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Monsieur désire, Hugo Marsan (Nouvelles)

Publié le par Jean-Yves Alt

L'érotisme se nourrit de voile et de nudité affichée. Le désir traverse l'œuvre d'Hugo Marsan, discret, soumis à d'autres angoisses, à d'autres fantasmes qui structurent ses romans.

Mais il ne faut pas attendre, dans les huit nouvelles où l'auteur lui donne le premier rôle, à de fulgurants épanouissements : si le désir s'épuise dans son accomplissement, la nouvelle érotique devra le conduire jusqu'à sa tension extrême en suggérant à peine le possible au-delà.

L'auteur y parvient avec un art raffiné qui n'est pas sans cruauté pour le lecteur. L'émoi sexuel, chez ses personnages, se confine dans une imagination exacerbée par l'impossibilité d'une satisfaction immédiate.

Dans la citadelle (Les femmes de la forteresse), des femmes préparent des guerriers à des ébats sensuels qu'elles ne partageront pas, qu'ils connaîtront entre eux.

En contrepoint, un homme (L'Homme derrière les volets) ne demande aux femmes qu'il paie que de s'abandonner entre elles, et loin de lui, à un plaisir qui le fuit.

Ce n'est pas sans un long cérémonial ou une longue quête dont ils savourent les promesses que les partenaires se retrouvent. « Elle préférait les minutes avant. Habillé encore, il l'interrogeait du regard, barricadé dans son costume impeccable. » (p. 49 – Chambre sur cour). Le trouble est dans la cravate qu'on dénoue, non dans la dernière pièce de vêtement qui achève la montée au plaisir.

Si les personnages d'Hugo Marsan vivent le plaisir dans l'imaginaire, c'est parce qu'ils sont attentifs à celui de l'autre, garant de leur apaisement. L'homme ou la femme s'efface pour permettre aux fantasmes de son partenaire d'arriver à leur plénitude. La préparation de l'autre à un plaisir qu'on ne goûtera pas a quelque chose de sacré :

« Ce geste quasi maternel a des échos mystiques. » (p. 17 – Les femmes de la forteresse) Le mot est lâché : on « materne » pour étouffer son propre désir. Et celui qui goûte le plaisir s'abandonne à des mains véhiculant de troublants souvenirs d'enfance. Les fantasmes se nourrissent du passé lointain : les chats bottés de jadis susciteront la métamorphose d'une chatte en femme (La prisonnière aux yeux bleus) ; des pâtes au ketchup, évoquant les soins maternels, se chargeront d'un érotisme violent (Le grand amour).

On comprend que ce plaisir soit souvent inavouable ou interdit. Lié à la mère, il se pimente de culpabilité : « Il apprenait le péché. Il apprenait aussi la jouissance. » (p. 35 – La prisonnière aux yeux bleus).

La palette des tabous est pourtant plus large : homosexualité (Romance – Chambre sur cour – Monsieur Désire), inceste (Le grand amour), instinct meurtrier (Le grand amour – Monsieur Désire), voire zoophilie dans l'aventure de la chatte (La prisonnière aux yeux bleus).

Mais le principe est le même : dans le plaisir, l'homme doit être dépendant comme un enfant. La femme qui le lave (Les femmes de la forteresse), qui le paie (Le dernier locataire), qui le travestit (Romance) ou qui le viole (Chambre sur cour) endosse seule, alors, la responsabilité de son fantasme.

Ce plaisir passif ne s'obtient cependant qu'au détriment du désir. Le partenaire idéal, pour l'homme soumis, est celui qu'il ne peut désirer : une femme mûre (Le dernier locataire), un sexe pour lequel il n'a pas d'affinités (Chambre sur cour), un animal (La prisonnière aux yeux bleus). Alors seulement, il s'abandonne sans arrière-pensée à ses fantasmes. Celui qui a honte de sa sensibilité anale se sent moins coupable si une femme manie l'instrument de son plaisir (Chambre sur cour) ; la chatte (La prisonnière aux yeux bleus) promet des jouissances qu'aucune femme ne pourra plus fournir.

Un désir actif et insatisfait répond au plaisir passif privé du désir de l'autre. La relation, presque désincarnée, s'accomplit dans la négation :

- Négation du temps : le départ certain de l'autre, ou son âge, abolissent la durée ; la répétition des gestes ou la régularité des rencontres abolissent l'évolution.

- Négation du corps, qu'un lent modelage entraîne vers les frontières floues de la personnalité, là où les sexes et les espèces se confondent dans l'urgence d'un désir brut. L'homme devient femme, se travestit (Romance) pour répondre aux fantasmes saphiques de son épouse, comme la chatte (La prisonnière aux yeux bleus) se fait humaine ou comme la femme se prolonge de l'instrument idoine pour assouvir les « désirs millénaires » (p. 54 – Chambre sur cour) de l'homme dont elle ne verra jamais que le dos.

- Jusqu'à la négation suprême : la volonté de materner peut aller jusqu'au meurtre (Le grand amour) ; le comble du plaisir passif (Monsieur désire) est de mourir dans les bras convoités : « Si c'est ça que Monsieur désire... » (p. 89 – Monsieur désire).

De la première à la dernière nouvelle, l'épopée du désir atteint son expression la plus pure, celle de la violence.

La sensualité essentielle de ces textes n'est jamais véhiculée par des gestes ou des mots crus, mais par des promesses voilées, des objets troublants. Une éponge tiède (p. 18 – Les femmes de la forteresse) ; l'« éminence thénar » (p. 89 – Monsieur désire), des « doigts qui dérapent sur les seins » (p. 27 – L'homme derrière les volets) ou une braguette tendue (p. 17 – Les femmes de la forteresse), sinon ces chairs inexistantes dont on remplira les côtes saillantes de l'homme mal nourri (Le dernier locataire). Une tache suspecte, « un gamin qui ne sait même pas pisser proprement » (p. 45 – Le dernier locataire), une trace sur la couverture (p. 55 – Chambre sur cour), un chant guerrier dans le lointain (p. 20 – Les femmes de la forteresse), les jeux des femmes dans leur bain (pp. 26/27 – L'homme derrière les volets), sont plus précieux pour les ordonnateurs de ces plaisirs inaccessibles que l'hommage attendu.

■ Monsieur désire, Hugo Marsan, Éditions Zulma (collection Vierge Folle), 1992, ISBN : 2909031128


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Du même auteur : Monsieur désire - Le balcon d'Angelo - La troisième femme - Le labyrinthe au coucher du soleil - Véréna et les hommes - Saint-Pierre-des-Corps - La femme sandwich

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