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La Bonifas, Jacques de Lacretelle (1925)

Publié le par Jean-Yves

Portrait d'une femme « pas comme les autres ». Dans une petite ville de province, au début du XXe siècle, sa singularité condamne la Bonifas à être solitaire, moquée, haïe, persécutée. Mais voici la guerre de 1914, l'invasion. La Bonifas y trouve l'occasion de sublimer ses qualités viriles. Devenue une héroïne, elle termine dans les honneurs une existence faite d'élans inapaisés, de frustrations, de regrets inavoués.

 

Jacques de Lacretelle montre la trame permanente du caractère ; il étudie sa nature même et non ses manifestations accidentelles. Il choisit un caractère puissamment marqué, celui d'une femme, Marie Bonifas, que son aspect quelque peu viril, brutal, de grosses lèvres moustachues, de lourdes mains, rendent dès l'abord peu sympathique et peu à peu condamnent à l'isolement. Avec le temps, la conduite de Marie se radicalise : elle fume, monte à cheval et son habillement devient « typiquement » lesbien :

 

« C'est ainsi qu'on lui voyait porter en hiver une grande houppelande, pareille au manteau des fonctionnaires, un chapeau de toile cirée, rapporté par elle de Saint-Cadaret, ses chaussures étaient faites sur le modèle des bottes d'homme, elle sortait rarement sans canne. »

 

Son refus de se marier lui vaut une mauvaise réputation. On lui envoie des lettres d'insultes, on brise ses vitres, on peint sur ses murs des inscriptions outrageantes, on crie de tous côtés : « À l'eau, la goule ! »

 

Lacretelle suit son personnage sur une période d'une quarantaine d'années : l'enfance avec des passions et des colères subites, l'adolescence au grand air, puis, à dix-huit ans, l'installation dans la petite ville de Vermont, où elle reste inadaptée ; son amour pour Claire qui donne lieu à des racontars. On attribue à l'homosexualité son affection trop ardente pour cette fille malade qui meurt de consomption.

 

Puis la guerre éclate, l'ennemi est à Vermont, et l'énergie, l'autorité passionnée de Marie Bonifas font d'elle une héroïne de courage civique, ses concitoyens l'admirent et la glorifient. La guerre offre la rédemption. Mais elle reste triste et solitaire.

 

Rien en elle n'est radicalement différent ; mais les circonstances ont révélé que sa nature presque anormale, source de scandale dans la petite ville potinière, la haussait aux plus fières vertus en temps de crise.

 

« Elle s'était si peu forcée pour accomplir ceux de ses actes qu'on exaltait, elle les sentait si étroitement reliés aux autres actes de la vie, qu'elle ne pouvait les voir dans l'éclat unique où ils brillaient aux yeux de tous. »

 

Sur la trame permanente du caractère, certains accidents se détachent comme vicieux ou vertueux, sans que leur nature profonde soit différente.

 

Lacretelle n'est pas optimiste, la solution qu'il propose, c'est l'utilisation rationnelle des qualités sociales de la lesbienne.

 

Pour se faire pardonner son « vice », elle devra se dévouer entièrement à la société et faire de sa force virile, qui d'ordinaire la handicape, un atout. Il est clair que cette acceptation sociale a pour contrepartie l'abandon de toute idée de vie en commun avec une femme. Victime d'un penchant qu'elle n'a pas choisi et d'une société qui la rejette, la lesbienne suit son chemin de croix jusqu'à la mort.

 

■ Éditions Gallimard/Folio, 1979

 


Du même auteur : Silbermann - Amour nuptial

 

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Encore un film que j'aimerais voir…

Publié le par Jean-Yves

Une chose très naturelle, un film de Christopher Larkin (1974)


[En 1974, le réalisateur américain essayait] de prouver que les homosexuels pratiquaient après tout Une chose très naturelle (A Very Natural Thing, Larkin). Il ne s'agissait pas d'un nouveau Corydon qui aurait cherché des justifications dans les mœurs des éléphants ou des paramécies, mais d'une sorte de Love Story homosexuelle. Malgré tous ses efforts pour faire place nette des clichés hétérosexuels qu'adoptent souvent les gays, [Christopher Larkin] n'évitait pas totalement l'écueil.


Le protagoniste, David (Robert Joel) en est un ancien séminariste qui vit, au début du film, une relation figée dans le moule hétérosexuel avec Mark (Curt Gareth). L'échec de ce couple amène David à vivre l'expérience des gays de New York, saunas, partouzes, bref la consommation du sexe prônée à cette époque. Il n'en résulte que de la solitude.


Le film se terminait sur sa rencontre avec Jason (Bo White), le jour de la Gay-Pride. Tous deux décident de tenter un autre mode de vie, qui excluerait le couple fermé du modèle hétérosexuel et la frénésie consumériste de la libération sexuelle.


Les pédés radicaux américains hurlèrent devant ce qu'ils considérèrent comme un ramassis de mièvreries. Et il est certain que le film manque de force et se permet des afféteries limitatives, ainsi l'image finale des deux amants courant au ralenti sur une plage au coucher de soleil. Il est vrai aussi qu'il éliminait le côté social pour revenir sur un terrain psychologique qui faisait un peu trop abstraction de la répression de l'homosexualité.


Mais, d'autre part, c'était un film nécessaire justement à cause de son point de vue finalement optimiste : son insuccès commercial le prouva, les hétérosexuels n'étaient pas encore prêts à aller voir une histoire d'amour entre pédés ; mais comme l'écrit Jean-Louis Bory, « découvrir sa vraie nature est une chose. L'accepter en est une autre. Repousser la honte et la peur, refuser la "faute" en est une autre ». En cela, Une chose très naturelle était aussi nécessaire que certains films politiques dénonçant la répression de l'homosexualité mais oubliant en route les phénomènes d'autorépression et de culpabilisation. (1)



(1) in L'homosexualité à l'écran, Bertrand Philbert, Editions Henri Veyrier, 1984, ISBN : 2851993364, pp.95-96


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Quand l'affichiste Villemot célébrait le confort d'une nuit dans un wagon-lit

Publié le par Jean-Yves



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Je suis pas un camion, Annie Saumont (Nouvelles)

Publié le par Jean-Yves Alt

Annie Saumont possède ce don exceptionnel de l'écrivain de pouvoir se mettre totalement à la place de l'autre, aussi éloigné soit-il de sa propre expérience.

C'est particulièrement vrai dans la nouvelle « Cherche Bomec », une nouvelle sur les fantasmes homosexuels, l'histoire d'un homme qui rêve à partir de petites annonces. Cette nouvelle où l'auteur prend corps et langage d'un gay coincé – envahi par l'amour de sa mère – n'est pas la seule qui aborde une thématique homosexuelle.

Cherche Bomec pour parties hard Tu étais dans l'avion Bordeaux-Paris le ___ Moi je suis triste et solitaire Bon baiseur pourtant, bien looké.

« Voyons maman tu le sais.

— Alors pourquoi parler de me quitter, mon ange ? Vendons la maison, achetons un appartement. Près de ton travail, si tu y tiens. Quelque chose de suffisamment grand pour que je ne te gêne pas. Je me chargerai de la cuisine. Au moins tu seras nourri sainement. Et je continuerai à m'occuper de ton linge. » (p. 130)

« Pahlay voo fronsay ? » (Parlez-vous français ?) est aussi une magnifique histoire d'incompréhension amoureuse entre deux hommes qui se plaisent mais ne partagent pas le désir.

Annie Saumont sait décrypter tous les langages. Son expérience de traductrice a développé sa faculté de se glisser dans la souffrance et d'en dire la singularité par le truchement d'une écriture minutieusement mise au point jusqu'à faire croire qu'elle est la copie fidèle d'un parler individuel et unique.

La vie est banale, la vie est sublime, la vie tourne les pages d'un livre qu'on croit connaître par corps et par cœur. Mais la vie ouvre des brèches, rapides, fugaces, jamais comblées, des moments particuliers qui restent béants dans la mémoire. C'est cette vie qu'Annie Saumont aborde : enfants qui se posent des questions, des femmes qui jettent leur tablier de cuisine pour s'ouvrir à l'homme de passage, un garçon qui n'est pas un camion, mais quand son « levier des vitesses se dress[e] entre [ses] cuisses » (p. 71), il le sait quand même qu'il jouit comme un camion.

Il faut un exceptionnel talent et un art consommé des mots pour offrir un texte drôle, sensible qui laisse, à ce point, abasourdi de plaisir.

■ Je suis pas un camion, Annie Saumont, Éditions Pocket, Pocket, 2000, ISBN : 2266101595


Lire la nouvelle : « Pahlay voo fronsay ? »


Du même auteur : La terre est à nous - Quelque chose de la vie

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Deux trous rouges au côté droit, Maurice Périsset

Publié le par Jean-Yves

Un roman qui n'a de policier que le prétexte, encore que composé avec une vertigineuse rigueur et un sens aigu du suspense.

 

Brillant député sur la Côte d'Azur, Jérôme Deckert, la quarantaine et plein de charme, voit son existence placée sous le signe d'une triple réussite. Issu d'un milieu modeste, il se retrouve à la tête d'un riche empire immobilier, marié à une femme exquise dont il a eu deux beaux garçons. Par-dessus le marché, ses talents politiques et la popularité dont il jouit dans la région le désignent comme un futur ministre.

 

Bref, étincelante carrière que paraissent compromettre, l'espace d'une saison – le temps d'un roman –, les manœuvres peu catholiques dont il va être la bienheureuse victime.

 

A la faveur d'un cocktail inaugurant ses quarante-cinq ans, Jérôme Deckert voit débouler dans son existence un jeune Américain, Steven, d'une rare beauté soi-disant venu en France pour suivre un stage politique. Pris dans le tourbillon des mondanités, Jérôme Deckert ne prend pas le temps de réagir avec toute la vigueur souhaitée contre l'intrusion bizarre de cet inconnu qui, aux charmes de son physique irrésistible, joint la pétillante arrogance de qui a toujours vu ses caprices exaucés.

 

Très rapidement, le lecteur apprend le véritable motif de la présence de Steven, gigolo de première classe qui a reçu pour mission de séduire le député et de compromettre salement sa carrière politique.

 

La machination est née dans la tête d'un personnage dont la vie a été marquée par un drame qu'il a lui-même provoqué. Au fil des années, sa culpabilité est devenue un besoin quasi obsessionnel de vengeance. Il croit pouvoir détruire ce député, beau, intelligent, peut-être futur ministre, à qui tout réussit. Et comment mieux le compromettre qu'en le menaçant de révéler ce qu'il croit être une homosexualité passée et refoulée. C'est sa vérité à lui.

 

Le curieux, c'est que le député, à mesure qu'il apprend la vérité sur son gigolo d'hôte, ne réagit pas par une saine violence comme on eût été en droit de s'y attendre. Est-ce parce qu'il veut à toute force savoir qui se trouve à l'origine d'une machination aussi machiavélique – lui qui ne se connaît pas d'ennemis – ou pour une raison plus mystérieuse que lui-même ne parvient pas à s'avouer tout à fait ?

 

Par-delà les rebondissements d'une intrigue délicieusement insolite, tout le charme de ce roman tient dans cette ambiguïté du député à l'égard de cette relation homosexuelle que, sans la rejeter tout à fait, il tient à une distance respectueuse, jusqu'à ce qu'il s'aperçoive que le jeune garçon américain, rompu à toutes les ruses de la séduction, lui avoue une véritable passion.

 

Sombre machination suivie, en contrepoint fort ingénieux, par l'amour et les jeux désespérés de deux adolescents, dont le lecteur découvre la correspondance, jusqu'à la mort. Là est le nœud de l'énigme.

 

Jetés dans un piège, le député Deckert et celui qui l'a séduit pourront vérifier, selon Diderot, que les passions contre quoi l'on « déclame » sont aussi la source de tous les plaisirs pour l'homme.

 

Au terme de l'enquête policière, dont l'enjeu se révèle être passionnel, pourrait alors commencer un autre roman...

 

■ Editions Régine Deforges, 1988, ISBN : 2905538285

 


Du même auteur : Les collines nuesLes tambours du Vendredi Saint - Le ciel s'est habillé de deuil - Soleil d'enfer - Laissez les filles au vestiaire - Corps interdits - Les noces de haine - Avec vue sur la mort - Les grappes sauvages - Gibier de passage

 

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