Vivre en démocratie, nécessite de constituer, former une opinion publique éclairée qui ne soit pas celle d'une élite mais celle de la masse. Ce qui suppose que l'opinion publique se forme dans un débat contradictoire, dans des discussions.

 

L'essai de Lionel Labosse, « Le Contrat universel : au-delà du "mariage gay" », devrait participer à cette formation.

 

Aux lois politiques, civiles et criminelles, « il s’en joint une quatrième, la plus importante de toutes ; qui ne se grave ni sur le marbre ni sur l'airain, mais dans les cœurs des citoyens ; qui fait la véritable constitution de l'Etat ; qui prend tous les jours de nouvelles forces ; qui, lorsque les autres lois vieillissent ou s'éteignent, les ranime ou les supplée, conserve un peuple dans l'esprit de son institution, et substitue insensiblement la force de l'habitude à celle de l'autorité. Je parle des mœurs, des coutumes, et surtout de l'opinion ; partie inconnue à nos politiques, mais de laquelle dépend le succès de toutes les autres : partie dont le grand Législateur s'occupe en secret, tandis qu'il paraît se borner à des règlements particuliers qui ne sont que le cintre de la voûte, dont les mœurs, plus lentes à naître, forment enfin l'inébranlable clef. »

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Livre II, chapitre 12, 1762

 

Dans sa démarche, Lionel Labosse renoue avec quelque chose qui tient à son identité et à la nature de son engagement : l'esprit qui commence avec Antigone qui dit « non » à la raison d'Etat et qui se soucie peu de savoir s'il est majoritaire ou minoritaire, au moment où il forme ses convictions contre l'ordre qui exclut, opprime ou mutile.

 

Si aujourd'hui, le couple homosexuel n'est plus sans droits, sa situation n'en reste pas moins inégalitaire au regard de l'article premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme.

 

Plus généralement, l'« altersexuel », c'est-à-dire « toute personne pour qui la sexualité ne se limite pas au mariage, au couple et à la fidélité » (p. 84), restent aujourd'hui encore sans droits, hors du droit, donc hors la loi.

 

« Il s'agit de mettre en place un Contrat universel, qui confondrait et transcenderait mariage et pacs dans un cadre plus large, incluant le "trouple" ou "ménage à trois" et autres combinaisons de vie commune. Stratégiquement, concédons que ce Contrat pourrait continuer à s'appeler "mariage", en vidant le mot de sa substance. Pour plusieurs raisons : parce que le couple à deux resterait l'option ultra-majoritaire du contrat (de même que le pacs hétéro est devenu l'option ultra-majoritaire du pacs), parce qu’on ne change pas le vocabulaire par décret, et pour ne pas choquer les nostalgiques de l'institution de papa. Mais ce "mariage" qui n'en aurait plus que le nom populaire, et que le droit appellerait simplement Contrat, permettrait des choix divers, et bénéficierait à bien plus de personnes que la simple ouverture du mariage aux personnes de même sexe, donc une vraie "égalité", avec en prime une "liberté" et, cerise sur le gâteau, plus de "fraternité" ! » (p. 13)

 

La proposition d'instaurer un « Contrat universel » rappelle à chacun d'entre nous que l'Etat a des devoirs, qui sont moins de surveiller la vie intime des citoyens, que de leur accorder une place vraiment égale. Lionel Labosse défend à travers son « Contrat » l'idée que l'égalité ne se résume pas à la seule obtention du mariage gay.

 

« […] nous sommes aussi « pour l’égalité », sans blague ! […] mais pas pour aboutir au mièvre et maigrelet "mariage gay" ! » (p. 10)

 

Alors que les pouvoirs publics légifèrent de plus en plus pour – sinon imposer – encourager un modèle unique de vie privée ou de relations conjugales, ne pourraient-ils pas « considérer l’amour non plus dans sa variante captative, duale, conjugale, comme un "bien rival" qui tire notre existence tout entière du côté matériel, mais dans sa variante oblative, "non-rivale", qui nous élève du côté spirituel ? » (pp. 139/140)

 

Grâce à la diffusion des valeurs laïques, aux plus grandes possibilités de divorce, à la liberté sexuelle – sans oublier l'individualisme triomphant qui se joue des contraintes de la tradition – la vie de couple est devenue multiforme, de moins en moins continue et statistiquement de plus en plus « hors mariage ». Le fondement de l'union hétérosexuelle n'est plus, comme jadis, la respectabilité sociale, la sécurité matérielle, l'union entre deux familles, ou même le désir d'enfants. Aujourd'hui, la raison essentielle de l'union de deux êtres humains est l'amour qu'ils se portent. Tant que l'on s'aime, que l'on se parle et que l'on s'entend, on reste ensemble. Sans quoi, on se sépare, quitte à se retrouver seul, en attendant de reconstruire une nouvelle relation amoureuse…

 

« […] un jour on se rend compte que l'Amour, dont le soleil resplendissait naguère sur le front lisse de l'adolescent(e), pèse désormais comme un ciel couvert sur le front terni du ou de la trentenaire, et l'on se sépare en dignes anars. Aussi égaux que 15 ans avant dans l'amour, aussi inégaux dans la fortune. Sans aucun contrat régissant ce "foyer", que deviendra le plus faible ? » (pp. 131/132)

 

A voir la courbe montante des naissances hors mariage, on mesure à quel point le mariage est devenu contingent, un « plus » sentimental ou romantique. Et non une nécessité sociale, morale ou civile.

 

« Un Contrat digne d'une société moderne se doit de protéger les contractants autant que les exclus du contrat. Selon l'aphorisme de Nietzsche : "L’amour d'un seul être est une chose barbare, car il s'exerce au détriment de tous les autres. L'amour de Dieu aussi." » (p. 102)

 

En outre, de nouvelles catégories d'unions apparaissent : couples, mariés ou non, qui ne veulent pas d'enfants ; cohabitation juvénile qui précède le mariage ; cohabitation qui tient lieu de vie conjugale ; cohabitation qui suit un divorce ; cohabitation de célibataires ; couples de même sexe, fratries de paysans célibataires ; individus qui mettent en commun leurs efforts pour traverser une période particulière de la vie ; rapprochements de plus deux individus [« trouples » et plus si affinités (p. 15)], etc.

 

Ces unions-là aussi ont le droit à la loi. C'est ce que propose Lionel Labosse en définissant un « Contrat universel » qui « permettrait une vraie polygamie moléculaire ou constellaire […], qui pulvériserait la polygamie phallocrate en étoile propre à certaines religions » (pp. 12/13).

 

Si l'on tient la relation hétérosexuelle pour une affaire essentiellement privée et laïque, commandée par les sentiments personnels, il n'y a aucune raison d'opérer une distinction entre ce couple-là et toutes les autres formes d'unions.

 

« […] qu'est-ce que le mariage […] ? La laïcisation d'une institution religieuse, faite sur mesure pour permettre à la bourgeoisie d'organiser la succession de ses fortunes, tout en maintenant deux illusions : la différence des sexes, et l'élection d'une personne unique comme compagnon de vie, à qui l'on promet, par le truchement de la loi, ce qui ne dépend ni de nous, ni de la loi, mais de l’amour et du hasard. » (pp. 84/85)

 

L'éclatement du modèle unique jusqu'aux frontières les plus intimes de la personne, ne peut s'arrêter aux mœurs, sous peine de la plus grande incohérence.

 

Incohérence pourtant bien présente aujourd'hui qui ne s'explique pas seulement par un retard des mentalités.

 

Les différentes communautés minoritaires (homosexuelles, féministes, noires…) en déclarant le droit absolu d'être différents ont revendiqué les mêmes droits que tous, plus les leurs spécifiques. Cette belle déclaration s'est révélée utopique, inefficace et dangereuse. Elle a fait éclater le concept d'humanité et a engendré des réactions de rejet, voire d'exclusion que l'on retrouve dans l'extrême droite, quand elle enferme le différent dans sa différence. Où est ainsi la liberté attendue du droit à la différence ?

 

Il ne s'agit pas de nier les différences entre les êtres mais de refuser qu'elles deviennent des critères de distinction des êtres humains. Enfermer quelqu'un dans sa différence c'est briser l'universalité de la loi. Ce qui est aujourd'hui le cas pour certains homosexuels et plus encore, comme l'écrit Lionel Labosse, pour les « altersexuels au sens large ».

 

« Avant 1989, qui aurait cru que l'union entre personnes de même sexe serait reconnue par de nombreux pays ? Il y a désormais une autre innovation à laquelle personne n'ose penser nulle part, c’est ce Contrat universel, qui permettrait de faire le ménage dans le capharnaüm actuel. » (p. 94)

 

En refusant, à tous, les mêmes droits, on méconnaît non seulement l'universalité et la laïcité de la loi républicaine, mais on instaure des citoyens de seconde zone et on bafoue les droits de l'homme.

 

« […] j’aimerais que ce soit une revendication qui ne profite pas seulement aux gays et aux lesbiennes, ni même aussi aux bis et aux trans, mais à l'ensemble de la société, en veillant à ce que les droits que l'on arrache – et leur coût – n'engendrent pas d'injustice, que ce qu'on donne à Paul(e) ne lèse pas Pierre(tte) ou Jean(ne). » (p. 169)

 

Lionel Labosse réveille l'informulé, le hors-langage ; il se fait l'ironie de la circularité discursive soit qu'il introduise en elle ce qu'elle avait pour fin d'exclure : son hors-champ (le sexe, la perversion, le crime) ; soit qu'il rende manifeste l'absence de son objet : le bonheur social qu'elle prétend établir.

 

« Quand tous les orthosexuels hétéros ou homos seront respectablement mariés ou pacsés, sera-t-il encore loisible au bi, interdit de l’un comme de l’autre, et à l’irréductible altersexuel, de batifoler de botte de foin en backroom et d’aire d’autoroute en site Internet ? » (pp. 70/71)

 

« Le Contrat universel : au-delà du "mariage gay" » est un essai qui ne viole le droit d'aucun homme. Un propos offensif et revendicatif au nom de la justice, du droit, et des valeurs qui font progresser l'humanité, celles de l'humanisme.

 

 

■ Éditions À Poil, collection Poil à gratter, 176 pages, 1er avril 2012, ISBN : 978-2953629712

 

 

Quatrième de couverture et Sommaire

 


Du même auteur : Karim & Julien - L'année de l'orientation - Altersexualité, éducation et censure


Site de Lionel Labosse : altersexualite.com


L'énigme Essobal Lenoir est résolue à la lecture de cet essai.


Lire une critique riche et percutante sur le site Gay Graffiti.


Lire l'avis de Louis-Georges Tin paru dans Le Monde du vendredi 20 avril 2012 (ou )


Lire un article de Lionel Labosse paru dans le Monde du 19 mai 2012 : Un « contrat universel » à plusieurs plutôt qu’un mariage à deux, fût-il gay.

 

Publié dans : LIVRES - Par Jean-Yves
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    Le Contrat Universel : au-delà du « mariage gay »

 

 

Lionel Labosse

 


 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 


 

 

Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur

 

 


 

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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

 

 

 

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Tony Duvert

 

 

Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.

 

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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

 

 

 

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