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Hommage et grotesquerie critique par Arcimboldo

Publié le par Jean-Yves Alt

Cette tête de Vertumne, le dieu romain de la végétation, serait le portrait de Rodolphe II de Habsbourg (1552-1612), empereur du Saint Empire romain germanique, roi de Bohême et de Hongrie, né à Vienne et mort à Prague.

Reconnaissons que ce portrait bouffi, puissant, fantaisiste et hors du commun convient finalement assez bien à ce qu'on sait de Rodolphe : adepte de la Contre-Réforme, amateur de femmes et de bonne chère, tempérament mélancolique sujet à des accès de folie, souverain déplorable mais instruit, protecteur des arts et des sciences mais aimant s'entourer d'alchimistes et d'astrologues.

On sait aujourd'hui, grâce à la littérature de l'époque, que ce portrait à charge se voulait en réalité un éloge du souverain, dont les fleurs et les fruits s'épanouissant sur sa face donnent le sens de son règne : le retour à un âge d'or, de paix et de prospérité.

Arcimboldo – Vertumne – vers 1590

Huile sur bois, 68cm x 56cm, Stockholm, Suède

Les trouvailles d'Arcimboldo – dans le choix des végétaux – ont, à l'intérieur d'un même tableau, un effet recherché parfois laborieux : les cernes-poires, les lèvres-cerises dans ce tableau.

Mais on peut bien sûr penser que ces effets disparates répondent à l'ambiguïté fondamentale des œuvres d'Arcimboldo, oscillant sans cesse entre la magie qui rend hommage et la grotesquerie critique.

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La nuit juste avant les forêts, Bernard-Marie Koltès [théâtre]

Publié le par Jean-Yves Alt

Un homme paumé, rencontre son frère et s'adresse à ce semblable : se saoule de mots, contre la solitude, contre tous les enfermements, rugit son amour avec toute la fougue du désespoir. Une pièce sur la quête impossible d'un autre semblable.

Il vient, ce paumé tout fou, de rencontrer un alter ego, son futur frère qui peut-être l'hébergera pour la nuit : un copain de passage avec qui il s'improvise, un temps, la plus simple des amitiés de fortune.

Cet homme aborde, dans un vibrant monologue tantôt offensif tantôt sur la défensive, avec toute l'énergie du désespoir, ses envies, ses peurs, ses haines et ses hontes. Il poétise et philosophe, s'invente dans l'urgence des principes, mais pour en revenir toujours à l'autre, celui qui l'écoute :

« ...Camarade, je te trouve et je te tiens le bras, […] ne dis rien, ne bouge pas, je te regarde, je t'aime, camarade, camarade, moi, j'ai cherché quelqu'un qui soit comme un ange au milieu de ce bordel, et tu es là, je t'aime, et le reste, de la bière, de la bière. »

C'est une parole ingénue qui cherche, comme dit le texte, un ange au milieu du bordel du monde dans lequel il vit.

Cet homme prend en charge tous les exclus, que ce soit l'homosexuel, le sans travail ou la pute. Mais il n'a jamais de jugement moral : quand il parle des loubards qui le tabassent, il pardonne presque, tout est pareil, au même niveau.

Il y a un rapport de séduction, même si l'interlocuteur masculin n'existe peut-être que dans la tête de l'homme qui est à la recherche d'une camaraderie entre hommes.

Cette fraternité impossible, c'est pour cet exclu, la recherche d'un semblable, de quelqu'un qui soit comme lui : cet interlocuteur absent est peut-être lui-même, l'enfant qu'il a été. Il l'appelle « petit frère ».

Cette recherche peut aussi être une définition de l'homosexualité : la recherche, à travers un autre, de soi-même et du désir de soi. Il se perd dans « la nuit juste avant les forêts », c'est-à-dire la nuit juste avant qu'on ne lui tire dessus.

Ce personnage de paumé est contre tous les territoires et toutes les hiérarchies : « …toute la série de zones que les salauds ont tracées pour nous, sur leurs plans, et dans lesquelles ils nous enferment par un trait de crayon, les zones de travail pour toute la semaine, les zones d'hommes, les zones de pédés, les zones de tristesse, les zones de bavardage… », contre les petits thésauriseurs du sexe : « tous ces cons de Français prêts à jouir leur petit coup dans leur coin, leur sale foutre de cons ». C'est un arpenteur des rues qui a une perception très aiguë du système de la ville où toute mémoire est absente.

Cet homme guérit sa solitude par un babil mi-amoureux mi-roublard ; il parle à la place de faire l'amour et ne nourrit qu'une seule ambition : s'empêcher de bander et de jouir, se tenir à tout prix. C'est l'idée que s'il y a accomplissement sexuel, il y a forcément un risque : on se dévoile mais on risque gros. La seule façon de s'en sortir pour lui est de se la mettre sous le bras pour ne pas se faire niquer. Quand on se livre on ignore encore le prix à payer ; l'amour peut se payer très cher.

■ La nuit juste avant les forêts, Bernard-Marie Koltès [théâtre], Editions de Minuit, 1988, ISBN : 2707311634


Du même auteur : Quai ouest

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Arcadio, William Goyen

Publié le par Jean-Yves Alt

Arcadio est un roman où les personnages sont fortement sexués : exaltation des corps, gonflement des sexes, turgescence des chairs, suintement des muqueuses...

Le père d'Arcadio se trouve doté d'un membre gigantesque qui suffit à occuper sa vie ; la compagne du père se réduit à sa machina.

Quant au héros, Arcadio, éblouissant de beauté, il possède les attributs de l'un et l'autre sexe. Il peut faire l'amour à un homme, à une femme, aux deux en même temps, ou encore à lui-même.

« Je m'appelle Arcadio. Je suis un chanteur en cavale. J'avais jamais été libre avant que je me sauve : bouclé par mon père, bouclé par le Chinois Shang Boy, bouclé par le vieux Shanks au cirque. Je vais vous raconter tout ça en chantant ma chanson. »

Dans le récit de sa vie, l'hermaphrodite ne laisse ignorer aucune de ses expériences, il les raconte dans la langue colorée et imagée qu'il s'est créée en mêlant le mexicain de sa mère et le texan de son père (admirons au passage le travail du traducteur qui a dû recréer cette langue en français).

Arcadio peut donc satisfaire tout le monde comme il peut se satisfaire lui-même. Pourtant il n'est jamais comblé, il demeure toujours en quête de quelque chose, de quelqu'un, de sa famille, de l'origine. De même que tous les autres personnages de Goyen, il porte sur le monde un regard chargé du regret d'une innocence à jamais perdue, du fait de quelque faute oubliée.

Quelle faute a donc commise Arcadio ? Est-il coupable parce que son géniteur l'a violé ? S'est-il racheté en assouvissant les désirs de tous les clients du bordel où ce père indigne l'a placé ?

Arcadio finira par trouver la sérénité grâce à Jésus-Christo. Bien des chemins conduisent à Dieu. William Goyen le réaffirme avec force à travers cette fable.

Arcadio, William Goyen, Éditions Gallimard/Folio, 1988, ISBN : 2070379264


Du même auteur : Une forme sur la ville


Lire aussi : William Goyen par Patrice Repusseau

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Louis II de Bavière ou le royaume du rêve par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves Alt

Louis II est à la mode : l'actualité le prouve surabondamment. Non pas Louis II de France, pauvre roitelet carolingien perdu dans la nuit du lointain Moyen Age et, qui plus est, affligé du surnom de « Bègue », qui est tout ce qui reste de lui ; mais Louis II de Wittelsbach, le beau, le triste, le romantique, le malheureux roi de Bavière, dont les châteaux de rêve hantent l'horizon des Alpes munichoises et dont la destinée hors-série n'a cessé, depuis sa mort énigmatique, d'alimenter l'imagination des historiens, des romanciers et des artistes.

Il n'est certes pas un inconnu pour les lecteurs d'Arcadie, car nombreuses sont les allusions qui ont été faites à son sujet dans les dix-neuf années de notre revue ; mais puisque, coup sur coup, un livre (1) et un film (2) le mettent au premier plan de l'actualité, le moment nous a semblé opportun pour évoquer ici la destinée du plus pathétique des homophiles couronnés — du seul, peut-être, qui ait su être vraiment populaire en tant que souverain, mais qui ne réussit jamais à accepter le monde où la naissance l'avait placé et où sa nature faisait de lui un étranger.

La Bavière, aujourd'hui simple Land de l'Allemagne fédérale, fut longtemps un Etat semi-indépendant. Depuis le XIIe siècle, elle appartint à la famille de Wittelsbach, qui se trouve donc être une des plus anciennes dynasties d'Europe. Napoléon, pour récompenser le duc Maximilien de son alliance contre l'Autriche, lui donna le titre de roi, qu'il conserva (par un assez joli tour de passe-passe diplomatique) après la chute de son protecteur. Etat catholique, conservateur, traditionnaliste, avec une capitale un peu provinciale, Munich, et un style de vie modeste, qui ne demandait rien d'autre que la tranquillité et ne détestait rien tant que l'aventure : aussi bien, les Jésuites y veillaient, qui tenaient solidement en mains l'enseignement et l'administration.

Dans ces conditions, le successeur de Maximilien, Louis Ier, monté sur le trône en 1825, était destiné à faire scandale. Grand amateur d'art grec, romain et italien, plus à l'aise en Italie qu'au nord des Alpes, il voulait transformer Munich en une nouvelle Florence ou une nouvelle Athènes, tout en préférant la compagnie de la danseuse irlandaise (soi-disant espagnole) Lola Montés à celle des Jésuites et des buveurs de bière. Vaste programme, mais sans espoir. Après quelques émeutes savamment organisées on devine par qui il fut réduit à abdiquer et à se retirer en Italie, laissant la couronne à son fils Maximilien II qui, lui, régna sagement, sans se faire remarquer. On allait bien se rattraper au règne suivant ! Car le règne suivant, c'est celui de Louis II...

Les Wittelsbach étaient, nous l'avons dit, une très ancienne famille ; et les anciennes familles, chacun sait cela, ont parfois des rejetons un peu inattendus. Celle-là ne faisait pas exception. Déjà au cours des âges, plusieurs Princes de Bavière s'étaient rendus célèbres par leurs excentricités. Et puis le jeu des mariages princiers réservait des surprises. La femme de Maximilien II, la reine Marie, était une Hohenzollern, qui portait l'hérédité des familles de Hesse-Darmstadt et de Prusse, dont plusieurs membres avaient donné, au cours des générations précédentes, des signes évidents de dérangement mental. Elle était aussi la petite-nièce du roi de Prusse Frédéric II, l'ami de Voltaire, dont on sait qu'il préférait la compagnie de ses grenadiers à celle des dames de sa cour, et dont le frère fut aussi ouvertement homophile que lui.

L'enfant né du couple royal de Bavière avait donc de qui tenir. Il naquit en 1845, au château de Nymphenbourg, qui offre encore aujourd'hui, intact, dans la banlieue de Munich, le décor délicat de ses jardins, de ses fontaines, de ses rocailles et de ses salons dorés. Mais Maximilien II n'était pas homme à goûter le charme de ce cadre. Il avait, sur l'éducation des princes, des idées à l'ancienne mode : sévérité et rigueur étaient ses mots d'ordre. C'était un homme austère, de haute valeur intellectuelle, passionné de philosophie stoïcienne, mais sans fantaisie. A ses yeux, il s'agissait surtout de former un futur roi : donc toute l'éducation donnée à Louis fut conçue pour lui conférer une haute idée de sa responsabilité et de sa grandeur. La reine Marie, d'ailleurs charmante, ne semble pas avoir joué un grand rôle dans la formation de son fils. Ce genre d'éducation est dangereux ; il produit soit des héros, soit des révoltés. Le malheur de Louis II fut de ne pas être l'un sans oser pourtant être l'autre.

Les premières années du petit prince furent confiées à une gouvernante, la comtesse Von Menhaus, que le petit garçon aima profondément, et à laquelle il fut arraché sans ménagements lorsqu'il atteignit l'âge de neuf ans : on ne craignait pas, en ce temps, de « traumatiser » les enfants.

Le précepteur qui eut désormais la charge du jeune prince était un Français, le comte de La Rosée, homme rigide et autoritaire, qui entreprit aussitôt d'imposer à son élève une discipline de fer, avec des exercices physiques nombreux et un minimum de distractions. Louis réagit mal ; il n'aimait pas la contrainte, piquait des colères, prétendait n'en faire qu'à sa tête. Très vite, il fit comme la plupart des enfants en pareil cas : il cessa de s'intéresser à ses leçons, se réfugia dans la rêverie et la lecture, devint un adolescent renfermé et timide, avec des accès d'autoritarisme qui inquiétaient son père. Un jour, le Dr Gretl, médecin de la famille royale, s'aperçut qu'il avait de « mauvaises habitudes » au lit. Quel drame, en ce siècle puritain ! On lui fit subir des bains froids, dont le seul résultat fut de lui donner des migraines. La destinée du futur roi de Bavière s'annonçait mal.

Avec la puberté, évolution à vue : Louis devient coquet. Il se parfume au Chypre, affectionne la soie et le velours, se pare de bijoux. En même temps il découvre l'ivresse de la musique, et a la révélation de Wagner – un musicien « ultra-moderne » alors – en entendant Lohengrin et Tannhauser au théâtre de la Cour : cette date devait marquer dans sa vie.

Enfin, à dix-huit ans, il atteint l'âge de la majorité (nous avons fait des progrès depuis : en notre siècle, il lui aurait fallu attendre encore trois ans – en France du moins). Cela ne change pas grand-chose à sa vie, sauf qu'il a désormais des obligations protocolaires, présider des cérémonies, participer à des banquets, donner des audiences, toutes choses qu'il déteste et qu'il fuit le plus possible. Il commence à se faire une réputation de « sauvage ». On ne le voit guère le jour : il préfère sortir la nuit, en carrosse fermé précédé de porteurs de torches, étrange procession que les paysans des campagnes bavaroises contemplent avec stupéfaction et un rien d'inquiétude.

Le 10 mars 1864, le roi Maximilien II mourait. Et le jeune « prince, des clairs de lune », le mystérieux et timide adolescent, devenait le roi Louis II. Un trône, une couronne, un règne, c'était beaucoup pour un rêveur qui n'aimait pas le contact des réalités...

De leur nouveau roi, les Bavarois savaient surtout une chose : il était beau, romantique, infiniment séduisant. Blond, les yeux bleus au regard insondable, de haute taille, il avait assez l'allure de ces héros wagnériens que, dès alors, il aimait plus que tout. Rien ne pouvait plaire davantage aux Allemands, peuple romantique s'il en fut, malgré M. de Bismarck qui, justement à cette époque..., mais ceci est une autre histoire que nous évoquerons en son temps.

Un roi de dix-huit ans a un devoir qui prime tous les autres : celui de se marier. Cela a toujours été vrai, à toutes les époques. Toute l'Europe se préoccupa donc de donner une reine à la Bavière ; la beauté du jeune souverain ajoutait à la chose un côté « courrier du cœur » auquel les lectrices des France-Dimanche d'alors étaient à coup sûr fort sensibles.

Malheureusement, ce que les lectrices de ces journaux et le public bavarois ignoraient, c'est que Louis n'avait aucune envie de se marier. Jusqu'à présent, son cœur ne s'était ému que trois fois — mais jamais pour une princesse, ni même pour une bergère. La première fois, c'était pour son cousin, le duc Charles-Théodore, surnommé Gackl. Puis ce fut pour Paul de Taxis, son aide de camp, un beau militaire de deux ans plus âgé que lui, avec qui il échangeait des billets où ils s'appelaient « Mon cher ange », « Mon ange adoré »... Les ministres finirent par imposer le départ du trop cher ami du prince. Mais à quelque temps de là, au cours d'une promenade en montagne, Louis tomba en admiration devant un jeune ouvrier torse nu qui sciait des planches. Il le fit photographier pour faire reproduire son beau visage sur une coupe de porcelaine... Tout cela n'était pas très encourageant pour la future reine de Bavière.

En fait, aussitôt devenu roi, Louis n'eut rien de plus pressé que de réaliser un rêve caressé de longue date : faire venir à Munich Richard Wagner, le musicien tant admiré.

Wagner, à cette époque, a cinquante ans. Ce n'est certes ni un Adonis ni un adolescent. Musicien d'avant-garde, critiqué par les uns, encensé par les autres, il a une vie difficile, avec des soucis d'argent, des projets qu'il n'arrive pas à réaliser. L'invitation du jeune roi de Bavière tombe donc à point ; il s'empresse d'accepter et accourt à Munich.

Pour Louis, c'est l'éblouissement. Lohengrin, Tannhauser, Parsifal, ses héros préférés, sont là, à sa disposition, à portée de sa main. Il couvre Wagner de faveurs, de marques d'affection, d'or aussi. Ils passent ensemble des journées, des nuits entières à faire de la musique, à s'enivrer de littérature et de philosophie romantique. Wagner, bien qu'amateur de femmes, est sensible à la beauté du souverain. « Notre rencontre a été une grande scène d'amour », écrit-il à une amie. « Une vraie affaire de cœur. » Rien d'ouvertement sexuel, sans doute, dans cette passion toute cérébrale ; mais à Munich, à la Cour, on commence à murmurer. On n'apprécie pas que le roi s'enferme en permanence avec cet étranger (Wagner est Saxon) et lui donne tant d'argent. Wagner, il faut l'avouer, ne fait rien pour désarmer l'opposition il affiche un luxe insensé, bijoux, brocarts, fourrures, parfums de prix. Il se rattrape des années de pauvreté ; niais trop est trop. Pour les Bavarois, c'est l'affaire Lofa Montés qui recommence, en pire : on appelle Wagner « Lolus ». Les ministres font des remontrances au roi ; et un jour, la foule siffle le souverain au passage de son carrosse.

Le pauvre Louis II n'a rien d'un héros : pour lui, le contact des réalités est toujours comme le bris d'un miroir. Il abandonne aussitôt Wagner, qui doit quitter la Bavière. Mais désormais c'en est fini de la lune de miel entre Louis et son peuple : le roi fuira Munich et vivra, loin de la ville, dans des châteaux isolés au cœur des forêts et des montagnes.

Richard Wagner parti, le moment semblait venu pour marier le jeune souverain. On y songeait beaucoup autour de lui. Une personne surtout y pensait : la duchesse Ludovica, sa lointaine cousine, mère de plusieurs filles dont une avait déjà épousé le roi de Naples, et une autre l'empereur d'Autriche – c'est la fameuse impératrice Elisabeth, la Sissi des films et des romans, celle qui devait mourir assis- Binée à Genève – ; avoir une reine, de Bavière dans la même famille aurait été un assez joli triplé, dont la duchesse Ludovica rêvait d'autant plus qu'elle avait (qui n'en a pas ?) des ennuis d'argent.

La future prétendue s'appelait Sophie. Jolie, gaie, artiste Louis avait de l'affection pour elle. L'idée de l'épouser lui plut d'abord. Avec son imagination débordante, il se vit aussitôt dans le rôle de l'amoureux romantique. Sophie fut accablée de gerbes de roses apportées en pleine nuit par des messagers bottés, de promenades au clair de lune sur le lac de Starnberg, de lettres enflammées. Seule Elisabeth gardait les yeux ouverts : « ce n'est pas un mariage de raison, c'est un mariage d'illusion », disait-elle en privé. Il est vrai que Louis faisait à sa fiancée une cour bien littéraire : il l'appelait Elsa, Iseult, Eva, Brunehilde..., tout le répertoire wagnérien y passait. De la réalité, pas question.

Pendant ce temps, les préparatifs officiels allaient bon train ; la duchesse Ludovica y veillait. Toutes les cours d'Europe envoyaient leurs félicitations ; les carrosses d'apparat étaient prêts ; les couturiers brodaient des kilomètres de velours et de brocarts ; le mariage est fixé à septembre 1867. On procède même, fin août, à une répétition générale du cortège... mais, au pied du mur, Louis hésite. Il repousse la date de la cérémonie sous divers prétextes. Finalement, le père de Sophie exige un engagement ferme. Louis estime la lettre insolente et en prend prétexte pour annuler les fiançailles. Ouf ! On ne l'y reprendra plus. Les Arcadiens comprendront facilement son attitude ; mais elle fut sévèrement jugée en Bavière et dans le reste de l'Europe. Sophie fit figure de victime — ce qui était d'ailleurs exact. Un peu plus tard, elle épousa le duc d'Alençon, petit-fils de Louis-Philippe. Elle devait mourir brûlée vive, trente ans plus tard, dans l'incendie du Bazar de la Charité. Qui sait quel aurait été son destin, et celui de Louis II, si elle était devenue reine de Bavière ?

Quoi qu'il en soit, une fois sorti du pas difficile où il s'était mis, le roi ne devait jamais plus parler de mariage ; et chose remarquable, personne n'en parla plus non plus à son sujet. Sa réputation de misogyne était dès lors bien établie. Une Dame française qui, un jour, à Paris – au cours d'un des rares voyages qu'il fit à l'étranger – voulut tenter de le séduire, en fit l'expérience : il lui déclara froidement qu'il n'aimait les femmes que sous la forme de statues de marbre. L'anecdote fit le tour de Paris et, dit-on, divertit l'impératrice Eugénie. Une autre fois, une cantatrice qui, comptant peut-être sur le prestige wagnérien de son art, avait eu l'idée de tomber à l'eau (dans un bassin du palais) en présence du roi, pensant que celui-ci allait s'élancer galamment pour la sauver et... qui sait ? eut l'humiliation de voir le roi se précipiter... vers la sonnette pour appeler un valet de pied.

En réalité, la nature de Louis était fixée depuis longtemps de façon irréversible. Malgré les bains froids du Dr Gretl, il avait toujours continué les pratiques solitaires, non sans un terrible sentiment de culpabilité. Son carnet intime en porte des témoignages pathétiques. Après des journées et des semaines de bonnes résolutions, il « retombait », honteux, dégoûté de lui-même ; malheureuse victime, parmi tant d'autres, d'une éducation culpabilisante imbécile qui n'a, hélas, pas entièrement disparu de nos jours.

Après Paul de Taxis, il avait passé quelque temps sans éprouver de grande passion masculine. Mais tout allait changer avec l'entrée en scène de Richard Hornig.

Richard Hornig était un jeune écuyer de vingt-sept ans, lorsque Louis le vit pour la première fois lui présenter un cheval. Magnifique garçon blond, au teint coloré, aux yeux bleus, athlétique : le roi fut ébloui. En quelques semaines, Richard (un autre Richard — nom prédestiné pour Louis) devint l'ami intime, le favori, l'indispensable, l'inséparable. Il accompagne le souverain à Paris pour son voyage « incognito » en 1867. Il devait lui rester fidèle pendant vingt ans, jusqu'à sa mort.

Puis d'autres passions occupèrent le cœur de Louis, sans que son amitié pour Hornig en souffrît apparemment. Ce furent successivement Varicourt, un jeune gentilhomme d'origine française, à qui le roi écrit qu'il « règne sur son âme » ; l'acteur Joseph Kainz, avec qui il fit une escapade sentimentale en Suisse ; puis bien d'autres, des bûcherons, des paysans, tous identifiés à Lohengrin, à Parsifal, à Tristan, de plus en plus irréels à mesure que l'esprit du roi perdait le contact avec la réalité, de plus en plus transparents à ses yeux, tandis que l'Histoire tournait...

Car l'Histoire tournait.

En 1866, deux ans après l'accession de Louis au trône, la Prusse de Bismarck écrasait l'Autriche, alliée de la Bavière. La Prusse devenait l'arbitre de l'Allemagne. Quatre ans plus tard, c'était au tour de la France de Napoléon III d'être vaincue. Dans tout cela la Bavière fait pâle figure. Louis II sait qu'il ne peut empêcher les destinées de s'accomplir : alors il préfère prendre les devants, se résout à proposer de donner au roi de Prusse Guillaume le titre d'Empereur d'Allemagne. Désormais la Bavière n'est plus qu'un royaume pour rire, un Etat vassal, avec un roi sans initiative sur le plan international. De tout cela Louis II ne conserva qu'une durable antipathie pour le fils de l'Empereur Guillaume, une certaine admiration inquiète pour Bismarck, et la ferme volonté de ne jamais plus se mêler de politique.

Alors commence pour lui une période étrange – un long rêve dont il ne devait se réveiller que devant la mort. Puisque l'Allemagne du XIXe siècle est si décevante, il vivra désormais ailleurs – dans l'Europe du Moyen Age, dans la Byzance impériale, dans la France de Louis XIV, dans la légende wagnérienne, dans l'Italie de la Renaissance. Et comme il est roi, dans un pays paisible, il va lui être donné de vivre son rêve non pas seulement en esprit, mais matériellement, en grandeur naturelle.

Tout d'abord, il lui faut un décor. Des décors. Tous les efforts du roi vont porter sur leur mise en place. D'abord, il embellit le palais de Munich en y créant un jardin d'hiver féerique que décorent un village hindou, un Alhambra en miniature, un bassin, une forêt.

Puis, ébloui par Versailles et Trianon qu'il a visités en 1867, il fait construire un château sur le domaine de Linderhof, « cantique d'or et de soie dédié à la mémoire des rois de France » : imitation ampoulée de Trianon, mais avec une surcharge de dorures, de marbres, de cristaux, de lapis-lazuli, de damas, qui a quelque chose d'étouffant. Une grotte, dans le parc, reconstituait, « au naturel », le décor de la grotte de Vénus dans Tannhauser. Et un pavillon mauresque permettait des évasions vers d'autres horizons le jour où Louis se prenait pour le Calife des Mille et une Nuits.

Le Moyen Age, revu et corrigé par Wagner, continuait à travailler l'imagination royale. Le château familial de Hohenschwangau, malgré son bric à bras médiéval, ne suffisait pas à combler Louis II, qui le trouvait trop bourgeois. A partir de 1869, il entreprend la construction du plus extraordinaire château de conte de fée, Neuschwanstein, perché sur un rocher à pic au milieu des forêts et des lacs des Alpes, hérissé de tourelles et de clochetons aigus, avec une salle du trône en forme de chapelle byzantine (Louis n'en est pas à un anachronisme près), une chambre à coucher en style gothique flamboyant, et partout, obsédants, les mythes wagnériens, le cygne, des chevaliers en armure, les Niebelungen, les Maîtres Chanteurs...

Neuschwanstein ne sera terminé qu'en 1889 (et encore, pas tout à fait), mais, dans l'intervalle, une autre fantaisie royale avait fait surgir dans une île du lac de, Chiemsee une réplique « agrandie » du Palais de Versailles, avec une Galerie des Glaces un peu plus longue que l'original, et des kilomètres de lustres en cristal, de torchères en bronze doré, de tentures en brocart, en soie de Lyon et en velours de Gênes... Louis II ne devait y venir qu'une seule fois.

Ces coûteuses fantaisies, qui font aujourd'hui la joie des touristes et les délices de Luchino Visconti, n'amusaient guère, on s'en doute, le bon peuple bavarois, qui payait la note.

Si encore il avait pu profiter de son roi ! Mais celui-ci s'enfermait décidément, de plus en plus dans la solitude et la neurasthénie. Très vite, sa légendaire beauté avait disparu. Il s'était épaissi, ses cheveux étaient clairsemés, son beau regard bleu était devenu tragique, inquiétant.

On commençait à citer des anecdotes troublantes. Il était sujet à des accès de colère puérile, menaçant de faire pendre, ou écarteler pour lèse-majesté, un valet coupable d'avoir laissé tomber un verre en sa présence. Il plaisantait, bien sûr : mais il est dangereux pour un roi de plaisanter ainsi. Un autre jour, il refuse d'entendre prononcer le nom d'un domestique dont la laideur lui a déplu : il faut désormais le désigner par un simple numéro.

Sa tendance à vivre dans un monde imaginaire prend des proportions décidément alarmantes. Le soir, il fait dresser une table dont les convives s'appellent Louis XIV, Marie-Antoinette, Diane de Poitiers... et il dîne seul, faisant la conversation avec les chaises vides. Les valets de pied ont beau avoir le loyalisme monarchique chevillé au corps, leur respect pour le roi est mis à rude épreuve.

Ses promenades nocturnes, en traîneau ou en carrosse, à la lumière des torches, deviennent la fable de l'Europe. Il exige qu'on lui parle à genoux, qu'on ferme les yeux en sa présence par respect pour sa majesté de « roi-soleil ». Il se fait jouer les opéras de Wagner pour lui seul, en pleine nuit, dans un opéra désert. Tout cela, répété, amplifié, donne des armes à ses ennemis.

Car Louis II a des ennemis. Ses plaisanteries ont blessé plus d'un ministre ou d'un haut dignitaire, qu'il fait attendre des heures, debout dans son antichambre. Certaines de ses fantaisies dépassent vraiment les bornes : un valet fouetté jusqu'au sang pour une peccadille, cela finit par se savoir même dans un pays aussi loyaliste que la Bavière. Quant à la bourgeoisie de Munich, elle renâcle à payer pour entretenir les prodigalités royales. Enfin les princes Liutpold et Louis, ses oncle et cousin, tremblent pour l'avenir de la monarchie bavaroise. Le bon peuple, seul, reste fidèle au prince charmant d'autrefois ; mais ce n'est pas lui qui va décider de l'issue du drame.

Le drame se joue d'abord dans l'esprit du roi. Depuis 1870 environ, il n'a plus le contact avec le monde qui l'entoure. Longtemps, il s'en est rendit compte, « non sans horreur » comme l'écrit une de ses rares amies, la princesse Ney ; mais peu à peu il cesse d'en avoir conscience. Vers 1875, il est devenu presque obèse, souffre d'insomnies et de cauchemars, se drogue au chloral, refuse de parler à ses serviteurs, correspond avec eux par des billets glissés sous les portes. A partir de 1879, il ne quitte plus ses châteaux des montagnes. Le seul qui réussisse à établir encore le contact avec lui est Hornig, mais même ses brèves relations sexuelles avec de jeunes paysans ou ouvriers n'arrivent plus à briser le mur de verre qui le sépare du monde. Pis encore : une inquiétante évolution s'esquisse vers une folie sadique, qui inquiète l'entourage du roi. On parle de scènes de flagellation, de tortures, d'orgies nocturnes dans le calme des châteaux gothiques... Racontars sans doute, mais peut-être pas totalement sans fondement.

L'état mental du roi de Bavière devenait la fable de l'Europe. Pourtant, en 1884, un médecin aliéniste, le Dr Karl, introduit auprès de lui comme oculiste, constata que son intelligence était intacte. Etait-il donc un simulateur ? ou était-il atteint de folie intermittente ? Selon le Dr Robin, qui a étudié son cas en psychiatre, c'est un cas typique de schizophrénie – de « dédoublement de la personnalité ». Dans une telle maladie, les manifestations de démence peuvent exister en même temps que des preuves de parfaite lucidité. Les lettres écrites par Louis II à cette époque témoignent de l'exactitude du diagnostic : les unes sont d'un fou, les autres d'un homme en pleine possession de son esprit.

Mais il avait fourni trop de prétextes à ses ennemis pour agir. En juin 1886, alors que la situation du Trésor devient désespérée (tant de millions engloutis dans les châteaux de rêve !...), le gouvernement décide d'en finir. Des témoignages sont recueillis – y compris ceux d'anciens amis du roi que celui-ci a comblés de bienfaits : il faut des Judas à tout calvaire – et une commission est nommée en secret, avec l'accord du prince Liutpold, avec mission d'aller annoncer au roi sa déchéance et son internement. Mais l'affaire tourne court : Louis est alors à Hohenschwangau, et lorsque les membres de la commission arrivent, en pleine nuit, les gardes du château refusent de les laisser entrer : ils n'ont pas d'ordres ! Les paysans des environs, alertés, accourent pour défendre leur roi. Louis, qui est seul dans sa salle du trône brillamment illuminée, s'indigne de la trahison. Il ordonne d'arrêter les impudents qui sont venus pour le détrôner – et, chose incroyable, l'ordre est exécuté ! Il ordonne aussi de les exécuter pour lèse-majesté, et ils n'en mènent pas large...

Mais l'un d'entre eux s'est échappé, a galopé jusqu'à Munich, et revient avec une proclamation des Chambres confiant la régence au prince Liutpold et un ordre d'internement de Louis II en bonne et due forme. La roue tourne. A l'aube, Louis tente de résister, d'alerter l'Europe, d'appeler ses fidèles à le défendre ; mais déjà le Régent Liutpold tient le pays en mains. Et le 11 juin au matin, le roi déchu est arrêté par surprise dans l'escalier du château.

La suite – la fin – est rapide comme un film policier. Louis monte dans une voiture, malgré ses protestations. Il s'indigne surtout – et ce fait contribuera à troubler les historiens jusqu'à nos jours – qu'on l'ait condamné, détrôné, interné sans examen médical, sans même une conversation avec lui. Il dénonce le complot, affirme qu'on veut se débarrasser de lui. Puis il se calme.

On l'emmène au château de Berg, au bord du lac de Starnberg, qu'on a hâtivement transformé en prison, avec des palissades, des guichets d'observation. Un médecin aliéniste, le Dr Gudden, l'accompagne. Il est satisfait de son patient qui se montre, sa première colère, passée, très détendu et presque gai.

Le lendemain est le dimanche de la Pentecôte. Il fait chaud, un temps d'orage. L'ex-roi déclare qu'il a envie de se promener. Le médecin part avec lui dans les allées du parc.

Ils ne reviendront pas. Le soir venu, inquiets de ne pas les voir rentrer, les infirmiers et les gendarmes fouillent le lac et repêchent les deux corps : Louis en chemise, le Dr Gudden en redingote, le visage marqué de griffures et l'œil poché !

On ne saura jamais ce qui s'est passé ce soir-là au bord du Starnberg, Louis a-t-il voulu fuir à la nage (sa cousine Elisabeth, l'impératrice d'Autriche, tient à proximité une voiture prête pour lui faire passer la frontière) ?

A-t-il choisi volontairement la mort, comme seule fin digne de la majesté royale ? A-t-il tout simplement cherché à se venger de Gudden, considéré par lui comme traître à son souverain ?

Quoi qu'il en soit, ce dénouement grandiose était le seul qui convînt à la destinée du plus romantique des rois. On l'imagine mal vieillissant dans la folie, comme devait le faire son frère Othon, qui lui succéda sur le trône de Bavière.

L'eau sombre du lac, les sapins, le ciel d'orage, c'était comme un décor de Wagner. Et qui sait si, au dernier moment, Louis ne vit pas devant lui le cygne de Lohengrin qui l'appelait ?

Tous les homophiles n'ont certes pas une destinée comparable à celle-là. Tous ne fuient pas la réalité, quelque déplaisante qu'elle soit parfois ; mais aucun d'entre eux n'a le droit de refuser sa pitié à cet homme qui fut trop faible pour sa destinée. S'il n'eût pas été roi, s'il n'eût pas été homophile, il eût peut-être été heureux. Porter à la fois le fardeau de la couronne et le stigmate d'un amour interdit, ce fut trop pour lui. Il n'était pas de la race des héros : mais le royaume sur lequel il choisit de régner, celui du rêve, vaut bien celui de Bavière, même si sa reine s'appelle la Mort.

(1) Pierre Combescot : Louis II de Bavière.

(2) Ludwig ou Le Crépuscule des Dieux, de Luchino Visconti.

Arcadie n°232, Marc Daniel (Michel Duchein), avril 1973

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Entre les lignes : un béotien et deux curés par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans mon village, en Béotie, j'ai un curé que j'aime beaucoup. C'est un bon vieux curé de derrière les fagots, cultivé, indulgent, qui porte la soutane, dit la messe en latin et qui, jadis, a enseigné les collégiens d'une ville proche – précieuse école pour un observateur de qualité – bref, un curé comme on n'en fait plus guère. Il s'appelle Barbeloup, chanoine de son état.

Son vicaire, le pétulant abbé Rigord, porte le pull-over à col roulé, parle argot, boit dans les bistrots, tape sur le ventre de ses paroissiens, sur les fesses de ses paroissiennes, bine la betterave, milite dans les milieux syndicalistes, ne croit apparemment à Dieu ni Diable, et produit à tous vents quelques idées toutes faites sur un peu tout, et notamment sur vous et moi, cousins, qui pratiquons Platon dans son contexte.

Mon jardin voisine celui du presbytère. Il en résulte que, parfois, le soir, sur le serein, nous échangeons quelques légers propos en échenillant nos arbres mitoyens, ou en tondant nos haies communes.

L'an dernier, par un doux crépuscule de septembre – à moins que ce fût en août – alors que, pour me préparer à d'ardentes joutes nocturnes, je caressais d'une main complice la croupe d'un ami de prédilection, dont le galbe a le don de m'exciter, je vis surgir sous mes yeux étonnés, bavant, criant, et, sécateur au poing, s'agitant à la façon d'un lunatique, M. l'abbé Rigord, nouveau Savonarole.

— Cochon ! hurlait-il. N'as-tu pas de honte ?

— Pas l'ombre, dis-je bien poliment. J'aime ce garçon. Il m'aime. Et nous aimons l'amour. Dieu nous a fait ainsi. Répondons à ses vues.

— N'as-tu pas lu, cochon, ce que dit la Genèse, au chapitre XIX, sur les anges de Sodome ?

A ce moment précis, la joue en fleur, l'œil tout pétillant des derniers rayons du soleil mourant, le chanoine Barbeloup s'approcha en riant.

— Vous n'êtes qu'un sot, Rigord, lui lança-t-il. Et c'est à croire que vous n'avez point lu la Bible...

— Alors là, père curé, alors là..., dit Rigord.

Et il se tut, stupide, les deux poings sur les hanches, faisant – comme disait Sorel dans Francion – « le pot à deux anses », la bouche ouverte.

Il en fallait plus pour mettre à quia le curé Barbeloup, homme de ressources. Il sourit, l'œil plissé ; puis, très doucement :

— Si les Sodomites ont été châtiés, c'est simplement, expliqua-t-il, parce qu'ils ont manqué aux lois de l'hospitalité. Lisez le texte. Il est formel. Lot ne demandait rien autre chose que le respect de cette obligation sacrée aux sémites : « Je vous en prie, mes frères, disait-il à ses compatriotes, que seulement vous ne fassiez rien à ces hommes, puisqu'ils ont pénétré dans l'ombre de mon toit ! » (Genèse, XIX, 8.) Et si les Sodomites furent condamnés, ça été simplement parce qu'ils refusaient de respecter la liberté des invités de Lot. Mais, dans votre cas...

Cordial, le bon curé me regardait.

— Je ne sache pas que vous cherchiez à imposer à l'hôte...

— Oh ! pas du tout s'écria mon ami. C'est moi qui ai hâte de...

— Fort bien, fort bien. N'insistez pas.

Rigord ne voulait pas se tenir pour battu.

— La Bible, enchaîna-t-il, est bourrée d'interdits contre ce vice atroce. Rappelez-vous, père curé, le Lévitique, chapitre XVIII, verset 22 : « Avec un mâle tu ne coucheras pas comme on couche avec une femme. C'est une abomination. »

— Soit, répondit le bon chanoine. Mais cette parole se trouve entremêlée dans un salmigondis d'interdictions variées, dont le moins qu'on puisse dire est qu'un grand nombre sont... mettons... désuètes ! N'est-il pas écrit, chapitre XIX : « Vous ne tondrez pas en rond le bord de votre tête, et tu ne supprimeras pas le bord de ta barbe ? » Vous êtes, l'abbé, coiffé, taillé, précisément de la manière, qu'a interdite le Lévitique.

— Cela n'est pas sérieux, reprit Rigord. Vous me citez le chapitre XIX. Laissez-moi citer le chapitre XX : « L'homme qui couche avec un mâle comme on couche avec une femme, tous deux ont fait une abomination... »

— Bien sûr, bien sûr ! Mais vous trouvez ces commandements par des raisons... comment vous dire ?... d'eugénisme, de politique démographique et nataliste. Il s'agissait alors, pour un peuple petit, de protéger la race, de la répandre. On s'attaquait, de reste, aussi bien à l'inceste, et pour les mêmes raisons. Voyez, chapitre XX : « L'homme qui couche avec sa tante, il a découvert la nudité de son oncle ; ils encourent leur péché, ils mourront sans enfants. » Ce qui veut dire que les enfants de cet inceste ne seront pas viables. Et n'y cherchez, surtout pas, de double entente. Un bon Israélite, aux temps bibliques, ne devait pas se marier en famille, crainte qu'en naquissent des fruits dégénérés. Dieu est fort loin de ces préceptes fort humains, et... comment dites-vous, l'abbé, dans votre jargon à la mode ?... Conjoncturels... C'est ça : conjoncturels... Mais revenons plutôt à l'hospitalité, clef du problème. Voyez encore, au Lévitique (XIX, 33), cette loi vraiment divine : « Quand un hôte séjournera chez toi, dans votre pays, vous ne le molesterez pas : comme un indigène d'entre nous sera pour vous l'hôte qui séjourne chez vous, et tu l'aimeras comme toi-même, car vous avez été des hôtes au pays d'Egypte. Je suis Yaveh, votre Dieu ! » Voilà comme parlait le Dieu d'Israël ; et c'est vivement ignorer sa parole que préférer de ridicules tabous de circonstances à cette grande loi du respect dû à l'hospitalité qui faisait le fondement des sociétés sémites.

— Mais, rabâcha l'abbé, tous les vices de la chair...

— Les vices de la chair, dit le bon curé, sont comme poussière aux prix de ce précepte. Rappelez-vous encore Josué, chapitre VI, versets 15 et suivants. Quand les murailles de Jéricho tombent au septième son des trompettes sacrées, une seule femme est sauvée : Rahab, la prostituée. Pourquoi ? Par la raison qu'elle a caché les messagers de Dieu. « Croyez-moi. Si les Sodomites, au lieu de s'acharner à efforcer à toute outrance les visiteurs célestes, leur avaient poliment demandé les grâces de la courtoisie charnelle, de deux choses l'une : ou – comme il est probable – essuyant un refus, ils se fussent contentés de faire l'amour avec des jeunes gens plus accueillants ; ou même – qui sait ? – ils eussent peut-être, d'aventure, pu, par prières, obtenir ce qu'ils n'ont pu avoir par menaces. Dans tous les cas, ils n'auraient pas été brûlés ; car ils n'auraient pas manqué à l'hospitalité ; ce qui eût épargné aux pauvres hommes des siècles suivants bien des contre-sens, bien des contretemps, bien des bûchers... »

Les oiseaux, dans un poirier haut, chantaient gaiement.

L'arche brisée d'un arc-en-ciel mort-né irisait l'horizon de nuances tendres ; et, caressant doucement l'ami qui m'attendait, tout chaud, déjà, des plaisirs proches, il m'était bon de m'attarder à écouter ce prêtre intelligent qui, sans nous l'oser dire, bénissait en secret le commerce de nos cœurs.

L'abbé Rigord, encore un coup, contre-attaqua.

— Quoi, père ! s'insurgeait-il. Oseriez-vous nous dire que Dieu, jamais, n'a condamné en propres termes...

— Pas que je sache, dit M. Barbeloup. Lisez les règles du Deutéronome. Vous y trouvez prescrits le respect du sabbat ; l'interdiction d'adorer les idoles, celles de voler, de tuer, d'être adultère, l'obligation formelle d'honorer père et mère. Mais, de sodomie, pas l'ombre de mot. Et Yahvé, pourtant, édicta ces lois solennellement, une fois pour toutes, sur la montagne, au sein du feu, dans le buisson ardent, sous la nuée des brumes, à voix très haute. Or, dit l'Ecriture, « il n'ajouta rien » (Deutéronome, V, 22). N'était-ce pas, cher ami, le lieu et l'heure, s'il l'eût voulu faire, de s'en bien ouvrir ?

Rigord, une fois encore, essaya de sévir.

— Mais, la prostitution... commença-t-il ?

— Pour la prostitution, murmura M. Barbeloup, je suis d'accord. Elle est condamnée. Soit. Mais encore ? Notez, mon frère, que Dieu ne distingue pas. Il promulgue, en ce même Deutéronome, chapitre XXIII, verset 18, une loi unique : « Il ne faut pas de prostituée sacrée chez les filles d'Israël, ni de prostitué sacré parmi ses fils. » Notez, mon frère, qu'il commence par les dames. Et c'est la prostitution, fût-elle sacrée, qu'il condamnait en bloc. Rien autre chose.

— Mais, risqua encore M. Rigord, si une femme avisée avait su honorer de ses faveurs dernières tous les hommes de Sodome, et que ceux-ci s'y fussent tenus, ne pensez-vous pas, père, que le feu du ciel ne fût pas tombé sur cette ville maudite ? Et ne vaut-il pas mieux, par conséquent, choisir une femme que de choisir... ?

Le père curé coupa l'abbé dans son élan.

— Lot l'a tenté. Il a échoué. Nous le savons. Mais rappelez-vous, frère, au livre des Juges, chapitre XIX, l'étrange aventure arrivée au pèlerin qui, se rendant de Bethléem à Jérusalem, chercha refuge dans le village de Guibéah. Des « vauriens » prétendirent, forçant la porte de son hôte, le connaître en un sens fort proprement biblique. L'hôte fit alors sortir sa fille ; et les vauriens, faute de connaître l'homme qu'il hébergeait, connurent la fille. Ils la pratiquèrent toute la nuit. Au lendemain matin, le papa dépeça cette fille obéissante en douze parties qu'il expédia – aux fins que nul s'en ignorât – vers chacune des douze tribus d'Israël.

— Pourquoi ? demandai-je.

Mon curé sourit.

— Les voies de Dieu, dit-il, nous sont impénétrables...

Impatient, le vicaire lâcha un nouveau « mais ». C'était par trop passer la dose permise. Notre chanoine, d'un geste, le fit taire.

— Permettez-moi, mes chers voisins, dit-il pour nous, de vous citer en vous quittant l'un des versets d'un des plus beaux poèmes bibliques. Il figure au deuxième livre de Samuel, chapitre premier, verset 26. Il a été consacré par David à la mémoire de son ami Jonathan, fils de Saül, dès la nouvelle de sa mort. « Je suis en détresse à cause de toi, mon frère Jonathan ! Tu n'étais très cher, ton amour était pour moi plus merveilleux que l'amour des femmes... »

Ayant ainsi parlé, notre voisin le curé Barbeloup cueillit une fleur, en respira l'odeur, et, s'éloignant :

— plus merveilleux, répéta-t-il.

Déjà, il atteignait le seuil du presbytère. Un dernier coup encore, il se tourna vers nous et, regardant l'ami dressé à mon côté :

— Prostitué, non ? demanda-t-il d'une bouche blagueuse. Mon ami, étonné, eut un geste offensé.

— Parfait, parfait. Libre de consentement ? Aucune violence, nul manque à l'hospitalité, comme à Sodome ?

Je souris. L'ami souriait. Et, d'un seul cri :

— Pour sûr que non ! Bien au contraire !

— Alors, messieurs, nous dit le bon curé, suivez les voies de Dieu, qui sont mal pénétrables.

Et, lentement, dans la nuit tombante, il nous bénit du signe de la croix.

Arcadie n°239, Jacques Fréville, novembre 1973

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