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Gens de la rue, Jean Demélier (nouvelles)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ces quarante nouvelles montrent ce qu'est l'amour : des moments de grâce. Ces textes se veulent réalistes, des instantanés photographiques du quotidien.

Et pourtant, le narrateur rencontre des êtres pris par la grâce. Quelqu'un apparaît et fait basculer toute la vision du monde.

Dans une de ces nouvelles les données conventionnelles de la création sont détournées. Un peintre ne réussit pas à faire le portrait de son modèle. Le garçon très beau reste une image, un objet. Ils ont alors des rapports sexuels et peindre lui devient possible. L'intensité du vécu amoureux fait découvrir l'autre.

Au-delà des tabous, une liberté se découvre qui donne l'aimé, profondément. La sensualité ouvre un autre mode de connaissance : l'artiste, comme tout homme, doit d'abord vivre.

Rien à voir avec la sublimation. C'est une nouvelle alchimie.

Savoir, après la fascination et le plaisir, reconnaître ce que l'auteur appelle l'amour.

■ Gens de la rue, Jean Demélier, Editions Gallimard/Le Chemin, 1971, ISBN : 2070277887


Du même auteur : Le rêve de Job - Les Nouvelles Lettres de mon Moulin

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Le Cantique des cantiques par Frantisek Kupka

Publié le par Jean-Yves

La fiancée du Cantique des cantiques, a entendu frapper à sa porte. Elle s'est précipitée, espérant y retrouver son bien-aimé. Mais le temps qu'elle lui ouvre, il a déjà disparu. Un court instant, elle reste interdite sur le seuil de son palais, nue dans l'embrasure de sa porte, au bord du jardin. Seule. La rencontre n'a pas eu lieu. Dans quelques secondes, elle va partir à sa recherche.

 

Le Cantique des cantiques - le plus célèbre poème amoureux de la littérature occidentale, attribué au roi Salomon - est un chant sur le désir de l'autre, sur le désir de l'être aimé. Le Cantique ne célèbre pas de noces, mais le désir d'une union.




 

Cette page appartient à un ouvrage illustré du Cantique des cantiques par Frantisek Kupka.

 

Ce court livre (huit chapitres), fut intégré au canon biblique quelques décennies après la destruction du Temple de Jérusalem, en l'an 70 de notre ère. Le mot Dieu n'y apparaît pas une seule fois. Et pour les non-croyants, comme Kupka, c'est un magnifique poème d'amour.

 

Frantisek Kupka se lance dans des recherches savantes, du côté de l'archéologie et de la photographie, il veut pénétrer le Moyen-Orient antique dans lequel il souhaite incarner sa lecture du Cantique. Il se tient également au courant des nombreuses hypothèses sur son origine et des multiples traductions. Pour couper court aux querelles, il préfère calligraphier lui-même le texte dans sa version originale, en hébreu.

 

A lire : Le Cantique des cantiques par Kupka, Editions Cercle d’art & musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, 2005, ISBN : 2702207669


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L'arche du paradis, Christian Harrel-Courtès

Publié le par Jean-Yves

Pour Christian Harrel-Courtès, Venise est l'île magicienne des désirs les plus cachés au fond de soi.

 

Dans son roman, il campe un homme d'affaires d'une trentaine d'années en proie à la révélation de sa propre homosexualité.

 

Venise n'est-ce pas le lieu idéal pour remettre en question certains préjugés moraux ?

 

Alain de Sambrun, venu pour peindre le baroque de ce décor Italien se surprend lui-même à tomber amoureux d'Angelo – restaurateur de tableaux.

 

Angelo est un jeune homme de plaisirs qui refuse tout attachement sentimental. Ce qui n'ira pas sans quelques heurts.

 

Le trouble d'Alain sera augmenté par d'inquiétantes visites au monastère de San Francesco del Deserto...

 

Une magnifique promenade dans Venise.

 

■ Editions Mengès, 1984, ISBN : 285620203

 


Du même auteur : La Matriarche

 

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Gide ou l'amour grec par Philippe de Charmailles

Publié le par Jean-Yves

Avant d'essayer d'établir la nature et la portée de l'influence qu'a exercée l'œuvre de Gide dans le domaine de l'Amour grec, il est intéressant de rappeler combien les meilleurs critiques ont apprécié diversement cette influence. Deux textes, signés de noms également autorisés, sont caractéristiques à cet égard. Le premier est de Marcel Thiébaut qui, dans le numéro de janvier 1950 de la Revue de Paris, écrivait à propos de l'exposition organisée à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, en l'honneur des quatre-vingts ans de l'écrivain : « De toutes les campagnes entreprises par Gide, celle-là seule qui fut menée pour défendre Corydon remporta un durable succès. La vénération pour le Lafcadio des Caves du Vatican et pour l'acte gratuit a fait son temps. Du communisme, on sait ce que Gide lui-même en pense aujourd'hui. Dans le comportement anticolonialiste, Roosevelt et les communistes eux-mêmes ont, par leur action, relégué dans l'ombre le Voyage au Congo. Mais, en ce qui concerne l'homosexualité, personne ne saurait ravir à Gide son titre de libérateur. Libérateur non des personnes mais des porte-plumes. On n'avait jamais songé chez nous, en effet, à mettre en prison Robert de Montesquiou, Charles, ni Gide lui-même. Mais cette liberté ne suffisait pas. Il fallait que Corydon eût le droit d'affirmer ses inclinations en public, le droit d'en parler, le droit d'en écrire. Triomphe complet : la pédérastie occupe aujourd'hui des positions solides en littérature. » Le second article est de François Mauriac et a paru dans le Figaro du 21 février 1951, au lendemain de la mort de Gide : « Il n'a pas écrit une ligne qui n'ait prétendu servir la cause à laquelle il s'était donné », dit-il, entre autres. « Quelle cause ? Elle s'établissait sur deux plans : le plus apparent, le plus scandaleux aux yeux du monde tendait non pas seulement à excuser mais à légitimer et même à recommander un certain amour. Ce ne fut pas le pire : Gide n7a convaincu que ceux qui l'étaient déjà. Je ne crois pas qu'il n'ait jamais existé de bossu par persuasion... ».


Sans conteste Thiébaut a raison lorsque, dressant le bilan de son influence actuelle, il constate qu'elle est, sur presque tous les plans, négative – hors celui de l'amour grec. Les générations nouvelles n'y sont pas seulement réfractaires, elles sont incapables de la comprendre. La philosophie gidienne n'a pour elles ni l'attrait de sa nouveauté, ni le prestige de son immoralisme : cet enseignement, que les bien-pensants tenaient naguère pour diabolique et dont ils avaient fait un délicieux épouvantail, leur paraît aussi inoffensif que démodé. Toute une fraction de la jeunesse (la plus importante) est trop dure, trop desséchée, trop avare pour accepter ce qu'il y a en lui d'aventureux, de dionysiaque et, malgré les apparences, de généreux ; l'autre, au contraire, est beaucoup trop engagée – dans les voies de la politique ou d'une certaine religion sociale –, beaucoup trop obsédée par l'idée de servir pour ne pas condamner ce qu'il comporte de dilettantisme, d'hédonisme supérieur et aussi, naturellement, d'égoïsme sacré. Cet « acte gratuit », auquel le nom de Gide a été si longtemps attaché, ne peut être jugé qu'absurde par ceux qui mettent leur gloire (comme on disait au XVIIe siècle) à être – ou du moins à paraître – calculateurs et utilitaires. Nulle notion aussi qui leur soit plus étrangère que celle de disponibilité. Tout jeune Français (et par ce trait-là – s'il partage les autres avec les jeunesses d'Europe et d'Amérique – il se distingue essentiellement de certaines d'entre elles, en particulier de la jeunesse allemande) se croit un monde à la fois plein et clos, vivant en régime autarcique et échappant à la loi des échanges, — on pourrait presque dire, en reprenant l'expression de Leibnitz : une monade, exempte du désir et d'ailleurs de l'obligation de communiquer, puisqu'il est aussi dédaigneux de donner qu'insoucieux de recevoir. Alors que le jeune Allemand, sachant qu'il est une créature inachevée et qu'il le restera jusqu'à sa mort mais qu'il doit, par son obéissance non seulement aux volontés mais jusqu'aux intentions les plus obscures du destin, travailler sans relâche à son accomplissement, est toujours disposé à toutes les expériences susceptibles de l'enrichir, (qu'il les provoque intentionnellement ou que le hasard les lui procure) et par principe, non – comme on l'imagine communément – par passivité, ne refuse jamais rien, le jeune Français, si médiocre soit-il, se prend, dès l'adolescence, pour un individu complet qui n'a aucun besoin des autres et ne saurait, partant, qu'être satisfait de soi. Nul vide en lui qui aspire à être comblé ; nulle faille par où s'insinue l'appel de l'aventure : sa fermeture est hermétique. Quant au précepte essentiel des « Nourritures terrestres » : « se réaliser » la négation ou l'ignorance, chez les uns, de toute philosophie, l'adhésion exclusive des autres à l'existentialisme l'ont également relégué, avec le fameux « sentir le plus possible en s'analysant le plus possible » de Barrès, parmi les mots d'ordre de l'histoire littéraire devenus à peu près aussi anachroniques, aux regards des jeunes, que les devises des maisons féodales. Ce vieillissement de la doctrine gidienne est donc évident – et d'ailleurs Mauriac n'y contredit pas. Mais où il n'est pas d'accord avec Marcel Thiébaut, c'est sur l'efficacité du rôle joué par Gide en qualité d'apôtre d'un amour que, fidèle au précepte de Saint Paul (« Que jamais ce nom ne soit prononcé parmi vous ! »), l'auteur de la « Vie de Jésus » n'a même pas voulu nommer. A vrai dire, ce rôle de convertisseur ou mieux de guérisseur – d'espèce de Docteur Knock de la morale qui, moins chanceux ou moins habile que le héros de Jules Romains, n'aurait pas réussi à convaincre les gens sains qu'ils étaient, sans le savoir, des malades — il me semble que Mauriac l'attribue arbitrairement à celui qui fut l'un des esprit les plus libéraux, les plus honnêtes, et même les plus scrupuleux de son temps. Avant de proclamer son échec (et de s'en réjouir), il est nécessaire d'établir quelle fut son ambition pour pouvoir décider s'il l'a ou non remplie.


Que le problème de l'amour grec – cette « cause à laquelle il s'était donné », selon l'expression de François Mauriac – ait revêtu pour lui une importance primordiale, il est impossible même aux hypocrites d'en douter. Quelques pages de son Journal, à la date du 19 octobre 1942, entre autres, contiennent sur ce point un aveu formel. Parlant de l'ouvrage dans lequel ce prétendu souci de propagande devrait s'exprimer à l'état le plus pur (puisque l'apologie y occupe une plus large place que le réquisitoire), il écrit : « Corydon reste à mes yeux le plus important de mes livres, mais c'est aussi celui auquel je trouve le plus à redire. Le moins réussi est celui qu'il importait le plus de réussir. Je fus sans doute mal avisé de traiter ironiquement des questions si graves, où l'on ne reconnaît d'ordinaire que matière à réprobation ou à plaisanterie. Si fy revenais, on ne manquerait pas de penser que je suis obsédé par elles. On préfère les passer sous silence, comme si elles ne jouaient dans la société qu'un rôle négligeable et comme si négligeable était dans la société le nombre des individus que ces questions tourmentent. Et pourtant ce nombre, lorsque je commençai d'écrire mon livre, je le croyais beaucoup moins grand qu'il ne s'est révélé à moi par la suite et qu'il n'est en réalité... Je crois pourtant avoir dit dans ce livre à peu près tout ce que j'avais à dire sur ce sujet importantissime et que l'on n'avait pas dit avant moi ; mais ce que je me reproche, c'est de ne l'avoir pas dit comme il fallait. N'importe ! Certains esprits attentifs sauront l'y découvrir plus tard. »


De fait, Corydon est loin d'être un chef-d'œuvre. Il ne renferme, sauf par éclairs, aucune des beautés propres à la prose de Gide. Le style en est, à la fois, lâche et empâté. Il est envahi par un jargon scientifique dont Gide manifestement se délecte, comme s'il était fier de ses connaissances toutes neuves, et dont il ne se repose que par des plaisanteries presque puériles. L'argumentation manque de rigueur et la construction de solidité. On sait que l'ouvrage est conçu sous forme de dialogues, qualifiés par l'auteur lui-même de « socratiques », entre un personnage chargé de soutenir le point de vue de l'homme normal et un de ses anciens condisciples, devenu un médecin et un « uraniste » également fameux, à qui revient la tâche de défendre celui de l'homophile. Sans doute la raison d'être du premier est-elle de contraindre l'autre, par ses réflexions ironiques beaucoup plus d'ailleurs que par de sérieuses objections, à préciser ou à prouver ses théories. Mais sa dialectique est si faible, si naïve même par endroits, qu'il a beaucoup moins l'air d'un contradicteur que d'un compère et que la partie qu'il tient dans la controverse est presque toute entière du remplissage. Il semble que Gide ne se soit pas avisé qu'en ridiculisant son adversaire (lequel, d'ailleurs, parlant à la première personne, aurait pu être pris pour son porte-parole par des lecteurs peu avertis), il dépréciait considérablement la victoire, incontestable à ses yeux, de l'« uraniste ».

 
Celui-ci commence par exposer sous l'effet de quelles circonstances et dans quel dessein il a entrepris de composer une sorte de « Défense et illustration » de l'amour grec, qu'il accepte de résumer pour son interlocuteur. Il était fiancé à une jeune fille qu'il aimait sans se rendre compte qu'il ne la désirait pas, lorsque le jeune frère de celle-ci lui avait un jour déclaré son inclination. Non seulement il l'avait repoussé, mais il avait cru devoir le juger en termes exagérément sévères. Le désespoir et surtout la honte avaient réduit l'adolescent au suicide. Il avait alors rompu ses fiançailles et résolu de « guérir d'autres victimes » en leur révélant que « la déviation de leur instinct n'avait rien que de naturel », à condition, toutefois, qu'il s'agisse de ce qu'il appelle « l'uranisme bien portant » ou « la pédérastie normale, ». Voici, en quelques lignes, l'essentiel de sa thèse : « l'instinct universel de reproduction », qui semble précipiter irrésistiblement un sexe vers l'autre, n'existe pas chez les animaux. « Ce n'est pas la fécondation que cherche l'animal, c'est simplement la volupté. Il cherche la volupté — et trouve la fécondation par raccroc ». Dans les espèces inférieures l'excès du nombre des mâles sur celui des femelles est la norme ; cette surabondance des premiers qui aurait sa cause dans « quelque indécision de l'instinct sexuel » est une « précaution nécessaire » de la nature, puisque « la femelle n'est pas indispensable pour donner contentement au mâle » et que celui-ci sans doute ne la choisirait pas sans « l'expédient » du rut (qui ne se produit d'ailleurs que pendant de rares et courtes périodes, hors desquelles, privée d'odeur, elle est dépourvue d'attrait pour lui), mais elle a comme conséquence l'impossibilité, pour une multitude d'entre eux, de connaître « le coït normal ». De là que, soit nécessité, soit préférence, tant de chiens, de boucs, de béliers, de poulets, de pigeons, de hannetons (dont les cas ont été signalés par Buffon, Fabre, Sainte-Claire-Deville et d'autres) se livrent à des « jeux homosexuels ». La psychologie de la femelle n'est guère différente de celle de son compagnon : « c'est vaguement la volupté, non point précisément le mâle qu'elle désire ». Aussi l'homme se voit-il constamment obligé d'« aider la nature » pour « faire converger ces deux flottants désirs ». Passant de l'animal à l'être humain, le médecin constate que, comme dans toute la création, l'homme est plus beau que la femme et que celle-ci doit suppléer par un « attrait postiche » à l'insuffisance de ses charmes. Aussi l'art d'inspiration homophile est-il plus naturel et l'art d'inspiration hétérosexuelle plus artificiel. D'ailleurs les époques où l'amour grec a été répandu, sinon même honoré, sont toujours les plus remarquables au point de vue artistique. L'incomparable perfection de la civilisation hellénique est, selon lui, étroitement liée aux mœurs de l'Ancienne Grèce. Il cite Lycurgue pour qui (d'après Plutarque) « un citoyen ne pouvait être vraiment honnête et utile à la République s'il n'avait un ami » ; reproche à la société moderne de « faire du penchant homosexuel une école d'hypocrisie, de malice et de révolte contre les lois », alors qu'il serait souhaitable, ne serait-ce que pour ne pas « détourner l'épouse, souiller la jeune fille », que jusqu'à son mariage le jeune homme s'y abandonnât, et rappelle enfin « l'abnégation, le sacrifice et même, parfois, la chasteté » dont le véritable amour grec est capable. « Je dis que cet amour, s'il est profond, tend à la chasteté... et qu'il peut être pour l'enfant l'invitation la meilleure au courage, au travail, à la vertu ». Comme « dans la plupart des cas, l'appétit qui se réveille en l'adolescent n'est pas d'une bien précise exigence, qu'il est rare que le désir se précise de lui-même et sans l'appui de l'expérience », il n'hésite pas à conclure que, de sa treizième à sa vingt-deuxième année environ, « rien ne peut se présenter pour lui de meilleur, de préférable qu'un amant », après quoi le garçon « songe à la femme – c'est-à-dire à se marier. »


On voit tout ce que cette théorie, exposée sans ordre ni clarté, a de déplorablement hâtif – ici de banal, là de faux.


Gide gaspille des pages et des pages à prouver que lorsqu'il jouit, l'animal ne pense pas à sa descendance, mais à son plaisir, alors que Freud (qui n'est pas une seule fois cité) avait déjà définitivement établi la séparation de l'instinct sexuel et de l'instinct génital et la primauté du premier sur le second. Il s'encombre de citations empruntées au biologiste américain Lester Ward ou à la « Nouvelle physiologie animale » de Bohn, mais aussi au discours prononcé par un certain M. Perrier à la séance annuelle des cinq Académies de 1905. Il perd beaucoup de temps à réfuter la « Physique de l'Amour » de Rémy de Gourmont, dont il se moque mais qui l'obsède : honneur que ne méritait guère un ouvrage aujourd'hui presque complètement oublié. Il accorde enfin à la physiologie une place démesurée et n'en laisse à la psychologie qu'une dérisoire. Sa thèse se pose, en réalité, beaucoup plus de problèmes qu'elle n'en résout. En présentant comme exemplaire une évolution qui conduirait le jeune homme, sans détours et sans conflits, de la phase homophile à la phase conjugale, il semble admettre en principe (avec de nombreux sexologues et notamment presque toute l'école autrichienne) que la bisexualité est la norme, du moins chez le mâle, mais il ne s'arrête pas sur ce point pourtant essentiel. Il n'indique pas comment se recruteront les « aînés » préposés à la formation amoureuse mais surtout intellectuelle et sentimentale des adolescents, s'il est convenable que chacun, à sa majorité, renonce aux liens d'une amitié virile pour s'engager dans ceux du mariage. Cette conception selon laquelle l'amour grec n'est qu'une préparation à la vie normale et n'a pour mission que de garantir « la paix du ménage, l'honneur de la femme, la respectabilité du foyer, la santé des époux » (dont on s'étonne au reste de voir Gide prendre un tel souci) est malaisément conciliable avec le postulat de sa supériorité. On conçoit mal en effet comment, selon ses propres termes « toute grande renaissance ou exubérance artistique s'est toujours, et dans quelque pays que ce soit, accompagnée d'un grand débordement d'uranisme », si l'« uranisme » doit être répudié à vingt-deux ans, car il est peu vraisemblable qu'un Shakespeare eût pu écrire ses sonnets ou Michel-Ange peindre ses nus de la Sixtine avant cet âge. D'ailleurs, s'il constate cette influence de l'amour grec sur le développement des arts, il ne tente pas de l'expliquer. Il n'explique pas davantage pourquoi celui-ci est plus propre que l'amour normal à la sublimation ni pourquoi une telle sublimation, si difficile pourtant à atteindre, mérite d'être incessamment poursuivie. Toutes les questions demeurent en suspens. Le fond même du sujet : les origines physiologiques et les fondements intellectuels de l'amour grec, c'est à peine, en définitive, s'il l'effleure. Il semble assez curieusement que cette matière, qui lui était si chère et si familière à la fois, il ait été incapable de l'ordonner. Il n'est pas jusqu'à son ton qui, aussi peu naturel dans le pédant que dans le badin, ne soit fort éloigné de la maîtrise à laquelle celui de ses autres ouvrages s'élève sans apparent effort.


S'il y a très peu d'art dans Corydon, ce n'était pas non plus une œuvre littéraire que Gide s'était proposé d'écrire, mais un livre utile. Son efficacité comptait pour lui – non sa beauté ; il n'en a trente ans plus tard déploré les faiblesses que parce que la médiocrité de l'écriture et surtout de la dialectique avait risqué d'enlever du poids, partant de l'audience, à son message.


Divisée comme elle le fut toujours à l'égard de son auteur l'opinion reprocha à celui-ci, lorsqu'il parut, tantôt d'être timide, tantôt d'être provocant. Timoré, parce que, loin de prendre à son compte les idées du médecin « uraniste », Gide a chargé de les combattre – avec, il est vrai le plus de maladresse possible – celui des deux personnages qui dit « je » et qui, pour cette raison, pourrait être confondu avec lui. Timoré, parce qu'il le publia d'abord en 1911 à 12 exemplaires « remisés, dit-il, dans un tiroir », puis en 1920 à 21 exemplaires seulement et qu'il eut l'air, en n'en donnant qu'en 1924 l'édition courante, d'avoir attendu que Marcel Proust eût avec Sodome et Gomorrhe, ouvert la voie et assumé les risques. « Audacieux », selon le qualificatif de François Porché dans L'amour qui n'ose pas dire son nom, parce qu'il fut le premier écrivain français (ses précurseurs étaient nés sous d'autres cieux) à consacrer à cette forme d'amour un ouvrage d'allure scientifique et à traiter – même superficiellement – la question de sa légitimité. Bien moindre apparaît en regard l'audace de Proust qui ne l'exposait guère, en somme, qu'à voir lui échapper le Prix Goncourt et se fermer certains salons dont sa maladie le tenait déjà éloigné. Au reste cette audace s'enveloppait de précautions telles que, loin d'avoir contribué à éclairer le grand public sur la nature véritable de l'amour grec et dissipé les préjugés que, moitié par ignorance, moitié par prévention, il entretenait à son endroit, l'œuvre proustienne a consacré au contraire, avec toute l'autorité que lui donnaient son ampleur et sa classe, la représentation empirique et caricaturale que celui-ci s'en était formée. Outre qu'en camouflant les mœurs du narrateur, il se désavouait soi-même et perdait ainsi le droit de défendre une inclination dont il avait l'air de rougir, Proust, par le fait qu'il avait choisi de prêter à des personnages féminins toutes les qualités nobles et poétiques de l'amour grec en avait, du même coup, dépouillé ses personnages mâles et s'était condamné à ne peindre sous le nom d'homophilie que ses formes ridicules ou abjectes : à l'exception du jeune et charmant duc de Châtellerault, qui n'en est qu'une figure épisodique, presque tous les homophiles du Temps Perdu, qu'ils soient vénaux, hypocrites ou vicieux, sont à des titres et des degrés divers, méprisables. La misère de leur condition : voilà tout ce que Proust a vu en eux et qu'il s'est acharné à décrire avec une fureur dantesque (inspirée par son masochisme) et le relief hallucinant que donne le génie. En sorte qu'au lieu de la servir, il a finalement nui à la cause que Gide, avec moins de tapage et plus d'effet, s'apprêtait de son côté à défendre.


A l'accusation de lâcheté, Gide a répondu lui-même dans la préface de l'édition de 1924 : « Ce que l'on a pris parfois pour une certaine timidité de pensée n'était le plus souvent que la crainte de... contrister une âme en particulier qui de tout temps nie fut chère entre toutes », écrit-il – et c'est là un scrupule beaucoup trop respectable pour lui être imputé à grief. Déjà, dans la préface de l'édition de 1920, il avait affirmé que si « les considérations qu'(il) exposait dans ce petit livre (lui) paraissaient des plus importantes et (s'il) tenait pour nécessaire de les présenter », il était aussi trop « soucieux dit bien public » pour ne pas avoir rangé son manuscrit dans un tiroir jusqu'à ce qu'il lui eût paru que « ce petit livre... ne combattait après tout que le mensonge ». A l'opposé, s'il a toujours eu la passion de la vérité, il n'a jamais eu le goût de la provocation. Lorsqu'au cours d'entretiens que j'eus avec lui nous discutâmes de l'amour grec, il ne me cacha pas que la tendance exhibitionniste à laquelle celui-ci cédait en France lui paraissait extrêmement fâcheuse et que, pour sa part, il lui trouvait plus de « charme » (ce fut l'expression qu'il employa) quand l'époque le contraignait de rester à demi-clandestin. Mais cette clandestinité était insalubre : c'est par hygiène qu'il importait de ramener à la lumière ce qui, repoussé à l'arrière-plan de la conscience des individus et des sociétés, n'en exerçait pas moins sur eux une influence occulte et risquait de provoquer chez les uns comme chez les autres les désordres les plus graves. Il convenait seulement pour le succès même de l'entreprise de garder la mesure et d'éviter le scandale. Ce scandale dont il a condamné le goût chez Oscar Wilde, non seulement il ne l'a pas recherché, mais il l'a craint pour son œuvre, parce qu'il eût, en égarant le lecteur sur ses intentions, diminué la portée de son message.


A qui s'adressait ce message ? Et quelles étaient ses véritables intentions ? A-t-il tenté, pour reprendre la cynique métaphore de Mauriac, de persuader les gens normalement constitués qu'il leur manquait une bosse, ou simplement voulu rappeler que les bossus n'étaient pas des monstres, mais des créatures humaines, comme les autres ?


Il est évident que, étant une explication de l'amour grec, le livre est destiné d'abord à ceux qui commettent le plus de contre-sens, involontaires ou délibérés, à son endroit, ceux dont Gide dira, dans son Journal du 19 octobre 1942, qu'ils « haussent les épaules devant ces questions » et qu'« ils sont très sûrs, de leur affaire, ayant pour eux l'Opinion », c'est-à-dire ceux qui se sont nommés eux-mêmes e les gens normaux ». Dès la préface, il indique quelle position de ses adversaires il se propose d'attaquer en premier lieu : leur conviction qu'il n'est d'homophile qu'efféminé, conviction qui, sincère ou feinte, tire sa force de son utilité, puisqu'elle leur permet d'accabler l'espèce entière d'un égal et (apparemment) juste mépris. C'était là, certes, leur plus solide position. On sait combien les Français sont chatouilleux sur le chapitre de leur virilité, au point même de donner parfois l'impression qu'ils ne la tiennent pas pour évidente — un peu comme un parvenu d'autant plus jaloux de ses droits qu'il en est moins assuré.


Il suffisait donc de dénoncer dans l'amour grec une atteinte à la virilité pour le vouer à un irrévocable discrédit. Il faut dire à la décharge de l'opinion que les travaux des sexologues contemporains avaient paru apporter à ses vues empiriques la consécration de la Science. Les mieux intentionnés d'entre eux (j'entends : les plus soucieux d'obtenir les circonstances atténuantes pour leurs « clients »), un Ulrichs, un Hirschfeld, un Krafft-Ebing, avaient plaidé l'innéité, et, partant, l'irresponsabilité, au bénéfice des seuls « invertis ». L'auteur de la Psychopathia sexualis, confirmant les hypothèses fantaisistes du premier selon lesquelles l'homophilie s'expliquait par la présence d'une âme de femme dans un corps d'homme, avait ainsi résumé sa thèse : chez les homophiles féminins, perversion de l'instinct, donc maladie ; chez les homophiles mâles (et les bisexuels), perversité de l'esprit, donc vice. En qualité de malade, le premier méritait donc une certaine indulgence, mêlée naturellement de dégoût, à quoi le second lui, ne pouvait, à titre de vicieux, prétendre. C'est cette situation, à peu près généralement admise (et d'autant plus volontiers, je l'ai dit, qu'elle servait la politique des « gens normaux » à l'égard des homophiles que Gide va entreprendre de renverser. Il signale donc, dans une note de sa préface, que les invertis décrits jusqu'alors par les romanciers français non seulement ne sont pas les uniques représentants de l'homophilie authentique, mais en constituent au contraire une forme dégénérée, et que celle dont il va s'agir exclusivement dans Corydon est celle qu'il appelle e la pédérastie normale », c'est-à-dire l'homophilie virile de Platon, le véritable « Amour Grec », lequel « ne comporte efféminement aucun de part ni d'autre ». Une partie du quatrième et dernier dialogue est consacrée au développement de cette idée, si opposée aux certitudes (et aux intérêts) du grand nombre qu'elle ne pouvait que leur apparaître scandaleuse. Sans d'ailleurs s'y étendre, tant il lui semble que l'évidence se passe de commentaires, il rappelle, textes en main, que la pédérastie, loin d'être « le triste apanage des races efféminées, des peuples eu décadence » fut, dans toute l'Antiquité, le privilège des nations les plus martiales ; que c'est chez les Spartiates, les plus virils de tous les Grecs, qu'elle était « non seulement admise, mais même... approuvée », et que les Hellènes commencèrent de s'amollir et de dégénérer lorsqu'il cessèrent de fréquenter les gymnases – ces temples de l'amour grec – c'est-à-dire lorsque, sous l'influence de l'Orient « l'uranisme cède à l'hétérosexualité ». S'il reconnaît que les homophiles des temps modernes ne possèdent plus toujours les vertus de courage, de fidélité, de noblesse qui, dans l'esprit des Anciens étaient liées à leur penchant (au point de paraître conditionnées par lui), il croit pouvoir rendre responsable de certains de leurs « défauts de caractère » « l'état de nos mœurs » qui « tend à faire de celui-ci une école d'hypocrisie, de malice et de révolte contre les lois ». Il est dommage que Gide traite avec tant de hâte et de légèreté un des points les plus fondamentaux pourtant de son exposé. Car, s'il est manifeste que les amants célèbres de l'Antiquité, comme Achille et Patrocle, Oreste et Pylade, Thésée et Pirithoüs, ou les personnages du « Banquet » qui, d'après Platon « recherchent leurs semblables... parce qu'ils ont une âme forte, un courage mâle et un caractère viril » ne sauraient être appelés sans ridicule « une horrible race de vieux adolescents inconsolables » (Mauriac, Vie de Racine), il n'eût pas été inutile, d'expliquer, en précisant que l'amour grec avait pour ressort le triple culte de la beauté, de l'amitié et de la virilité, les raisons du phénomène historique qu'il se contente de constater, à savoir la coïncidence des époques héroïques avec les époques homophiles.


Dans ce même dialogue, et comme en annexe, il note, sans en chercher non plus les causes, un autre fait que les professeurs d'histoire réussissent à escamoter avec la même adresse que les professeurs de latin à travestir le sentiment qui unit les bergers de Virgile : « les périodes de grande efflorescence artistique – la grecque au temps de Périclès, la romaine au siècle d'Auguste, l'anglaise au temps de Shakespeare, l'italienne au temps de la Renaissance, la française avec la Renaissance, puis sous Louis XIII, la persane au temps d'Hafiz, etc. – ont été celles même où la pédérastie, le plus ostensiblement, et, j'allais dire : le plus officiellement, s'affirmait. »
Ainsi, pour confondre le mépris des « gens normaux », Gide rappelle-t-il les « lettres de noblesse » de l'amour grec. Mais pour redonner aux homophiles le sentiment de leur dignité, c'est de ses « lettres de légitimation » qu'il s'est préoccupé avant tout.


Il n'est pas douteux (la composition même de l'ouvrage le prouve, où celles-ci tiennent trois fois plus de place que celles-là) que dans sa pensée, Corydon s'adresse moins à ses détracteurs qu'à ses frères d'infortune. Le plus urgent, pour Gide, n'était pas de convaincre la société qu'elle n'avait pas le droit de traiter les homophiles comme des parias, — car, s'ils demeurent une exception, l'histoire démontre qu'ils sont souvent aussi une élite — c'était de les délivrer eux-mêmes d'une mauvaise conscience que plusieurs siècles de ce traitement avaient fini par leur inculquer, mais qui – contrairement à l'interprétation de leurs persécuteurs – n'est nullement attachée (l'histoire là encore est catégorique) à leur condition d'homophiles. La société, somme toute, s'accommode mieux des injustices qu'elle commet que ses victimes de la honte qu'elles éprouvent. Sachant, d'une part, que, pour beaucoup d'entre eux, pour tous ceux, précise-t-il, « qui ne peuvent se passer de l'estime des honnêtes gens », la découverte de leur anomalie est un drame, de l'autre, que cette anomalie est incurable, Gide a eu l'ambition de leur enseigner que, selon la formule de l'Abbé Galiani dans une lettre à Mme d'Epinay « l'important n'est pas de guérir, mais de bien vivre avec ses maux ». Les retentissants procès Moltke-Eulenburg (succédant au suicide d'Alfred Krupp) s'étaient déroulés peu d'années avant la composition de la première version de l'ouvrage, et il est vraisemblable qu'ils ont influencé la décision de Gide ou du moins orienté sa dialectique. Pour leur restituer le respect de soi, leur épargner l'humiliation, lorsqu'ils sont publiquement accusés, de devoir renier, comme Oscar Wilde, leur être même, pour les réhabiliter, en un mot, à leurs propres yeux, Gide disposait de deux ordres d'arguments en apparence contradictoires, relatifs les uns au caractère « naturel » de leur instinct, les autres à sa qualité, si l'on peut dire (en employant le mot dans son sens originel) « aristocratique ». Tel est, en effet, le double fondement de sa thèse : il démontre, d'un côté, que leur prétendue « anormalité » est normale chez les animaux, de l'autre qu'elle est commune à quelques-uns des plus grands esprits de tous les temps. S'il s'étend beaucoup plus sur le premier de ces arguments, c'est parce qu'il était plus nouveau et, par conséquent, moins évident, mais c'est aussi parce qu'auprès de lecteurs français, il avait incontestablement plus de poids. La dialectique doit s'adapter au peuple auquel elle s'adresse ; pour convaincre un public étranger Gide aurait sans doute modifié la sienne. Ainsi la phrase par laquelle le principal théoricien allemand de l'amour grec, Hans Blüher, résume l'enseignement de son ouvrage Le rôle de l'érotisme dans les sociétés masculines, et qui trouve tant d'écho dans la sensibilité germanique est-elle pour un cerveau français à peu près dépourvue de sens : « Chaque homme porte en soi, la plupart du temps dans sa demi-conscience, l'idée d'une société virile supérieure ; c'est-à-dire que tout ce qu'il considère comme doté de la plus haute valeur spirituelle, il l'imagine réalisé dans une communauté d'hommes non seulement réunis mais liés entre eux – que le lien de cette communauté soit l'érotisme seul un petit nombre le sait. » Sans doute est-il quelque peu paradoxal que le Français se sente justifié, dans sa façon de faire l'amour, par le fait qu'il la partage avec les canards ou les hannetons beaucoup plus que par celui de s'apparenter – sur ce point – à César, Shakespeare ou Michel-Ange (pour ne citer que ceux qu'on pourrait appeler les « grands ancêtres » de l'amour grec). Mais c'est une disposition de caractère dont Gide a dû tenir compte. C'est pourquoi, tandis qu'un Wilde, par exemple, estimant qu'au-dessus de l'obéissance à la nature il y a la victoire sur la nature, se félicitait que l'amour grec échappât à l'ordre naturel, il s'emploie, au contraire, en invoquant l'autorité des savants, (les médecins et des biologistes, à l'y intégrer. En leur montrant que dans presque toutes les espèces animales le mâle, en dehors des périodes de rut, recherche un partenaire de son sexe aussi volontiers, ou même plus volontiers, qu'une femelle, donc que leur désir est naturel et sa satisfaction légitime, il a convaincu les homophiles qu'ils n'étaient ni des dégénérés, ni des névrosés, ni des pervertis. Sans doute cette démonstration n'avait-elle rien à voir avec la justification philosophique de l'amour grec que Mauriac implicitement lui reproche d'avoir tenté. Mais il a couru au plus pressé. Ce qu'il prétend d'abord obtenir, c'est une sorte d'égalité des droits ou du moins un statut plus équitable et puisque c'est au nom de la Nature qu'elle a toujours été refusée, c'est en son nom aussi qu'il la réclamera. Avant de proclamer la « beauté » de l'amour grec (comme un Nietzsche, entre autres, n'avait pas hésité à le faire, notamment dans ses aphorismes d'Humain, trop humain : « Les, relations érotiques des hommes et des adolescents furent, à un point que notre intelligence ne peut comprendre, la condition nécessaire, unique de toute éducation virile », ou, encore : « Tout ce qui a été accompli de grand par l'humanité antique puisait sa force dans le fait que l'adolescent se trouvait à côté de l'homme et qu'aucune femme ne pouvait élever la prétention d'être pour lui l'objet de l'amour le plus proche et le plus haut ou même l'objet unique », il importait à son sens d'établir sans conteste sa « normalité » – et il a pu, avec quelque apparence, se flatter d'y être parvenu.


Que l'exposé de Corydon ait eu pour but (sinon pour effet) de recruter des adeptes, qu'il y ait eu chez l'auteur cette arrière-pensée de prosélytisme qu'il a dénoncée ailleurs chez Wilde, il est difficile de le croire. Il eût, dans ce cas, moins insisté sans doute sur l'exemple des animaux que sur des modèles d'humanité plus propres à inspirer un désir d'émulation. D'ailleurs, dans une lettre de janvier 1928 (publiée par la Nouvelle Revue Française un an plus tard), il a péremptoirement répondu à François Porché qui s'était effrayé des « risques de contagion » : « Pour épouser votre crainte, il me faudrait être un peu plus convaincu que je ne le suis : 1° que ces goûts puissent si facilement s'acquérir, 2° que les mœurs qu'ils entraînent portent nécessairement préjudice soit à l'individu, soit à la société, soit à l'Etat. J'estime que rien n'est moins prouvé. » Il est fort probable, évidemment, que la lecture de l'ouvrage a provoqué ou précipité l'évolution de certains homophiles latents en homophiles manifestes, qui sans quoi fussent demeurés des refoulés. Mais les ravages produits par le refoulement (dont une fraction du clergé lui-même admet aujourd'hui le danger) sont devenus, grâce à la psychanalyse, trop évidents au grand public pour que celui-ci reproche à Gide son rôle de « libérateur » (pour reprendre, mais dans un sens différent, l'expression de Marcel Thiébaut). Et, comme je l'ai dit, c'est essentiellement des homophiles conscients qu'il s'est soucié. S'il semble aujourd'hui que nul ne doive éprouver de difficultés à s'« accepter », quelle que soit sa nature, il n'en était pas de même à l'époque où il écrivit son Corydon et c'est en grande partie grâce à lui que, pour la plupart, ces difficultés ont disparu. Non seulement, en effet, il a concouru par son œuvre à détruire le complexe d'infériorité et même le complexe de culpabilité des homophiles, avec leurs funestes conséquences : ces tendances au masochisme, à l'agressivité, au scandale, au sadisme qui, dérivées de l'amour grec, en demeurent cependant distinctes et sont, elles, de véritables perversions, mais encore il leur a prouvé, par son propre exemple, que grâce à une honnêteté intellectuelle et à une sincérité absolues, un homophile aussi notoire (je ne dis pas illustre) que lui pouvait, sans le payer d'aucune concession, d'aucune contrainte, d'aucun simulacre, s'acquérir un respect unanime – tout ensemble publier à soixante-quinze ans l'aveu d'une nuit d'amour avec un jeune Arabe et recevoir des mains du roi de Suède la plus haute récompense littéraire.


« Je gage qu'avant vingt ans » a-t-il prédit dans Corydon « les mots : contre-nature, antiphysique, etc... ne pourront plus se faire prendre au sérieux. » Il y a maintenant un demi-siècle que cette phrase a été écrite. Pour juger en dernier ressort de la valeur de son action, il ne s'agit pas de savoir si, comme l'affirme Marcel Thiébaut, « la pédérastie occupe aujourd'hui des positions solides en littérature », mais si l'opinion considère l'amour grec comme un peu moins « anormal » – et si l'épithète même d'« anormal » a perdu une partie de son caractère injurieux ; car nul ne contestera qu'il y ait plus qu'aucun autre, contribué. Nul ne niera, non plus, qu'en restituant à beaucoup de ses semblables leur qualité, c'est-à-dire leurs devoirs et leurs droits, d'homme, il ait – et c'est en définitive ce qui importe – allégé dans l'univers le poids insoutenable pour les âmes nobles de la souffrance humaine.


Arcadie n°157, n°158, Philippe de Charmailles (André du Dognon), janvier, février 1967

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Avec vue sur la mort, Maurice Périsset

Publié le par Jean-Yves

Sébastien travaille dans l'immobilier. Lorsqu'il est assassiné au volant de sa voiture, le commissaire Jardet songe à un règlement de comptes lié aux promoteurs qui défigurent la région d'Hyères.

 

Fausse piste. Alors, que cherchent les voyous qui forcent la porte de Clémentine, la jeune femme qui devait épouser Sébastien ?

 

D'autres crimes aussi inexplicables sont commis dans cette ville tranquille de la Côte d'Azur sans lien apparent.

 

Maurice Périsset dépeint avec talent des milieux aussi divers que les HLM de banlieue, où sévissent pauvreté, ennui et racisme, ou les bureaux feutrés de l'agence où travaillait la victime.

 

L'écrivain est attentif à ses personnages et à leur univers. La suspense naît à mesure qu'apparaissent des personnages singuliers, aux motivations cachées, prisonniers à leur tour de labyrinthes inextricables, jusqu'à ce que la police remonte à un fait divers qui, en son temps, avait défrayé la chronique…

 

Ce n'est pas la sexualité, et l'homosexualité en particulier (ce roman met en scène une lesbienne vindicative) qui pousse au crime, c'est le manque d'amour.

 

L'humanisme et la tolérance qui s'expriment chez Périsset vont de pair avec une terrible peinture de la médiocrité. Les passions humaines, en particulier la jalousie, font les mêmes ravages partout.

 

■ Editions Hermé/Suspense, 1991, ISBN : 2866651421

 


Du même auteur : Les collines nues - Les tambours du Vendredi Saint - Le ciel s'est habillé de deuil - Soleil d'enfer - Laissez les filles au vestiaire - Corps interdits - Les noces de haine - Les grappes sauvages - Gibier de passage

 

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