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Le Temple, Stephen Spender

Publié le par Jean-Yves

Le temple dont il est question dans l'ouvrage de Stephen Spender, c'est celui que les Allemands des années 20 consacrent au corps et à la gymnastique.

 

C'est le récit d'un été au soleil en Allemagne, avant la grande crise. Stephen Spender était un poète et un écrivain anglais. Il était inséparable de Christopher Isherwood quand ils vivaient l'un et l'autre à Berlin.



Comme Isherwood, Spender va compléter son éducation sentimentale en Allemagne. Il aime les garçons et veut écrire librement. A cette époque, l'Angleterre puritaine interdisait l'homosexualité et poursuivait les livres licencieux. Spender débarque donc à Hambourg, pendant l'été 29. Il rejoindra plus tard Isherwood à Berlin. Dans "Christopher et son monde", Isherwood analysait cet exil homosexuel. "Le temple" est un récit moins ambitieux mais tout aussi bouleversant.

 

Ce roman ressemble un peu à un journal. On y reconnaît aisément certains des personnages. Le narrateur s'appelle Paul, c'est Stephen Spender lui-même. A Oxford, il se lie avec Simon et William. On comprend qu'il s'agit de W.H. Auden et de Christopher Isherwood. Plus tard, à Hambourg, il rencontrera Joachim, le photographe Herbert List. Ces clefs n'ont pas grande importance. Décrire les expériences de cet été 29 est avant tout pour Spender le moyen de s'affranchir du poids de la censure qui régnait à Londres.

 

Paul, son double, est un étudiant d'Oxford qui veut écrire et devenir poète. Il s'attache à un camarade d'université, Marston. Son innocence l'attire. Ils projettent de passer ensemble un week-end au bord de la Wye. C'est un désastre, ils n'ont rien à se dire. Ils cessent de se voir.

 

Paul rêve d'une amitié comme d'un état partagé de la perfection. Mais son idéal souffre de sa culpabilité et de son impossibilité à communiquer une émotion et à accepter son corps. Il écrit des poèmes, rencontre deux esprits éblouissants, Simon et William. Simon, qui a connu Berlin adolescent, déclare :

« L'Allemagne est le seul endroit pour ce qui concerne le sexe. L'Angleterre ne vaut rien. »

La vie à Hambourg en cet été 29 est tout entière contenue dans les cris et les rires des garçons qu'on aperçoit sur le lac Alster, rameaux des saules, odeurs des tilleuls, vêtements d'été, murmures rieurs, les corps qui plongent et au loin les lumières de la ville. En fait, Paul regarde avec émerveillement cette nouvelle Allemagne obsédée par le bonheur physique, mais il reste anglais et s'épanouit surtout dans ses écrits intimes. Ernst, son hôte, n'arrive pas à le séduire. Paul doit passer quelques jours au bord de la Baltique avec lui, mais c'est pour se retrouver dans la peau de Marston. Cette fois-ci, c'est lui qui est innocent, naturel, spontané. Et il accepte avec dégoût les avances d'Ernst.

 

Paul sait pourtant que le bonheur physique est à sa portée. C'est ce qu'il est en train d'apprendre au cours de ce séjour allemand. Les liens entre Joachim et Willy, les deux amis d'Ernst, lui prouvent qu'une amitié totale est possible. C'est une vraie révolution pour ce fils de la bourgeoisie anglaise qui a toujours considéré son corps comme la source du péché et son bien-être physique comme un sujet de honte, à vaincre par des qualités spirituelles qui le contrebalancent.

 

En fait, cette pureté atteinte grâce à l'activité corporelle, Paul va la trouver lors d'une randonnée avec un ami d'Ernst le long du Rhin. On se baigne dans le fleuve. On s'offre au soleil. Dans la chambre, ils s'attardent nus autour du lavabo. Joachim lui prend simplement la main, le soir après avoir éteint la lumière. Ils ont des conversations "sérieuses". Mais Joachim veut à tout prix faire des rencontres. Il drague les jeunes prolétaires désœuvrés. Paul suit attentivement ces stratégies de séduction. Elles le fascinent et l'excitent. Il vit son bonheur allemand par procuration. Quand Joachim séduit Heinrich, un jeune Bavarois en culotte de peau et chemise brodée à col ouvert, Paul subit l'attirance pour ce couple. Le trio va passer une semaine de baignades et de courses dans la forêt.



Paul retrouvera Londres ivre d'une lumière nouvelle. Son été allemand lui aura servi de révélateur. Il aurait aimé continuer à descendre le Rhin pour l'éternité et ne jamais quitter l'Allemagne.

 

Ce voyage initiatique n'est pas terminé. Il fallait mettre Paul en présence de la réalité historique. Elle est sous-jacente durant tout cet été 29. On entend les coups de feu des bandes nationalistes qui s'entraînent dans des camps. Les rancœurs de la défaite de 1918 sont très vives. La propagande bolchevique très présente. Heinrich se proclame communiste.

 

Quand Paul revient, trois ans après, en novembre 1932, c'est un froid politique qui a recouvert la sensualité de l'Allemagne nouvelle. Heinrich devenu nazi saccage l'appartement de Joachim qu'il juge décadent. Willy, l'ex-ami de Joachim, va se marier. Sa "Braut" a les cheveux blonds, tressés, et les yeux bleus. Elle travaille pour le Parti national-socialiste. Dans la rue, Paul assiste à des heurts sanglants entre chemises brunes et rouges.

 

« Tout cela présage une épouvantable catastrophe... La fin de tout ce que nous connaissons... Das Ende. »


■ Editions Christian Bourgois, 1989, ISBN : 226700724X

 


Lire aussi : Complément sur le contexte historique de ce roman

 

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