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La beauté vue par Johann Joachim Winckelmann

Publié le par Jean-Yves Alt

La Grèce ancienne « renaît » au milieu de notre 18ème siècle. Avec elle, naît aussi sans doute la Beauté. Un Allemand de Rome, l'archéologue et historien Johann Joachim Winckelmann (1717-1768), signe en 1755 ses Réflexions sur l'imitation des œuvres des Grecs en peinture et en sculpture [Réédition : Editions Jacqueline Chambon, 1998, ISBN : 2877110656]. Le retentissement est considérable.

Il espère arracher le « miracle » grec au lointain passé et le projeter vers l'avenir. Pour Winckelmann, l'art a atteint en Grèce sa perfection au 5ème siècle avant J.-C. parce que la Grèce est alors libre et « démocratique ». Seul un futur monde libre peut permettre à cet art parfait de réapparaître.

Ainsi Winckelmann lance-t-il le formidable élan qui va couvrir l'Europe - et la jeune démocratie américaine - de monuments néo-classiques et d'allégories pompeuses. Rêver avec les tableaux de David, se comporter à l'antique, c'est créer un nouvel espace esthétique et politique et par là même recréer les conditions spirituelles de la Beauté.

[Ci-dessous : Apollon du Belvédère, Sculpture française de Pierre Mazeline (1684), Parc du Château de Versailles]

Venu du Brandebourg, scriptor au Vatican - conservateur des manuscrits - Winckelmann ne se rend jamais en Grèce. Il n’en a pas besoin, il l'a inventée. Son œuvre culmine en 1764 avec l’Histoire de l'art antique [Éditeur : L.G.F., nouvelle édition à paraître le 23 mars 2005, Collection : Pochothèque, ISBN : 225313127X], livre qui fonde d'ailleurs l'histoire de l'art comme science.

Fils d'un cordonnier, Winckelmann descend d'une famille luthérienne, peu portée au vice catholique des peintures de madones ou de la vie des saints. Sa carrière de théologien protestant le mène en Saxe, à Dresde, bulle baroque où les princes électeurs sont catholiques. Il découvre les chefs-d'œuvre de l'Italie : les couleurs, les bonheurs de la perspective et les « bienheureux » à la beauté charmeuse. Il se convertit au catholicisme en 1754, après une éprouvante crise spirituelle. Ce visa catholique lui ouvre l'accès aux trésors et bibliothèques du Vatican. C'est, pour lui, le principal. Le début de la Grèce. À Rome, Winckelmann reconstruit son objet. Il invente le « Beau » antique. Quelque chose de sublime et d'inatteignable où se mêlent la mystique piétiste de sa jeunesse, le syncrétisme catholique et le monde perdu d'avant. D'avant le monothéisme. Et d'avant l'angoisse sexuelle.

Dans les restes détruits de l'Antiquité, dans les statues brisées, il tente de retrouver l’atmosphère des vieux cantiques saxons : la sereine force du Christ apaisant la tempête. Ce sera la beauté d'Apollon. Et tant pis si le séduisant Apollon était aussi, pour les Grecs, un garçon boucher, tueur sanglant… comme l'a montré depuis Jean-Pierre Vernant. Le 8 juin 1768, Winckelmann, préfet des Antiquités pontificales, attend à Trieste, depuis une semaine, un navire pour Rome. Il revient de Vienne, où l'Impératrice Marie-Thérèse lui a fait don de médailles antiques. Pourquoi, montre-t-il ces pièces à son obscur voisin de chambre d’hôtel, Francesco Arcangeli, sans doute un beau garçon ? L’« archange » le poignarde pour s'emparer du trésor... Une mort qui rappelle d'ailleurs étrangement celle de Pasolini.


À lire :

- Winckelmann, inventeur de l'histoire de l'art, Edouard Pommier, Editions Gallimard, collection Bibliothèque des Histoires, 2003, ISBN : 2070704572 Présentation de l'éditeur : Alors que la plupart des ouvrages de Johann Joachim Winckelmann (1717-1768) avaient été traduits en français très peu de temps après leur première édition en allemand, dont sa grande Histoire de l'art de l'Antiquité, accueillie par les éloges des milieux éclairés de la fin de l'Ancien Régime, puis de la Révolution, son œuvre, en France tout au moins, est ensuite tombée dans l'oubli. Historien de l'art et germaniste, Édouard Pommier regroupe ici une série d'études qu'en pionnier il lui a consacrées dès 1989, dans le fil d'une réflexion sur les origines de l'idée de musée et sur le développement d'un discours historique sur l'art. Il montre, en privilégiant certaines notions de l'œuvre de Winckelmann - la grâce, le beau, la liberté... -, comment le savant allemand constitue l'Antiquité en paradigme de l'art, un modèle qui ne laisse que la possibilité d'écrire son histoire, voire d'en faire l'objet d'une nouvelle religion, mais sans espoir de la faire revivre. Pourtant, le succès de l'œuvre de Winckelmann dans la France du XVIIIe siècle, inséparable de sa dimension critique, consistant à lier décadence de l'art et servitude politique, atteste la fascination que son message d'une liberté grecque a exercée sur les révolutionnaires qui y voyaient la promesse de ressusciter à Paris les miracles de la civilisation d'Athènes.

- Signor Giovanni, Dominique Fernandez, Editions Balland, 2002, ISBN : 2715814038 Présentation de l'éditeur : L'érudit et l'archéologue allemand Winckelmann, célèbre apôtre du néo-classicisme, fut poignardé à Trieste, le 8 juin 1768, dans son hôtel, alors qu'il retournait de Vienne à Rome. Il avait eu l'imprudence de montrer à son voisin de chambre des monnaies d'or et d'argent reçues en cadeau de l'Impératrice Marie-Thérèse. Homicide par cupidité : l'assassin fut condamné à mort pour ce crime, et depuis, la postérité n'a pas changé d'avis. Dominique Fernandez a rouvert le dossier du procès : bien des détails lui ont semblé étranges. Si un autre mobile avait poussé le meurtrier ? Si Winckelmann, derrière son personnage officiel de savant, en cachait un autre, ambigu et mystérieux ?


Lire aussi sur ce blog :

Histoire de la beauté sous la direction de Umberto Eco Flammarion, 2004, ISBN : 2080687115

« La beauté n'a jamais été absolue ni immuable, elle a pris des visages variables selon la période historique et le pays. » Umberto Eco nous offre une plongée...

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Constance D., Christian Combaz

Publié le par Jean-Yves Alt

L’humilité n'était pas sa vertu première. Lorsque Constance Domeneghini arrive d'Alger à la fin des années quarante pour mener des études de philosophie à la Sorbonne, elle éprouve une honte mortelle de sa famille. Elle rencontre un jeune homme brillant et séduisant, Etienne de Luys, auditeur à la Cour des comptes et futur député. Elle se met en tête de l'épouser, mais se rend compte, à la veille de ses noces, qu'elle est amoureuse de son beau-père, Hector de Luys, un terrien sans histoire, jovial, épicurien, plutôt lourd et, somme toute, assez commun.

Mais le cœur a des raisons... Les premières années du mariage incitent Constance et Hector à réprimer un sentiment qui va les réunir, clandestinement, dans une passion que la morale de leur milieu ne saurait tolérer.

Parallèlement, Etienne, que son ambition politique éloigne progressivement de sa femme, découvre ses penchants homosexuels. Alors que Constance est enceinte (l’enfant s'appellera Charles-Emmanuel), il entreprend une liaison avec Philippe Dalleyrac, un grand garçon blond qui se mouvait comme un jeune chevreuil, mais tombe vite amoureux d'un jeune médecin de grande beauté, Augusto, originaire de Montevideo. Torturé par de douloureux conflits intimes alors qu'Augusto décide de rompre leur liaison, Etienne de Luys ne trouve la fuite que dans le suicide.

« S'efforcer de conserver pendant vingt ans l'amitié de gens qui vous eussent tourné le dos au moindre soupçon, se moquer avec eux d'un trop bel homme qui passe et que, seul, on eût pourtant suivi ; subir l'influence des imbéciles jusqu'à porter, sur soi-même, le regard de dégoût qu'ils porteraient sur vous ; enfant, adolescent, n'être pas même aimé de ses père et mère pour ce que l'on est ; adulte, se faire passer jusqu'à leur mort auprès d'eux, et parfois jusqu'à sa propre mort, à ses propres yeux, pour ce que l'on n'est pas ; marié, n'être que la moitié d'un mari ; père, grand-père, entendre sans broncher votre fils prétendre qu'il "les" repère tout de suite ; s'efforcer de réussir et de plaire, pour se faire pardonner qui on aime ; tenir sa place dans la cité, faire de la politique, obtenir la Légion d'honneur, gagner enfin le respect d'autrui, de peur d'en connaître un jour la haine ou le mépris : voilà décidément bien trop d'efforts pour un homme ordinaire ».

Pour Constance et Hector, la vie continue, d'autant plus qu'un second garçon vient à naître, Nicolas. Hector en est le père véritable, même si, et on le comprend aisément, pour tous il est l'enfant d'Etienne. A Mauffray, la propriété tourangelle d'Hector de Luys, Constance abandonne peu à peu l'orgueil et l'ambition, les traits dominants de sa personnalité, pour se consacrer corps et âme à l'amour qu'elle partage avec son beau-père. Dix-sept ans ont passé depuis leur première rencontre lorsque Hector meurt.

Constance, [qui vit en conflit permanent avec Charles-Emmanuel - son fils aîné - depuis l'expérience désastreuse que fit celui-ci de la drogue à New York], apparaît comme une femme transformée, dont l'auteur dresse un portrait magistral.

Dans "Constance D.", Christian Combaz traite de la relation amoureuse entre deux êtres qu'une large différence d'âge distingue (trente ans entre Constance et Hector), et une composante traitée avec raideur, l'homosexualité. Le ton de l'auteur est à l'image d'Etienne de Luys, démodé ou plus exactement coincé, en y rajoutant une pointe de cynisme propre à Constance.

Le lecteur d'aujourd'hui sera sans doute surpris par l'emploi très généreux de l'imparfait du subjonctif, par le vouvoiement de rigueur dans cette atmosphère confinée de la grande bourgeoisie. Une écriture de "glace" pour une belle histoire de feu et de passion.

■ Constance D., Christian Combaz, Editions du Seuil, Collection Points Poche, 1985 (réédition de 1982), ISBN : 2020089025)


Du même auteur : Eloge de l'âge - A ceux qu'on n'a pas aimés

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Le garçon aux chiens, Linda Amyot

Publié le par Jean-Yves Alt

Adrien Morel (le narrateur) va régulièrement promener les deux chiens (Nelson et Marquez) des Thériault, un couple de septuagénaire qui habite près de chez lui à Montréal. Adrien vit avec sa mère divorcée depuis 4 ans. Il a un frère plus âgé que lui, Jules. Il a aussi une petite amie, Laura.

Adrien a 17 ans. Cela fait quatre ans qu'il n'a pas vu son père. Et, une invitation de ce dernier arrive à la maison. Ce qui le met profondément en colère car il ne veut plus jamais entendre parler de lui.

Il faut préciser que tout allait bien pour le jeune garçon jusqu'au jour où un événement au collège va profondément le perturber et rendre impossible toute relation avec son père qui vit à Toronto depuis son divorce. Auparavant le père d'Adrien était professeur de français dans le même collège que son fils. Il n'a jamais entendu les insultes subies par son fils : « fif », « feluette ».

Tout cela parce des élèves du collège ont vu son père sortir d'un bar gay.

Alors, aller rendre visite à son père à Toronto qui vit maintenant en couple avec Samuel, il en est hors de question.

Le personnage homosexuel de ce roman n'en est pas le centre ; Linda Amyot s'intéresse surtout aux remous des autres qu'à ceux du personnage homosexuel lui-même, car c'est l'homosexualité du père qui a d'abord agi sur le comportement des deux fils et de la mère.

Il faudra tout le talent de sa mère et de son frère Jules, ainsi que les confidences de Laura, pour qu'Adrien accepte de partir pour Toronto et enfin revoir son père et surtout lui parler.

Le garçon aux chiens, Linda Amyot

— C'est drôle : quand t'étais petit, t'avais peur des chiens...

Je lui ai jeté un coup d'œil, ébahi. Peur des chiens ? Non, je n'ai jamais eu peur des chiens. Il devait confondre avec Jules.

— Tu te rappelles pas ? C'est vrai que t'avais quatre, cinq ans. Avant, t'avais pas peur. Mais après l'incident avec le chien du nouveau voisin, tu paniquais dès que t'en voyais un.

Le souvenir est remonté. De plus en plus net. La porte de la maison d'à côté qui s'ouvre. Le berger allemand qui s'élance vers moi. Les aboiements. Qui se rapprochent de plus en plus. Le vélo neuf qui tombe. Une voix d'enfant qui crie. Des pas de course sur l'asphalte de l'entrée. Une autre voix qui appelle. Hurle quelque chose. Des bras qui me soulèvent.

[…] J'étais accroché au cou de mon père. Pleurant. Terrifié. Le chien qui n'arrêtait pas de japper, retenu en laisse par son maître. Qui ne cessait de répéter que son berger allemand n'était pas méchant. Juste nerveux. Et pas habitué avec les enfants. […]

— A un moment, j'ai cessé d'avoir peur. Je sais pas comment ça se fait.

— Pendant longtemps, tu te pendais après moi dès qu'il y en avait un dans les parages. Chaque fois, je te prenais par la main. Je m'approchais pour que le chien te sente. Pour que tu apprivoises ta peur. Ça a fini par s'estomper. Pis après, ben, ton ami Hugo avait un épagneul... […]

J'ai souri. Jules et Samuel étaient partis pour la tour du CN plus tôt en matinée. Je m'étais réveillé tard. Assommé par trop de vin. Trop de pâtes et de tarte aux bleuets. Trop d'émotions emmêlées. Mon père m'avait attendu pour aller aux îles. On est restés un moment à siroter notre café sans trop parler. J'ai repensé au berger allemand des voisins. Et à Nelson et Marquez. J'ai compris que mon père avait bien fait, pour les chiens. J'ai aussi pensé que c'était comme avant. Quand on attendait maman et Jules. Et qu'on était juste bien ensemble tous les deux. […]

On avait beaucoup de choses à se dire. Entre deux silences. Ça prenait du temps. Alors, on a refait le tour.

« Le garçon aux chiens » possède une écriture qui vibre d'émotions, une émotion essentielle dans les retrouvailles d'un père et de son fils. Un beau sujet que cet amour paternel que seule une certaine pudeur de l'écriture pouvait aussi bien dessiner dans sa pureté.

La rencontre reste le moment le plus délicat des rapports humains ; un lien tout à la fois fuyant et désiré, tout aussi important que la considération, l'estime, le respect qui sont si difficiles à dire et à écrire...

■ Le garçon aux chiens, Linda Amyot, Montréal, Editions Leméac Jeunesse, 14 février 2018, 115 pages, ISBN : 9782760942325, 11€

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Ruptures d'innocence, Jean Pavans

Publié le par Jean-Yves Alt

Un titre magnifique, une couverture superbe (de David Hockney), deux bonnes raisons de se saisir du premier roman de Jean Pavans. Ruptures d'innocence est le récit, douloureux et précis, d'une rupture amoureuse.

Roland et Dominique se sont rencontrés, se sont aimés, se sont déchirés, se sont séparés. Quoi de plus banal, me direz-vous ? Mais si banalité il doit y avoir, elle réside dans le compte-rendu réducteur que je pourrais faire du livre et non dans l'histoire, déchirante, de ces deux garçons et de leur passion.

Jean Pavans a voulu, au risque d'une certaine complexité que le lecteur dépasse vite, ordonner son roman en trois voies/voix :

■ dans un premier temps, Lazare raconte l'amour de Roland, son ami, pour Dominique ;

■ ensuite, il s'efface pour donner la parole à Roland lui-même

■ avant de la reprendre une dernière fois et de faire en quelque sorte le bilan de cette passion détruite.

Au travers d'un drame à deux personnages, ce sont aussi les convulsions d'un petit monde que Lazare décrit avec un détachement voulu mais pas toujours effectif. Cet univers clos qui s'ordonne (ou se détermine) autour d'une femme tour à tour généreuse et cynique, Hetzel, cet univers a pour noms Maxime, Agathe, Howard, Dorothée, Patricia, Antoine, Hugues...

Une société de la nuit et des rêves, étrangement décalée par rapport au monde ordinaire, «normal»...

Mais le personnage central reste Roland, avec son obsession, Dominique, et sa souffrance, la rupture.

« La rupture n'était que la forme maintenue de son amour, c'est-à-dire de sa plus profonde cohérence. (...) Nous étions les personnages trompeurs malmenés par les convulsions d'un drame. Dominique était le drame même. »

Seuls ceux qui n'ont jamais vécu la douleur d'un amour dont l'objet s'éloigne pourront rester insensibles à l'envoûtement que procure l'écriture de Jean Pavans. Ces longues phrases qui sans cesse explorent l'immensité du désespoir amoureux, cette «rhétorique amoureuse» en forme d'autopsie de la rupture disent parfaitement l'enfermement et l'abandon, la recherche du double, ce jumeau insaisissable.

Mais laissons une dernière fois à Jean Pavans le soin de nous dire, mieux que je ne saurais le faire, son exigence :

«Le filtre de l'obsession sélectionne et organise les couleurs de la réalité», cette réalité qui n'est autre que «l'ordre naturel de cette rupture, rupture du temps, qui précipitait tout un peuple de petits incidents, de souvenirs flottants, de personnes insignifiantes, et d'idées hâtives, dans un monde intemporel».

■ Ruptures d'innocence, Jean Pavans, Editions La Différence, 1993 (Réédition), ISBN : 2729100997


Du même auteur : Le théâtre des sentimentsSauna

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Le jardin d'acclimatation, Yves Navarre

Publié le par Jean-Yves Alt

La famille Prouillan, bourgeoisie parisienne, fête le 40ème anniversaire du plus jeune des enfants : Bertrand. Mais pourquoi est-il absent ? Et pourquoi cette tension ce jour qui devrait être un jour de fête. Retour en arrière...

Henry Prouillan, le père, restera tel qu'il doit être : ancien ministre du Général, grand bourgeois, père de famille, quatre enfants, ni trop ni trop peu, le juste milieu, comme en politique : modéré. Respectable, respecté et respectueux. De l'ordre.

Seulement voilà, parmi ses quatre beaux enfants se cachait un vilain petit canard, un homosexuel que, mineur, détournait du droit chemin un ami de la famille, le critique Romain Leval. Alors le ministre a fait son devoir : il a contraint le critique au suicide en le menaçant d'une plainte et a fait opérer son fils : une lobotomie. Coupable, lui ? Trop facile, car ils ont tous laissé faire, soulagés peut-être ? La mère, les enfants, la fidèle Bernadette, la tante et son mari Jean, l'ami de Romain...

Lui, Prouillan n'a fait que son devoir, comme pour Pantalon, le vieux caniche de la famille, aveugle et malade : une piqûre, pour l'empêcher de souffrir. Un geste humanitaire. Vingt ans ont passé, et ils se souviennent. C'est l'occasion pour eux de se regarder en face, à nu, démaquillés de toutes leurs justifications.

C'est un véritable réquisitoire que dresse Yves Navarre contre la famille et plus généralement contre un ordre social qui écrase impitoyablement tous les êtres : un goulag, sans barbelés ni kapos ; toutes ces petites faiblesses additionnées qui nous font rentrer peu à peu, de renoncement en renoncement, dans le rang. Derrière le sacrifice de Bertrand, qui fut plus probablement un suicide, se profile leur propre sacrifice qu'ils découvrent en ce 9 juillet, l'anniversaire de Bertrand. Tous, ce jour-là, un moment lucides, plus horrifiés de ce qu'ils sont que du crime qu'ils ont laissé commettre, chercheront à se détruire : aucun ne réussira, sauf la vieille Bernadette, la fidèle domestique, frappée d'un coup au cœur sur le quai de la gare où elle partait rejoindre Bertrand.

■ Le jardin d'acclimatation, Yves Navarre, Editions Flammarion, 1980, ISBN : 208064291X, [PRIX GONCOURT 1980] et Editions H&O, avril 2009, ISBN : 9782845471900 et Le Jardin d’acclimatation d’Yves Navarre, préface de Tatiana de Rosnay, Editions H&O, « Poche », 444 pages, septembre 2019, ISBN : 9782845473430, 9€90


Quelques ouvrages d'Yves Navarre : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Kurwenal ou la part des êtres - L'espérance de beaux voyages - Louise - Le petit galopin de nos corps - Premières pages - Une vie de chat - Romances sans paroles - Les dernières clientes [Théâtre] - Portrait de Julien devant la fenêtre - Le temps voulu - Killer - Niagarak - Pour dans peu

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