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Amyntas d'André Gide

Publié le par Jean-Yves Alt

André Gide a réuni dans « Amyntas » les notes prises sur son carnet durant les séjours successifs qu'il fit en Afrique du Nord aux alentours de 1900.

Les divers morceaux qui composent ce petit volume sont datés de 1896, 1899, 1900, 1903, 1904. On y trouve tel événement notable de la journée, telle image qui a ravi l'auteur, tel parfum qui le troubla ou encore telle réflexion que ses lectures lui inspirèrent.

Dans l'églogue virgilienne, Amyntas est le nom d'un petit berger à la peau très brune. Quand Gide aperçoit un berger, il ne dit – dans ses notes – rien de plus que ce qu'il voit :

« Je me souviens de ce svelte berger, dans les jardins d'El-Kantara, qui, du haut d'un abricotier énorme, pour son troupeau, faisait pleuvoir les feuilles. Déjà colorées par l'automne, sitôt qu'il agitait la branche, elles tombaient. C'était comme une averse d'or qui couvrait un instant le sol, qu'incontinent séchaient les chèvres. » [chapitre : Le renoncement au voyage, Alger (Fort National)]

« En guise de salut au train qui passe, le petit Kabyle berger se montre tout entier, tout nu, sous sa gandourah qu'il relève. Il semble chèvre entre ses chèvres et ne se distingue pas du troupeau. » [chapitre : Le renoncement au voyage, Bou-Saada]

« Son plus jeune frère, que je ne connaissais encore pas, m'offrit des figues et des dattes. J'aurais voulu pouvoir raconter à l'enfant des histoires ; ses grands yeux amusés m'écoutaient déjà ne rien dire. » [chapitre : Le renoncement au voyage, Bou-Saada]

Si André Gide entraîne son lecteur en quelque café maure, il le laisse à la porte de l'arrière-salle :

« Des planches formant banc ; je m'assieds. Et sitôt assis j'entends au tournant de la rue le crissement de la guitare arabe. Un café maure est là ; j'en perçois à présent la faible lueur dans la nuit ; elle écarte la nuit à peine, et pas plus que ne repousse le silence le son discret de la guzla. M'approcherai-je ? Pour quoi voir, qu'une échoppe très misérable, douze Arabes couchés, un musicien très probablement laid... Demeurons. Que la nuit entre en moi, s'insinue avec la musique... Un Arabe sort du café, s'avance vers moi, me croit ivre ; et en vérité je le suis. » [chapitre : Le renoncement au voyage, Alger (Fort National)]

« Il y avait là-haut, dans une rue point très secrète, mais dans tel pli secret de la rue, un tout petit café... Je le vois. Au fond de ce café, en contre-bas, commençait une seconde pièce, étroite semblait-il, et prenant jour sur le café ; de la place où j'étais, on ne la voyait pas tout entière ; elle continuait en retrait. Parfois un Arabe y descendait, qui venait tout droit de la rue et que je ne voyais plus reparaître. Je suppose qu'au fond du réduit un escalier secret menait vers d'autres profondeurs... » [chapitre : Le renoncement au voyage, Alger (Blida)]

On devine pourtant, à la connaissance de l'ensemble de son œuvre, que la « déviation de l'instinct » était déjà, dans Amyntas, présente mais en retrait. Gide plus tard ne craindra pas, en effet, de dire à quel idéal sensuel, correspondaient chez lui ces invocations. L'auteur a-t-il jeté le trouble dans les âmes des lecteurs de son époque (son livre est paru en 1906) ? Ses notes pouvaient-elles être prises seulement comme une simple révérence au latin ? :

« … c'est l'Algérien. On est tout étonné de l'entendre parler français. Jeune il est beau, souvent très beau ; son teint n'est pas éclatant, mais verdâtre ; ses yeux sont grands, pleins de langueur ; la fatigue chez lui se confond avec la paresse, et semble une lassitude amoureuse ; il garde tard la bouche entr'ouverte, la lèvre supérieure soulevée, à la façon des très jeunes enfants. » [chapitre : Le renoncement au voyage, Alger (Blida)]

« Non, je ne perdrai pas au travail ce jour splendide ! Je resterai dehors jusqu'au soir. Temps radieux... J'adresse ma dévotion ce matin à l'Apollon saharien, que je vois, aux cheveux dorés, aux membres noirs, aux yeux de porcelaine. Ce matin ma joie est parfaite. » [chapitre : Le renoncement au voyage, Biskra]

« Que viens-je encore chercher ici ? Peut-être, ainsi qu'un corps brûlant trouve joie à se plonger nu dans l'eau froide, mon esprit, dépouillé de tout, trempe dans le désert glacé sa ferveur. Les cailloux sur le sol sont beaux. Le sel luit. Au-dessus de la mort flotte un rêve. » [chapitre : Le renoncement au voyage, Biskra]

Amyntas, c'est, d'une certaine façon, des paysages vus dans l'heure qui précède le désir ou dans l'heure qui le suit, sans que la particularité de celui-ci fût cependant dite, sans que son heure fût non plus montrée.

■ Editions Gallimard/Folio, 1994, ISBN : 2070388646


D'André Gide : Le Prométhée mal enchaîné - Le retour de l'enfant prodigue - Isabelle - Corydon - Saül (Théâtre)

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