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On ne brûle pas l'eau, Madeleine Sabine (1956)

Publié le par Jean-Yves Alt

Fin des années 40. Serge, lycéen de dix-sept ans, gai, rêveur, déterminé et passionné par Rimbaud, rencontre dans son nouveau lycée, Jean-Louis, narrateur du récit.

Dès le début, une attirance réciproque s'établit.

Ces deux jeunes gens ont en commun de ne pas avoir de vrais amis. Ils ont aussi tous les deux perdus leur père dans des circonstances analogues (à la guerre ?).

Si la mère de Serge s'est remariée rapidement et a eu deux autres enfants, celle de Jean-Louis a choisi de vivre seule avec son fils. De plus la mère de Serge collectionne de nombreux amants guère plus âgés que son fils aîné, ce qui déstabilise ce dernier. Il en vient à envier la mère de son nouvel ami qu'il trouve particulièrement droite.

« Il [Serge] me confiait souvent qu'il avait beaucoup changé depuis ces quatre dernières années. "J'étais aussi sensible que toi, mais il faut se durcir, sinon on crève." En vérité, je le sentais encore très vulnérable Il estimait que nous avions tous deux souffert d'être élevés par des femmes. "Pourtant, bon sang, je me sens très mâle... Mais j'ai dû me vaincre pour ne pas avoir des réactions de femme. Oui... les femmes vous amollissent." Il parlait sans me regarder, en une sorte de soliloque. "Elles vous rendent plus réceptifs, plus aptes à saisir les impondérables, mais je pense que cela ne vaut rien." » (p. 64)

Pourtant tout n'est pas idyllique chez Jean-Louis. D'abord sa mère a mis un trait sur sa vie sentimentale en refusant une relation amoureuse qu'elle aurait pu nouer avec son médecin traitant Jacques Bernard, ensuite elle apprend que ses jours sont comptés en raison d'une maladie cardiaque.

Serge est immédiatement accepté par la mère de Jean-Louis. Il lui arrive fréquemment de rester dormir avec son ami :

« Mon lit était assez large, il s'y glissa, vêtu d'un pyjama m'appartenant et qui lui était trop court. Chacun de nous se tint d'un des côtés du lit et j'appréhendai de toucher Serge. Alors que nous n'hésitions pas, dans la vie courante, à rapprocher nos genoux, à nous saisir le bras, à nous étendre à plat ventre tout près l'un de l'autre sur un divan, sa présence insolite, la proximité de son corps peu vêtu dans la tiédeur du lit me communiquaient une certaine gêne. Par un mouvement irraisonné que je fis, je sentis sa chaleur sous le tissu mince et je reculai. […] La pièce recevait les premières lueurs par la fenêtre où j'avais négligé de fermer les volets, et le visage de Serge endormi était pâle sur l'oreiller de toile. Je le voyais dormir pour la première fois. Son visage aux lèvres fermées, aux yeux clos, était pareil à son visage diurne, mais la beauté de ses traits y était plus flagrante. Je l'admirai. Il était réellement pareil à un saint Georges, à un Dionysos. Sa bouche dégageait une grâce sans mollesse. Aucun abandon en sa pose. Dans le sommeil, il restait orgueilleusement, jalousement, refermé sur soi. Il ne s'éveilla pas tandis que je m'étendais sur le lit. Je m'écrasai contre le mur pour lui laisser toute la place. Au moment de m'assoupir à nouveau, je glissai involontairement vers lui et le sentis contre mon flanc. La fatigue, les craintes me quittèrent. Autour de moi rôdait un subtil bonheur. » (pp. 103-104)

Jean-Louis prend conscience, à travers la maladie de sa mère, que l'amour qu'il lui porte est borné par le temps, tandis que celui qu'il voue à Serge est encore chargé de promesses.

Tous les moments partagés libèrent en Jean-Louis un inexplicable bonheur qui lui semble l'aboutissement inéluctable de son affection pour Serge. Pourtant, régulièrement, notamment au moment de s'endormir, une inquiétude l'assombrit. Comment Jean-Louis retrouvera-t-il Serge, au matin, lui dont les réactions sont si imprévisibles, l'humeur si changeante ?

Pendant un séjour au bord de la mer, les deux garcons sont amenés à s'amuser avec une fillette. Jean-Louis est troublé par l'attitude de son ami. Il lui semble que la fillette a pu inspirer du désir à Serge. Ce dernier ne nie pas franchement. Jean-Louis, pour se rassurer, conclut :

« Heureusement, on ne brûle pas l'eau. » (p. 146)

Alors commence pour Jean-Louis l'atroce période pendant laquelle il tremble de comprendre, s'accrochant à tout semblant de réconfort, constamment persuadé qu'une partie se perd, qu'elle est perdue, et se refusant à l'admettre, se cherchant des torts, ne les trouvant pas, se forgeant une culpabilité pour absoudre la faute de Serge qui s'éloigne.

nullBernard [le médecin ami de la mère de Jean-Louis] m'appela et je lui confiai ma peine.

— Mon pauvre gosse, dit-il, tu n'avais pas besoin de cela.

Comme je lui demandais s'il me trouvait fautif :

— Tu crois que je vais me poser en justicier ? Non. Seulement, il y a des interdictions vieilles comme le monde... Si on les viole, il faut au moins y trouver le bonheur.

— Je croyais l'avoir trouvé.

— Etais-tu toujours en accord avec toi-même ?

— Pas toujours. Pas longtemps. Mais j'y serais resté s'il m'avait aimé comme je l'ai aimé. Ce que je ne puis supporter, c'est que peut-être il renie maintenant cette affection, et qu'il me hait d'en avoir été l'objet. […]

— Ta mère était si heureuse que tu aies auprès de toi une affection qu'elle croyait sûre.

— Qu'aurait-elle dit, si elle avait su les liens qui m'attachaient à Serge. Il me semble qu'elle aurait compris.

Bernard se leva, fit quelques pas dans la pièce.

— Ne faisons pas parler les morts. (pp. 180-181)

Il y a dans ce roman la vague et tiède culpabilité de n'avoir pas su/pu être aimé. Que reste-t-il en dehors de remettre sur le chantier intérieur les sempiternelles aigreurs et réconforts de l'existence ? Jean-Louis ne peut qu'essayer ressusciter le passé.

Dans l'esprit des autres, c'est du sexe qu'il est toujours question, de l'amour à ras de terre, scène brutale de la découverte de la jouissance (cf. page 25) : on ne s'en remet jamais de la morale qui rôde vorace au moment où la découverte du plaisir sexuel devrait avoir les couleurs du ciel.

Madeleine Sabine a mis en écriture l'enfer. L'enfer des autres mais surtout le petit foyer jamais éteint de notre enfer intime. « On ne brûle pas l'eau » ne rassure pas. La mort accidentelle de Serge se noiera vraisemblablement dans la trame du temps. Il n'y aura pas de drame. Juste une tragédie cachée, sans issue.

■ On ne brûle pas l'eau, Madeleine Sabine, Editions Pierre Horay, 1956, 222 pages


L'auteure aurait dû terminer son livre à la fin de la seconde partie ; là où se termine mon analyse. La troisième qui dévoile un Jean-Louis hétérosexuel est peu crédible même si j'entends qu'elle pouvait rassurer les lecteurs des années 50.

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Je suis homosexuel et je vis (mal) en banlieue par Perrine Cherchève

Publié le par Jean-Yves Alt

En 2009, Brahim Naït-Balk, né de parents marocain, est l'un des rares Beurs gay à avoir brisé l'omerta. Il a écrit sa biographie, Un homo dans la cité (Brahim Naït-Balk avec Florence Assouline, Calmann-Lévy, 2009) où il raconte ces années maudites. Se cacher, ne pas s'afficher. Faire semblant parce que « dans les cités on sent le type différent », raconte-t-il aujourd'hui. Il révélera aussi son calvaire. C'était un soir, il y a quinze ans, à la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois, où il habite à l'époque « sans les parents », repartis au Maroc, mais avec ses frères et sœurs dont il est le tuteur. Une bande de jeunes de son âge, 20-25 ans, l'interpelle et balance : « Tu t'es regardé comment tu joues au foot. Comme une tapette. » « Il y a eu un peu de bousculade, ils sentaient que j'avais peur d'eux, dit-il. Ils m'ont entraîné dans une cave et m'ont proposé défaire des choses. Que je m'agenouille. Des fellations. L'expérience s'est renouvelée une deuxième fois. » Depuis, il a quitté Aulnay, vit à Boulogne, travaille pour une association pour handicapés dans les Hauts-de-Seine, et continue de militer contre l'homophobie : il a été entraîneur du Paris Foot Gay, un club associatif d'homos et d'hétéros qui lutte contre l'homophobie dans les stades. Il anime toujours une émission de radio, « Homo micro », sur Fréquence Paris plurielle. Avec ce témoignage inédit paru il y a cinq ans, Brahim voulait convaincre les jeunes gays en détresse qu'ils pouvaient, comme lui, s'extraire de la cité, cette « fabrique de frustrés ». Mais, depuis, « c'est pire. Il y a une telle déshérence sexuelle dans ces quartiers », déplore-t-il.

La confession intime et publique de Brahim reste aujourd'hui un acte de bravoure isolé. Que sait-on des gays de banlieue et de l'homophobie dont ils sont victimes ? Pas un mot lors des débats sur le mariage pour tous qui ont donné lieu au grand déballage et ranimé tous les fantasmes. Pis encore, la contestation portée par des personnalités politiques et religieuses a libéré une parole homophobe. Une parole qui s'est aussi répandue dans les banlieues où elle était déjà plus que décomplexée. En témoignent les rares enquêtes sur les gays des cités datant de 2005 et 2006, grâce au travail ponctuel de bénévoles de SOS Homophobie. Une quarantaine de gays et lesbiennes anonymes, qui se sentent en perpétuel danger, et qui ont répondu aux questions, décrivent de jeunes bourreaux extrêmement violents agissant en groupe. Des voisins, qui habitent le même bâtiment ou la même résidence que leurs souffre-douleur, et ciblent leurs proies à domicile, dans les cages d'escalier ou le quartier. Injures, menaces de mort, jets de pierres, crachats, passages à tabac... Près de la moitié des victimes (48 %) mentionnent des agresseurs noirs ou maghrébins, en reflet avec la structure démographique des quartiers, mais pas seulement. « Il semble que leur culture laisse peu de place à l'acceptation de la différence et au respect de l'autre », précisent les rapporteurs. Ces bandes n'ont qu'un but, « nettoyer » le quartier des homos, perçus comme des sous-hommes, inférieurs et niés, qu'ils n'identifient qu'à travers leur sexualité. D'où ces injures répétées : « Enculé, PD, j'encule ton père », ou « J'en ai une grosse, tu veux l'essayer ? » Certains témoins évoquent encore l'influence de l'islam qui motiverait cette « hyperhomophobie ». « On ne peut pas exclure l'influence de la religion », reprend Yohann Roszéwitch, président de SOS Homophobie, en rappelant au passage que, dans la banlieue chic, à Versailles ou à Neuilly-sur-Seine, le catholicisme et l'homosexualité ne font pas non plus bon ménage... « Mais il y a aussi l'origine géographique des parents qui viennent de pays où, rappelle-t-il, l'homosexualité est encore réprimée », comme en Algérie, en Tunisie, au Maroc ou au Sénégal, où ce crime est toujours passible de prison. « Les agresseurs sont aussi des jeunes qui se cherchent sexuellement, des personnes en questionnement, poursuit-il. Ils sont violents pour se faire bien voir, pas forcément par conviction. »

Dans la cité, il y a des codes, des marqueurs : le machisme, la virilité, la bande, identifiable par l'uniforme : baskets Requins, capuche serrée et chevalière. Mais aussi le rap et le sport qui alimentent la haine du gay en la proclamant. Jusqu'aux années 2000, le rappeur Eminem avait fait de l'homophobie son fonds de commerce, avant de faire amende honorable. Il fut ensuite relayé par le groupe Sexion d'assaut qui, en 2010, scandait : « Je crois qu'il est grand temps que les pédés périssent. Coupe-leur le pénis, laisse-les morts, retrouvés sur le périphérique. » Quant au foot... L'homophobie ambiante dans l'enceinte des stades est tout sauf étanche. Selon une étude commandée en avril 2013 par Paris Foot Gay, 41 % des joueurs interrogés déclarent avoir « des pensées hostiles envers les homosexuels », un chiffre qui grimpe à 50 % chez les jeunes en centre de formation ! Les mêmes qui entraîneront peut-être un jour les mômes des quartiers... « On a mis des stades au pied des immeubles des cités en pensant que c'était un facteur d'intégration, rappelle Jacques Lizé, porte-parole de l'association. Mais le foot véhicule des schémas quand un entraîneur lance à un gosse : « Cours plus vite ! Tes un pédé ? », ou bien « Ne pleure pas, t'es pas une gonzesse ! » C'est d'ailleurs à l'occasion d'une rencontre contre les joueurs du Créteil Bébel, en octobre 2009, que le Paris Foot Gay a pris la dimension identitaire du rejet en banlieue. L'équipe de Créteil composée de « musulmans pratiquants » a refusé le match avec l'équipe du PFG « en raison de leurs principes liés à leurs convictions religieuses ». Depuis cette affaire, Créteil Bébel s'est auto-dissous après avoir été exclu de sa ligue.

Extrait de Marianne n°898, Perrine Cherchève, 4 juillet 2014

Illustration : Hervé Pinel


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James Dean ou l'avènement d'un archétype par Serge Talbot

Publié le par Jean-Yves Alt

En comparaison des sociétés traditionnelles, le monde moderne semble dépourvu de mythes. Selon certains, il ne faudrait pas chercher ailleurs la cause des malaises et des crises des sociétés modernes. Jung a soutenu que, depuis sa rupture avec le christianisme, la société occidentale contemporaine était en quête d'un nouveau mythe, qui lui permettrait de retrouver ses forces créatrices. Ce mythe, propre au monde moderne, n'assistons-nous pas à sa naissance ?

« Il n'y a pas de fumée sans feu, et il n'y a pas de culte sans raison ». Qu'en 1957 un jeune comédien de cinéma, tué dans un accident d'auto, renouvelle le mythe d'Adonis, il faut voir en cela quelque chose comme la renaissance d'un événement exemplaire, la projection d'un désir immense. » (Morvan Lebesque, Le Canard Enchaîné, 4 juin 1957)

Ainsi se réalise la prophétie de Gérard de Nerval :

« Ils reviendront, ces dieux que tu pleures toujours

Le temps va ramener l'ordre des anciens jours... »

(Les Chimères)

Dans le subconscient religieux de l'humanité, dorment toujours les dieux du paganisme. Adonis, le dieu du blé, dont les Athéniens fêtaient chaque année la mort et la résurrection ; Mithra, Attis, Dionysos, fils-amants d'une déesse mère, dont le culte était fondé sur le regret de la mère ; le jeune Dionysos, surtout l'enfant-divin, le païs, le puer aeternus, modèle du Petit Prince de Saint-Exupéry qui ne vit que sur et par sa mère, ne pousse de lui-même aucune racine dans le monde, et vit par conséquent dans un inceste perpétuel.

Il n'y a rien de commun entre le cas de James Dean et celui de Rudolph Valentino. Nul ne l'a dit plus brutalement que Morvan Lebesque : « Devant le mausolée de Valentino, à l'époque de la prospérité et de la paix mondiales, deux femelles venaient pleurer un beau mâle prématurément arraché à leurs étreintes animiques. Valentino est mort par hasard ; comme à peu près tout le monde : d'une vague appendicite. James Dean, s'est tué. » (art. cité). Il n'y a pas eu de mythe du beau Rudi, il y a un mythe de James Dean ; pour les « fans » la vie de Jimmy fut une manifestation du sacré, une « hiérophanie » pour reprendre le terme de Mircea Eliade. C'est que, comme Oscar Wilde, James Dean met son génie dans sa vie. De sa naissance à sa mort, « tout est symbole ».

Le symbolisme du Verseau

Selon les occultistes nous entrons dans l'ère du Verseau. C'est naturellement sous ce signe qu'est né le « héros de notre temps », dans le deuxième décan, le 8 février 1931, à Marion (Indiana), le symbolisme astrologique voit dans ce deuxième décan du Verseau, la signature d'un tempérament impulsif, rebelle, excentrique et nettement révolutionnaire. Il annonce, paraît-il, des aptitudes pour la mécanique et l'électricité, du simple moteur à la projection cinématographique.

« Toute l'histoire du cinéma, écrit l'astrologue belge Boris Pâque, directeur de la revue Demain, découle de ce sens uranien de l'application scientifique en tant que forme d'Art. Nouveau dans l'image, recherche des rythmes, de sons nouveaux, science des éclairages, tout ce qui constitue la novation scientifique de notre ère moderne se rattache à ce signe du Verseau. »

M. Pâque ajoute encore : « Au sujet de sa santé, il est sujet à des fièvres intermittentes, à des accidents, à des blessures. La vue n'est pas toujours excellente. Troubles nerveux et parfois du mental. »

Gabriel Trarieux d'Egmont termine par ce vers étrange le sonnet qu'il a consacré au « Signe des Sages » :

Et la Rose pour lui a fleuri sur la Croix.

Comment pourrait-on mieux caractériser le destin de l'Ange à la nuque brisée ?

Ce destin va se dérouler d'ailleurs dans un « temps concentré », d'une grande intensité, succédané du temps magico-religieux, car le cinéma utilise un tout autre temps que « la durée profane » : « un rythme temporel concentré et brisé à la fois, qui, en dehors de toute implication esthétique, provoque une profonde résonance chez le spectateur ». (Mircea Eliade, Mythes, rêves et mystères, N.R.F., page 32)

Dans un excellent article de France-Observateur (3 janvier 1957) Edgar Morin, après avoir remarqué que le destin de James Dean « héros de notre temps » coïncide avec celui du héros des mythologies classiques, parle de son « destin haletant ». Rien de plus vrai. Comme la nature se met parfois à ressembler aux œuvres de certains peintres, la vie de Jimmy ressemble à un film, elle se déroule hors du temps profane, dans le temps mythique du cinéma (in illo tempore). Et nous retrouvons ici la pensée de Mircea Eliade : « Etant réel et sacré, le mythe devient exemplaire et par conséquent répétable... Un mythe est une histoire vraie qui s'est passée au commencement du Temps et qui sert de modèle aux comportements des humains. » (page 18)

Comme Jean Cocteau dans le film l'Eternel Retour, la vie parfois se plaît à renouveler les vieilles légendes.

Redeunt saturnies rogna...

La nostalgie du Paradis

Entre Jimmy et sa mère, Milfred Wilson Parker, il y avait eu une immense tendresse. Cette femme brune, petite, menue, fragile, se consacra entièrement à son unique enfant. C'est elle qui lui apprit à lire, à écrire, qui guida plus tard ses lectures. Cette maman exceptionnelle avait inventé pour Jimmy « l'agenda du désir exaucé ». Chaque fin de mois, avant de s'endormir, le petit garçon retranchait une feuille du bloc, y inscrivait un souhait, le glissait sous son oreiller, et le lendemain le souhait était une réalité. Il eut ainsi de nombreux et beaux jouets : un train électrique, un théâtre de marionnettes.

Le plus beau de tous fut un splendide violon en bois des îles, qu'il reçut un jour de septembre 1939. Il avait huit ans, sa mère en avait trente. Qui aurait pu se douter que Milfred allait mourir cette année-là d'un cancer au poumon ?

Anéanti par la mort de sa mère, l'enfant douloureux insiste, quand il entend arriver les employés des pompes funèbres pour la mise en bière, pour caresser les cheveux de celle qui fut son plus grand amour, et pour couper une boucle de ses cheveux noirs.

« Ensuite, écrit brillamment Yves Salgues dans son livre : James Dean ou le Mal de Vivre, on prend le train de Fairmount. Jimmy, petit bonhomme vêtu d'une veste de confection, en tweed moucheté de noir, d'un pantalon de flanelle grise et coiffé d'un feutre sombre, agrémenté d'un mince ruban bleu-marine, parcourt de long en large, les mains jointes, le compartiment attenant au wagon mortuaire. Dans le filet réservé aux bagages se trouve son violon religieusement prisonnier de sa boîte de cuir recouverte de sa housse de velours rouge. C'est le cadeau, le jouet mystique. Ce jouet mystique, le surlendemain, Jimmy, agenouillé dans la terre, le dépose sur le cercueil. Et les fossoyeurs enseveliront le tout. » (page 64).

Sur ses carnets James Dean écrira : « Comme la mort est une chose étrange. On n'a plus le moindre goût à vivre, l'être que vous adorez passionnément s'en est allé. »

Enfant gâté de la souffrance, celui qu'on a appelé : « le saint rebelle de Fairmount » n'oubliera jamais la fée qui avait inventé pour lui un jeu impossible et l'avait rendu possible. Quand, renvoyé de la Faculté de droit, il partira pour Fairmount, il fera un détour par le cimetière et appellera sa mère à son secours.

— Pourquoi es-tu morte et m'as-tu laissé tout seul sur la terre, maman chérie ? As-tu beaucoup souffert ? Es-tu heureuse, au moins ? Comment est-ce d'être mort ?...

En mythologie, le puer aeternus est, pourrait-on dire, un rêve de la mère, bientôt englouti à nouveau. Jung cite les exemples des fils dieux de l'Asie Mineure comme : Tammuz, Attis, Adonis, et le Christ. Comme le gui, symbole de l'enfant de la mère, du fils à maman, le puer aeternus est en réalité un parasite de la mère, une créature de ses fantaisies, qui ne vit que dans la mesure où il est enraciné dans le corps maternel. « Séparé de son hôte, il se fane. Par conséquent le druide qui le coupe le tue aussi, renouvelant par cet acte l'autocastration mortelle d'Attis et la blessure qui fit à Adonis la dent du sanglier. » (C.G. Jung, Métamorphoses de l'âme et ses symboles, page 430).

Nature boy ou le mythe du bon sauvage

Tout le monde aujourd'hui connaît la chanson favorite de James-Byron Dean, Nature Boy :

Il était un garçon,

Un étrange et enchanté garçon de la nature...

Comme l'a remarqué Mircea Eliade, l'invention du sauvage aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, n'était que la revalorisation, radicalement sécularisée, d'un mythe beaucoup plus ancien : le mythe du Paradis Terrestre (Mythes, rêves et mystères, page 38). Ailleurs, l'auteur parle du mythe de l'île paradisiaque.

Jimmy était mieux placé qu'un quelconque Tarzan pour remplir cette fonction mythologique.

A huit ans, enlevé à ses parents comme un héros des mythologies classiques, le petit bonhomme cruellement sevré se retrouve garçon de ferme chez son oncle Winslow, qui possédait dans l'Indiana une propriété de 178 hectares.

« Cette ferme était une vraie ferme. Aux champs, je travaillais comme un fou aussi longtemps que l'on me regardait. A la vue, depuis une petite colline, de nos quarante hectares de blé, j'étais pris d'un sentiment de panique. Et en octobre, donc, quand il fallait labourer la terre ! », dira Jimmy dans l'interview de Hedda Hopper, cité par Yves Salgues, qui ajoute : « Jimmy trait les vaches, fait la cueillette des œufs, manie la fourche comme un homme et panse les bêtes. » (page 67)

L'exemple de Jean-Jacques Rousseau montre que l'inconscient des Occidentaux n'a pas renoncé au vieux rêve de trouver, à défaut de la condition édénique, de bons sauvages purs, libres, divinement beaux, attardés au milieu d'une Nature maternelle et généreuse. L'Autorité sur les animaux se retrouve toujours dans les mythes exprimant la nostalgie de l'Age d'Or. Et Nature Boy eut vraiment l'amour des bêtes. Il plaçait au-dessus de tout le siamois gris d'Elisabeth Taylor.

— J'aime les bêtes parce qu'elles m'acceptent tel que je suis.

— Les bêtes sont merveilleuses. Ou elles vous choisissent ou elles vous refusent. Mais jamais elles ne vous jugent. (Cité par Salgues, page 68)

Jimmy a appris dans une ferme à se servir d'un lasso, ce n'est pas seulement dans le film A l'Est d'Eden qu'il a planté des haricots. Toujours, il restera Nature Boy, avec son sourire, sa vitalité, son charme, et sa vêture désormais classique : blouson, blue-jean et chemise à carreaux, à laquelle il ajoutait parfois, noué autour de son cou, un mouchoir de toile rouge. A propos de Géant, André Bazin, dans France-Observateur, parlait du « visage fin au regard dur » de James Dean, « vacher sentimental », qui s'effondre ivre-mort le jour de son triomphe.

« J'ai vingt-quatre ans, je mesure 1 mètre 75, je pèse 70 kilos, j'ai des cheveux blonds et des yeux bleus, insoutenablement clairs, disent les jeunes filles. Alors, que voulez-vous savoir de plus ? » (cité par Yves Salgues, page 199)

Le 29 septembre 1955, semblable à la Mort, dans le film Orphée de Jean Cocteau, une starlett gantée de suédine noire, Jeannett Miller, vient chez Jimmy prendre livraison de son chat Marcus jusqu'au lundi suivant. James-Byron Dean embrassa tendrement Marcus et dit à Miss Miller :

— Occupe-toi de lui. J'y tiens plus qu'à la prunelle de mes yeux.

Nature Boy partait le lendemain sur la route de Salinas. Quant à Marcus, par un très inexplicable hasard, il a disparu ce jour-là.

Ӂ

A l'Est d'Eden : dans tous ses films James Dean incarne la révolte. Dans La Fureur de Vivre nous voyons l'adolescent se révolter contre la veulerie de son père, qui, par soumission à sa femme, fait le ménage revêtu d'un tablier. Dans A l'Est d'Eden James Dean incarne, dit justement Raymond de Becker « un Caïn sympathique qui apparaît comme la face obscure d'Abel », un Abel, d'ailleurs hypocrite et sot. (James Dean ou l'Aliénation Signifiante, in Tour Saint-Jacques, mai-juin 1957, page 201). Dans Géant, le triomphe social du héros est payé par son désastre affectif. Dans ces trois films on retrouve le thème du héros puritain finalement terrassé, mais dans le troisième la révolte contre la famille s'élargit en révolte contre la société. Aux films, il convient d'ajouter le rôle que Jimmy obtint en décembre 1953 dans un théâtre de New-York où il connut son premier succès : c'est dans une adaptation de l'Immoraliste de Gide, le rôle d'un jeune Arabe inverti et kleptomane : c'est encore une façon de refuser les conventions sociales.

Quels ont donc été dans la réalité ses rapports avec sa famille ?

Nous avons déjà étudié sa forte fixation maternelle. Mais, puisque nous sommes arrivés maintenant à l'examen de la part obscure de James Dean, il nous faut raconter un de ses rêves :

« Cette nuit-là, il rêva encore de sa mère. Il était tout petit et sa mère l'appelait. Ils se trouvaient tous deux dans un désert et il essayait de courir jusqu'à elle ? Mais ses pieds, au fur et à mesure qu'il marchait s'enfonçaient toujours plus profondément dans le sable. Et ce sable bougeait ; et ce sable était du sable mouvant. Elle lui disait quelque chose d'important et dont il fallait absolument qu'il tînt compte, mais il était beaucoup trop éloigné d'elle pour comprendre ses paroles. Et il n'arrivait jamais assez près de sa voix pour entendre distinctement. Il se réveille avec la sensation de tomber de très haut, de s'enfouir dans un précipice abominable. Et il ne voulait pas se rendormir de peur que le rêve ne revienne... » (Yves Salgues, p. 69)

Raymond de Becker, dans sa pénétrante étude publiée dans La Tour Saint-Jacques a donné de ce rêve l'interprétation suivante :

« Ce rêve exprime avec force le caractère fatal que dut avoir pour lui la nostalgie maternelle. Nulle fantaisie de renaissance ne s'y découvre, mais seulement le lien connu pour le garçon de la mère et de la mort. Il croyait avoir tué sa mère par méchanceté et demeurait hanté par une sorte de culpabilité à son égard. » (p. 155)

L'interprétation est ingénieuse, plausible même, mais en l'absence de tout examen psychanalytique du rêveur, elle ne s'impose pas. Peut-être pourrait-on voir en ce rêve le regret de l'enfance perdue ; la terre, jadis riante, est devenue un désert ; aucun lien d'amour ne rattache plus l'enfant au monde et il s'enfonce dans le royaume de la mère souterraine qui ré-enfante. L'angoisse serait alors un obstacle opposé par la censure à la plongée délicieuse dans l'abîme du souvenir. Ce qui brillerait dans le rêve en serait le pressentiment de la mort et du renouvellement de la vie...

Par contre, depuis ma conférence à Arcadie, l'étude attentive de l'article de Raymond de Becker, la vision de A l'Est d'Éden (qui est bien comme me l'avait dit un ami Arcadien la clef des deux autres films) m'ont convaincu que Jimmy, sans s'en douter peut-être, haïssait le père qui l'avait abandonné quand sa mère mourut. A Fairmount il resta étranger dans la famille de son oncle qui l'accueillait à bras ouverts. Quand la tante de Jimmy eut un bébé les rapports entre l'oncle et le neveu se tendirent. D'autre part, après la guerre, lorsque James avait quatorze ans son père se remaria. L'enfant ne le lui reprocha pas, mais, par fidélité à sa mère, il ne sympathisa jamais avec sa belle-mère.

Le caractère du jeune garçon, qui est alors un brillant élève de l'école secondaire, devient excentrique. Il s'enferme au grenier et joue du tambour de Bali toute la nuit ; à la pleine lune, enveloppé dans un drap, il hante la mare aux sarcelles en récitant du Keats ou du Shelley, nous dit Salgues. Il fonce un jour, en cyclomoteur, dans la cour de l'école, le chef paré de plumes de Sioux, une chaîne rouillée autour du poignet en guise de bracelet.

En 1949 Jimmy retrouvera son père quand il s'inscrira à un collège près de Santa-Monica. Mais il dut coexister avec une intruse, sa belle-mère. « Ce qui me fit le plus de mal, c'est de voir la chambre de maman habitée par une autre », confiera-t-il.

La conclusion de Raymond de Becker me paraît donc justifiée. « On comprend dès lors qu'Elia Kazan l'ayant choisi pour le rôle principal de A l'Est d'Eden ait pu écrire : "Il me fallait un garçon pétri de rancune contre tous les pères" Et, là aussi, il est significatif que lorsque peu avant son accident, il contracta une assurance de quarante millions sur la vie, il déclara laisser deux millions à ses grands parents, quatre à son petit cousin, le reste à son oncle et à sa tante tandis qu'il omettait de mentionner son père. » (page 195)

Certes l'adolescent frustré que fut Jimmy ne s'est pas livré aux mêmes excès dans la vie que sur l'écran. Dans la Fureur de Vivre il détruit un portrait de sa grand'mère et dans A l'Est d'Eden il met brutalement son imbécile de frère en face de sa mère terrible, patronne d'une maison de débauche qui, telle la Babylone de l'Apocalypse, « enivre les habitants de la terre du vin de son impudicité ».

Une fois pourtant la vie lui a fourni l'occasion d'un acte de révolte exemplaire. Jimmy était alors étudiant en Droit dans un collège proche des studios de Hollywood. Un jour, en classe d'anglais, à la demande du professeur, il interpréta avec beaucoup de talent un monologue de Shakespeare. Il obtint un gros succès. Mais, comme il regagnait sa place, un étudiant jaloux se mit à le provoquer. La patience de Jimmy avait des limites. Au but de quelques instants un formidable coup de poing s'abattit sur le visage de l'affreux garçon. Ce fut le début d'une bagarre très photogénique – et la fin des études juridiques de « l'ange rebelle de Fairmount », qui fut exclu de la Faculté.

Les dieux forts

Dans la mythologie grecque, le dieu céleste Ouranos fut châtré par un de ses enfants, Kronos, et sa place fut occupée par un « dieu fort » Zeus, plus dynamique, incarnant l'exubérance de la vie. Ainsi en alla-t-il dans la vie de James Dean : le père lointain et dédaigneux fut évincé au profit des dieux forts.

Dans la brève interview accordée par Jimmy à Hedda Hopper se trouve le passage suivant :

« J'avais un ami qui m'apprit la lutte, à piéger des belettes et à me battre ; derrière le mur de la grange, il m'apprit aussi tout ce que les garçons doivent savoir. J'avais douze ans, je commençais à vivre... » (cité par Salgues, p. 37)

A Fairmount, il devient ami avec le pasteur James de Weerd, héros de la guerre, sportif, amateur de musique, qui exerça sur lui une influence assez gidienne : « Tout est légitime en nous qui correspond à une exigence, professe-t-il. Mais seul l'amour authentifie tout. » Il lui enseigna à croire à l'immortalité de l'âme et à ne pas craindre la mort. Cet homme cultivé et anticonformiste s'intéressait au théâtre. Il fut le premier professeur de Jimmy.

Yves Salgues a justement insisté sur l'importance qu'eut dans la vie de James l'apparition de Marlon Brando. En juillet 1949, par hasard, il va voir un admirable film de Fred Zinnemann : C'étaient des hommes...

« Un G.I. courait sur l'écran. Les balles sifflaient autour de lui et il baissait la tête. Au bout d'un moment, il tombait dans le sable, blessé à la colonne vertébrale. Il tourna alors sa tête casquée vers la salle et pour la première fois de sa vie, James Dean vit en gros plan le visage hier inconnu mais déjà illustre de Marlon Brando, dont toute l'Amérique parlait. Ce soir-là, naquit en Jimmy un grand complexe double : d'admiration et d'affectivité. Nous l'appellerons le complexe de Marlon Brando. Il sera tenace, dévorant et définitif... jusqu'au jour, si tant est que ce jour arrive, où Dean s'en libérera. » (page 84)

Malgré tous ses efforts, Jimmy ne parvint jamais à conquérir l'amitié du grand acteur.

Ce n'est pas par hasard que la fortune, pour sourire à James Dean, emprunta le visage d'un marin. Salgues nous a rapporté l'anecdote, qui ressemble à un conte d'Arcadie :

« Un marin s'énerve sur un appareil à sous, et Jimmy s'impatiente, car il voudrait jouer avant d'aller dormir. La machine se bloque, Jimmy se propose pour la réparer, le marin le remercie, et ils boivent une bière. » (page 119)

Le lendemain, ils se baignaient ensemble à l'Ile du Feu, qui a très mauvaise réputation, et « ce marin d'un soir, dit Salgues, suggérait à Jimmy de s'embarquer pour dix jours sur son yacht. Celui-ci appartenait à deux producteurs de Broadway qui firent débuter Jimmy au théâtre. Tels sont les jeux de la marine et du hasard. »

« En certains cercles, l'on assure qu'il eut des relations homosexuelles » dit Raymond de Becker. Et quoique son amour des filles ne puisse être mis en doute, il est fort possible qu'il en ait été ainsi.

« Cruel avec ses amis, au point d'exiger d'eux l'impossible, il possédait ce complexe des beaux garçons qui, inquiets d'être désirés pour leur physique, entendent soumettre leurs amants ou leurs maîtresses aux épreuves qui les assureront de ce qu'ils sont aimés pour eux-mêmes et non pour leur apparence. » (in Tour Saint-Jacques, n° 10, page 194)

Arcadie n°47, Serge Talbot (Paul Hillairet), novembre 1957

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Théorème de Pasolini vu par Jean-Louis Bory

Publié le par Jean-Yves Alt

plume.jpgMICHEL POLAC : Comme dit Charensol, il faut commencer par le film le plus important. Mais quel est-il ?

PIERRE MARCABRU : C'est Théorème.

GEORGES CHARENSOL : Il n'y a aucun film important [cette fois].

MICHEL AUBRIANT : La Piscine de Jacques Deray.

JEAN-LOUIS BORY : Théorème, bien sûr.

PIERRE MARCABRU : [Il est probable que ce film va] braquer une bonne partie des spectateurs [...] spécialement le public français, qui a peut-être le goût de la gauloiserie, mais qui s'effarouche devant ce qui touche vraiment au sexe, à la sexualité.

MICHEL AUBRIANT : La sensualité est ici métaphorique : Théorème est beaucoup plus un film mystique ; il évoque les romans de Mauriac dont on ne peut dire qu'il s'agit de romans sur la sexualité...

PIERRE MARCABRU : Vous ne croyez pas que chez Mauriac la sexualité a une importance ?

JEAN-Louis BORY : Ce n'est pas la même chose, il ne sait pas ce que c'est !

MICHEL POLAC : On peut parler très bien de ce qu'on ne connaît pas. […] Pourquoi [Charensol] Théorème n'est pas un film capital ?

GEORGES CHARENSOL : C'est un immense canular auquel se prête la critique [...], une énorme blague montée entièrement par Pasolini [...]. Lorsqu'on voit que le seul fait pour un jeune homme d'avoir été, comment dirais-je, détourné du droit chemin par un autre jeune homme...

JEAN-LOUIS BORY : Oh, comme c'est bien dit !

GEORGES CHARENSOL : ... le conduit à faire de la peinture abstraite, je ne crois pas qu'on puisse prendre ça très au sérieux [...]. Je n'ai plus rien à ajouter, je laisse mon ami Bory pousser sa crise.

MICHEL POLAC : Avant que Bory ne fasse sa crise [J'aimerais que Marcabru] nous résume le film.

PIERRE MARCABRU : Une famille de bourgeois italiens est visitée par un homme jeune et beau, dans la trentaine...

GEORGES CHARENSOL : Ah ben non, moi je ne le trouve pas beau du tout...

JEAN-LOUIS BORY : Mais, Charensol, on ne vous demande pas d'être visité par la grâce !

GEORGES CHARENSOL : M. Terence Stamp n'est pas du tout mon type...

PIERRE MARCABRU : ... Donc, ce jeune homme qui n'est pas beau pour Charensol, qui est beau pour Bory [...] arrive dans cette famille de la grande bourgeoisie milanaise, et de la bonne au père en passant par le f ils, la fille, la mère, il séduit d'une façon définitive tous ces personnages [...] la fille va faire une sorte de coma hystérique, le fils va devenir un peintre abstrait, la mère va devenir une nymphomane, la bonne une sainte et le père, en marge de tout [...], va se perdre au désert dans une sorte de sainteté et de dépouillement total. [...] Cette volonté de provocation ne relève absolument pas du canular.

GEORGES CHARENSOL : Ça relève de la gauloiserie en tout cas.

JEAN-LOUIS BORY (au milieu des rires du public) : C'est là où Charensol offre le spectacle le plus abominable qu'est le Français poujadiste non intellectuel !

GEORGES CHARENSOL : Vous êtes tombé dans le piège du premier coup.

JEAN-LOUIS BORY : [Charensol] n'a manifestement pas compris une demi-image du film. Il s'agit d'un théorème, il oublie le titre. Pasolini veut prouver quelque chose. Il y a l'énoncé du théorème, la démonstration et les corollaires. Théorème : dans la société actuelle où la bourgeoisie actuelle avale, consomme, digère toutes les provocations révolutionnaires, il ne reste qu'un outil de révolution qui reste dans la gorge – ne poussez pas l'image – de la bourgeoisie, c'est le sexe, et c'est le sexe nu, c'est-à-dire non déguisé en produit de consommation par la gauloiserie charensolienne.

MICHEL POLAC : Nous rions, mais c'est très beau, Breton l'a dit avant Pasolini.

GEORGES CHARENSOL : Mais non, il n'y a rien de tout ça dans le film, c'est dans la petite tête de Jean-Louis.

JEAN-LOUIS BORY : Le théorème est donc celui-ci : pour provoquer le scandale, la révolution nécessaire, il faut recourir à la provocation sexuelle. Démonstration : un jeune homme sexuellement séduisant arrive dans une famille qui dort dans un monde capitonné par la richesse, les valeurs, les conventions bourgeoises [...] ; ce personnage, uniquement par [sa séduction], va provoquer le scandale de façon systématique chez la bonne, chez le fils, chez la fille, chez la mère, chez le père. Traduit en accord avec le théorème : il couche avec la bonne, avec le fils, avec la fille. Corollaires : ce passage de l'ange [...] a provoqué le scandale comme dans la révélation biblique. [On sait que] la révélation du Christ fut considérée comme un scandale et sa transposition moderne [...], c'est cette révélation-là. Le scandale, chez la bonne, c'est le scandale de l'anticartésianisme poussé jusqu'à la sainteté quasi médiévale, et c'est la pauvre demeurée qui va guérir les écrouelles et flotter dans l'air. [Sur le plan moral], le scandale, c'est la grande dame de Milan qui va lever des minets à la sortie des églises...

MICHEL POLAC : Il n'y a pas besoin d'un événement sensationnel [...], ça arrive souvent...

JEAN-LOUIS BORY : Mais elles ne le font pas dans le même esprit de scandale et de sainteté, tu n'as pas vu que c'était une sainte !

PIERRE MARCABRU : Et en plus elle paraît totalement insatisfaite par ça...

JEAN-LOUIS BORY : Bien sûr, c'est l'absolu : les minets ne suffisent pas à contenter l'absolu de cette dame. [...] [Ensuite] le scandale par l'art, même dérisoire, même stupide – parce que le pauvre [garçon], le fils qui fait de la peinture abstraite, il n'est pas dévoré par le talent [...]. Dernière démonstration, et la plus belle, par le scandale social et politique : le [père qui] abandonne l'usine à ses ouvriers et part dans le désert en se dénudant comme Job sur son fumier [...]. Si ce n'était l'art du cinéma de Pasolini, ce théorème, réduit à l'anecdote, serait en effet « hénaurme » au sens flaubertien du terme.

Emission "Le Masque et la Plume" du 2 février 1969

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Sexe et liberté au siècle des Lumières, Théodore Tarczylo

Publié le par Jean-Yves Alt

Théodore Tarczylo montre dans cet essai que l'élévation de la masturbation au rang de perversion suprême au XVIIIe siècle est une donnée majeure dans la révolution des valeurs sexuelles qui s'est opérée alors.

La masturbation, aujourd'hui, n'est plus qu'une « perversion » de seconde zone. Du début de notre ère jusqu'au XVIIe, elle a connu une vie discrète jusqu'à ce que la voix des spécialistes du corps s'élève et couvre celle des spécialistes de l'âme. La masturbation est devenue « le mal qui répand la terreur », l'invention d'une « maladie » de bout en bout culturelle.

Théodore Tarczylo ne s'est pas demandé si l'on se masturbait alors plus ou moins qu'aujourd'hui, mais pourquoi de péché parmi d'autres péchés, la masturbation fut pensée comme un péché, une maladie.

■ Dans une première partie, l'auteur expose les valeurs dont se réclamaient le clergé et le médecin. Il souligne les continuités et les ruptures entre les deux modèles de pensée :

« Pour le médecin comme pour le théologien, qu'est-ce que savoir, sinon mesurer l'écart entre un état originel idéal et l'actuel état de la déchéance ? Qu'est-ce que guérir, sinon proposer un art de vivre qui permette de retrouver la félicité perdue ? Le médecin reste prisonnier du système de la chute et du salut. En refusant le recours au péché originel, il a d'ailleurs quelque difficulté à intégrer le mal dans son système propre, car en faire une réalité immanente à la nature, c'est refuser toute liberté à l'homme. D'où cette constante oscillation entre deux options contradictoires : selon l'une, le mal est en effet inscrit dans les corps (et particulièrement celui de la femme) ; selon l'autre, plus optimiste, c'est par ignorance que l'homme compromet l'équilibre de la nature. Quoi qu'il en soit, le corps et le sexe ne sont que les prétextes d'un affrontement entre deux conceptions du drame existentiel. Le regard que pose le médecin sur les organes, le « réalisme » du discours scientifique ne doivent pas faire illusion : c'est toujours en termes de salut (un salut qui sans doute n'implique plus la conformité à un message transcendant) que se pose pour lui le destin du corps. En ce sens, mais en ce sens seulement, on peut admettre l'idée de continuité. » (pp. 94/95)

■ Dans une seconde partie, l'étude du concept de « péché de mollesse » (terme désignant la masturbation) précède l'histoire de la littérature anti-masturbatoire dont le chef de file fut le Docteur Tissot :

« L'exemplarité du récit […] ne réside pas uniquement dans l'utilisation emphatique de l'horreur ; plus précisément, celle-ci témoigne d'une nouvelle dimension de la thérapeutique et du rôle social du médecin. La masturbation est une maladie "plus ravageante peut-être que la petite vérole" ; la réduire à quelques cas pathologiques serait donc une lourde erreur. C'est un véritable fléau qui relève de l'épidémiologie. La déstabilisation de l'ordre social apparaît à différents niveaux. L'activité des masturbateurs trouble d'abord la division des sexes. Les jeunes gens se dévirilisent : "Ils deviennent pâles, efféminés, engourdis, paresseux, lâches, stupides, et même imbéciles" ; quant aux jeunes filles, nombreuses sont celles qui de masturbatrices deviennent tribades, s'emparant ainsi "des fonctions viriles". Fait grave : comme avec prédilection le fléau s'abat sur la jeunesse. Il dissipe ses forces et compromet irrémédiablement sa croissance comme son avenir social. […] Conjointement à la thérapeutique proprement médicale, destinée à l'individu, Tissot ébauche donc une thérapeutique « sociale » qui permette de repérer, puis d'enrayer le fléau et qui repose sur la connaissance des lieux, des moyens et des signes de la contagion. Les lieux privilégiés de l'infection sont naturellement ceux qui regroupent la jeunesse : écoles, collèges et universités. Un seul élément perverti peut contaminer l'ensemble. » (pp. 123/124)

■ Dans la troisième partie, l'auteur tente d'expliquer cette campagne hystérique anti-masturbation reprise par les « philosophes ». Pour cela, il étudie L'Émile de Jean-Jacques Rousseau, synthèse du discours pédagogique de l'époque :

« Pour le médecin, la puberté est l'indice d'une indubitable capacité d'engendrer ; pour le philosophe, elle autorise l'entrée dans le monde. Pour tous deux, elle marque l'accession à l'âge d'homme, c'est-à-dire à la plénitude des facultés propres à l'espèce. Dès lors, l'enfance n'est qu'un état d'imperfection transitoire qu'il faut se hâter de franchir. Le théologien place la ligne de partage ailleurs : entre la vie et la mort. Le péché originel rabaisse la vie au statut d'une longue enfance. Dans le long apprentissage du salut, dès la naissance entrepris, pas de rupture décisive. La puberté n'est qu'un palier. L'occasion sans doute de nouveaux péchés, et plus graves ; l'occasion par là de mesurer sa valeur, en optant pour le mariage ou la cléricature. En aucun cas aboutissement. Mais ce sera chez le théologien une même hâte, et peut-être plus vive encore, à brûler les étapes. » (p. 215)

« Dès lors, le pédagogue se hâte avec lenteur. Si l'objectif de la méthode est de retarder (et non empêcher), c'est afin que puisse éclore la conscience de la règle morale ; le pédagogue ne peut que rejeter le schéma binaire du philosophe et du théologien pour lui substituer un schéma ternaire : le corps, la raison, la morale. » (p. 215)

L'un des mérites de Tarczylo est de prolonger son travail d'historien par une réflexion sur le discours actuel tenu par les « psys » et les sexologues :

« Dans l'échelle des expériences sexuelles, l'acte solitaire, jugé incomplet et rudimentaire, n'a droit qu'à une bienveillance mesurée. Quant au masturbateur adulte, le sexologue le voue à l'anormalité la plus humiliante : celle de l'immature. L'homosexuel, s'il provoque la crainte, le refus ou la colère, trouve parfois, dans la violence même de ces réactions, une sorte de légitimation, de valorisation compensatrice ; le masturbateur, lui, n'a d'autre refuge que dans le silence... » (p. 21)

La masturbation reste une pratique inavouable par excellence. On en rit, mais on ne l'avoue pas.

Cette plongée dans l'histoire a le grand mérite d'éclairer le présent en démystifiant « l'objectivité » du médecin. L'éthique médicale est nourrie d'une idéologie, d'une morale où convergent « ordre de la nature » et « éducation judéo-chrétienne ».

■ Sexe et liberté au siècle des Lumières, Théodore Tarczylo, Éditions Presses de la Renaissance, Collection « Histoire des Hommes » dirigée par Évelyne et Maurice Lever, 1983, ISBN : 2856162568


Lire l’introduction, la conclusion et le sommaire de cet essai

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