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Priorité de l'homme chez les Grecs par Jean de Nice

Publié le par Jean-Yves Alt

Chez les Grecs, le corps de l'homme primait tout. Maeterlinck a écrit : « Le Grec avait trouvé d'instinct la beauté dans la forme de son propre corps. C'est de la beauté de ce corps nu et parfait que dérive l'architecture de ses palais et de ses temples ainsi que le style de ses demeures, la forme, la proportion et l'ornement de tous les objets usuels de sa vie. Ce peuple chez qui la nudité et sa conséquence naturelle – l'irréprochable harmonie des muscles et des membres – étaient pour ainsi dire un devoir religieux et civique, nous a appris que la beauté du corps humain est aussi diverse dans sa perfection, aussi profonde, aussi abondante, aussi spirituelle, aussi mystérieuse que la beauté des astres et de la mer. Tout autre idéal, tout autre étalon égara et égarera nécessairement les efforts et les tentatives de l'homme. Toutes autres beautés sont possibles, réelles, profondes, diverses, complètes, mais ne partent pas de notre point central. Ce sont des roues sans moyeu. Dans tous les arts, les peuples de race intelligente se sont éloignés ou rapprochés de la beauté indubitable selon qu'ils se rapprochaient ou s'éloignaient de l'habitude d'être nus. »

Les Doriens, d'après Thucydide, furent les premiers à pratiquer le nudisme. Cependant, dès l'époque archaïque, les sculpteurs reconnaissant la supériorité du corps de l'homme sur celui de la femme, représentaient les garçons nus et les filles habillées. Aux Jeux olympiques, les athlètes apparaissaient entièrement nus. Ce n'était pas uniquement question d'aisance dans les mouvements, mais aussi dans un but esthétique. Les spectateurs jugeaient ainsi pleinement de la perfection des corps qui leur étaient présentés, puisqu'aucun maillot ni culotte ne dissimulaient les formes. On suivait mieux le jeu des muscles. A l'attrait de la compétition s'ajoutait le spectacle de la beauté. Celle-ci était servie par une véritable culture. Pour devenir semblable aux dieux, beaux hommes (Apollon, Héraclès, Hermès), le Grec sculptait son corps comme les croyants sculptent leur âme pour devenir semblables aux saints.

Ce fut grâce au climat de la Grèce qu'ils avaient envahie que les Doriens purent vivre nus... Ces Nordiques n'auraient pu se dispenser de vêtements dans leur pays d'origine. Ils eurent la possibilité de le faire dans le pays conquis. Les Spartiates blonds aux yeux bleus du siècle de Périclès, solides et bien bâtis, possédaient ce que les culturistes actuels appellent un beau départ, c'est-à-dire une anatomie impeccable. Avant d'embellir leur corps par les exercices physiques, ils étaient déjà naturellement bien proportionnés. N'oublions pas que le Doryphore constitue le « canon » de la beauté masculine.

Ainsi le corps nu de l'homme a été le plus grand sujet d'inspiration des statuaires et des peintres de vases. Il est inutile de rappeler ici les chefs-d'œuvre qui n'ont jamais été égalés au cours des siècles : ils sont universellement connus. Mais on doit signaler que lorsqu'il s'agissait pour les Grecs de représenter un personnage illustre, on le statufiait en tenue héroïque, c'est-à-dire doué d'un corps superbe et entièrement nu.

« C'est de la beauté de ce corps nu et parfait que dérive l'architecture de ses palais et de ses temples. »

Jean-Germain Tricot (Les harmonies de la Grèce) compare le Parthénon à un athlète : « Il y a en lui du bel homme râblé, s'appuyant sur des jambes musclées. Comme l'Agios de Lysippe, il s'appuie de tout son poids sur le sol. »

Les vases peints nous révèlent la beauté des éphèbes qui servirent de modèles aux Euphronios, Euthymidès, Douris. Sur ces vases nous lisons l'admiration des artistes ou des donateurs pour les beaux garçons. Chaque nom gravé est précédé du qualificatif Kalos (beau). Point de noms de filles.

Constatons enfin que la Grèce antique sut trouver la beauté dans la simplicité du vêtement.

Il s'agissait de couvrir le moins possible ce corps nu et parfait. Le Grec se drapa dans un simple rectangle de lin ou de laine, court (tunique) ou long (manteau).

Le « chiton » est logique : il couvre seulement les parties du corps qui demandent à ne pas être exposées aux variations de température : le torse et le dos. La tête, les bras et les jambes restent nus. Il ne serait jamais venu à l'idée d'un Grec de dissimuler ses jambes sous un ridicule pantalon. Il réservait ce déguisement aux acteurs comiques. On peut imaginer les éclats de rire qui devaient accueillir pareil spectacle.

Lorsque, par le fait de l'âge, le corps du Grec devenait moins parfait, il le voilait par la tunique longue des vieillards. Ainsi fut inventé le « drapé ». L'himation est purement grec. Les Romains imitateurs ne surent pas conserver l'esthétique de ce vêtement et tombèrent dans l'outrance de la toge aux plis trop compliqués.

Quoi de plus seyant et de mieux adapté à la structure du corps de l'homme que la chlamyde des éphèbes et des cavaliers, retenue sur l'épaule droite par une fibule et tombant par devant jusqu'à mi-cuisse ? Aujourd'hui nous pouvons constater que la façon de s'habiller des Grecs n'a jamais été détrônée par les différentes « modes » pratiquées au cours des siècles, pour la bonne raison que seul le drapé s'accouple harmonieusement avec les lignes du corps, base de la beauté, de même que l'architecture antique s'associe parfaitement aux sites naturels de la Grèce.

Pour d'autres parties du costume, approuvons Michel-Ange disant : « Nul ne contestera qu'un pied d'homme est plus beau que son soulier », et avouons que la sandale spartiate est plus logique et plus esthétique, pour un pied normalement constitué, que nos modernes chaussures.

Quant à l'exomide, tunique des travailleurs, en découvrant la moitié du torse, constatons qu'elle créa un effet d'esthétique inattendu et toujours admiré.

Il aurait paru illogique, même au guerrier grec, de cacher ses jambes. Pourquoi l'aurait-il fait ? Il en était fier. Il s'agissait uniquement de préserver les parties du corps où les blessures auraient été mortelles : la tête et le torse.

Ne songeant pas un instant à s'engoncer tout entier dans une armure complète comme le firent plus tard les chevaliers du moyen-âge, il laissa nus bras et jambes et l'ensemble produisit le plus beau soldat de tous les temps : l'hoplite.

Comme les vases grecs, le costume du guerrier a une forme logique et rationnelle; il épouse la forme du corps sur les parties qu'il dissimule. La calotte du casque emboîte le crâne. Elle est surmontée du cimier à queue de cheval qui, avec le nasal et les protège-joues donne à l'hoplite sa fière silhouette. La cuirasse faite simplement (sous Périclès) de bandes transversales de métal et de couvre-épaules, s'arrête à la taille. Elle se prolonge dans le bas par les « lambrequins », courtes languettes de cuir recouvertes de métal et recouvrant le bord de la chemise ondulé et plissé. Le Grec avait trouvé l'effet esthétique que l'on peut tirer de cet agencement à condition que le bord de cette chemise et les lambrequins ne dépassent pas le haut de la cuisse. Cette subtilité a complètement échappé aux Romains. Leurs statues d'empereurs guerriers exhibent les lambrequins grecs mais ceux-ci tombent jusqu'aux genoux, ce qui les rend aussi ridicules que le sont de nos jours les Anglais aux shorts trop longs. Nos sportifs modernes ont repris le goût grec et portent des culottes très courtes (coureurs, campeurs, scouts). Ceci non seulement pour la commodité mais par un goût retrouvé de l'esthétique. Comparons les photos d'un coureur à pied 1900 et celles d'un basket-balleur actuel...

On ne peut être que de l'avis de Maeterlinck : les Grecs avaient compris la beauté du corps de l'homme. Lorsqu'il s'agissait de le statufier, les Miron, Polyclète, Lysippe, Praxitèle, Phidias, tous plus ou moins homophiles, le faisaient dans des attitudes simples, naturelles, sans recourir aux poses compliquées, tourmentées, des sculpteurs de la renaissance italienne, ou aux effets de musculature hypertrophiée présentée par les modernes athlètes américains. Le Doryphore, le Diadumène, l'Hermès d'Olympie ne se contorsionnent ni se gonflent. Ils restent dans le juste milieu : le « rien de trop » delphien.

Si les Grecs ont compris la beauté du corps de l'homme, c'est qu'ils n'ont jamais été gênés par ce sentiment hypocrite que nous appelons la pudeur. Ce préjugé antinaturel (il n'existe pas chez les enfants avant qu'on le leur ait enseigné) a provoqué une sorte de complexe chez les artistes qui, depuis des siècles, se creusent la tête pour dissimuler sur leurs tableaux et sur leurs statues les organes de l'homme. Un morceau de draperie, une fleur surgissent. La trouvaille la plus sensationnelle fut la feuille de vigne, comble de l'enlaidissement.

Déplorons le « progrès, qui dans le domaine de l'art, a détruit la beauté, et reconnaissons combien, dans cet ordre d'idées, le siècle de Périclès nous dépasse.

Arcadie n°33, Jean de Nice, septembre 1956

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