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L'abbé de Choisy ou l'ingénu libertin, Geneviève Reynes

Publié le par Jean-Yves Alt

L'abbé de Choisy a troublé bien davantage les siècles rigoureux qui interprétèrent son destin que ses contemporains. Femme ou homme selon ses états d'âme, académicien, diplomate, cette « jolie femme » eut une vie de plaisirs et de conquêtes. Un bien étrange « Don Juan » qui fait la nique aux bons vieux stéréotypes.

Choisy aime la parure, les bijoux. Tout cela est si simple à une époque où le costume masculin est déjà tout un poème rutilant et baroque. On lui répète si souvent qu'il est plus beau qu'une fille que le jeune Choisy s'octroie les atours d'un sexe dont il a le charme et les ornements. Monsieur (frère du roi Louis XIV) et le futur abbé seront filles, tranquillement. Monsieur aimera donc les hommes. Quant au petit Choisy, il compliquera les choses. Qu'a-t-on à faire des chemins traditionnels quand, né Choisy, les dieux vous ont choisi et comblé de leurs magnificences ? L'abbé devient femme. Une des plus belles femmes de la Cour.

Les sommets du travestissement

François-Timoléon de Choisy ne fait pas les choses à moitié. Il devient réellement comtesse des Barres. Sans le concours de la jurisprudence ni de la chirurgie, il change d'identité et préfère aux frémissements de vanité de la Cour, les plaisirs forts de la mystification. Dans un siècle théâtral, la « nature » est méprisée, l'être se complaît dans tous les artifices qui l'en éloignent. Qu'une mystérieuse étrangère apparaisse dans la bonne ville de Bourges ne choque personne, tant l'aristocratie et la grande bourgeoisie provinciales sont avides de divertissements. Accompagnée d'une domesticité renouvelée pour la circonstance, la comtesse des Barres devient la coqueluche d'un petit monde en mal de nouveauté. Grande dame magnifiquement parée, elle mène grand train et... séduit toutes les jeunes filles que des mères flattées confient aux mains parisiennes de la divine solitaire. Car Choisy aime la chair fraîche et ne crache pas sur le beau sexe quand il préserve la sveltesse androgyne des tendrons.

Dans une caste où seuls comptent le rang, le plaisir et les jeux, où la seule « immoralité » reste l'ennui, la comtesse des Barres/Choisy met dans son lit, sous le regard attendri de messieurs mûrs, mademoiselle de la Grise, puis une jeune comédienne, Roselie. Le spectacle dans le spectacle. En présence d'invités et de familiers qui assistent à son « coucher », elle fait l'amour avec les jeunes donzelles. Que voient-ils de ces enlacements lascifs ? Tout au plus l'innocence de quelques emportements saphiques ; rien que de très candide. Ils applaudissent. Qu'en pense la gamine qui soudain étouffe un cri quand s'insinue la pensée que la belle dame possède de bien étranges attributs ? Quand les amantes lassent l'abbé, ou tombent enceintes, il les marie. Le suprême délice de Choisy est de travestir en homme ses jeunes maîtresses : double inversion… Victor est Victoria et Madame est Monsieur.

L'abbé de Choisy traverse des phases cycliques de travestissement et de « normalité ». Homme, il s'adonne au jeu, frénétiquement... femme il se plaît à suivre les décisions autoritaires d'une vie sociale disciplinée et dévote. De ses amours en tant qu'homme nous n'apprenons que peu de choses. Homosexuel ? Ainsi paré, il s'est évertué à séduire des femmes jeunes et jolies - jamais des hommes. Telle est sa spécificité amoureuse. Timoléon séduira les femmes - il aura même une fille de ses amours tumultueuses - pendant une période limitée de dix-sept ans : de 1666 (juste après la mort de sa mère) à 1683. D'abord narcisse, transsexuel sans doute et pourquoi pas inclassable ? Un homme qui ne veut pas se refuser le plaisir d'être courtisé, de tromper le monde, de vivre à sa guise et d'aimer les moins de seize ans...

Ce qu'il faut retenir c'est la vie excessive, mise en scène par lui-même, l'éblouissement d'une vie consacrée au plaisir et à l'écriture (l'abbé de Choisy fait beaucoup de livres, retourne au mysticisme, entre à l'Académie Française, bref écoute ses pulsions, a la chance de pouvoir les incarner, a le courage de s'y soumettre).

Métamorphose d'abbé en Madame de Sancy (sous les yeux de ses amis et de ses voisins) :

« D'abord, j'avais seulement une robe de chambre de drap noir, fermée par devant, avec des boutonnières qui allaient jusqu'en bas, et une queue d'une demi-aune qu'un laquais me portait, une petite perruque peu poudrée, des boucles d'oreilles fort simples, et deux grandes mouches de velours aux tempes. »

Maintenant, avec Mademoiselle Dany, sa nouvelle conquête - habillée en jeune homme - il file le parfait amour dans la plus conjugale des vies... Ne va-t-il pas jusqu'à célébrer un faux mariage avec curé et toute la bonne société, famille de la jeune fille/mari comprise.

L'étude de Geneviève Reynes est un régal... un personnage fascinant que le XIXe siècle a amoindri, le reléguant au domaine de la perversion et du malsain alors qu'il était génial, si notre premier génie est de se créer contre la morale, de s'inventer une vie au plus près du désir.

■ Editions Presses de la Renaissance, 1983, ISBN 2856162630

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