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Michel-Ange par Pierre Leyris

Publié le par Jean-Yves Alt

[…] c'est vers la fin de 1532 que le maître florentin, qui avait alors cinquante-sept ans, rencontra à Rome, Tommaso Cavalieri, renommé pour «son incomparable beauté» (Varchi) ainsi que pour la distinction de son esprit.

Michel-Ange écrivit le jour de l'an 1533 à ce tout jeune homme, qui dessinait et sculptait quelque peu et qui songeait à étudier l'architecture, en le qualifiant de «précieux génie», de «lumière de notre siècle, unique au monde» et en suppliant Sa Seigneurie d'accepter de lui un ouvrage futur (1) «si l'un d'eux pouvait lui agréer» ; promettant de «lui consacrer mon temps présent aussi bien que celui qui me reste à vivre» et ajoutant : «Il faut s'émerveiller que Rome produise des hommes divins comme il faut le faire aux miracles de Dieu.» 

A ces louanges démesurées, Cavalieri répondit le jour même avec autant de modestie que de simplicité, déclarant : «Les travaux de ma main ne sont pas de nature à faire en sorte qu'un homme d'un génie tel que le vôtre et tel qu'il n'en est pas, je ne dis pas un pareil, mais un second sur terre, écrive à un jeune homme débutant et encore ignorant» ; se disant «certain que l'affection que vous me portez, chez un homme qui est la personnification de l'Art, n'est que l'amour qu'on porte nécessairement à ceux qui aiment l'Art et s'y consacrent» ; et protestant enfin : «Je vous jure que je vous rends bien votre affection et vous promets que je n'ai jamais désiré une amitié plus que la vôtre.»

Il disait vrai : à l'adoration que lui voua si longtemps le vieux maître, il devait toujours repondre par une vénération profonde. Rien de plus touchant que la tendre anxiété de la lettre qu'il lui écrivit près de trente ans plus tard, parce que Michel-Ange, qui avait alors quatre-vingt-six ans, semblait nourrir contre lui quelque grief. Il devait l'assister dans ses derniers instants et, après sa mort, étant en possession de ses dessins, terminer son œuvre d'architecte au Capitole.

En cette année 1533 cependant, Michel-Ange dut bientôt partir pour Florence, où l'attendait la Chapelle Médicis inachevée, ce qui nous vaut d'avoir quelques lettres de lui à Cavalieri, suspendues d'abord entre la discrétion prudente et la dévotion ardente, mais dont l'une se termine ainsi :

Votre nom me nourrit le cœur et l'âme, remplissant l'un et l'autre de tant de douceur que je ne ressens plus ni l'ennui ni la crainte de la mort dès que je l'ai en mémoire. Et si mes yeux avaient aussi leur part, pensez en quel état je serais.

Plus expressives encore sont ces bribes à peine intelligibles d'une lettre adressée en octobre 1533 à Bartolomeo Angiolini et mutilée par le temps, mais où l'on parvient à lire :

... j'irais si je pouvais faire... mais vivre seulement... mon âme à messer Tomao... Je ne puis vivre avec elle puisque je lui ai donné mon cœur. Vous devez encore considérer l'état auquel je suis réduit, étant si loin d'un... c'est pourquoi je désire continuellement, jour et nuit, être là-bas. Ce n'est pas pour autre chose que pour revenir à la vie, ce qui ne saurait se faire sans âme...

Mais les meilleurs témoignages de cette dilection passionnée, ce sont les poèmes qui nous les apportent dans leur jaillissement généreux, à Florence d'abord, puis à Rome. Florence, la ville-patrie, naguère libre et maîtresse de son sort, maintenant opprimée par son duc, le triste Alexandre de Médicis, de l'inimitié duquel le vieux républicain sans complaisance qu'est Michel-Ange a tout à craindre ; Florence donc, qu'il se prépare à quitter au plus vite. Rome, où son protecteur Clément VII (qui va mourir) l'appelle, où d'autres travaux l'attendent et où il va se fixer de manière définitive en septembre 1534, afin d'être à proximité de Cavalieri. «Mon âme à messer Tomao...»

Ces nouveaux poèmes, nés du regain d'énergie qu'apporte une nouvelle passion, ne sont pas foncièrement différents, à première vue, de ceux dont ils prennent tout naturellement la relève en célébrant l'amour angélique et en acceptant ses tourments comme une nécessité fatale. Mais ils le font maintenant avec une assurance et un élan qui viennent, c'est clair, de la fermeté et de la profondeur du lien que Michel-Ange ne doute pas d'avoir noué avec Cavalieri. Fasciné souvent dans le passé par la beauté d'un visage et d'un corps, c'est la première fois, semble-t-il, qu'il la découvre alliée à une véritable beauté d'âme et qu'il lui est donné de les adorer conjointement chez un même être. Certes, il dépend toujours de «la forza d'un bel viso», mais il pourrait déjà entendre sans rougir l'avertissement de Socrate :

Celui qui aime le corps d'Alcihiade aime non Alcibiade, mais quelque chose qui appartient à Alcibiade, tandis que celui qui aime son âme l'aime vraiment lui-même.

Car c'est bien l'âme du jeune Romain que, par-delà son visage et son corps, il aspire à contempler sans fin, à épouser intimement jusqu'à ne plus faire qu'un avec elle.

Cette fusion ardemment désirée, non point des corps mais des âmes, tant de poèmes, ici, la donnent sinon comme acquise, au moins comme délicieusement atteinte à maintes reprises qu'on ne peut douter que Michel-Ange l'ait accomplie pour son compte - je veux dire qu'il se soit identifié à Cavalieri, revêtu de Cavalieri, perdu en Cavalieri au point d'abdiquer le plus clair de son autonomie, tantôt dans un transport qui l'élevait jusqu'aux nues, tantôt dans une sorte de liesse lucide où il puisait des forces nouvelles à l'encontre d'un monde mesquin et volontiers calomniateur (2). Cf. le sonnet XXIV «Si d'un chaste amour, d'une dilection céleste»; le sonnet XXXII «Je perçois sur ton beau visage, mon seigneur», où il proteste :

Mon âme, revêtue encore d'une chair

avec lui, maintes fois, jusqu'en Dieu fut ravie

et qui s'achève par une nouvelle profession de foi platonicienne :

A cette source de merci d'où vient notre être

nous adresse premièrement toute beauté

comme le savent bien les esprits avisés.

Nous n'avons du Ciel ici-bas nul autre fruit

ni gage, et si l'on t'aime avec foi l'on s'élève

en Dieu : mourir, alors, paraît une douceur.

Cf. aussi le sonnet XXXVI : «Je vois par vos beaux yeux une douce lumière» où chante avec tant de dévotion et d'abandon ce tercet :

Mon désir ne réside qu'en votre vouloir,

mes pensées ne se forgent que dans votre cœur,

mes paroles ne naissent que de votre souffle.

Ici triomphe vraiment l'amour angélique, si l'on ajoute foi au «mourir» du sonnet antérieur, qui ne peut signifier après «s'élève en Dieu» que l'extinction de tout appétit charnel, la mort de l'homme de désir. […]

Michel-Ange, «avec ce cœur de soufre et cette chair d'étoupe» qu'il s'attribue lui-même au début d'un sonnet où il voudrait rendre son Créateur responsable de sa tendance à prendre feu, était - combien de fois le répète-t-il avec douleur dans ses poèmes pénitentiels - un homme de péché, de lourds péchés habituels, et nul doute qu'il entendît par là en premier lieu les faiblesses de la chair. A moins que les désirs de ce grand mélancolique ne fussent impitoyablement refoulés par la culpabilité qu'ils éveillaient en lui, tout porte à croire qu'il en usait aussi librement avec les jeunes hommes dont les noms jalonnent sa vie que Botticelli et Vinci, comme il est notoire, avec leurs garzoni.

En dépit de ces probables libertés, Michel-Ange ne perdit jamais de vue, plusieurs poèmes d'avant Cavalieri en font foi, l'idéal platonicien qui lui avait été inculqué si tôt et qui, pour la chasteté, coïncidait avec l'enseignement chrétien. On peut penser que, lorsque Cavalieri s'offrit pour la première fois à ses regards, l'amour angélique lui parut avoir trouvé un objet si parfait dans les traits du jeune Romain qu'il en resta d'abord interdit. Quand il se ressaisit, ce fut pour constater qu'il était la proie d'un désir dévorant où ses sens réclamaient leur part à grands cris, mais où son âme cherchait impérieusement à les faire taire : elle aussi avait ses aspirations et ses exigences, qui impliquaient au premier chef le respect total d'une autre âme.

Alors commença en lui un long combat dont nous pouvons suivre ou entrevoir les péripéties dans les sonnets. Un combat qui défiait toute stratégie et le laissait parfois complètement désemparé :

Mais si de près mon cœur ne saurait endurer

cette extrême beauté qui éblouit les yeux

et si, quand elle est loin, je perds confiance et paix,

que devenir ? Quel guide ou même quelle escorte

pourra me soutenir et me garder de toi

dont l'approche me brûle et le départ me broie ?

Autour d'eux cependant, le vulgaire jase, béant de curiosité et d'envie, incapable de comprendre

le très chaste désir qui consume mon cœur

et d'odieux cancans parviennent aux oreilles de Cavalieri, qui n'accueille plus Michel-Ange aussi librement que devant :

Je ne puis plus passer mes très chères journées

auprès de mon seigneur, qui s'en laisse conter,

ceux qui ne croient à rien tuant la vérité.

Le vieux maître frustré proteste que son «cher seigneur» n'a rien à craindre de sa part, usant d'arguments aussi touchants que rassurants :

Je n'aime en toi, mon cher seigneur, que cela même

que tu prises le plus : en vas-tu prendre ombrage ?

Mais c'est un esprit qui s'éprend d'un autre esprit !

Ce dont je suis en quête sur ton beau visage,

ce qu'il m'enseigne, autrui ne peut pas le saisir

et qui le veut apprendre doit d'abord mourir.

D'ailleurs ce «beau visage», si l'on en croit le poète, le cède peu à peu à l'âme en tant qu'objet de dévotion :

C'est elle qui m'enflamme, elle qui m'énamoure

plutôt que tes dehors, que ton noble visage,

car cet amour dont la vertu fait sa demeure

ne met un ferme espoir en rien de périssable.

Dès lors ce ne sont plus que «chastes feux», qu' «honnête désir», etc. Il semble bien que Michel-Ange - vainqueur ou vaincu, comme on voudra - ait accepté très tôt, sinon d'emblée, qu'il en fût ainsi. Autrement, puisqu'il ne faisait pas métier de rimer, puisqu'aucun imprimeur n'attendait sa copie, eût-il écrit autant de sonnets à seule fin de se mentir à lui-même, de mentir à Cavalieri et d'abuser les quelques amis parmi lesquels circulaient certains de ses vers ? Cela paraît aussi absurde qu'incompatible avec la rudesse et la droiture de son génie.

Pierre Leyris

1. Entendant par là un de ces dessins très élaborés qu'il fit en effet pour lui, tel un Tityus, un Ganymède, une Chute de Phaéton etc.

2. Allusion aux perfides insinuations de l'Arétin.

■ in Michel-Ange : Poèmes choisis, présentés et traduits par Pierre Leyris, Editions Mazarine, 1984, ISBN : 2863741349, pages 19 à 25

Illustrations : Etude pour la « Création d'Adam » du plafond de la chapelle Sixtine et Tête pour un ignudo de la même chapelle


Lire aussi : La vie ardente de Michel-Ange par Irving Stone

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