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Les amours grecs : le rite et le plaisir par Maurice Sartre

Publié le par Jean-Yves Alt

Plus qu'aucune autre civilisation, la Grèce ancienne accorda une place officielle aux amours masculines. Ces relations s'inscrivaient d'abord dans le cadre pédagogique et initiatique qui attachait un adolescent à un aîné. Mais, au-delà de ces aspects rituels, c'est toute la cité qui baignait dans une atmosphère d'érotisme où le corps nu de l'homme était glorifié.

[…] la vie amoureuse des Grecs, et plus précisément leurs comportements sexuels, n'a cessé d'être objet d'embarras, de dénigrement ou d'éloge pour les historiens. Car aucune civilisation ancienne n'a accordé une place aussi visible, aussi tranquillement officielle, aux relations que nous nommons homosexuelles mais pour lesquelles les Grecs eux-mêmes n'avaient pas de mot particulier. Ce qui frappe, et qui gêne ou enchante, c'est selon, ce n'est pas l'existence de l'homosexualité dans les sociétés grecques (elle existe probablement dans toute autre, plus ou moins répandue et repérable), mais son statut privilégié, dans une large mesure plus valorisant que la fréquentation des femmes, du moins à certaines époques et dans certains milieux. On comprend que les sociétés occidentales nourries de morale judéo-chrétienne, où l'homosexualité fut longtemps considérée comme l'abomination absolue, n'aient cessé de s'interroger sur cet aspect particulier de l'hellénisme, notre autre grand ancêtre.

[…] il fallut attendre la libéralisation des moeurs dans les années 1960-1970 pour que s'amorce une révision radicale des opinions admises. Cela aboutit notamment à l'analyse sans pruderie effectuée par Félix Buffière d'une abondante poésie érotique masculine peu équivoque dans ses descriptions et fort précise quant à l'évocation du plaisir des amants. De son côté, Kenneth Dover fournissait une étude détaillée de tous les aspects de la question : vocabulaire, représentation du corps, prostitution, législation, etc. Il mettait notamment en évidence la réalité des rapports sexuels entre hommes, grâce à une étude très complète des textes comme des documents illustrés. Ainsi tombait un tabou implicite, car Kenneth Dover soulignait à la fois la fréquence du phénomène pédérastique et la dimension sexuelle des relations amoureuses, qui dépassaient l'amitié virile des compagnons de chambrée ou le lien privilégié d'ordre pédagogique, plus spirituel que charnel.

Mais Kenneth Dover et, dans une certaine mesure, Félix Buffière s'attachaient plus à décrire qu'à expliquer, et l'on manquait d'une clé qui permit de comprendre comment une telle situation avait pu se développer chez des hommes qui, pour autant, ne fuyaient pas les femmes. Bernard Sergent apporta alors une contribution capitale. Analysant les mythes grecs où apparaissaient des amours homosexuelles, ainsi que des textes historiques quasi ethnographiques concernant aussi bien la Crète que Sparte ou Athènes, mais aussi les Celtes, les Germains ou les Iraniens, il montrait de façon lumineuse que les pratiques évoquées par ces textes s'inscrivaient, pour une part, dans une série de rites bien connus par ailleurs : les rites de passage qui marquent l'intégration des jeunes hommes à la société des adultes.

Dans la séquence bien établie des situations imposées aux jeunes – pratiques d'exclusion et de marginalisation, puis d'inversion des rôles usuels, et enfin de réintégration dans le groupe –, l'homosexualité trouve sa place parmi d'autres comportements d'inversion. Bernard Sergent ne réduisait pas pour autant l'homosexualité grecque à cette seule fonction, mais ses conclusions pouvaient inviter à penser que la banalité de cette pratique dans le monde hellénique (comme chez d'autres peuples anciens) se justifiait par cet usage pédagogique et initiatique primitif, qui en fondait en quelque sorte la légitimité. […]

Les solides conclusions de Bernard Sergent ne rencontrèrent pourtant pas que des louanges. Certains récusèrent des analyses qu'ils jugeaient trop réductrices : en paraissant limiter l'homosexualité grecque à un rite strictement codifié, on risquait en effet d'ôter du même coup à la Grèce ancienne le rôle de modèle de tolérance que d'aucuns souhaitaient lui voir jouer. John Boswell fut pour cette raison l'un des adversaires les plus acharnés des thèses de Bernard Sergent, qu'il déformait pour mieux les récuser. Il n'avait guère de compétence en matière de mythes grecs, mais son autorité se fondait sur une fort belle étude publiée en 1980, conduite sur plus d'un millénaire, où il essayait de mettre en évidence que l'homosexualité s'était généralisée dans le milieu des clercs et des évêques des premiers siècles du Moyen Age et que la condamnation chrétienne ne trouvait pas de justification dans les Écritures saintes.

L'accumulation des témoignages lui servait à fonder la légitimité d'une sexualité qui n'aurait été systématiquement brimée qu'à partir du triomphe des idées de Thomas d'Aquin au XIIIe–XIVe siècle. Revenant à la charge une dizaine d'années plus tard, il tentait d'aller encore plus loin en soutenant que les Anciens, païens ou chrétiens, n'avaient pas hésité à reconnaître les unions de même sexe. De toute évidence, John Boswell se préoccupait plus de puiser dans l'Antiquité des arguments pour nourrir les débats actuels que de comprendre pour eux-mêmes les comportements des Grecs et, plus largement, des Anciens.

Si rien ne permet, en réalité, de remettre en cause les belles démonstrations de Bernard Sergent, il serait imprudent de réduire l'homosexualité grecque à un rite initiatique. D'autant que cet aspect, parfaitement fondé par l'analyse des mythes, n'apparaît à l'époque historique que dans quelques cités et que ce n'est que sous une forme bien dégradée qu'il se laisse déceler dans quelques autres. De plus, on ne peut mettre sur le même plan des comportements codifiés par les lois, comme l'enlèvement de l'adolescent par un jeune adulte en Crète, avec vie commune pendant quelques semaines et cadeaux obligatoires en fin de « stage», et le fait que les jeunes Spartiates, Athéniens et autres s'offraient à des amants durant une période plus ou moins longue de leur adolescence et de leur jeune maturité, sans que cela s'inscrive dans un rite précis.

[…] D'abord, un acte sexuel ne peut se réduire à un rite. On peut offrir des sacrifices aux dieux sans y croire, réciter des prières en pensant à autre chose, banqueter sans avoir faim, boire sans soif, mais non faire l'amour sans désir, au moins de l'un des amants. Ce que confirment sans ambiguïté les textes et les images qui illustrent l'attirance des érastes (1) pour leurs éromènes (1). Même si ces scènes se situaient toutes dans le cadre des rites initiatiques ou, si l'on préfère, de la pédagogie pédérastique en honneur dans la cité, il faudrait bien constater que le rite n'exclut ni désir ni plaisir.

Tout prouve que les sociétés grecques n'éprouvent à l'égard de l'homosexualité masculine aucune répugnance avouée, et qu'elles entretiennent au contraire de façon privilégiée une atmosphère de masculinité fortement érotisée. Il ne s'agit pas de faire de la Grèce ancienne un paradis gay, comme l'imaginent un peu hâtivement ceux qui cherchent dans l'histoire des modèles pour le temps présent. Les Athéniens raillent volontiers les efféminés, les hommes qui, passé l'âge, continuent à s'offrir aux amants, et ils condamnent sans réserve les prostitués, auxquels on interdit de prendre la parole à l'assemblée du peuple !

Pourtant, les pratiques homosexuelles font chez eux partie des comportements sociaux habituels, et ne sont pas réservées aux rites initiatiques de la fin de l'adolescence. La riche poésie érotique à la gloire des beaux garçons, transmise fidèlement par les érudits depuis l'époque hellénistique jusqu'à l'époque byzantine, n'a rien d'une littérature clandestine. L'imagerie des vases attiques fourmille de ces scènes qui exaltent les amours masculines, sans complaisance mais sans ambiguïté. […] Ce sont des représentations licites offertes à la vue de tous, sans gêne et sans tabou, et destinées à réjouir les sens des participants. […]

Maurice Sartre

Professeur d'histoire ancienne à l'Université de Tours

■ in L’Histoire n°221 (Dossier : Enquête sur un tabou – Les homosexuels en Occident), mai 1998, pages 30-36 (extraits)


(1) L'éraste désigne le partenaire qui prend l'initiative de la conquête amoureuse, mais aussi celui qui joue le rôle actif dans la relation sexuelle. L'éromène est le plus jeune, qui subit.


IMAGES :

- Coupe attique, attribuée à Briseis, qui montre, de façon pudique, un homme (barbu) enlaçant un éphèbe, dont le jeune âge est souligné par la petite taille. La finesse du vêtement, la chevelure soignée indiquent l'origine aristocratique des amants. (Paris – Musée du Louvre)

- Détail d'une coupe à figures rouges représentant un rapport sexuel entre trois hommes, avec fellation et sodomie. Les deux partenaires actifs apparaissent plus âgés (ils portent la barbe) que le partenaire passif. De telles scènes érotiques, voire pornographiques ne sont pas rares dans l'iconographie antique. Objet de luxe, ce vase servait sans doute aux banquets entre hommes. (Paris – Musée du Louvre)

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Benito Cereno, Herman Melville (1855)

Publié le par Jean-Yves Alt

L’œuvre la plus admirée entre tous les écrits de Melville, celle qui, n'eût-il rien laissé d'autre, suffirait à lui assurer l'immortalité, est sans doute Moby Dick.

Moby Dick (1851) est d'abord un roman américain du XIXe, - le roman des chasses à la baleine, avec tous ses rituels, depuis l'armement du navire jusqu'à la poursuite du cachalot aperçu à la surface de l'océan et à la plongée dans les barils du bord de la précieuse huile. Cependant Moby Dick contient beaucoup plus qu'un magnifique passionnant roman d'aventures. C'était aussi et surtout une admirable épopée mystique, une allégorie religieuse, un roman métaphysique, dominé par les grands problèmes de la destinée humaine, du Bien et du Mal.

Benito Cereno est certainement la plus frappante des nouvelles écrites par Herman Melville. Ce récit est emprunté aux souvenirs du capitaine Delano, publiés en 1817.

Aux alentours de 1799, le capitaine Delano, un honnête marin yankee, se trouve à l'ancre près de la côte du Chili. Il aperçoit à quelque distance un navire espagnol en détresse, le San Dominick. Il monte à bord, a un entretien avec le capitaine du San Dominick, Benito Cereno. Ce dernier est, selon toutes apparences, un homme fier, mais malade, sans doute mentalement dérangé et ayant besoin d'être soutenu constamment par le nègre Babo.

Delano écoute le récit tragique du capitaine : le scorbut et les tempêtes ont fait périr la plus grande partie des passagers et de l'équipage.

Delano, cependant, est surpris et vaguement inquiet par la présence à bord de nombreux nègres qui aiguisent leurs haches, par les efforts vains de quelques matelots blancs pour lui parler en privé, par l'attitude ambiguë, la nervosité et les réserves du malheureux capitaine.

Lorsqu'il quitte le vaisseau, le mystère se dénoue. Benito saute dans le canot américain, suivi de près par le nègre Babo qui essaie de le poignarder : le capitaine était prisonnier à bord des nègres mutinés qui avaient tué la plupart des Blancs. Benito Cereno avait dû jouer un rôle, sous les yeux du nègre Babo qui surveillait ses moindres gestes pendant toute la conversation avec Delano.

Benito Cereno est un récit admirablement mené et profondément angoissant. Ses pages offrent une perfection dans la technique, une intensité d'atmosphère et une qualité de suspense qui font de Melville l'égal d'un Joseph Conrad.

■ Benito Cereno, Herman Melville (1855), Editions Gallimard/Folio bilingue, 1994, ISBN : 2070388182


Du même auteur : Billy Budd Matelot - L'érotisme dans Moby-Dick

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Quand les chevaliers s'embrassaient sur la bouche par Claude Gauvard

Publié le par Jean-Yves Alt

Le baiser aussi a une histoire. Au Moyen Age, le baiser sur la bouche n'était pas réservé aux relations érotiques entre hommes et femmes. Il venait sceller le serment d'allégeance prêté par le vassal à son seigneur. Et apparaissait comme une manifestation parmi d'autres de l'amitié entre chevaliers (*)

La période qui s'étend du XIe au XIIIe siècle est marquée du sceau du baiser. Pas seulement l'effleurement d'un baiser anodin, mais le baiser sur la bouche, celui qui permet l'échange de la salive et qui se situe au sommet d'une hiérarchie stricte qui va des pieds aux mains, puis aux joues, avant d'atteindre la bouche. Pas seulement non plus le baiser qui unit l'homme à la femme, mais le baiser qui lie des hommes de condition égale. Ce baiser-là fait étroitement partie de rituels qui viennent d'être mis en valeur de façon convaincante.

Bien entendu, le Moyen Age était loin d'ignorer le baiser amoureux entre amants des deux sexes, qui sert de prélude pour «s'accoler». Le roi Marc, jaloux, guette ce signe afin de prendre Tristan et Yseut en flagrant délit d'adultère, et l'histoire se termine, tragiquement, par le plus beau baiser de la littérature médiévale, celui qui unit Yseut à son amant mort, «corps à corps, bouche à bouche», jusqu'à ce que, à son tour, elle rende l'âme.

Au sein des familles, le baiser unit aussi les parents aux enfants, dans une affectivité qui s'épanouit dès cette époque. Mais, du XIe au XIIIe siècle, quand s'affirme clairement la pratique sociale du baiser, les textes décrivent plutôt celui-ci comme un acte public, unissant deux hommes. Sa fréquence est telle alors que l'on est amené à s'interroger sur sa fonction.

Les hommes du Moyen Age ne cachent pas l'attention qu'ils accordent à leur corps, notamment à leur bouche, qu'ils considèrent comme le mode d'expression visuelle de leurs sentiments. Elle est conçue et représentée comme le passage obligé de leur âme, à leur naissance et à leur mort. Elle est aussi avec la gorge tenue pour responsable du mensonge (1). A l'inverse, la bouche est le moyen d'exprimer une allégresse sans retenue à la vue de celui qu'on aime. La Chanson d'Ami et d'Amile, si célèbre alors, raconte l'amitié exemplaire de deux jeunes nobles qui, quand ils se rencontrent, «se jettent dans les bras l'un de l'autre, se baisent avec une telle fougue, se serrent avec une telle tendresse qu'ils sont bien près de s'étouffer l'un l'autre» ; après avoir vidé leurs étriers, ils finissent par tomber dans le pré... Ils se couvrent le visage de baisers, du nez au menton – manifestation publique d'un très fort érotisme. Ce sont donc bien les formes de l'amour que prend l'amitié entre ces hommes. Est-ce pour autant de l'homosexualité ? Le débat reste ouvert, mais dans des termes souvent mal posés, parce qu'anachroniques.

Le baiser de paix

Un changement s'opérera au cours du XIIIe siècle, lorsque le mariage commencera à imposer des normes de vie fondées sur la stricte fidélité du couple. Mais aux XIe et XIIe siècles, même le droit canonique prononce rarement des condamnations pour homosexualité. Aucune contrainte ne vient ternir les relations unissant les individus de sexe masculin, surtout parmi les membres de l'aristocratie. Les textes racontent ces embrassades avec un naturel parfait. Seule ombre au tableau : qu'il est difficile de s'embrasser avec des heaumes, dont les chevaliers ont tant de peine à se débarrasser !

Ces marques d'amour sont considérées comme normales, voire bénéfiques. Car la société chevaleresque fonde en grande partie ses valeurs sur l'amitié masculine, qui emprunte beaucoup au visage de l'amour. L'univers des châteaux est d'abord masculin (2). On peut y voir les chevaliers et les vassaux, assemblés autour de la chambre du maître, le châtelain, et de sa femme, la domna, la femme inaccessible des poésies courtoises. Mais entre les hommes, des sentiments profonds se tissent, qu'il s'agisse d'individus de la même classe d'âge ou de jeunes initiés par un «parrain». Leurs liens vont du simple compagnonnage à l'amitié, souvent, on l'a vu, confondue avec l'amour. Des gestes sans équivoque soudent cette amitié : on boit dans la même coupe et on partage la même couche, jusqu'à la mort puisque le vœu le plus cher des amis est d'être enterrés côte à côte pour se lever ensemble du tombeau au jour du Jugement dernier.

Le baiser est donc fondateur : il crée des liens sociaux et en assure le renouvellement. Pour un historien du Moyen Age, il est par conséquent essentiel de comprendre la dimension affective du baiser viril ; on peut lire alors «autrement» non seulement les textes romanesques, mais aussi ceux qui, tels les coutumiers, étaient jusqu'alors présentés comme normatifs. Jacques Le Goff l'a déjà démontré en étudiant le rituel féodo-vassalique (3) : les rituels d'investiture comportent généralement un baiser sur la bouche. Quand il entre dans les gestes constitutifs de l'hommage qui unit le seigneur à son vassal, ce baiser contribue à rétablir l'égalité entre les deux hommes et, surtout, à approfondir leur réciproque fidélité. Enfin, le baiser est fondateur de paix. Il suffit pour s'en convaincre de considérer les relations diplomatiques dont le rituel est très codé : incliner la tête, fléchir le genou, ôter son couvre-chef, se tenir par la main et embrasser, autant de gestes impliquant une hiérarchie de sens (4).

Dès saint Ambroise (IVe siècle), le christianisme s'était appliqué à définir le «sacrement de baiser» mis au service de la paix et, pendant une grande partie du Moyen Age, le baiser de paix, sur la bouche, que se donnent les fidèles, est largement répandu pendant la messe, remplaçant ainsi la communion. Il accompagne le pardon dans les cérémonies organisées tant par des clercs que par des laïcs. Par exemple, jusqu'à la fin du Moyen Age, un juge indélicat peut être condamné par les tribunaux laïcs à dépendre celui qu'il a injustement condamné à mort et à embrasser sur la bouche le cadavre, ou un mannequin le représentant, avant de procéder à une messe de funérailles et à son enterrement en terre chrétienne. Cette cérémonie fait partie de l'amende honorable ; elle doit être gravée sous la forme d'un tableau commémoratif, placé en un lieu public (5).

Car la salive, comme le vin, est liée à la quête d'un état de paix que la seule décision judiciaire est incapable d'assurer. Ces euphorisants ont comme vertu d'abolir les rancunes, dans un vacillement volontairement souhaité et artificiellement suscité pour faire naître un amour sans retenue. Celui-ci dépasse la simple reconnaissance des mérites ou l'assouvissement du désir. Il s'épanouit en un don total et gratuit, sous la forme chère aux philosophes chrétiens pour désigner l'amour du fidèle avec Dieu : l'agapè (6).

Au total, l'efficacité symbolique du baiser est le fait d'une société bien structurée, sur la base de l'amitié-amour, et traditionnelle, fondée sur des pôles nettement antithétiques : amis et ennemis, hommes et femmes, inférieurs et supérieurs. Il est probable que la fin du Moyen Age a connu un certain recul de cette pratique, au moment où la notion de pudeur change, où l'amour se normalise sur un modèle unique homme-femme, et où les règles politiques et judiciaires s'institutionnalisent.


NOTES :

(*) Yannick Carré, Le Baiser sur la bouche au Moyen Age. Rites, symboles, mentalités, XIe-XVe siècle, Paris, Le Léopard d'or, 1992.

1. Dire à quelqu'un « Tu as menti par ta sanglante gorge » reste, jusqu'à la fin du Moyen Age, un défi qui appelle la vengeance dans toutes les couches sociales. Cf. Carla Casagrande, Silvana Vecchio, les péchés de la langue. Discipline et éthique de la parole dans la culture médiévale, Paris, Le Cerf, 1991.

2. Cf. Georges Duby, Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde, Paris, Fayard, 1984.

3. Cf. Jacques Le Goff, « Le rituel symbolique de la vassalité », Pour un autre Moyen-Age, Paris, Gallimard, 1977, p. 349.

4. Le repas aussi scelle la paix dans tous les milieux sociaux jusqu'à la fin du Moyen Age. Celui qui a été vu en train de partager le vin et le pain avec un ancien ennemi est réputé pour être devenu son ami et toute vengeance devient alors injustifiée. Cf. Claude Gauvard, « Cuisine et paix en France à la fin du Moyen-Age », La Sociabilité à table. Commensalité et convivialité à travers les âges, Publications de l'université de Rouen, 1993, p. 325.

5. Cf. Claude Gauvard, « Pendre et dépendre à la fin du Moyen Age ; les exigences d'un rituel judiciaire », Histoire de la justice, tome IV, 1991, p. 5. 6. Sur les différents niveaux de l'amour, cf. les remarques de Luc Boltanski, L'Amour et la justice comme compétence, Paris, Métaillé, 1990, p. 135.


IMAGES :

Au Moyen Age, le baiser sur la bouche était largement répandu parmi les hommes :

1. Le baiser sur la bouche comme signe d'amitié : Les chevaliers Lancelot et Galaad

2. Le baiser sur la bouche comme signe d'allégeance : Hommage d'Edouard Ier, roi d'Angleterre, à Philippe IV le Bel, roi de France, en 1286

■ in L'Histoire n°172, Claude Gauvard, décembre 1993, pp.76-77

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Sodome et Gomorrhe au cinéma

Publié le par Jean-Yves Alt

Hollywood, pourtant friand de matière biblique, n'a que rarement abordé l'épisode de la destruction de Sodome et Gomorrhe. Jusqu'aux années 1970, le cinéma américain n'évoquait que de manière voilée le thème de l'homosexualité.

« Le soleil se levait sur la terre [...] quand le Seigneur fit pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe du soufre et du feu » (Genèse, 19, 23-24). C'est ainsi que furent détruites deux cités dont l'une d'entre elles, au moins, Sodome, s'était livrée à ce que le Lévitique nomme par deux fois (18, 22 et 20, 13) une « abomination » : l'homosexualité masculine.

Le cinéma, pourtant friand de matière biblique, n'a que rarement traité l'épisode : une demi-douzaine de fois à peine. En outre, il a étonnamment peu insisté sur l'essence même du péché qui justifie la condamnation – l'homosexualité.

La première tentative cinématographique fut celle de l'Autrichien Mihaly Kertesz qui deviendra à Hollywood Michael Curtiz. Son Sixième Commandement (1922) se présente comme les films de l'époque : l'épisode biblique n'est destiné qu'à illustrer un récit contemporain. Ici, une jeune femme amorale et débauchée se rêve à la fois femme de Loth et reine de Syrie, au cœur des perversions de Sodome, puis de sa destruction.

Quelques années plus tard, en 1933, James Sibley Watson et Melville Webber imaginent, dans un court métrage expérimental, influencé à la fois par les théories freudiennes et le surréalisme, Lot in Sodom, une mise en images, souvent faite de surimpressions, de l'épisode biblique, entrecoupée de scènes oniriques dont le sujet est Loth.

On pouvait penser, en 1961, alors que la vogue du film à l'antique était à son zénith, que le Sodome et Gomorrhe de Robert Aldrich et Sergio Leone restituerait le véritable climat du récit biblique. Il n'en fut rien. Certes la destruction de Sodome et Gomorrhe était à la hauteur du spectaculaire de l'époque, mais les raisons qui la provoquèrent se trouvaient noyées dans un ensemble où se mêlaient un esclavagisme féroce, une violence effrénée, une soif impie du pouvoir.

La sexualité ne se manifestait que par quelques scènes très allusives (comprenne qui pourra). Il est vrai que pour l'Américain Aldrich le summum de l'audace résidait dans le fait qu'un frère mordit le doigt de sa royale soeur...

On retrouvera l'épisode inséré dans son contexte biblique dans La Bible de John Huston (1966), les séries Les Plus Grands Héros de la Bible (James L. Conway, 1979, épisode 12) et La Bible (Joseph Sargent, 1993, épisode : Abraham). Là encore, surtout dans le film de Huston, le texte biblique est illustré d'images orgiaques traditionnelles mais servant de support à l'attente de la catastrophe finale.

Le sujet devait retrouver les couleurs du réalisme le plus cru dans Sodom and Gommorrah : the Last Seven Days, un film pornographique de Jim et Artie Mitchell (1976).

Bref, tout se passe comme si Hollywood n'avait pas voulu, en traitant de la matière biblique, doublement choquer. Et dans la mise en images du texte sacré et dans l'évocation d'une homosexualité que le cinéma américain ne mentionnera que de façon allusive et voilée jusqu'aux années 1970. Paradoxalement, c'est le film autrichien de 1922 qui est allé le plus loin dans l'audace. Audace limitée pourtant par le choix d'une héroïne féminine pour parler de Sodome...

Claude Aziza

Maître de conférences à la Sorbonne-Nouvelle

■ in L’Histoire n°221 (Dossier : Enquête sur un tabou – Les homosexuels en Occident), mai 1998, page 32


Image : Anouk Aimée dans Sodome et Gomorrhe de Robert Aldrich et Sergio Leone, 1961

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Fin du discours sur l'homosexualité, prononcé par Heinrich Himmler le 18 février 1937 à Bad Tölz

Publié le par Jean-Yves Alt

J'en reviens à notre problème. J'estime qu'il y a une trop forte masculinisation dans l'ensemble du Mouvement, et cette masculinisation contient le germe de l'homosexualité.

Je vous demande de discuter de ces idées quand cela vous est possible, mais en tout cas pas devant l'ensemble du corps des officiers. Discutez-en avec tel ou tel. Je vous prie de veiller à ce que vos hommes – je vous ai montré la voie – dansent avec des jeunes filles à la fête du solstice d'été. J'estime parfaitement juste d'autoriser nos jeunes candidats à organiser de temps à autre une soirée dansante en hiver. Nous n'y inviterons aucune jeune fille de sang impur, mais les meilleures. Nous donnerons à nos SS l'occasion de danser avec elles, de se montrer gais et joyeux. J'estime que c'est utile pour leur éviter de s'engager sur le mauvais chemin qui mène à l'homosexualité. Ce serait la raison négative. Mais il y a également une raison positive: ne nous étonnons pas que tel ou tel fasse un mauvais mariage et épouse une fille sans valeur raciale, si nous ne lui donnons pas l'occasion d'en connaître d'autres.

Le germe de l'homosexualité

J'estime nécessaire de veiller à ce que les jeunes de quinze à seize ans rencontrent des filles à un cours de danse, à des soirées ou à des occasions diverses. C'est à quinze ou seize ans (c'est un fait prouvé par l'expérience) que le jeune garçon se trouve en équilibre instable. S'il a un béguin de cours de danse ou un amour de jeunesse, il est sauvé, il s'éloigne du danger. En Allemagne, nous n'avons pas besoin de nous préoccuper de savoir si nous mettons les jeunes trop tôt en contact avec les filles et si nous les poussons à avoir des relations sexuelles – c'est un problème très sérieux, dont on parlait autrefois en riant et en disant des obscénités, mais Dieu merci c'est fini. Non, sous notre climat, étant donné notre race et notre peuple, un jeune de seize ans considère l'amour sous l'angle le plus pur, le plus beau, le plus idéaliste, et à partir du moment où il s'est épris d'une fille (je dois le redire clairement) il n'est plus question pour lui d'onanisme collectif avec des camarades, ni d'amitié à caractère sexuel avec des hommes ou des jeunes garçons.

A partir de ce moment, le danger est écarté. Nous devons maintenant réunir les conditions nécessaires, nous devons éliminer cette attitude qui règne aujourd'hui dans toute la jeunesse, et peut-être aussi dans la SS, et qui consiste à se moquer d'un homme qui accompagne une jeune fille ou qui se conduit correctement avec sa mère, ou encore qui se conduit en gentleman avec sa sœur. Là est le germe de l'homosexualité.

Je considère qu'il était de mon devoir de parler de ces problèmes avec vous, messieurs les généraux. C'est une chose extrêmement sérieuse, que les tracts et les théories modernes ne permettront pas de résoudre. Nous ne la résoudrons pas en disant tout simplement : "Mon Dieu, pourquoi notre peuple est-il aussi mauvais ? Cette dépravation des moeurs est épouvantable..." Rien de tout cela ne résoudra la question. Si nous estimons qu'elle est résolue, je me demande pourquoi nous continuons à nous donner tant de mal. Si nous estimons qu'elle ne l'est pas, il nous faut admettre que dans ce domaine notre peuple a été mal dirigé...

Messieurs, les égarements sexuels provoquent les choses les plus extravagantes que l'on puisse imaginer. Dire que nous nous conduisons comme des animaux serait insulter les animaux. Car les animaux ne pratiquent pas ce genre de choses. Une vie sexuelle normale constitue donc un problème vital pour tous les peuples.

Heinrich Himmler

■ La déportation des homosexuels : Actes des quatrièmes assises internationales de la mémoire gay et lesbienne Bibliothèque municipale de Lyon, 24-26 mars 2005, Marc Boninchi, Magali Boumaza, Andreas Pretzel, Editions Bibliotheque Municipale de Lyon, mars 2006, ISBN : 2900297257, pages 111 à 113


Lire un autre extrait de ce discours

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