du boy est devenu le sonnet de la girl.


Le grand poème à Lilly Langtry se termine par ces mots :


...rien ne m'apprenait à croire
Que le cerveau de chair
Peut contenir dans ses minces cases d'ivoire
Et tout le ciel et tout l'enfer.


Evidemment pour Wilde il y a un obstacle entre lui et la femme ; cet obstacle, c'est la vision de la mère et de la sœur, êtres sacrés.


Aussi, qu'il s'adresse à Lily Langtry, à Ellen Terry, à Sarah Bernhardt, c'est toujours avec des lys pleins les bras, odorante barrière de chasteté.


Wilde lutte contre son penchant. Il veut se marier, mais il a des scrupules, il consulte son médecin qui l'assure qu'il est complètement guéri du mal vénérien. Lorsqu'en 1881, il rencontre Miss Constance Lloyd qui a les mêmes yeux bleus qu'il retrouvera plus tard chez Alfred Douglas, il fait sa conquête. Elle l'adore – et c'est si bon d'être adoré ! Elle a un visage ingénu, un visage d'éphèbe. Elle est blanche et svelte comme un lys. Le lys encore. Le mariage a lieu. Wilde l'organise comme une grande première.


Il dessine la robe de la mariée et les toilettes des demoiselles d'honneur. Il est fier de la posséder. Il raconte à ses intimes sa nuit de noces, il a bientôt un fils Cyril (qui aurait aujourd'hui soixante-douze ans) et l'an suivant, un second : Vyvyan qui vit toujours et qui, dans un livre (Fils d'Oscar Wilde) a raconté quel supplice ce fut pour lui, dans l'Angleterre puritaine, d'être le fils d'un tel père.


Mais voilà qu'Oscar constate avec épouvante que toute trace de syphilis n'a pas disparu de son organisme. Cette fâcheuse découverte a interrompu tout rapport physique avec sa femme que la maternité a d'ailleurs alourdie. Wilde ne semblait accorder alors à l'inversion qu'un intérêt de curiosité.
« Je ne crois pas, disait-il à ses amis, que ceux qui font ces choses éprouvent la moitié du plaisir que j'ai à en parler. »


Inconsciemment, il était bisexuel, lui-même se disait « bimétalliste » et vous retrouverez ce mot dans ses dialogues.


« C'est, explique Oscar, que je suis sensible à la beauté, de quelque sexe qu'elle soit, aussi bien à l'or de Phoebus qu'à l'argent de Phoebé. »


Arcadie n°37, Guillot de Saix, janvier 1957



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