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Culture homosexuelle en Europe dans les années 20 par Florence Tamagne

Publié le par Jean-Yves

Le centre de la culture homosexuelle des années 1920 fut incontestablement Berlin. Des centaines de bars, de clubs, comme le légendaire Eldorado, qui présentait aux touristes des spectacles travestis, y accueillaient les homosexuels en toute légalité.




Les mouvements homosexuels s'y multiplièrent ; ils regroupaient des milliers de membres et se firent connaître en publiant leurs propres revues. André Gide, René Crevel, Christopher Isherwood ou Klaus Mann visitèrent la galerie de portraits d'homosexuels célèbres et de travestis de l'Institut pour la connaissance sexuelle, fondé en 1919 par Magnus Hirschfeld, et qui accueillait pour des consultations des homosexuels venus du monde entier.

 

Les mouvements homosexuels tentèrent également d'intéresser le gouvernement et le Parlement à leur action. La pétition du WhK, lancée en 1897 et constamment rééditée, qui réclamait l'abolition du paragraphe 175, fut signée par plus de cinq mille personnalités, parmi lesquelles Hermann Hesse, Thomas Mann, Rainer Maria Rilke, Stefan Zweig, Albert Einstein, Émile Zola ou Léon Tolstoï.

 

Ce militantisme homosexuel restait cependant spécifiquement allemand. La tentative anglaise de fonder un mouvement semblable au WhK fut un semi-échec et la France s'enferma dans un modèle individualiste.

 

Certes, certains intellectuels, comme Marcel Proust et André Gide, contribuèrent, à travers leurs œuvres, à faire connaître l'homosexualité au grand public, mais ils s'exprimaient avant tout à titre personnel. Si Sodome et Gomorrhe (1921-1922) fut le point de départ du débat sur l'homosexualité en France, Corydon, publié en 1924, fit de Gide le héraut des homosexuels français ; pourtant, malgré le courage indéniable de leur auteur, ces dialogues présentaient des arguments convenus.

 

Bar louche par Félix Topolski

[extrait de Paris disparu, croquis des années 30, Paris, Weber, 1974]

 

Gide restait cantonné à la défense de la pédérastie. Il vulgarisait en outre une vision de l'homosexualité élitiste et intellectuelle qui ne correspondait guère à la réalité de l'époque : il passait sous silence celle des bars de la rue de Lappe, où dansaient ensemble les marins et les lopes, celle des pissotières où les truqueurs étaient à l'affût du client bourgeois, celle des bals de mardis-gras, comme celui du Magic-City, où les folles travesties arboraient les noms de guerre de La Fonlange, La Sévigné, La Duchesse de Bouillon (1)...

 

Les années 1920 voient en effet l'essor de la prostitution masculine, prostitution militaire bien sûr, à Londres, Douvres, Hambourg, Toulon, et prostitution ouvrière, en particulier en Allemagne où les crises, celle de 1923 puis celle de 1929, jettent sur le trottoir des dizaines de milliers de jeunes gens au chômage. A Berlin, on compte alors vingt-deux mille prostitués !

 

C'est dans les années 1920 que l'identité homosexuelle masculine et féminine se construit. La mode camp, sorte d'exagération de la pose et des clichés de ce milieu, impose un nouveau vocabulaire et des codes vestimentaires. Si la grande majorité des homosexuels préfère se fondre dans la masse des gens normaux, d'autres innovent et adoptent un style spécifique. Certains accessoires deviennent des signes de reconnaissance : les chaussures en daim ou le manteau en poil de chameau. L'habitude du maquillage se répand et la possession d'un poudrier est désormais assimilée par la police à une preuve d'homosexualité. Les Bright Young People anglais, comme Stephen Tennant, Cecil Beaton, Harold Acton ou Brian Howard, imposent un nouvel esthétisme et se font les hérauts de la mode androgyne. Stephen Tennant, qui fut photographié par Cecil Beaton pour Vogue, incarne l'esthétique homosexuelle portée à son apogée dans les années 1920 : « Je ne sais pas si c'est un homme ou une femme, mais c'est la plus belle créature que j'ai jamais vue », dira l'amiral Sir Lewis Clinton-Baker.

 

Florence Tamagne

 


NOTE :

(1) Les lopes étaient les clients homosexuels, également désignés dans l'argot du milieu comme tantes, tapettes, corvettes, ou rivettes. Les truqueurs étaient de jeunes voyous qui aguichaient les clients dans les pissotières ils opéraient généralement par deux. Pendant que l'un draguait, l'autre attendait, caché, une matraque à la main, près à sauter sur le client récalcitrant. Les prostitués étaient connus comme poisses, jésus, gigolos, mignards, etc.


 

■ in L’Histoire n°221 (Dossier : Enquête sur un tabou – Les homosexuels en Occident), mai 1998, pages 51-52

 


Lire de Florence Tamagne : Histoire de l'homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919 – 1939


Lire aussi : L'Allemagne et la Caricature Européenne en 1907 : Derrière "Lui" de John Grand-Carteret

 

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