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Un homme au singulier, Christopher Isherwood

Publié le par Jean-Yves

Un homme au singulier (A single man) n'est pas seulement le récit minutieux de la journée de George, un Anglais, professeur à l'université de San Francisco, homosexuel ; c'est aussi le témoignage discret mais efficace d'une prise de conscience, d'un regard sur les autres. Le type d'homosexuel présenté par Isherwood apparaît comme une image des minorités en général. En Californie, George n'est pas uniquement pédé mais également étranger.

 

À travers son roman, l'auteur oppose une minorité vivante, fraîche et gaie à une Majorité Silencieuse enfermée dans son rituel quotidien. George, à l'occasion d'un cours, explique le phénomène minoritaire. Une minorité n'est perçue comme telle que si elle menace. La majorité peut se fermer les yeux et ignorer une chose assez longtemps afin qu'elle disparaisse purement et simplement ; elle peut adopter une attitude libérale, considérer ces autres comme des êtres humains et ainsi les ignorer, les enfermer. La majorité refuse de poser la question de l'identité. Appartenir à une minorité c'est déjà avoir l'essence d'une identité, c'est détacher ce qui est vivant de ce qui est déjà presque mort.

 

George regarde sa vieillesse, la lente dégradation de son image et "l'œil fixé au miroir, il aperçoit bien d'autres visages à l'intérieur de son visage" (p. 12).

 

Vingt-quatre heures de la vie de George, depuis le réveil pâteux où, face au miroir, il se retrouve plus délabré que possible, jusqu'à la replongée peut-être fatale dans le sommeil, après un bain de minuit presque mortel. Banale journée de décembre d'un tiède hiver californien, au terme de laquelle la question est posée : vaut-il la peine de continuer ?

 

Tout au long du roman George est hanté par le regard de Jim, son compagnon mort accidentellement. Ils ont vécu ensemble l'enfermement des autres. Ils ont cheminé conjointement vers leur identité et puis l'un a disparu laissant l'autre sans point de repère, sans miroir, seul dans cette civilisation de l'anonymat et de la mécanique.

 

George se sent prisonnier de son passé et son présent, il imagine Jim libre dans son autre monde ; il se sent doublement marginalisé mais il veut vivre, retourner le miroir du temps, non pour se voir neuf mais pour se regarder tel qu'il est dans la société qui l'entoure. Son nouveau monde ne sera pas celui de son amie Charlotte : "il n'a pas besoin d'une sœur" (p. 161) ; il ne sera pas celui de Kenny : "George n'a pas besoin de lui, ni d'aucun de ces gosses. Il n'est pas à la recherche d'un fils" (p. 161).

 

George restera en Californie : c'est maintenant qu'il doit trouver un autre Jim. Maintenant qu'il doit aimer. Maintenant qu'il doit vivre.

 

■ Editions du Seuil/Points-Roman, 1984, ISBN : 2020067196

 


Du même auteur : Adieu à Berlin - Octobre - Le lion et son ombreMon gourou et son discipleRencontre au bord du fleuve

 

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