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Jacinto Benavente, prix Nobel, par Jean Castillan

Publié le par Jean-Yves

L'Espagne a connu deux époques de grand épanouissement littéraire. La première qu'on appelle le Siècle d'Or, offre les noms de Cervantès, Lope de Vega, Calderón, Tirso de Molina, Quevedo. La seconde, qui correspond au règne d'Alphonse XIII, a compté les romanciers Benito Perez Galdos, Pio Baroja, Ramón de Valle-Inclán, Blasco Ibanez, Palacio Valdès, la comtesse de Pardo-Bazán ; les essayistes Miguel de Unamuno, José Ortega y Gasset, Perez de Ayala, Azorin, Ramiro de Maeztú ; les poètes Juan Ramón Jimenez, Antonio et Manuel Machado, sans parler des débuts du grand Federico Garcia Lorca ; enfin les dramaturges Jacinto Benavente, Eduardo Marquina, Carlos Arniches et les frères Alvarez Quintero.

 

Deux Prix Nobel couronnèrent cette floraison : l'un attribué au poète Juan Ramón Jimenez, en 1956, l'autre au dramaturge Jacinto Benavente, en 1922, au zénith de sa carrière.

 

Jacinto Benavente, né à Madrid en 1866 et mort, dans la même ville, à l'âge de 88 ans, en 1954, est l'auteur de plus de 150 pièces de théâtre. Il régna en monarque absolu sur la scène espagnole de 1894 jusqu'à sa mort ou peu s'en faut. Son œuvre traverse aujourd'hui une période de relatif oubli, comme il arrive généralement à la génération suivante ; mais des pièces comme La Malquerida, Los Intereses Criados, Señora Ama, sont égales aux géniales créations de Lope de Vega.

 

Or une question se pose à propos de Benavente, et c'est à cause d'elle que nous avons jugé intéressant de le présenter aux lecteurs d'Arcadie : était-il homosexuel ?

 

A cette question, la plupart des Espagnols qu'on interrogerait à ce sujet répondraient par l'affirmative, en citant des anecdotes qui couraient les rues du vivant de l'écrivain. L'une d'elles montre Benavente dans la loge d'une actrice qui, en se peignant devant son miroir, récite un poème célèbre : « O belle tête sans sexe... » (1) ; et Benavente, imperturbable, de continuer : « ... dit la renarde à la tête, après l'avoir reniflée » (2). Dans l'autre anecdote on voit Benavente marcher rapidement sur un trottoir étroit ; soudain il se trouve face à face avec un gros monsieur qui arrive en sens inverse ; le trottoir est trop exigu, l'un des deux doit céder le pas à l'autre. Le gros monsieur toise Benavente et ricane : « Je ne cède pas le passage à une tante » ; et Benavente, avec une exquise politesse, après avoir examiné son adversaire : « Moi, si », dit-il ; et il descend du trottoir.

 

Mais des anecdotes ne constituent pas des preuves historiques. Cette homosexualité de Benavente, était-ce une légende ? fut-elle au contraire un fait réel ? Ce qui est certain, c'est que l'écrivain, qui connaissait les bruits qui couraient à ce sujet, ne fit rien pour les démentir. Dans sa biographie écrite en 1924 par Angel Lazaro, et qu'il préfaça lui-même, on peut lire : « Quand on parle à Jacinto Benavente de prétendues anomalies physiologiques, il hausse les épaules. Si, au café, quelqu'un risque une allusion scabreuse, Benavente continue à fumer son cigare, indifférent. Nul ne sait si c'est là l'attitude d'un homme qui se moque des moralistes, ou celle d'un sceptique qui se considère, comme au-delà du Bien et du Mal. Peut-être, tout simplement, l'artiste, alors qu'il met ses actes en accord avec son monde intérieur et extraordinaire, avec une morale et une philosophie personnelles, juge-t-il tout naturel et banal ce qui, aux autres gens, paraît surprenant ou choquant. »

 

Plus précis encore, ce passage du même livre de Lazaro (approuvé, rappelons-le, par Benavente en personne) : « Et l'amour ? On ne lui a pas connu de fiancée quand il était jeune, et il dit lui-même qu'il n'a jamais été amoureux. Aucune actrice ne peut se vanter de l'avoir entendu lui faire une déclaration d'amour, et personne n'a jamais nommé aucune femme comme étant sa maîtresse... »

 

Cependant Benavente eut une fille, qu'il reconnut par testament. De son vivant il la nommait « filleule », et elle l'appelait « parrain ». Il y a là quelque chose d'assez mystérieux, car enfin, avouer publiquement sa paternité aurait été une façon bien simple de fermer la bouche à ceux qui l'accusaient d'homosexualité. Était-il donc bisexuel ? ou bien la demoiselle n'était-elle pas réellement sa fille ? L'énigme reste entière.

 

En général, pour scruter les secrets de la vie privée d'un écrivain, l'étude de l'œuvre de ce dernier apporte de vives lumières. Dans le cas de Benavente on ne peut pas dire qu'il se soit beaucoup livré dans ses pièces de théâtre, mais il a néanmoins écrit plusieurs pages assez significatives. Il lui était possible de le faire, car il se trouve que le règne d'Alphonse XIII, avec celui d'Alphonse XII et la régence de Marie-Christine qui l'avaient précédé, correspond à la période de plus grande liberté politique et sexuelle qu'ait connue l'Espagne. Le Code pénal, inspiré de celui de Napoléon, ne prévoyait aucune peine pour l'homosexualité ; à moins d'outrage public à la pudeur ou de relations avec un mineur, l'homosexualité n'était pas un délit. Dans les grandes capitales, Madrid et Barcelone, foisonnaient les maisons de rendez-vous et les lieux de rencontre pour homosexuels ; Barcelone, en particulier, était devenu un centre européen d'homosexualité.

 

Mais cette liberté officielle était freinée par les mœurs et par un moralisme rigide, d'origine religieuse, qui pesait sur toutes les classes sociales. Toute personne qui enfreignait les règles morales était automatiquement exclue de la société, qu'il s'agisse des homosexuels, des prostituées, des filles ayant des amants ou des femmes séparées de leur mari. Cette société si fermée était arrivée, pour châtier certains actes qui échappaient à la sanction du Code pénal, à créer des organismes privés qui s'intitulaient « Tribunaux d'Honneur », selon la conception castillane « caldéronienne » de l'honneur ; il est vrai que ces « Tribunaux d'Honneur », qui punissaient les homosexuels, les maris complaisants, les débauchés de toute sorte, n'existaient que dans certains milieux, l'Armée, la Fonction publique, et laissaient libre le reste de la société, dans les limites que permettait la pression exercée par le moralisme ambiant.

 

Avec l'avènement de la République (1931-1936), les Tribunaux d'Honneur furent supprimés, et les archives secrètes de l'homosexualité, que détenait la Direction générale de la Sûreté, furent détruites ; mais une nouvelle loi, dite des « Vagabonds et Malfaiteurs », donna la possibilité de réprimer légalement l'homosexualité, considérée comme délit antisocial. C'est cette loi qui est toujours en vigueur en Espagne.

 

C'est donc dans ce contexte de moralisme et d'hypocrisie, mais aussi de liberté officielle, que Benavente écrivit son œuvre. S'il n'était pas question pour lui d'aborder de front le thème de l'homosexualité, comme le fit en France un André Gide, il y fit néanmoins des allusions intéressantes et révélatrices dans trois de ses pièces : Le Sourire de la Joconde, De très bonne famille et Le Rival de sa propre femme.

 

Le Sourire de la Joconde met en scène Léonard de Vinci en train de peindre le célèbre portrait, avec pour modèle une femme, laquelle tombe amoureuse du peintre ; celui-ci, délibérément, lui laisse croire qu'il partage son sentiment, pour amener sur ses lèvres le fameux sourire. Tant et si bien que le mari de la dame, apprenant ce qui se passe, lui interdit de retourner chez Léonard ; mais elle, pour permettre à l'artiste de terminer son œuvre, lui envoie son jeune page Stello, revêtu de ses propres habits. Alors seulement Léonard déclare avoir trouvé le modèle idéal, la matérialisation de son rêve, et termine le portrait dans l'enthousiasme. Les résonances homophiles de ce thème sont évidentes.

 

Dans la comédie dramatique De très bonne famille, Benavente décrit une famille riche, composée des deux parents, de deux fils et d'une fille. L'un des fils, Enrique, est un garçon sérieux et travailleur, tandis que l'autre, Manolo, vit aux dépens de vieux homosexuels, exerçant sur eux ce que l'écrivain qualifie de « chantage le plus bas et le plus honteux qui soit ». Parlant des victimes de ce chantage, un des personnages – pourtant hostile – reconnaît que ces « malheureux dégénérés » ne rencontrent partout qu'incompréhension, alors que les maîtres-chanteurs trouvent partout « tolérance et complicité ». Et un autre personnage, allant plus loin dans la franchise, déclare : « Il n'y a rien de nouveau, ni les vices, ni les vertus. Ni les uns, ni les autres ne sont le privilège d'une race ou d'une classe sociale. Le vice est essentiellement démocratique : plus il est bas, plus il est égalitaire ; il rapproche l'uniforme du soldat, la toge du magistrat, la blouse de l'ouvrier, la livrée du domestique, les guenilles du mendiant. Un Grand d'Espagne est, grâce à lui, ami d'un échappé du bagne » (on reconnaît ici l'idée chère à Marcel Proust).

Manolo, le frère qui exploite sans pitié un vieil homosexuel tout en aimant les femmes, répond à son frère qui l'accuse de ce vice : « On dit cela de tant de gens ! C'est la jalousie qui prend le masque de la moralité ». Mais Enrique, qui ne comprend rien à l'homosexualité, s'irrite : « Je ne m'effraie de rien ; ce qui me choque, ce n'est pas que vous meniez, toi et tes semblables, une vie audacieuse, c'est que vous n'ayez pas le courage de la vivre jusqu'au bout... Il n'est pas possible de vivre d'une façon et de faire semblant de vivre d'une autre ». Finalement cette phrase essentielle pour la compréhension de l'œuvre, et qui se réfère au vieil homosexuel victime de Manolo : « ...il n'était pas plus coupable d'être ce qu'il était que notre pauvre oncle Moïse ne l'était d'être bossu ». Benavente exprime ici, sans ambages, son opinion que l'homosexualité n'est pas un vice contre-nature, mais une chose innée, imposée par la nature comme une infirmité, et que par conséquent elle ne saurait être ni punie, ni condamnée.

 

Dans la troisième pièce citée plus haut, Le Rival de sa propre femme, Benavente met en scène deux amis intimes, l'un marié, l'autre célibataire. La femme du premier entreprend de séduire le second, et, repoussée par lui, se venge en l'accusant d'éprouver pour son ami, non de l'amitié, mais de l'amour. Dans la discussion, le célibataire soupçonné développe les arguments suivants : « Pour les femmes, l'amitié entre hommes est une atteinte à leur souveraineté. Le monde allait beaucoup mieux au temps où l'amitié tenait plus de place dans la vie des hommes que l'amour. La prédominance de l'amour sur l'amitié, chez un homme, n'est pas signe de virilité, mais d'effémination. Rien n'est plus féminin qu'un homme coureur de jupons ; à force de courir après les femmes, un Don Juan finit par leur ressembler ». A quoi Silvia, la femme de son ami, réplique : « Pour être amoureux des femmes, il faut être un peu femme soi-même. Tu dis que l'amitié entre homme nous offense, nous gêne ; c'est parce que nous savons bien que vous êtes hypocrites dans tous vos sentiments, et qu'il n'existe pas d'amitié pure. La véritable amitié, que ce soit entre hommes ou entre femmes, c'est toujours un amour déguisé ».

Finalement Silvia réussit à séparer les deux hommes ; et, dans leur dernier dialogue, ils évoquent le souvenir de leur amitié à ses débuts, « ingénue, pudique, non sexuelle, et pourtant équivoque... », avant qu'intervînt « la société, avec ses préjugés transformés en lois ».

 

On voit par ces exemples que Benavente n'a pas craint d'aborder, dans ses pièces de théâtre, le problème de l'homosexualité, mais qu'il l'a fait, en quelque sorte, « latéralement », et sans se trahir personnellement. Dans un sonnet, publié avec diverses poésies, il se livre davantage en développant l'idée que l'amour est indifférent au sexe de l'objet aimé :

 

Urania, Vénus céleste, inspire

Mon amour rebelle à la Vénus Génitrix,

Inspiratrice de l'amour vulgaire

Qui enflamme les vies à son bûcher.

Aux seules jouissances célestes aspire

Mon amour, épris de la beauté enivrante,

Et il adore la beauté dans le ciel

Tout en l'aimant et en l'admirant dans l'être humain.

En toi, ô Grèce, sans douleur ni peine

Fut idolâtrée toute beauté humaine.

Hermès, comme Aphrodite, exige un culte,

Et dans l'immortelle demeure de l'Olympe

Hébé et Ganymède tour à tour

Emplissent la coupe dorée des dieux.

 

Mieux : si, dans ces vers, Benavente semble admettre et admirer la bisexualité, on lit dans un autre sonnet, qui est une sorte de réplique au fameux Amour qui n'ose pas dire son nom de Lord Alfred Douglas, un véritable hymne à l'amour homosexuel :

 

Le nom de notre sentiment ? Etrange sentiment

C'est un nom odieux au cœur,

Un nom infâme, dur et ignominieux,

Qu'on repousse avec une subtile adresse.

Certes, flatteuse illusion, tu donnes

Un nom plus noble à ce sentiment,

Mais le nom d'amitié ne lui convient point

Car, pour notre malheur, il confond le corps et l'âme.

Alors : le vice ? Non, car brillant de pur désir,

Tout en s'intéressant à la matière,

Il sait voler et atteindre le ciel.

Il se couvre de l'amitié comme d'un voile,

Mais laissons l'âme lui donner son vrai nom,

Laissons-la dire : Son nom, c'est l'amour.

 

Dans une conférence sur les Sonnets de Shakespeare, Benavente fut encore plus explicite :

 

« Le sentiment qui inspire ces Sonnets, c'est une amitié amoureuse, celle que connurent les artistes et les philosophes de la Grèce antique, Léonard de Vinci et Michel-Ange en Italie, Vénus Urania, qui élève les cœurs et l'esprit de l'homme jusqu'à la divinité. L'ami de Shakespeare fut un jeune noble de haute condition sociale. Pour cette amitié, Shakespeare souffrit toutes les tristesses, qui sont des joies quand on aime ; connut toutes les jouissances, qui sont des tourments. Elle lui révéla tout le mystère des âmes, d'autant plus avides de la lumière d'en haut qu'elles sont plus prisonnières de la matière et plus enracinées dans la terre... Comme Jacob luttant avec l'ange, il connut ces luxures qui sont des prières, ces prières qui sont des baisers dans la chair qui se consume... Et grâce à cela, Shakespeare, sans savoir beaucoup de latin, et moins encore de grec, fut le seigneur d'un monde d'âmes et connut d'elles l'humain et le divin, le mortel et l'éternel : Mourir, dormir, rêver peut-être... De la "Dark Lady" des Sonnets, on ne sait pas grand chose : seulement qu'elle fut aimée et traîtresse, — traîtresse avec l'ami adoré. Des deux trahisons, c'est de celle de l'ami que Shakespeare souffrit le plus... L'Ami ! Ce fut le grand amour de Shakespeare, et, comme dit la devise de l'Ordre de la Jarretière : Honni soit qui mal y pense. »

 

Cette conférence, qui exalte l'amour masculin, fut prononcée par Benavente devant un public hypocrite et timoré mais, comme le dit fort bien son biographe Angel Lazaro, peu lui importait « ce que les gens pouvaient penser de ses mœurs, de ses vices et de ses vertus ». Ce mépris du qu'en-dira-t-on, Benavente l'a exprimé lui-même avec force dans sa pièce Le Poseur : « Ces gens sans importance à qui on ne demanderait pas leur avis sur une cravate, pourquoi nous préoccuper de leur opinion quand il s'agit de savoir comment vivre à notre goût ? ». Et dans la bouche d'un autre personnage de la même pièce, parlant de l'Espagne : « Il n'y a pas de pays plus hypocrite pour ce qui est des défauts individuels, ni plus scandaleux pour ce qui est des défauts nationaux... La justice des gens sans péché est bien proche de la cruauté ».

 

C'est peut-être pour cette raison que Benavente, qui avait annoncé la publication de ses Mémoires intitulées Recuerdos y Olvidos (« Souvenirs et Oublis »), ne les publia jamais. Peut-être aussi y eut-il intervention de la censure (c'était en 1940), ou des héritiers, soucieux de cacher certains aspects de la personnalité de l'écrivain. Benavente, qui haïssait tant cette forme d'hypocrisie, disait : « Le génie espagnol a toujours été soucieux de voiler les nudités corporelles et spirituelles. Cela explique peut-être que l'Espagne, qui a si peu de goût pour les confessions, soit le pays catholique où la confession sacramentelle a pris la plus grande importance ».

 

Tout cela ne nous dit pas quel homme fut Jacinto Benavente, ni ce que furent sa vie, ses amours, ses peines, ses joies. Unamuno, qui était un psychologue, disait un jour « Benavente est un homme triste, sous ses airs d'insouciance ». D'où venait cette tristesse, chez un homme comblé par la gloire et la fortune ? Tirait-elle son origine de sa sexualité ? Il faut espérer que les personnes qui l'ont connu et qui l'ont aimé livreront un jour au public le portrait véridique et franc de ce génial écrivain qui eut le courage d'écrire un jour à propos du sentiment arcadien :

 

« Il se couvre de l'amitié comme d'un voile, mais son vrai nom est l'amour. »

 

(1) Avec un jeu de mots sur « sexo » et « seso ». Le véritable texte du poème dit « sans cervelle ».

(2) Zorra (renarde) signifie aussi, en argot, « putain ».

 

Arcadie n°158, Jean Castillan, février 1967

 

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