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L'adieu nocturne, Georges Imann (1926)

Publié le par Jean-Yves

« L'adieu nocturne » est écrit sous forme d'un journal : celui de Robert Praloux étudiant et précepteur de Jacques Hersent, fils d'un ingénieur des travaux publics. Parce que son père est souvent parti sur les chantiers et que sa mère est fréquemment absente, l'adolescent se prend d'affection pour son maître.

 

Le père ne souhaite pas que son fils soit sous le joug d'une éducation contraignante. Ses consignes montrent qu'il refuse une instruction qui étouffe :

 

« — Et maintenant, monsieur Praloux, que ces petits détails sont réglés, laissez-moi vous souhaiter la bienvenue et aborder un sujet qui m'occupe plus encore que le baccalauréat de mon fils. Je vous ai dit tantôt que, dans mon esprit, l'aide intellectuelle que vous aurez à fournir à mon petit Jacques s'applique à sa préparation universitaire. […] Mais il y a plus. Je vous confie Jacques, non seulement comme un élève, mais comme un disciple, ou, si vous préférez (je vois que le mot vous a fait rougir) comme un jeune frère. Voilà pourquoi j'ai tenu à ce que ce maître fût à peine un aîné pour Jacques. Vous avez vingt-trois ans, il en aura seize au mois d'avril, c'est un écart suffisant pour créer entre vous des droits et des devoirs réciproques, tout en écartant beaucoup d'obstacles à la confiance que votre rôle sera d'éveiller en lui. […] Ce que je réclame de vous, Praloux, […] c'est avant tout une bonne, une salutaire, une apaisante influence sur lui. Ce pauvre enfant […] est parvenu à l'âge ingrat où l'être se replie sur lui-même, se dérobe et souffre silencieusement. Durant ces derniers mois, j'ai observé chez Jacques un changement d'humeur, une irritabilité, une mélancolie qui m'ont moins surpris que navré. Certaines raisons de cette transformation me semblent plausibles, d'autres me demeurent cachées. A vous donc de faire s'épanouir plus librement cette petite âme, d'étayer sa confiance et de l'appeler à la joie. Moins de grec et de latin si vous voulez et plus d'enthousiasme. Je ne doute pas, d'ailleurs, que vous ne m'ayez déjà compris à demi-mots. » (pp. 17/19)

 

Très vite, l'élève ressent une vive affection pour son professeur. Celle-ci est – sinon expliquée – largement suggérée par la considération qu'il ne trouve pas dans sa famille. Elle est renforcée quand Jacques découvre que sa mère entretient une liaison avec le chef des travaux de son père :

 

« J'eus bientôt la certitude morale que ma mère était devenue la maîtresse de Dombrowski et que leur cynisme n'aurait désormais plus d'égal que la trop grande confiance de mon père. Vous le jugez peut-être ridicule, mais moi je l'en estime d'autant plus. Ce sont les jaloux, que liante la peur d'être trompés, qui sont ridicules, et mon père, lui, avait une trop belle âme pour soupçonner seulement une pareille vilenie. » (p. 67)

 

Robert Praloux, le précepteur n'est pas insensible aux marques de tendresse de son élève qui n'hésite pas à l'embrasser :

 

« — Vous, Robert, je vous embrasserais !

Pour la première fois, je sentis contre ma joue le baiser de ses lèvres ; je le tins un moment serré contre ma poitrine. Ce fut une étreinte très longue, telle qu'aucune autre ne m'a jusqu'ici procuré d'extase.

— Mon petit Jacques, mon cher petit Jacques ! murmurai-je. » (p. 69)

 

« Qu'avait-il besoin de m'adresser ces paroles, d'appuyer d'un baiser cette nouvelle preuve d'amitié ? Tandis qu'il se serrait contre moi, qu'il approchait de moi sa bouche toute frissonnante encore de sanglots, ses joues où je goûtais une âcre saveur de larmes, n'étais-je point déjà à lui corps et âme, ne répondais-je pas à toute sa tendresse par l'amour qu'il avait éveillé dans mon cœur. » (p. 78)

 

Toute attirance vers un autre humain, même la plus passagère, la plus occasionnelle, doit, en réalité, être sexuelle. C'est bien ainsi qu'il faut lire le journal de Robert même si jamais Robert ne passe à l'acte :

 

« […] je découvre chaque fois avec un saisissement nouveau sa pure gracilité d'éphèbe qui me dévoile la lassitude ou l'abandon du sommeil. Durant la leçon, mes yeux s'arrêtent sur le dessin de sa nuque, sur ses cheveux légers. J'aime l'odeur fraîche et jeune de sa chair, le parfum de son souffle et ce regard un peu sombre dont il m'interroge comme s'il voulait saisir au vol ma pensée, prendre encore un peu de ce moi que je lui abandonne et que sa tendresse croissante toujours plus généreuse me restitue. » (pp. 45/46)

 

Si Jacques confie ces lignes à son journal, il reconnaît qu'il les passerait sous silence pour d'autres que lui. Ce qui ne l'empêche pas d'être relativement débarrassé de nombreux préjugés :

 

« Il y a dans ce commerce incessant d'un jeune maître et de son élève, dans cette cohabitation, cette intimité journalière, un élément de trouble dont seul un ascète ou un imbécile pourrait s'étonner. » (pp. 43/44)

 

En ce sens, « L'adieu nocturne » est une honorable étude psychologique : un roman sans fausse pudeur ni orthodoxie aveugle.

 

« Qu'importe si ce que j'écris est cynique. Un jour, peut-être, je m'étonnerai en relisant ces lignes. Mais c'est alors seulement que je serai hypocrite. […] Toute ma jeunesse perdue n'a été que l'espoir passionné de Jacques. » (p. 95)

 

Quand Jacques exprime le désir de vivre à Paris avec Robert, ce dernier refuse en dominant sa passion afin de ne pas trahir le contrat « signé » avec le père de l'enfant. Ce qui n'empêche nullement Robert de tenir un double discours sans pourtant obéir aux impératifs contradictoires de sa double pensée :

 

« Peut-être même ai-je tort de vouloir dominer ma nature par égard pour cet enfant, et, dans son propre intérêt, n'eût-il pas mieux valu ne pas m'opposer à ce qu'il demandait de moi ? Point n'est besoin des pédants efforts d'une physiologie allemande pour m'avertir que nul penchant ne se domine, que nous n'oublions pas, que nous ne nous domptons pas, que nous refoulons simplement, si bien qu'un jour ces désirs, un instant mâtés, se redressent plus impérieux et plus sauvages. Il se peut que je paie très cher les scrupules de ma conscience et que je me réveille plus abject que je l'eusse jamais été. » (p. 102)

 

Cet extrait est à rapprocher des refoulements de jeunesse de Robert quant à son homosexualité :

 

« Je n'ai pas eu d'amis, car je redoutais déjà leurs jeux bruyants, leurs fureurs grossières de petits mâles. […] Puis est venu le collège, l'éveil encore enténébré des sens et l'inexprimable angoisse des premières amitiés. Ma timidité, jointe à une sorte de pudeur, qui n'était alors peut-être qu'une hypocrisie de vicieux, m'ont préservé de leurs turpitudes, mais sans apaiser en moi cette soif d'inconnu que la vie ne m'a pas permis d'étancher. Et, de cette contrainte imposée, il m'est demeuré plus d'inquiétude que de profit, une sorte de refoulement douloureux, de déséquilibre, d'insatisfaction et de nostalgie. » (pp. 87/88)

 

Trois idées sur l'homosexualité guident finalement le roman de Georges Imann : l'homosexualité n'est pas contre nature ; elle est inguérissable ; son refoulement a des conséquences plus dommageables.

 

Admirable.

 

■ Paris, A la Cité des Livres, collection L'alphabet des Lettres, 1926, 109 pages

 

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