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A Cordoue, au temps des califes par Juan Garcia

Publié le par Jean-Yves

Je me souviens. C'était à Cordoue. Au bout de la terrasse, on apercevait le Guadalquivir. Nous étions là quelques amis, le verre en main. Chacun de nous disait en quel siècle, en quel pays il aurait aimé vivre. Pour l'un c'était la Grèce, pour un autre Rome, ou la Renaissance italienne. Finalement Rafaël, notre hôte murmura : « Cordoue, à l'époque des Arabes... ».

 

Nous nous taisions. Rafaël poursuivit : Vous savez ce que disait du fleuve le poète Ben Jafacha, qui naquit à Alcira et vécut de 1058 à 1138 ? Il disait :

 

« Tel est-il, couleur d'azur, dans sa tunique de brocart

Comme un guerrier revêtu de son armure

Dressé à l'ombre de son étendard. »

 

ou encore :

 

« O fleuve, doux, suave,

Comme la saveur parfumée des lèvres d'un jeune amant ! »

 

Rafaël se mit debout et leva son verre, comme pour célébrer un rite. Ils vivaient comme nous, en ces mêmes lieux, ils buvaient le même vin, mais servi par de gracieux échansons. Comme le dit ce même poète :

 

« L'échanson au corps gracile est au sommet de la beauté.

Qui pourrait résister à une telle merveille ?

Sur ses joues brûle le feu d'amour

Et pourtant nulle fumée de duvet ne voile encore sa lèvre. »

 

Vous savez, commenta Rafaël, que les Arabes considéraient le moment de la sortie du duvet comme celui où les garçons sont les plus beaux. Moment fugitif après lequel la beauté se détruit. Il y avait les partisans et les adversaires du duvet, et la bibliothèque de l'Escorial conserve jusqu'à aujourd'hui deux manuscrits où se trouve relatée cette polémique sur la beauté des adolescents. L'un d'eux s'intitule : L'abandon de la pudeur, propos de la description du duvet ; son auteur se nomme Nawachi ; l'autre, signé Minhachi, a pour titre L'extension des excuses pour l'amour du duvet. Le poète Ben Rasiq de Masila, qui vivait entre 1000 et 1070, en était aussi obsédé, et dans un poème intitulé Le Duvet, chante :

 

« C'était un garçon imberbe, couleur d'or pur,

Capable de faire pleurer un nuage sans eau !

Quand le duvet lui vint, il ne put s'y accoutumer,

Rétif comme un poulain indocile et rebelle au mors.

Quand il nie voyait, il baissait la tête, inconsolable,

Et se vêtait de timidité. Il pensait

Que le poil mettrait fin à l'amour que j'avais pour lui,

Mais je ne voyais dans le duvet de ses joues

Que les baudriers qui ceignaient les salves de ses yeux. »

  

Le poète Ben Aïssa de Valence chanta aussi le duvet :

 

« Si tu aimais son visage comme un jardin

Où croissaient le narcisse odorant et la rose délicate,

Tu l'aimeras bien davantage maintenant

Qu'avec le duvet y sont venues, les violettes ! »

 

Les grains de beauté étaient aussi considérés comme une grande beauté chez un garçon. Le poète Abdelaziz ben Habra de Grenade, au XIe siècle, écrit :

 

« Sur la joue d'Ahmed est un grain de beauté

Qui ensorcelle tout homme libre d'aimer :

Jardin de roses, gardé par un jardinier abyssin. »

 

Il y avait dans notre groupe un jeune ouvrier menuisier. Rafaël se tourna vers lui. Si nous étions au temps des Arabes de Cordoue, je pourrais te dire les vers du poète Mohammed Ben Galib, de La Ruzafa, qui mourut en 1177 et écrivait ceci pour un jeune garçon beau comme toi :

 

« Il apprend le métier de menuisier, et je me dis :

Peut-être apprend-il à cheviller ses yeux dans tous les cœurs !

Malheureuses les planches qu'il va tailler, scier et clouer !

Elles vont subir la peine de leur crime,

D'avoir voulu, lorsqu'elles étaient jeunes branches,

Rivaliser avec la sveltesse de sa taille ! »

 

Puis Rafaël s'adressa à un autre de nos amis qui était ouvrier tisserand. Pour toi, je pourrais te dire d'autres vers du même poète :

 

« On me reproche d'aimer ce garçon

Parce qu'il est de condition modeste.

Je réponds : Commande-t-on à l'amour ?

Quant à moi, je ne le puis.

Je l'aime pour ses dents semblables à des bulles,

Pour son haleine parfumée,

Pour ses douces lèvres, ses yeux enchanteurs.

Il est comme une gazelle mignonne,

Avec ses doigts qui courent au milieu des fils,

Comme ma pensée, à le voir,

Cours au milieu des désirs d'amour.

Ses doigts jouent avec la navette et le fil

Comme les jours jouent avec l'espérance,

Et à le voir s'agiter devant la trame du métier à tisser

On dirait un daim pris dans les, mailles d'un filet. »

 

Les rafraîchissements nous étaient servis par un jeune homme bruni montagnes de Cordoue ; Rafaël se leva et s'approcha de lui. A toi, je chanterais un poème de Ben Alzaqqaq :

 

« Un gracieux garçon circulait parmi nous,

Remplissant nos coupes, alors que le soleil

Déjà s'était levé et que brillait l'aurore,

Le jardin offrait ses anémones

Et le myrte couleur d'ambre exhalait soit parfum.

Où donc est la marguerite ? demandâmes-nous.

Et le jardin nous répondit : Elle est dans la bouche

Dit garçon qui remplit les coupes.

Le garçon disait non, mais lorsqu'il sourit

Son secret fut découvert. »

 

Rafaël vint alors à un jeune danseur gitan. Ce que j'aurais à te dire, ce sont des vers de Ben Jaref de Cordoue, qui mourut en 1220 :

 

« Avec ses mouvements harmonieux

Il joue avec les cœurs ;

Quand il ôte ses vêtements,

Il se vêt d'enchantement.

Souple comme la branche dans le jardin,

Il joue comme la gazelle dans son gîte.

Sa danse joue avec l'esprit des spectateurs

Comme la fortune avec le cœur des hommes.

Lorsqu'avec ses pieds il touche sa tête

On dirait une épée bien trempée

Qui se plie jusqu'à toucher la poignée avec la pointe. »

 

Nous écoutions, silencieux, ravis. Rafaël s'assit, le regard perdu au loin.

 

A cette époque, comme aujourd'hui, les hommes avaient peur de la beauté. Parfois ils rasaient les cheveux des garçons pour les rendre laids. Le poète cordouan Yousouf Ben Haroun Al Ramadi, qui mourut en 1022, écrit à propos d'un garçon ainsi traité :

 

« Ils lui ont rasé la tête

Pour le vêtir de laideur,

Par jalousie et peur

Que leur inspirait sa beauté.

Avant de le raser, il était nuit et aurore ;

Ils ont enlevé la nuit

Et n'ont laissé que l'aurore. »

 

Avant de nous séparer, mes amis, poursuit Rafaël, je voudrais évoquer le roi Motamid de Séville, qui vécut de 1068 à 1091. Il était bisexuel et aimait la beauté partout où il la rencontrait. Quand il était jeune, il gouvernait l'Algarve avec son ami de cœur, Ben Ammar. Il épousa une esclave nommée Roumaykiyya parce qu'elle sut, seule, compléter un poème qu'il était en train de composer. Il fit capitaine de ses gardes le Faucon Gris, qui était un chef de bande beau et intelligent. Comme vizir il nomma son ami Ben Ammar, qui, comme son maître, aimait la beauté des garçons et des filles. Il dédia au roi ce poème :

 

« Le jardin est comme une belle

Vêtue d'une tunique de fleurs

Et ornée du collier des perles de la rosée ;

Il est aussi comme un jeune garçon

Tout rougissant de la pudeur des roses,

Tout velouté du duvet des myrtes. »

 

La nuit était tombée. Le Guadalquivir, au bout de la terrasse, ne se distinguait plus qu'à peine. Auriez-vous aimé vivre en ce temps là ? conclut Rafaël. Oui, j'en suis sûr. Nous aurions bu le même vin que le vizir de Séville Abou Walid, qui mourut en 1048, et nous aurions chanté avec lui :

 

« Quand tu offres aux convives

Les coupes de vin que tu remplis,

Bel échanson, tu leur offres aussi

Le vin de tes joues qu'enflamme la pudeur,

Et je ne suis pas timide à la boire. »

 

N'aurions-nous pas aimé, mes amis, boire aussi ce vin, alors, comme aujourd'hui ?

 

Nous ne répondîmes pas. Le Guadalquivir murmurait sa plainte en traversant Cordoue.

 

Juan Garcia

 

Arcadie n°173, mai 1968

 

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