Si ce roman était un tableau, il serait le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich.



Journal d'un adolescent qui parle du corps comme on en parle rarement et pourtant d'une manière si naturelle comme si on en avait toujours parlé ainsi.


Ce corps, c'est celui de Pierre Mouron qui vit – seul – avec sa douleur, depuis la mort de son frère jumeau dans un accident de voiture. C'est pourquoi, il a décidé, qu'à son vingtième anniversaire (dix ans après l'accident), il se donnerait – finalement – la mort. Cette « sortie », il la prépare activement en courant. Il souhaite épuiser son corps pour ne pas lui donner la moindre chance d'en réchapper. Courir et ne plus manger, unique moyen que Pierre a trouvé pour s'alléger de son fardeau, que ses parents, si aimants soient-ils, ne voient pas, tant ils sont englués dans leurs propres tourments.


Alors que Pierre passait jusque-là pour « transparent » aux yeux des autres, (quand il n'était pas rudement malmené par ses copains ; seul, Xavier entretiendra jusqu'au bout avec lui une curieuse relation faite d'attirance [homosexuelle ?] et d'évitement), la transformation de son corps va le conduire vers des rives nouvelles : la découverte qu'il y a toujours quelque chose d'agréable dans la vie à ressentir… permettant à la douleur d'être posée. Ce sera l’apprentissage du violon, la rencontre avec Myriam et surtout Geneviève, deux copines du lycée (il aura son premier rapport sexuel avec la seconde). Et aussi celle avec Raphaël Malher, un pianiste-photographe, ami de son professeur de violon.


Raphaël Malher, Pierre le définit en – termes mathématiques – «comme une variable indépendante». La «variable de la fonction P» [P=Pierre] (p.117). Il va lui permettre de quitter sa position d'emballement qu'il a imposée à son corps. Il va lui permettre de regarder aussi tout ce qu'il y a à côté et pas seulement son objectif destructeur :

« Et puis, dans la nuit, on est rentrés. Il m'a déposé près de chez moi. Pas tout à fait devant... Au moment de nous séparer, il a enroulé autour de mon cou le tissu indien qu'il porte en écharpe devant pour rouler. Ça sentait lui. Je voudrais croire que je l'ai embrassé, mais non. Je pleurais, presque sans m'en rendre compte. C'est tellement plus rare que ça a plus de prix. Je lui ai promis de changer. Je veux vivre, maintenant. Si Raphaël existe sur Terre, ça vaut le coup de vivre. » (p.124)

Raphaël Malher permet aussi à Pierre de se découvrir homosexuel :

« Mais quand j'ai décroché hier, quand Raphaël a prononcé mon prénom, on aurait dit que je ne l'avais jamais entendu avant, que personne sur Terre ne le portait. Quand il dit Pierre, mon cœur coule. » (p.119)


J'aime beaucoup le titre donné à cet ouvrage. « Point de côté ». Il fait bien sûr référence à la douleur abdominale qui oblige à abandonner une course, celle que Pierre s'inflige sans retenue. Mais aussi à cette absence de distance que Pierre prend – depuis la mort de son frère – avec cet événement perturbant. Il faut parfois se mettre de côté pour mieux comprendre ce qui nous arrive, s'arrêter… c'est une voie contraire que Pierre choisit. Pour lui, il est hors de question de s'autoriser une pause/pose : pour lui, il n'existe point de côté. Se tenir toujours en face. Seul.


L'écriture d'Anne Percin interroge le lecteur à travers la chair de Pierre. Une belle perception du corps. Comment ne pas voir sous mes yeux, cet adolescent qui souffre dans son corps ? Quand l'auteure remonte le temps jusqu'à la scène traumatisante de l'accident (p.32), je ressens le même mal au ventre que celui de Pierre.


Je me suis senti si proche de ce garçon que j'ai eu – tout au long de ma lecture – la sensation de le « toucher » : j'ai deviné, peu à peu, que les mots, que Pierre déposait dans son journal, avaient aussi le pouvoir de le soigner.


Anne Percin fait plus que montrer, elle prouve avec sensibilité que les mots peuvent, dans la littérature jeunesse, donner à toucher les corps sans entrer jamais dans la médiocrité.


■ Editions Thierry Magnier, 2006, ISBN : 2844204864



Lire aussi une analyse de Lionel Labosse ainsi que celle de Sophie Pilaire


Du même auteur : L’âge d’ange


Retour à l'accueil



Homosexualité(s) et Littérature

sous la direction de Benoît Pivert


Le chasseur abstrait éditeur, cahier de la RAL,M n°10, mars 2009, ISBN : 9782355540448, 25 €



Vient de paraître

Discours littéraire et scientifique fin-de-siècle

La discussion sur les homosexualités dans la revue du Dr Lacassagne
Les Archives d’anthropologie criminelle (1886-1914) : autour de Marc-André Raffalovich


Editions Orizons, 2008, collection “homosexualités”, ISBN : 978-2296038196



 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



RECHERCHE THEMATIQUE par TITRE

 

Littérature & Homosexualité

 

 

Littérature jeunesse & Homosexualité

 

 

Histoire & Homosexualité

 

 

Cinéma & Homosexualité

 

 

Philosophie

 

 

Arts

 

 

Citations & Homosexualité

 

 


 

Rechercher




Des maisons d’éditions qui comptent


















"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 affiche-affiche-pierre-et-gilles-contre-homophobie.jpg

 

« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

ISIDOR.jpg


« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
Kirsty Gunn



undefined

 follement-gay-lyon.gif

« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert


Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.

REFERENCE-INFO.jpg



undefined

C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

Esprits Libres: votre Magazine

Liens

Syndication

  • Flux RSS des articles
Blog : BD sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus