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Où est l'amour par Cui Zi’en

Publié le par Jean-Yves

« La distance est de plus en plus grande entre l'homme et ses sentiments. On compte de plus en plus de gens uniquement préoccupés de leurs intérêts, ou alors dans mon genre, rigides au travail et en famille. La masse ne poursuivant que deux buts : la stabilité et l'excitation, l'amour semble chose lointaine. Dense comme le sang, vaste comme un paysage, profond comme la vague, il sera toujours extérieur à ces deux objets : seuls l'argent et la renommée sont à même de satisfaire notre besoin de sécurité et notre désir de stimulations. Alors l'amour ? je commençais à croire que c'était un talent, un don du ciel, que Dieu ne fait qu'aux rares élus qui sont assez tristes et mélancoliques pour Le comprendre. Ye Hongche avait été choisi, moi rejeté. Et ma femme ? Et monfils, mon Xiao Mao ? Aimerait-il avec sincérité ou était-il écrit qu'il irait en quête de vanités ? »

 

Cui Zi’en

 

in Lèvres pêche, Gallimard, 2010, ISBN : 978-2070128525, pp. 169-170

 

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Mariages victoriens, Phyllis Rose

Publié le par Jean-Yves Alt

L'Américaine Phyllis Rose a l'impertinence de percer l'intimité de cinq couples illustres de l'ère victorienne.

En ce temps-là, Victoria, la « petite grande dame », étendait sur Albion son règne qui durerait soixante-quatre ans ; en ce temps-là, les enfants appartenaient à leur père et, selon la loi, l'épouse était également la propriété de son mari.

Epoque prestigieuse de la littérature anglaise où, pour le meilleur et pour le pire, devant Dieu et l'archevêque de Cantorbéry, Mr. Et Mrs. Thomas Carlyle, Mr. et Mrs. Charles Dickens prononçaient le « I will » sacramentel.

Mais dans ce pays flegmatique où, sur le balcon de Buckingham Palace, Victoria et Albert pinçaient jusqu'aux larmes leur nombreuse progéniture, pour émouvoir la foule de leurs fans, les démons de midi, de l'adultère et du féminisme viennent soudain bouleverser l'orgueil et les préjugés, que la romancière Jane Austen avait si bien dépeints, à l'aube du XIXe siècle. Délaissant le pauvre John Taylor, son épouse Harriet s'éprend d'une passion, provisoirement platonique, pour l'affreux John Stuart Mill qui lui écrit des lettres de soumission désespérée, en français de surcroît.

De son côté, l'auteur du Moulin sur la Floss, George Eliot, manifeste à l'égard de l'institution du mariage la même indépendance que son homologue française George Sand. Toutefois, l'unique et tendre liaison que George Eliot entretient avec George Henry Lewes ne peut se comparer à la collection impressionnante d'amants auxquels la dame de Nohan ouvre sa porte et ses bras musclés.

Quant à Charles Dickens, sa vie conjugale avec Catherine Hogarth est aussi féconde et prolifique que son œuvre littéraire, jusqu'au jour où, à quarante-trois ans, il se « laisse leurrer par l'espoir fallacieux de refaire son existence ».

Phyllis Rose, qui prête à la vie la couleur de son patronyme, déclare non sans esprit au sujet de Dickens : « Le mariage lui apporta une aide précieuse. Sa maison était bien tenue, ses besoins sexuels et son désir de compagnie étaient satisfaits ; il n'avait plus à perdre son temps à faire la cour aux unes et aux autres, à se désespérer des échecs, à dénicher la perle rare, à fantasmer. »

Car si, à la même époque, on applique à Balzac ce mode d'emploi, cet ABC de l'inspiration littéraire, on s'étonne qu'il ne soit pas resté un obscur plumitif : vie déréglée confondant le jour et la nuit, recherche effrénée de la femme idéale, de grisette en grisette, de duchesse de Castries en comtesse polonaise ; or de ses propres attentes, de ses propres frustrations naissent ses géniales figures de vieilles filles étiolées, ou de femmes abandonnées.

■ Mariages victoriens, Phyllis Rose, Editions Albin Michel, 1988, ISBN : 2226198946

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L'Etat royal 1460-1610, Emmanuel Le Roy Ladurie

Publié le par Jean-Yves

Cet ouvrage couvre la période allant de Louis XI à Henri IV. Emmanuel Le Roy Ladurie y trace un portrait d'Henri III : bon roi, mais pas homosexuel.

 

S'appuyant sur des travaux d'historiens (1), Emmanuel Le Roy Ladurie affirme que la prétendue homosexualité d'Henri III n'était que pure légende.

 

Ce roi, vrai "centriste" et modéré, obligé de naviguer à vue entre les réformistes protestants sur sa gauche et les ultra-catholiques de la Ligue menés par le duc de Guise sur sa droite, aurait été, en effet, la victime de basses attaques en tous genres qui, quatre siècles plus tard, entachent encore son image.

 

Succédant à Charles IX, en pleines guerres de religion, le fils de Catherine de Médicis n'aura certes pas réussi à calmer le jeu politique entre les huguenots et les guisards, mais il aura quand même rétabli un semblant d'autorité royale et mis en place les structures de l'Etat actuel. Les secrétaires d'Etat d'aujourd'hui, c'est lui.

 

Roi "cohabitationniste", Henri III aura été, au bout du compte, un bon monarque, ouvrant la voie à Henri IV et mourant poignardé, comme lui, en 1589, à l'âge de trente-huit ans, après quinze ans de règne.

 

Pour Le Roy Ladurie, c'est la haine qu'il inspirait aux puisards, principalement, qui lui vaudra de la part de ceux-ci les plus violentes accusations d'homosexualité : à une période où le culte de la virilité gauloise prédominait encore, quel plus beau chef d'accusation que celui-ci.

 

Pour Le Roy Ladurie, ces critiques s'expliquent cependant par un certain côté efféminé du personnage, par le fait qu'il aimait à se travestir. Amateur de parures, de fards et aussi de petits chiens, il pouvait déconcerter. Il reste que, pour l'historien, Henri III s'accordait en cela aux curiosités de son temps.

 

Et les mignons, alors ?

 

Les mignons étaient principalement des favoris. Henri, grâce à eux, voulait surtout tenir en respect les factions rivales de la sienne : celles de son frère François de France, duc d'Alençon, des Bourbon-Condé, des Montmorency et des Guise, les plus dangereux. Il s'entoure donc de jeunes hommes courageux, dévoués, coureurs de jupons, issus souvent de la moyenne noblesse ou noblesse seconde et il leur porte, en toute normalité, une tendre affection.

 

Une tendre affection qui le poussera à faire d'eux de très grands seigneurs et à les couvrir de cadeaux somptueux. A Anne de Joyeuse, son préféré avec Epernon, il donne la demi-sœur de sa femme, Louise de Lorraine, en mariage et à sa mort prématurée, inconsolable, lui offrira des funérailles royales.

 

Le Roy Ladurie estime que les mignons, terme ambigu mais déjà utilisé par des rois tout à fait hétéros pour désigner des hommes de leur proche entourage, n'étaient placés auprès du roi que pour le protéger, faire la guerre à sa place et lui remonter le moral, car Henri III était souvent dépressif. Selon l'auteur, si Henri III avait des tendances et qu'il a peut-être consommé en ce sens, il aimait les femmes et était marié.

 

Mais se marier, essayer de se guérir de son homosexualité ou tenter de soigner son image de marque est une chose que de nombreux homosexuels ont essayé de faire. Alors, quand on est roi, un roi très pieux, d'une piété sincère, extravertie, profonde, selon les mots de Le Roy Ladurie, et qu'on a l'obligation d'assurer la descendance...

 

Il faut rappeler qu'Henri III et sa femme n'ont pas eu d'enfants, laissant le pouvoir aux Bourbons.

 


Pour Le Roy Ladurie, le fait intéressant n'est pas tellement qu'Henri III ait été ou non homosexuel, c'est l'émersion de ce thème dans la culture. On a peu attaqué les rois avant Henri III. Sauf Charles IX, à cause de la Saint-Barthélemy et Jeanne d'Albret, la mère d'Henri IV, parce qu'elle était protestante, mais auparavant les rois étaient respectés. Or, ce thème émerge.

 

Est-ce à mettre en parallèle avec l'émergence des femmes dans la culture de la même époque ? On voit apparaître, en effet, autour d'Henri III, une sorte d'académie de femmes cultivées, qui annonce les "précieuses ridicules" que fustigera Molière au siècle suivant.

 

 

Plus que la prétendue homosexualité d'Henri III, c'est peut-être cette féminisation des mœurs, ce féminisme naissant, rompant avec le modèle viril des rois guerriers et chasseurs de jadis et des femmes soumises, qui sont stigmatisés par les libelles de la Ligue. Pour l'historien, cela pose le problème général de la calomnie. La Ligue a eu une telle capacité de diffamation qui a fait qu'Henri III, quatre siècles après, est toujours sous le coup de leurs calomnies.

 

Ce qui pourrait déformer un peu la vision historique des choses.

 

■ Editions Hachette/Histoire de France, 2003, ISBN : 201235730X

 


1. Notamment Henri III, roi shakespearien par Pierre Chevallier (Fayard) et La Cour d'Henri III par Jacqueline Boucher (Ouest-France).


Lire aussi : Henri III mort pour la France article de Jean-Yves Grenier (Libération)

 

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Les amours d'Emily Turner, Alison Lurie

Publié le par Jean-Yves

Alison Lurie décrit les mœurs des couples de profs dans une université américaine.

 

Atmosphère tendre et cynique, récit des menus faits du jour, dialogues du quotidien, ambitions et résignations, société enfermée dans ses mini-remous, universitaires inquiets de leur carrière mais surtout femmes vacantes, femmes amoureuses, femmes accrochées à leurs rêves d'adolescentes qui savent que les roses se cueillent maintenant et ici, femmes-mères qui demandent encore d'être femmes-femmes.

 

Sans avoir l'air d'y toucher (il n'y a pas de discours, pas d'analyse, pas de péroraison) Alison Lurie décrypte le malaise des femmes (et des hommes prisonniers des codes) en quête de liberté et d'amour, mais prudentes, sages, lentement lucides.

 

Il faut du talent pour se limiter au récit des comportements. Alison Lurie est un peintre réaliste qui s'offre les éblouissements de l'impressionnisme. Elle aime la vie mais ne se fait pas d'illusions sur les « vertus » du mariage.

 

Curieusement, en contrepoint de ce trio classique hétéro, elle fait entendre la voix d'un jeune professeur homosexuel qui commente, par lettres, les événements du campus : détiendrait-il une forme de vérité, une solution au drame du désir, du temps et de l'amour ?

 

 

■ Editions Rivages poche, 2006, ISBN : 2743615389

 


Du même auteur : Conflits de famille - Des gens comme les autres - La vérité sur Lorin Jones

 

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Disparition d'Orphée de Girodet d'après Arman, Claude-Michel Cluny

Publié le par Jean-Yves Alt

C'est d'un ravissement – aux deux sens du mot – de tableau qu'il est question dans ce singulier petit livre de Claude-Michel Cluny.

Mais – chose curieuse – le texte de l'écrivain se déploie à partir d'un tableau qui n'existe pas, sinon par procuration, évocation ou invocation, à travers l'œuvre d'Arman.

Le temps d'une discussion – le temps d'un livre – Talleyrand, le peintre Ary Scheffer, Bertin l'Aîné, et le jeune Alfred de Vigny, apprennent de la bouche du baron Vivant Denon, surintendant des musées de l'Empire, le récit de l'étrange aventure de ce tableau, aussitôt apparu que disparu sous les propres yeux du narrateur.

L'auteur imagine que, pour échapper à la stérilité de l'académisme qui le guettait alors, Girodet, peintre célèbre du XIXe siècle invoque, pour retrouver son génie disparu, les foudres de l'enfer.

Et il est si bien exaucé que, dépêché lui-même sous les traits d'un très bel adolescent venu se proposer comme modèle et même un peu plus..., c'est Lucifer lui-même qui vient lui rendre son génie en échange – on s'en doute – de son âme.

Je serai tien plus que quiconque ne saurait l'être. Je serai tien de toute mon âme – je serai l'âme de ton œuvre, je serai l'intercesseur de ton génie (et il se mit à rire comme... comme pour défier le Ciel !). Je t'offre mon corps et mon pouvoir. Tu en disposeras. Je ferai pour toi chanter les pierres et les arbres, et si tu te lasses des sortilèges d'Orphée, tu pourras peindre la chute des Anges... (p. 75)

— La seule chose que je veuille, c'est que tu m'aimes assez pour me faire aimer des hommes. Et que tu t'engages à n'aimer que moi. Le don du génie que je puis te faire est à ce prix. Je t'ai prouvé mon pouvoir. Même, je t'ai fait oublier la vie pour la plus belle des chimères, ton art retrouvé. (p. 82)

A partir de cette parabole dans le goût d'Oscar Wilde, Claude-Michel Cluny tisse une méditation superbe sur l'art, dont « l'éternité n'est peut-être qu'un leurre qui prolonge le nôtre ».

■ Disparition d'Orphée de Girodet d'après Arman, Claude-Michel Cluny, Editions La Différence/Tableaux vivants, 1987, ISBN : 2729102655


Du même auteur : L'été jaune - Poèmes du fond de l'œil

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