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Pierre-Jean Jouve et l'homophilie par Sinclair

Publié le par Jean-Yves

Au moment où une audience plus large paraît s'ouvrir à un des auteurs les plus raffinés mais aussi les plus discrets de notre époque, il convient d'en entretenir les lecteurs d'Arcadie.

 

En 1962, Pierre-Jean Jouve a reçu en effet le grand Prix National des Lettres et une de ses œuvres – Pauline, 1880 – doit faire l'objet d'une adaptation à l'écran.

 

Puisse-t-il sortir vainqueur d'une épreuve où tant d'autres – et non des moindres – ont succombé.

 

« Mercure de France » vient de rééditer ses romans à peu près introuvables.

 

C'est une occasion de constater l'extraordinaire intérêt de ces livres, écrits entre 1925 et 1935, qui n'ont pas eu à l'époque le retentissement qu'ils méritaient.

 

Pour les Arcadiens, cette œuvre rare, secrète et belle peut être une source d'intérêt et de délectation.

 

 Le Monde Désert, paru en 1927, a pour héros Jacques de Todi, un homosexuel ou plus précisément un pédéraste.

 

A peu près tout le livre est axé sur Jacques, sa nature, ses angoisses et ses joies.

 

« Je cherche, dit Jacques, autrement qu'eux le rapport entre les hommes – Dieu m'a fait tel..., aucune délivrance possible. Et j'ai beau râler, m'insurger, me débattre ou me soumettre, je ne peux pas accepter... »

 

C'est que Jacques est attiré par les enfants très jeunes – d'une douzaine d'années – et connaît divers ennuis.

 

Un petit pâtre dont il a usé « a tout chanté en rentrant chez lui » et le voici aux prises avec un père paysan, bedeau retors et madré.

 

L'intervention d'amis influents évite seule, avec le paiement d'une somme d'argent assez coquette pour l'époque, des conséquences graves.

 

Il faut lire cette scène du marchandage en présence du gendarme local dont la présence et le sabre sanctionnent la transaction.

 

Jacques a un sursaut, en voyant si vil l'auteur des jours de celui par qui il s'était senti irrésistiblement attiré.

 

Jouve souligne que Jacques n'est en rien névropathe et que c'est dans les meilleures périodes de sa vie, quand il se sent plein de santé et de joie, qu'il cède à son penchant.

 

Son meilleur ami, l'écrivain Luc Pascal, en qui il n'est pas interdit de voir un reflet de l'auteur, ressent quand il découvre les penchants de Jacques une certaine aversion pour cet ami dont il croyait connaître les limites et se sent mal à l'aise de « ne plus savoir exactement qui l'on aime ».

 

Il ne le condamne certes pas et estime qu'en chacun d'eux « l'amour est équivalent ».

 

« Sois ce que tu es », dit Luc à Jacques en citant Shakespeare, « par art aussi bien que par nature... ». « Lie-toi avec un homme ayant l'amour "du même" mais... ne touche plus aux enfants. »

 

C'est là un débat toujours ouvert, même entre homophiles, les uns rejetant les autres avec une intolérance peu excusable.

 

Et Jacques déclare : « Je n'accepte pas cette chose. Elle est en moi, c'est un autre que je connais bien, étranger à moi et moi tout de même qui a la passion de cette chose. »

 

Ce n'est nullement quand il est nerveux ou mélancolique qu'il est attiré par de jeunes objets, mais quand il se porte bien, se sent jeune et beau.

 

Pourtant Jacques ne trouve ni joie ni équilibre dans ces aventures – il est fils de pasteur et n'a pu triompher de l'idée de péché, de toute la condamnation violente que le protestantisme fait peser sur l'acte de chair.

 

Il tentera de vivre auprès d'une Russe particulièrement intelligente – Baladine – mais ce couple hybride ne trouvera pas son mode de vie.

 

Cela nous vaut quelques notations très fines sur les sentiments qu'une femme peut ressentir dans une union semblable.

 

« La jalousie n'est pas du tout la même motivée par un sentiment de la nature du nôtre, ou au contraire par un amour dont la nature nous est étrangère. »

 

Jalouse au sens vulgaire du terme, Baladine ne l'est certes pas et elle laisse une entière liberté à Jacques, dont les liaisons changent souvent, bien que l'événement soit toujours grave, comme s'il attendait chaque fois « l'ami unique, l'élu pour la meilleure part de son cœur ».

 

Pourrait-elle prendre ombrage de Taddeo Buonvicini, un jeune tessinois, « d'un sexe qu'on imagine en rêve et qui vit à une distance énorme de la femme (défiance ou indifférence ?), mais sans mépris », qui a d'un ange la « réalité manquée » et la « tendresse excessive sans aucune douceur » ?

 

Vient le jour où Baladine – dans un moment de désespoir – cesse de résister à Luc Pascal, ce qui entraîne le suicide sans amertume de Jacques. Il se noie dans le Rhône, assuré d'accomplir un geste qui le rapproche de l'Unité.

 

Telle est cette œuvre aux contours délicats qu'un résumé ne peut que trahir.

 

Les prestiges du style s'y unissent à une grande complexité de dessin.

 

Elle devrait figurer au nombre des écrits chers à tout homophile de qualité.

 

On peut découvrir dans l'œuvre de Jouve d'autres personnages plus épisodiques certes, mais qui relèvent de l'homophilie.

 

Telle est la singulière baronne Fanny Félicitas Hohenstein qui poursuit avec une insistance assez allemande l'héroïne de deux livres de Jouve, Catherine Crachat dite Catherine, star de cinéma.

 

C'est dans Hécate que les rapports assez troubles de ces deux femmes se trouvent décrits, et si Catherine se dérobe chaque fois aux invites de la Baronne, elle ne dissimule pas qu'elle a maintes fois attiré ce genre d'hommages et qu'elle « savait (ce qui s'appelle savoir à l'intérieur) que l'amitié de Fanny avait toujours ce caractère ».

 

L'amour et la mort sont les deux thèmes – éternels assurément – des romans « Jouviens ».

 

On y retrouve toujours présent ce chiffre 3 qui porte malheur à l'amour.

 

Ceux – et nous souhaitons qu'ils soient nombreux – qui découvriront Pierre-Jean Jouve ne se limiteront pas à un seul de ses livres, nous en sommes persuadés.

 

Ils connaîtront ainsi l'exemplaire perfection d'une œuvre qui place son auteur « comme par surprise au nombre des plus grands romanciers de l'entre-deux guerres ».

 

Sinclair (René Dulsoux)

 

Arcadie n°113, mai 1963

 

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