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Montherlant sans masque, Pierre Sipriot

Publié le par Jean-Yves Alt

Le 21 septembre 1972, Henry de Montherlant se donnait la mort. Dix ans plus tard, Pierre Sipriot lui consacrait une biographie d'après les inédits et l'importante correspondance de l'écrivain. L'ouvrage mettait à nu le personnage dès son enfance.

Né le 21 avril 1895, la solitude habite le jeune Henry, qui préfère les amitiés particulières du lycée à sa famille. D'ailleurs, à dix-huit ans il loue une chambre rue Vavin où quelques adolescents lui servent de modèles pour ses peintures. Au lieu de rendre l'amour que lui prodigue sa mère, il préfère écrire ses premiers textes avec une étonnante rigueur et une assiduité remarquable.

1917, Montherlant est mobilisé. L'enthousiasme de la jeunesse, l'intuition que cette guerre lui servira, l'attirent. C'est aussi le début d'une correspondance où Montherlant devient Montherlant. Tous les moyens lui seront bons pour parvenir à ses fins. Volontaire pour le front, il ne pense pas à combattre mais à être blessé, une petite blessure honorable et suffisante afin de recevoir le plus de médailles possible.

Le « poilu » devient fantasque, étranger au sang qui coule, à la souffrance d'autrui, là même où il remarque une certaine beauté du corps, Montherlant se démasque tout à fait. Une image le séduira : un jeune soldat se masturbe pendant un bombardement, afin de vaincre la peur de mourir.

Comment le définir ? Poltron, tricheur, provocateur ? Sipriot nous laisse ce soin. Le premier chapitre apparaît le plus révélateur. Après le succès de "La relève du matin", dû à la malice, à l'agilité de l'auteur devant éditeurs et journaux, Montherlant se consacre aux jeux du stade. Est-ce le goût du sport ou l'attrait de cette jeunesse qu'il adore ? Là encore Montherlant se dévoile, il aime « le corps », sa puissance, ses lignes et y trouve des joies qu'il évoquera dans "Les Olympiques". Esthète, il rêve de cette beauté qu'il toucherait volontiers.

Il faudra attendre son voyage en Andalousie, sa totale liberté et son anonymat (il possédait plusieurs pseudonymes et gardait uniquement "de Montherlant" pour la littérature) afin de connaître ses relations. La tauromachie dont il est un passionné, lui permet de prendre conscience de toute la sauvagerie qui était en lui. Touché par un taureau, il fera parler de sa blessure et n'hésitera pas à utiliser la troisième personne pour écrire son propre article avant de l'envoyer à différents journaux. Quel curieux paradoxe : ce besoin de paraître tout en se dissimulant.

Si Henry de Montherlant décrit si bien dans "La rose des sables" la vie des colonies, c'est parce qu'il est resté des heures à guetter les indigènes, surtout les enfants. La fréquentation de ces derniers demeure plus ou moins cachée : les inédits révèlent cet attrait, mais leur auteur se dévoile avec méfiance et réserve.

Peut-on croire ce grand jongleur du mensonge ?

Pendant son séjour, il découvre l'amour, le plaisir, Riam, Vincent dit "Moustique", autant de jeunes corps débordant de volupté. Plus que jamais, il s'allie an peuple. Sa pudeur, son état sauvage l'empêchent de se fixer à un endroit précis. L'attrait pour les jeunes garçons, sa pédérastie qu'il assume avec crainte ne sont pas les seuls tourments.

L'art occupe une place importante dans son existence. Véritable bête de somme, Montherlant travaille beaucoup, mais l'amour passe en priorité, c'est là qu'il puise sa force, son génie. Toute sa vie, il souffrira de son art. Contesté ou apprécié, il poursuit son œuvre, met à profit les sens naturels et ce que lui apporte la vie.

« …Je ne comprends pas bien ce que vous entendez par "aberrations sexuelles". Il y a des goûts différents et c'est tout. Plus on en a, plus on conquiert sur la vie... ».

Diable d'homme, toujours le même combat. Quand il tombera gravement malade durant son séjour en Afrique du Nord, il ne pensera à se soigner que très tard, préférant prendre des notes pour ses futurs biographes. Ces séjours prolongés en Afrique du Nord procurent à Montherlant une stabilité dont il se servira pour écrire, notamment pour défendre la cause arabe. Ses autobiographies, ses textes dans lesquels il parle de lui et de son comportement, éclairent le passé d'un homme qui, toujours, voulut rester dans l'ombre.

Montherlant désirait vivre « ses mœurs », pour cela il attendit d'être seul dans la vie. Il craignait qu'on découvre ses penchants pour les jeunes adolescents. Que lui restait-il sinon la fuite dans des pays ou les étrangers faisaient ce qu'ils voulaient.

■ Montherlant sans masque, Pierre Sipriot, Tome I : l'enfant prodigue 1895-1932, Editions Robert Laffont, 1982, ISBN : 2221010264


Du même auteur : Le songe - Les garçons - Thrasylle - Moustique - Correspondance avec Roger Peyrefitte 1938-1941

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