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L'amour des garçons chez les Doriens, leur morale, leurs idées, Erich Bethe

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce texte d’Erich Bethe, traduit pour la première fois en français, a fait sensation et a été l’objet de critiques comme de louanges dès sa parution en 1907 : Magnus Hirschelfd y fait référence à plusieurs reprises dans son magistral opus Die Homosexualität des Mannes und des Weibes.

Cette édition est enrichie de notes secondaires qui consistent essentiellement en passages d’une traduction française des textes grecs auxquels Bethe se référait, textes qui étaient tous connus des érudits auxquels le philologue allemand s’adressait, et que les jeunes lecteurs français auront plaisir à découvrir.

« Brillant et absolument convaincant » : tel fut le jugement que le philologue et historien de l’art Hans Licht porta sur l’article d’Erich Bethe dont la traduction française est publiée ici pour la première fois.

L'amour des garçons chez les Doriens, leur morale, leurs idées, Erich Bethe

Ce texte de Bethe a paru dans un périodique allemand en 1907. Par son audace, sa nouveauté et la rigueur de sa démonstration, il a constitué un tournant dans les études helléniques et sexologiques. Au lieu d’un étalage d’érudition respectueux de la morale conventionnelle et n’ayant pour objet que la connaissance en soi, le texte de Bethe défendait une hypothèse hardie et frayait une nouvelle voie dans la perception de l’amour des garçons.

Cet article de franc-tireur est un peu oublié aujourd’hui. Cela tient paradoxalement au fait que les idées qu’il présentait ont été dépassées par le travail de plusieurs générations d’érudits, notamment d’anthropologues. Car Bethe, pour défendre sa thèse, s’est appuyé non seulement sur des arguments relevant de la discipline qu’il enseignait, à savoir la philologie classique, mais aussi sur des données ethnographiques.

Il ressort de cet article que la paidérastie dorienne fut, selon l’auteur, une institution sacrée, respectée et respectable. Une notion aux antipodes des conceptions de notre époque, qui voit, sur certains sujets, les à-peu-près et les mensonges triompher par leur inlassable répétition, combinée à la couardise d’une majorité d’intellectuels.

Erich Bethe (1863-1940) enseigna la philologie classique en Suisse et en Allemagne. Ses publications touchent à différents domaines de la littérature grecque (poésies, chansons héroïques thébaines, légendes homériques, etc…). Il fut un temps doyen de l’université de Leipzig.

■ L’amour des garçons chez les Doriens, leur morale, leurs idées (Die dorische Knabenliebe, ihre Ethik, ihre Idee), Erich Bethe, Éditions Quintes-Feuilles, 117 pages, mars 2018, ISBN : 978-2955139950, 20€

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Du consentement... dans l'Agnus Dei de Francisco de Zurbaran (1598-1664) peint vers 1635-1640

Publié le par Jean-Yves Alt

Peut-on faire plus simple ? Un agneau, attaché par les pattes, repose sur une table. Rien d'autre. Pas le moindre élément anecdotique. Aucun objet ne donne d'indications qui nous permettraient de situer géographiquement ou historiquement la scène. Aucune couleur vive ne vient perturber l’équilibre du noir, des gris teintés de terre de Sienne. Cette économie des moyens révèle la figure de l'animal dans une entière pureté. Une telle simplicité ne s'acquiert pas aisément.

Pour comprendre le tableau de Zurbaran, il faut se souvenir des propos des prophètes Isaïe et Jérémie expliquant que le serviteur de Dieu, muet et sans défense, est mené à ses bourreaux «comme un agneau à la boucherie». L'agneau peint par Zurbaran accepte son destin sans la moindre crispation, sans aucun ressentiment. Le contraste avec les pattes attachées, ne laissant aucun doute sur l'issue, et la douceur du visage qui consent, en est d'autant plus bouleversant.

Là réside la leçon tout à fait subjective que je vois aujourd’hui dans ce tableau.

Je trouve que la force de ce tableau ne provient pas uniquement d'un traitement pictural emprunt d'une sobriété profonde, ni même du choix du sujet, mais du consentement de l’animal que l’on peut y lire.

Musée d’Art de San Diego (Etats-Unis)

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Ces témoignages qui dictent leurs lois par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans les affaires dites de « société », la politique se réduit de nos jours à des demandes de lois pour presque tout, ce qui peut expliquer l'essor considérable de la technique journalistique du témoignage. Les événements ne semblent valoir que dans la mesure où un individu peut en rendre compte comme étant son vécu subjectif. C'est grâce aux identifications ainsi suscitées que l'on produit des émotions favorables à la demande de certaines mesures légales dont les journalistes se font les relais. Rien de plus efficace, pense-t-on, pour parler de la dangerosité de certains chiens et pour demander des mesures punitives conséquentes que de donner la parole a celui qui s'est fait mordre et qui a passé quelques jours à l'hôpital. Et si le chien n'est pas lui-même interrogé pour parler de son expérience, ce n'est point parce que, hélas, il ne sait pas parler, mais parce que, comme tant d'autres agresseurs, il ne mérite pas qu'on lui donne la parole. Pourtant, cette technique du témoignage a donné lieu à deux démarches contradictoires l'une avec l'autre aussi bien pour le type d'information que l'on sollicite des personnes interrogées que pour les buts juridiques qu'on poursuit. La première, qui est la plus répandue, fait du témoignage quelque chose de proche de l'allégorie, et son but est la dénonciation de ce que l'on appelle un vide punitif. Dans cette démarche, on prend un fait divers quelconque dont la particularité est d'être précisément un cas rare, pour en faire le signe d'une sorte de normalité statistique qui exige des normes générales et immédiates. Les journalistes s'improvisent ainsi sociologues non pas froids et distants mais «engagés» avec leur peuple, brisant chaque jour une nouvelle «loi du silence». Ils ne réalisent pas des reportages mais étudient des « terrains », ils parlent avec des vraies gens et, grâce au témoignage, ils donnent au public une expérience de ce qui aurait pu leur arriver si jamais c'était eux et non pas la pauvre victime qui s'étaient aventurés dans ce quartier, dans cette école ou qui avaient choisi d'acheter ce fromage à la place d'un autre. La victime devient ainsi martyre exemplaire de son groupe, perdant ainsi, paradoxalement, toute individualité, car c'est à cette seule condition qu'elle va permettre à tout un chacun de se mettre à sa place. Josette tabassée par son mari dans une banlieue obscure devient une sorte de Christ médiatique rachetant le malheur de toutes les femmes présentes, passées et futures qui se font tabasser chaque seconde dans tous les quartiers de France. Mais il n'y en a pas que pour Josette. Il y a aussi Mariette qui s'est fait transmettre le sida par un salaud, Clarisse qui a mangé trop de bonbons qu'elle croyait à tort sans sucre et à qui on a dû enlever toutes les dents, le petit Anatole qui à force de regarder des films pornos depuis sa tendre enfance a fini par violer sa grand-mère impotente le jour de son quatorzième anniversaire. Ceci pour conclure, bien entendu : « Pendant ce temps, que fait le gouvernement ? Pour quoi faire, les élus sont élus, après tout ? »

Il y a pourtant une deuxième manière d'utiliser le témoignage, dont l'exemple le plus éloquent par son grand succès auprès d'un public très populaire est l'émission de Jean-Luc Delarue Ça se discute, sur France 2.

Le témoignage n'y est pas le signe annonciateur du monde mais un travail sur le singulier, sur ce qui n'est point reproductible, sur des individus qui ne ressemblent pas à d'autres. Par leur étrangeté, par le fait qu'ils arrivent à interpeller le public à partir d'une situation d'absolue extériorité avec ses propres expériences, cette émission ne s'appuie pas sur l'indignation identificatoire pour demander une punition. Au contraire, elle contribue à la suspension de la volonté de juger ceux dont les mœurs ou les valeurs ne sont pas les mêmes que celles des spectateurs. Les témoins ne sont point des victimes mais des acteurs de leur propre existence qui assument d'une manière ou d'une autre leurs propres parcours vitaux, sans en accuser des tiers. Si identification il y a, elle passe par la mise en abîme de la singularité de chacun. Nous sommes un peuple composé par des êtres uniques et étranges et c'est dans le témoignage que peut se communiquer ce savoir et s'opérer une sorte de communion impossible avec celui qui parle. Cette démarche qui insiste sur la singularité nous incite paradoxalement à faire un véritable effort d'universalisation.

Du témoignage ne découle pas immédiatement une solution politique mais une question : comment une communauté composée par des individus si hétéroclites doit faire pour se donner les règles les plus tolérantes et les plus neutres possibles du point de vue moral afin de permettre leur coexistence ? Précisément parce que la loi est générale, elle réclame un effort d'imagination. Certes, cela exige d'aller au-delà du témoignage, mais le succès de cette émission a tout au moins une vertu : il montre aux journalistes et à la classe politique qu'avec le « peuple », les « masses silencieuses » qui regardent la télévision au lieu de lire Cervantès ou d'aller à l'Opéra, on peut augmenter son audience ou se faire élire sans les apeurer avec la délinquance, les remplir de haine ou leur promettre la vengeance.

Libération, Marcela Iacub, mardi 10 mai 2005

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Une éducation sexuelle civique et politique par Marcela Iacub et Patrice Maniglier

Publié le par Jean-Yves Alt

Après des années d'approche biologique de la sexualité, l'éducation sexuelle s'est tournée vers la seule prévention des abus et des maladies. Marcela Iacub et Patrice Maniglier prônent, eux, une approche juridique, civique, politique et dépassionnée de la sexualité à l'école.
Quelques extraits de l’entretien accordé par Marcela Iacub et Patrice Maniglier pour Le Monde de l’Education (mai 2005) :
 
■ Comment est-on passé de l'éducation sexuelle réduite à la neutralité biologique -introduite à l'école en 1973 -, à sa focalisation actuelle sur la prévention des crimes et autres déviances sexuelles ? En un mot, qu'avons-nous fait de la libération sexuelle dans l'éducation ? Et pourquoi donc avoir mis vos forces communes dans cet « anti-manuel » ?
 
Marcela Iacub et Patrice Maniglier : Il s'agit de prendre l'éducation sexuelle à contre-pied. Car nous vivons un paradoxe : d'un côté, la modernité sexuelle se définit comme émancipation, libération et fait de l'épanouissement sexuel une valeur; de l'autre, notre société insiste sur l'insécurité sexuelle, sur le sentiment que le sexe est le lieu d'un danger, d'une menace. On retrouve cette idée dans les médias, les discours politiques, mais aussi à l'école. Car aujourd'hui l'éducation sexuelle se définit comme une prévention des violences, une approche de la question sexuelle sur un mode extrêmement négatif. […] Nous sommes passés d'une éducation biologique à une approche psychologique, pénalisante et criminalisante de la sexualité.
 
■ Comment, selon vous, réorienter cette éducation sexuelle ?
 
[…] une véritable éducation sexuelle doit à présent nous permettre de comprendre les valeurs morales, juridiques et politiques qui sont instituées dans notre société à propos de la sexualité. L'éducation sexuelle doit être une pédagogie de la réalité juridique, c'est-à-dire des droits sexuels. L'éducation sexuelle, cela devrait être d'abord la prévention du sida, mais aussi une éducation civique. Il faudrait que les jeunes sachent, en tant que citoyens, dans quel monde juridique ils vivent. […]
 
■ Vous réclamez donc un droit de savoir le droit ?
 
Le mouvement pour la libération sexuelle des années 1970 a été un mouvement pour des droits : à l'avortement, à la contraception, à l'homosexualité qui était alors fortement pénalisée. La réalité juridique prend une importance considérable dans une culture de demande de droits comme la nôtre. Il faut donc transmettre un savoir sur ces questions. C'est un étrange paradoxe de considérer une société qui demande des droits sans toutefois les connaître.
Par ailleurs, les controverses morales de la société se cristallisent de façon particulière dans le droit (pourquoi, par exemple, interdit-on la prostitution ?). Le droit est autant un outil pédagogique que philosophique.
 
■ Que serait cette éducation sexuelle qui « repolitiserait la sexualité » que vous appelez de vos vœux ?
 
Du point de vue des réformes qu'elle a instituées, la libération sexuelle n'a pas émancipé les individus en leur permettant de vivre leur sexualité comme chacun l'entend, mais elle a fait du sexe une valeur très précise censée s'imposer comme telle à tout le monde. Repolitiser la sexualité, c'est faire sortir le sexe de la loi, parce que le propre de ce qui est sexuel est indéfinissable. […] Le propre de la sexualité, c'est de pouvoir investir n'importe quoi et d'avoir une importance très variable d'un individu à l'autre. […] La prise en compte par les juges des mobiles et des fantasmes des individus pour définir une infraction sexuelle rend le domaine des infractions incertain et diffus, causant de graves problèmes d'insécurité juridique. La situation est grave, car il n'y a plus de critères pour savoir si un individu se trouve dans la légalité ou l'illégalité.
 
■ Les institutions qui, comme l'école, l'armée et l'Eglise, pouvaient commettre et couvrir des abus sexuels, ont été peu à peu dévoilées. Faire surgir les dominations, n'est-ce pas un bon côté de cette « normalisation sexuelle » ?
 
Faire surgir les dominations au sein des institutions, très bien. Mais si le prix à payer pour cela, c'est de mettre des innocents en prison, […] c'est trop cher payé.
 
■ Comment les jeunes vivent-ils cette nouvelle approche de la sexualité ?
 
Se définir en tant que sujet sexuel qui peut être abusé, ce n'est pas très émancipant. C'est même une approche terrifiante de la sexualité, en particulier pour les femmes, mises dans une situation d'objet comme jamais elles ne l'ont été. […] On en arrive ainsi à considérer que toute relation est dangereuse.
 
De plus, l'adolescent est considéré comme un criminel sexuel en puissance, comme en témoigne cette croisade menée contre la pornographie pour les moins de 18 ans, qui ressemble à de la prévention contre le crime. Non seulement sa sexualité est considérée comme fragile, par le risque qu'il court d'être violenté par autrui, mais elle est également perçue comme dangereuse. Cette campagne antipornographique est en fait une croisade contre la masturbation adolescente. Elle ne rend plus sourd, comme on disait avant, mais « pervers ». En un mot, le lexique est celui de la libération, la réalité est celle de la contrainte.
 
■ Trouvez-vous légitime que l'éducation sexuelle à l'école passe en partie par l'éducation anti-sexiste ?
 
On fait passer l'émancipation des femmes par la question sexuelle. On fait de la sexualité le lieu de toutes les dominations, et en particulier de la domination masculine, en faisant ressurgir une méfiance séculaire envers la sexualité. Pourquoi ne pas davantage insister sur l'autonomie professionnelle et familiale, plutôt que de transformer les femmes en victimes ? […]
 
■ Quelle sorte d'éducation sexuelle préconisez-vous ?
 
L'éducation sexuelle à l'école est orientée vers la surdramatisation du sexe. Nous proposons de dédramatiser ces questions. Parlons des questions sexuelles à l'école de manière politique, par la médiation du droit et des institutions, et ne discourons pas sur la sexualité. Le travail sur l'histoire et le droit permettrait une approche plus sereine, de prendre un peu de distance par rapport à cette panique sexuelle ambiante.
 
Extraits de l’article du Monde de l'Education n°336, Propos recueillis par Nicolas Truong, mai 2005, pages 30-31

Livre : Aiguiser les sens critiques
Développé et concis, ludique et précis, remarquablement illustré et intelligemment ponctué de textes et de documents donnant chair et corps au plaidoyer pour une approche civique de la sexualité, cet Antimanuel d'éducation sexuelle est un plan de coupe pédagogique et politique de nos sociétés gagnées par le malaise dans la sexualité. Hommes, femmes, adolescents, «chacun semble ainsi piégé dans des dilemmes insolubles» (désirs frustrés et frustration culpabilisée des hommes, femmes-objets, etc.). Parce que la révolution sexuelle «n'a pas tenu ses promesses», la juriste Marcela Iacub et le philosophe Patrice Maniglier revisitent l'histoire, les théories et l'actuelle «pénalisation de la sexualité», donnent des instruments critiques destinés à garantir une «pluralité sexuelle ». De Sade à Houellebecq, du MLF au procès d'Outreau, jusqu'à la visite guidée de la cité utopique de Postsexopolis... Le manuel de l'empire du sens.
■ Antimanuel d'éducation sexuelle, Marcela Iacub et Patrice Maniglier, Editions Bréal, ISBN : 2749505402

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Après toi, Christian Giudicelli

Publié le par Jean-Yves Alt

Le 6 août 1997, deux semaines après la mort de Claude Verdier, son ami, Christian Giudicelli commence un journal de deuil. Plus de trente ans auparavant, Claude et Christian avaient quitté leur ville de province et s’étaient installés à Paris. Christian est un adolescent. Claude veillera sur lui. Ils partageront les épreuves et les espoirs, jamais ils ne se sépareront.

Claude Verdier est un remarquable dessinateur-peintre, Christian Giudicelli est écrivain dramaturge, animateur sur France-Culture. Comment survivre, s’interroge le narrateur, quand on perd celui qui donnait sens à chaque heure de la vie ? Peut-on par la seule écriture sauver un lien aussi définitif ?

Explicitation de l’origine de ce journal dans le chapitre : « Aujourd’hui » (page 207) 26 décembre 2003

Aussi brusquement qu’il avait été commencé, ce journal s’interrompit le 12 mai 1998. Un certain temps, par acquit de conscience, j’ai conservé dans la poche intérieure de mon blouson […] où je prenais mes notes. Début juin, devinant que je n’y ajouterais plus rien, je l’ai rangé presque rempli (138 pages sur 152) […] C’est seulement lorsque, durant quelques semaines, je quitte Paris et ma vie habituelle que je ressens la nécessité, comme un pianiste fait des gammes, de mettre en mots les impressions reçues de paysages et de personnes dont je ne veux pas perdre le souvenir. L’exercice, qui se déroule selon les circonstances dans un hall de gare, une chambre d’hôtel, sur un banc en plein air, ne vise pas à la littérature, bien qu'une arrière-pensée n'en soit pas absente : plus tard, rentré chez moi, à tête reposée (comme on dit bêtement), je feuilletterai un de mes carnets dans l'espoir d'y trouver assez d’éléments pour reconstruire un texte moins elliptique et confus sans en altérer la spontanéité. Ce fonds de livres en puissance, tout écrivain est content de le posséder quand, essoufflé mais peu enclin à se taire, il n’a plus l'énergie d’aborder de nouveaux thèmes. Pendant ces trois quarts d’année où s’accumulaient quotidiennement mes gribouillages […] pas un instant je n’ai songé à une éventuelle publication. […] Je suis persuadé avec le recul que, incapable d’accepter la violence d'un tel malheur, j’en consignais les répercussions, guidé par l’envie secrète de l’atténuer. Tentant de suivre à la trace mon difficile parcours, je me traitais comme un je qui n’était plus tout à fait moi, un Christian que je projetais dans la fiction d'un cauchemar plutôt que je ne l’appréhendais dans le cauchemar lui-même.

Une fois terminée ma rédaction du soir - oui, assez analogue à un devoir de français imposé à un enfant par un maître inconnu -, je me gardais de la relire et, le lendemain, je ne la lisais pas davantage, je poursuivais mon travail de fourmi déboussolée. Ainsi, sans réfléchir, jusqu'à la fin.

Au bout de cinq ans, alors que j'avais à diverses reprises utilisé mes carnets de voyage, j’éprouvai le désir de repêcher […] le carnet […] Je me souviens avoir hésité à le rouvrir : ce qui touche à Claude reste une matière inflammable et je risque d’être réduit en cendres dès qu’il est question de lui. Je savais que je lui avais adressé une sorte de longue lettre qu’il n’aurait jamais sous les yeux, dont j’espérais, en dépit de la raison, que quelque chose lui serait révélé. Si une idée du contenu de la lettre subsistait dans le flou d’une mémoire que je veillais par prudence à ne pas trop solliciter, ce qui lui donnait son, vrai sens, le ton, je ne pouvais plus l’entendre. Le ton me surprit. Une mauvaise surprise. Je fus déçu de son calme apparent. La distance établie avec la réalité était plus grande que je ne l’avais envisagée. Appliquée à la tragédie de ma vie, cette narration m’exaspéra à tel point que je me jurai, sinon de la détruire, du moins de la laisser reposer, comme dans un cimetière, dans le carnet au fond du sac en plastique. Particulièrement furieux de mon impuissance à restituer à Claude son allure, sa parole, son poids de chair, je décidai de me mettre à un livre qui raconterait notre histoire, un roman autobiographique - ils le sont tous - qui justifierait ce passage de trente-huit ans dans un monde où, à notre manière, nous avions su tracer notre chemin. Des brouillons se succédèrent, plus maladroits les uns que les autres, pires que maladroits, d’une banalité les condamnant à l'insignifiance. Je fus vite convaincu que notre aventure extraordinaire, d'une harmonie sans faille, n'était pas à la portée de ma plume. Il me semblait avoir déjà exprimé cette pénible certitude dans mes notes... et me voilà en train, pour le vérifier, de refeuilleter le carnet voué aux gémonies. J’y manifeste en effet, à propos d’une séquence de télévision où étourdiment j’avais déclaré que je te consacrerais mon prochain ouvrage, la même certitude que « les mots se déroberaient devant notre vrai lexique » et qu’il « faudrait du génie pour aborder un tel continent intime ». Donc, me taire ?

Je ne voulais pas m’y résoudre. À quoi sert-il d’être un auteur si l’on renonce à affronter l'essentiel ? Je relus avec attention le carnet. À mesure que j’en tournais les pages, j’eus encore une certitude : aussi imparfaites que soient ces notes, elles disent une part de la vérité, la part de l'épave qui flotte après le naufrage. L’épave - moi, en l'occurrence – s’y ressaisit avec ses moyens dérisoires: ce ton qui essaie d’ordonner le désordre. Après un deuil cruel, la plupart avalent des tranquillisants et vont chez le psychanalyste, un écrivain écrit. Il pleure et il écrit qu’il pleure pour moins pleurer. Se dédoublant, comme je l’ai indiqué plus haut, il devient cette chose informe, souvent misérable, un objet littéraire. À l’évidence, je l’ai été. D’où, au second examen de mon récit, une indulgence relative et la certitude, la dernière cette fois, qu'il me serait impossible de faire mieux. «C'était cela notre amour», ainsi débute l’un des plus beaux poèmes de Georges Séféris. En quatre vers débarrassés de l’anecdote, il nous offre de toucher l’indicible :

« C’était cela notre amour, il progressait lentement À tâtons parmi les choses qui nous entourent, Afin d'expliquer pourquoi nous refusions la mort, Si passionnément. »

Avec les milliers de lignes de ma prose empêtrée d'anecdotes, je suis loin d’atteindre à l’incandescence de ces quatre vers. C’était cela notre amour ? C’était beaucoup plus que cela.

C’était à peine cela. À peine, une dose infinitésimale d'amour. Mais c’était cela ou rien. Au silence, je préfère le balbutiement, le son d'une voix qui se cherche, qui nous cherche. Donc, publier. Ouvrir notre porte à une poignée d'inconnus... Peut-être devineront-ils ce que je ne crois pas avoir suggéré dans mes phrases. Je souhaite un de ces lecteurs de génie dont l’imagination comble les trous du texte auquel il permet d'accéder à une vérité que ce texte n'était parvenu qu’à côtoyer. Car le ton, s’il ne m’exaspérait plus autant, si je n’en contestais plus le naturel - je ne suis pas quelqu'un habitué à pousser des cris lorsqu’il souffre -, ne sonnait pas toujours juste à mes oreilles. Ou alors il sonnait juste un peu faux. Assez ergoté. En août, le jour de l’anniversaire de Claude, j’ai allumé l'ordinateur pour rédiger la version définitive de cet Après toi : Le mécanisme était enclenché, il ne se gripperait plus. Supprimant ça et là des répétitions, fournissant de rapides renseignements sur mes familiers de façon à ce qu’ils ne restent pas que des noms et acquièrent un minimum d’existence, j’ai respecté dans ma copie la relation initiale. J’ai retraversé ces dix mois d'un pas de somnambule qui marcherait en pleine lumière. Aujourd'hui, j’ai terminé avec l'impression de n’être pas plus avancé, soulagé malgré tout […]

Une magnifique leçon de vie dans cette égalité fondamentale du sexe et de la passion..

Jour après jour, d'août 1997 à mai 1998, avec la plus déchirante simplicité - sans révolte, ni revendication, ni tentative de réhabilitation Christian Giudicelli dit sa souffrance glissée dans chaque interstice d'un quotidien obligatoire : le travail, les amis… mais aussi les plaisirs du corps. L’honnêteté et la franchise dominent le journal. Quels que soient les rencontres et les sursauts des jouissances, l’amour pour l’amour perdu reste total. Ce récit lucide, où les larmes ne coulent que la nuit quand s’éteignent les acrobaties du jour, module à l'infini cette seule phrase : plus personne ne m'attend.

Christian Giudicelli continue à écrire et à faire connaître l’œuvre de Claude Verdier : expositions, mise à jour des documents, classement des archives. Il reprend ses visites à l'hôtel Drouot, leur lieu de prédilection où ils dénichaient les illustrations et les projets de décors de théâtre dont ils avaient entrepris la collection. Il revisite leur jeunesse, se remémore leur vie préservée, loin d'un activisme bruyant, une oasis dans le désert de la mondanité parisienne.

Au-delà du mouvement lent de la mémoire, et d’un dosage discret de l’émotion, « Après toi » est un éloge de la fidélité amoureuse. L’affection qui unit deux hommes serait-elle le dernier bastion de l’amour absolu ?

« Après toi » s'adresse à tous ceux qui ont perdu la personne qu'ils aimaient, c'est-à-dire tout le monde. La vie se résumera donc à regarder mourir et à mourir. Cette vérité de glace brille dans « Après toi », bonne chanson d'un amour perdu qu'on ne retrouvera plus.

L'homosexualité abordée sans détour

Des souvenirs de l'auteur avec son ami, Claude Verdier, peintre et des rencontres furtives sont racontés ici et là dans ce journal.

Exemple pour les rencontres furtives page 27 : …Minuit. La Twingo récupérée, je file en direction de la porte Dauphine. Les jeunes ici se foutent des bondieuseries communautaires, ils vivent comme moi au jour le jour ou plutôt au soir le soir. Après pas mal d'hésitations, j’embarque un Mehdi d'une vingtaine d'années. Bavard sympathique, il me dit, durant le trajet vers ma rue Dutot, qu’il a perdu sa fiancée dans un accident de voiture. Mis en confiance, je lui révèle que « l’être que j’aimais le plus m’a quitté ». « Il t’a largué ? » demande-t-il. « Non, mort de maladie. » Il écoute poliment de rapides allusions à ce que fut notre si longue aventure puis, lorsque j’ai terminé : « Elle n’était pas contagieuse, sa maladie ? » Je le rassure... enfin pas vraiment puisque, sur mon lit - on ne se glisse pas dans les draps -, il ne consent qu’à une anodine séance de gymnastique. Je le ramène où je l’ai trouvé. On ne dit plus grand-chose. Avant de regagner les ombres du bois de Boulogne, il me donne son numéro de portable : « À la prochaine... » Tu es parti depuis un mois et j’ai déjà besoin de l’éphémère contact d’un corps inconnu alors que, depuis des années, je n’allais plus dans les endroits de drague. Je me contentais de ce qui se présentait. Je n’étais pas à ce point assoiffé… (page 27)

■ Après toi, Christian Giudicelli, Éditions du Seuil, 2004, ISBN : 2020632829


Du même auteur : Double express - Le point de fuite - Station balnéaire

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