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Un paria parmi les éphèbes : Mozia

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans la culture grecque, le nu était réservé pour les statues viriles.

Il était non seulement prescrit mais aussi obligatoire.

Le vêtement passait pour un signe de mollesse et d'effémination.

Alors comment interpréter la présence de cette tunique sur un corps qui devrait être nu ?

Un paria parmi les éphèbes : Mozia
Un paria parmi les éphèbes : Mozia
Un paria parmi les éphèbes : Mozia

L'Ephèbe de Mothya (Ephèbe de Mozia) – Sicile

Photographies de Ferrante Ferranti

Dominique Fernandez (Le Radeau de la Gorgone – Promenades en Sicile, Grasset, 1988, pp. 351-352) formule l'hypothèse suivante :

« La familiarité de Winckelmann, une longue fréquentation de la Sicile, la conviction qu'en deux mille cinq cents ans les goûts et les mœurs ne changent pas, me poussent vers une interprétation qui n'aura sans doute pas l'aval des professori. Dans la Grèce classique, on représentait donc les hommes nus, mais les femmes habillées, souvent en tunique à longs plis comme celle de l'éphèbe. Je vois dans cette statue la figuration idéale de l'homme-femme : viril par sa taille exceptionnelle, ses organes sexuels, sa prestance, féminin par sa pose, son déhanchement, sa recherche vestimentaire. L'homme-femme, affichant publiquement la double nature que chaque être humain porte en soi, mais que très peu osent reconnaître, avouer, faire vivre et s'épanouir. L'androgyne, fils d'Hermès et d'Aphrodite, magnifié par les Grecs, chez les modernes honteusement caché.

Est-ce un hasard qu'on l'ait retrouvé en Sicile ? Je vois dans cet éphèbe (terme impropre pour désigner celui qui abrite en lui les deux visages et les deux corps du dieu) la sublimation la plus parfaite du mâle sicilien, si peu homme malgré sa prétention à la virilité, si enclin secrètement à s'identifier à l'autre sexe.

Pourquoi le jeune homme de Mozia n'est-il pas devenu, comme les bronzes de Riace, un héros national ? La réponse me paraît maintenant évidente. Dépourvus de toute équivoque sur leur sexe, les bronzes de Riace montrent aux Italiens ceux qu'ils voudraient être. L'androgyne de Mozia leur montre ce qu'ils sont. Délicieusement ambigus, incertains de leurs inclinations, peu désireux de victoires phalliques sur la femme. Mais lui seul a le courage de manifester ses goûts, sa bisexualité que les autres refoulent, parce que les temps ont changé depuis la Grèce et qu'une ambivalence tenue alors pour un don des dieux n'est plus considérée dans notre époque appauvrie que comme un louche désordre de la nature. »

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