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L'amour me fuit, Thomas Gornet

Publié le par Jean-Yves

Il a seulement onze ans ; il parle d'un autre temps pas si lointain, celui où le jour de ses huit ans sa mère a quitté le foyer familial, celui plus heureux où il était alors amoureux de Josie, sa camarade de classe de CE2 ; il confie ses joies d'aujourd'hui avec la présence rassurante du couple que forme son grand-frère Kaï avec Vincent ; il aborde aussi ses préoccupations du moment comme ce désir pressant de savoir où sa mère est partie ; il redit encore la quête d'un amour (celui avec Josie) qui se heurte aux réalités de l'existence ; enfin il parle du chagrin qui déplace nos insatisfactions, nos blessures et leur donne sens.

 

Thomas Gornet pose les questions essentielles que chaque enfant ressent un jour ou l'autre. Zouz, le jeune narrateur, est l'enfant de toujours, immergé dans le monde foisonnant des idées, des espoirs et du renouveau où chacun recherche sa part de vérité.

 

Le jeune garçon fait une découverte capitale, souvent passée sous silence dans la littérature jeunesse, c'est que ce qui est donné à un moment peut ne pas durer toujours.

 

« J’avais pensé à Josie. Et j’avais tout compris. Tout accepté, plutôt. Elle ne m’aimait plus et ça ne servait à rien de lui demander pourquoi. » (p. 136)

 

Qu'est-ce qui fait grandir ? Ce n'est ni mettre son cœur pour un temps entre parenthèses ni ne plus vouloir en avoir. C'est prendre conscience que tout le monde en a un et de la difficulté de les faire entrer en relation.

 

Zouz ne refuse pas de grandir, il n'a aucun dédain sur les réussites de ceux qui sont partis :

 

« Je pense à maman, que je reverrai dans son nouvel appartement loin d'ici, où elle habite toute seule, et je souris. Parce que je sais qu'elle est heureuse, alors je suis content. » (p. 138)

 

Zouz ne s'oppose pas à d'autres façons de vivre ; il ne rejette pas ses responsabilités sur les autres… « Je pense à papa, que je plains un peu. » (p. 138) Il a compris qu'il n'y a rien d'inéluctable dans le fait d'être né, même si parfois on est jeté dans la dimension du temps et dans les souffrances de l'effort.

 

Zouz fait des rapprochements entre ce qu'il ressent de son vécu amoureux et ce qu'il voit des relations entre son grand frère et Vincent :

 

« […] il [Vincent] avait sorti son légendaire sourire. Un sourire qui va d'une oreille à l'autre. Il a toujours fait ça, Vincent. Dès qu'il voit quelqu'un, il se fend le visage en deux et on a l'impression d'être la personne la plus importante pour lui. C'est comme ça, m'avait dit Kaï, qu'il était tombé raide dingue amoureux de Vincent. Je peux comprendre. Mais là, j'avais l'impression qu'il lisait dans ma tête, avec son sourire, qu'il revoyait la scène de mon baiser avec Josie. Alors j'avais rougi. » (p. 43)

 

Au cours d'un échange qui relie Zouz et Vincent, Thomas Gornet aborde, en quelques mots simples, le tragique pis-aller et le code dérisoire pour déjouer les regards hostiles du monde :

 

« C'est vrai que je ne m'étais jamais demandé pourquoi Vincent passait autant de temps chez nous et pourquoi Kaï n'allait jamais chez Vincent.

— Tes parents connaissent pas Kaï ?

Vincent avait regardé au loin :

— Non. Ils ne savent rien.

Et il avait ajouté :

— Et il n'y a pas que mes parents. Au lycée aussi, faut se cacher. Parce qu'on sait jamais.

Un petit soupir, puis :

— Comment ils vont réagir.

Son regard s'était reposé sur moi, et son légendaire sourire était apparu. » (p. 60)

 

On pourrait reprocher à l'auteur de présenter l'homosexualité sous des ressorts très respectables :

 

« Je pense à Kaï, qui, je n'en doute pas, deviendra un grand artiste. Je pense à Vincent, qui restera à ses côtés, aux miens, toujours. » (p. 138)

 

Ce n'est pas là une thématique du livre, seulement un élément de vie auquel le garçon est confronté. Kaï et Vincent pensent-ils que pour être acceptés, il faut devenir un peu plus comme tout le monde ? Une sorte de salaire à payer. Zouz, quant à lui, malgré sa grande maturité, n'est pas en âge à s'interroger sur comment peut être vécue l'homosexualité. Il doit déjà faire avec ses propres sentiments. Ce qui ne l'empêche pas de repérer et de comprendre des désirs des grands à travers leurs « coups d'œil » (p. 99).

 

Quelques clichés rappellent une toujours possible homophobie. L'auteur réussit à les aborder avec humour et décontraction afin qu'ils n'apparaissent jamais fixés dans le psychisme des personnages :

 

« Alors je n'en voulais pas trop à Faysal. En enlevant mon pull, je lui avais dit en rigolant :

— Non, elle prend des cours de danse. Et si t'es pas content, je vais m'inscrire avec elle.

— Hein ? elle fait de la danse ? avait crié Josh.

— Meuh ! c'est vraiment un truc de fille, ça, avait dit Faysal en allant chercher du Coca dans la cuisine.

J'avais attrapé une manette de la console :

— Bah, y a un garçon, dans le cours.

Faysal, les bras chargés de trois verres et de la bouteille de Coca, avait écarquillé les yeux :

— Oui, mais à tous les coups, il est pédé.

Là, j'avais pas résisté :

— Ben Kaï, il est pédé et il est nul en danse. » (p. 75)

 

« — Et le garçon aussi, il est super, non ?

— Mouais, il avait dit. Pas mal. On dirait quand même une fille.

Il m'avait rejoint au lavabo.

— Au début, je t'aurais conseillé de faire attention, qu'un seul garçon dans un groupe de filles, ça craint.

Je m'essuyais les mains :

— Comment ça ?

Il se savonnait tellement fort que ça faisait des bulles dans le lavabo :

Bah, faire gaffe à Josie et tout. Qu'il te la pique pas. Mais là, je pense que t'as rien à craindre. Un garçon qui danse aussi bien est inoffensif pour une fille. » (p. 102)

 

« L'amour me fuit » n'est pas un livre idyllique parce que les questions ne sont pas résolues à la fin. Ce qui est positif se trouve dans la bonne foi des personnages qui cherchent à travailler à leur bonheur et à celui des autres. C'est aussi de vivre pleinement le ici et maintenant :

 

« C'est moi, c'est un enfant, assis sur un banc. Elle s'arrête là, mon histoire, parce qu'on est aujourd'hui et que, aujourd'hui, il ne se passe rien de plus. » (p. 139)

 

■ Éditions École des Loisirs/Neuf, 2010, ISBN : 978-2211203159 

 


Le site de l'auteur


Du même auteur : Qui suis-je ? - Je n'ai plus dix ans


Lire la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com

 

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