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Un été indien, Truman Capote

Publié le par Jean-Yves Alt

Les blessures de l'enfance fixent la couleur de l'âme à tout jamais.

Pour Truman Capote, le déchirement initial est irréductiblement lié aux premiers flocons de neige, à leur lent vacillement étonné sur la vitre embuée de chaleur familiale. C'est sous le signe de cette lumière meurtrie que se déroule « Un été indien », la première nouvelle écrite par l'auteur.

Dans ce court mais bouleversant récit de nature autobiographique, Truman Capote raconte l'histoire d'une déchirure : celle d'un enfant qui, en l'espace de quelques jours, se voit contraint d'abandonner ses grands-parents, la demeure de sa famille, tout un environnement aimé.

« "Bobby" m'annonça-t-il un vendredi soir, "j'ai un secret que je voudrais te confier un de ces jours." Les yeux baissés, à petits traits vifs, il esquissait des formes dans le sable avec ses orteils. (...) Je ne détachais pas mes yeux de son visage, cherchant son regard mais, la tête penchée en avant, il continuait de fixer ses pieds nus d'un air perplexe.

"Tu vas bientôt partir. Tu me manqueras quand tu ne seras plus là. Tu vas aller vivre avec des gens que tu ne connais pas et je veux que tu te souviennes de moi et de mon secret. Reviens me voir un de ces jours et on le partagera ce secret."

Puis il me regarda ; il avait l'air tellement triste !

Les larmes lui montèrent aux yeux et je sus qu'il devait être rongé par le chagrin. J'étais là, incapable de faire un geste : je ne l'avais jamais vu pleurer." »

La grand-mère en mourra de chagrin ; quant au grand-père, avec lequel le petit Bobby entretient une relation complice, c'est sa raison de vivre qui lui est ravie avec ce départ.

A partir d'un sujet on ne peut plus mélodramatique, Capote tire une épure toute en pudeur et en non-dit. Magnifique.

■ Editions Rivages, 1989, ISBN : 2869302916


Du même auteur : Entretiens - Prières exaucées

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Absence à autrui par Francesco Furini

Publié le par Jean-Yves Alt

Un jeune homme imberbe – au nez long et à la bouche voluptueuse – tient de sa main gauche, devant lui, un livre qui se fond dans l'arrière plan du tableau. Son bras droit – dont la manche a été, sans soin, retroussée – est fermement appuyé sur un autre livre posé à plat sur la table.

Ce bras, aux muscles contractés, s'oppose à la douceur juvénile de son visage.

Ce jeune homme – vêtu d'un grand manteau rouge qui rayonne tout autour de lui – a le regard intérieur. À quoi pense-t-il ? À la lecture qu'il vient de faire ?

Comment accepter que ce tableau représente un portrait de Jean l'évangéliste ?

Francesco Furini – Saint Jean l'évangéliste – vers 1635/1636

Huile sur toile, 125cm x 103cm, Musée des Beaux Arts de Lyon

Francesco Furini a saisi dans ce tableau un instant d'hésitation ou d'attente.

Ce jeune homme ne voit rien ; pas même le spectateur qui le regarde. Il est troublé. Vient-il de déceler, comprendre, une révélation qu'il n'avait jusque-là pas prévue ? Le temps ne sera plus le même quand il reprendra ses esprits…

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L'homme incendié, Serge Filippini

Publié le par Jean-Yves Alt

Un roman qui comblera tous ceux qui se régalent des longues histoires, en compagnie d'un héros fascinant qui a réellement vécu au XVIIe siècle et a parcouru l'Europe : Giordano Bruno.

La vie et la mort de ce philosophe italien condamné par l'Inquisition, sont transmises par un récit autobiographique: « L'homme incendié », imaginé être le dernier livre posthume du penseur Bruno.

Bruno se souvient de Henri III de France, de Michel de Montaigne, d'un acteur très jeune plus tard connu sous le nom de Shakespeare...

Giordano Bruno aime les hommes. Une scène très belle ouvre le roman, la rencontre du narrateur, alors jeune moine, et du troublant et superbe Cecil :

« Et toi, Cecil, la mort t'a épargné, n'est-ce pas ? Quelles passions ta maison de Malamocco abrite-t-elle aujourd'hui ? Quel damné homme d'État ou puissant seigneur s'enivre-t-il de tes lèvres, à l'heure où je crève de solitude, abandonné et maudit ? Ah ! Je l'entends ronfler, le drôle, gavé de tes coûteux plaisirs, nu comme au premier jour, vaincu et endormi contre ta hanche indifférente ! Guidée par quelque songe, sa main cherche à tâtons sous le drap parfumé le souvenir d'une douce épaule. Mais ton regard déjà s'est absenté, fasciné par les flammes qui animent les ombres autour d'une cheminée de marbre. Puissent tes pensées me rejoindre, Cecil, fût-ce le temps d'un éclair, car les murs du cachot où l'on m'a jeté exhalent l'odeur du tombeau. Ton Philippe, le sais-tu, a giflé la mort une fois de plus, à coup sûr la dernière, et ce ne seront pas mes amis, non, mais mes ennemis qui pleureront à mon chevet, et jusqu'au bout m'accableront de leurs sinistres psalmodies. Bien que la crainte me torture de voir Orazio ouvrir la porte à une théorie de frères noirs, la spirale des images s'enchaînant les unes aux autres finit par franchir le rideau arachnéen qui sépare la veille du sommeil. Je marche soudain, dans une maison inconnue, sur un pavement à motif géométrique. Peint à même le mur, un enfant trop confiant s'éloigne du rivage à bord d'un frêle esquif, sur l'océan qui va bientôt l'engloutir. Où suis-je ? À Londres ? À Prague ? Je monte un escalier majestueux dominé par Hermès et pénètre dans une chambre. Depuis le lit où il est étendu, un Cecil vieillissant me regarde approcher, triste, immobile, et nul frémissement de plaisir n'anime son visage. Cecil ! Par un de ces tours dont les rêves ont le secret, la distance qui nous sépare ne cesse à présent de s'accroître, et mes jambes entravées par des fers s'alourdissent à chaque pas. Me glace soudain la terrible certitude de progresser ainsi vers la mort. Crier ? À cause d'un coin de bois qu'on m'a enfoncé dans la bouche, aucun son ne peut jaillir de ma poitrine. Déjà les griffes d'une bête sauvage se ferment sur mon épaule... »

L'homme incendié, Serge Filippini

Un roman total dans la mesure où la trame romanesque fort passionnante est en même temps, une mine de connaissances sur un homme, un siècle, la formation d'une pensée. Conçu comme les plus fascinants des romans, « L'homme incendié » réjouit parce que son personnage principal et de nombreux comparses préfèrent les garçons. Ce qui prouve combien, la fiction n'a pas besoin de se disculper quand elle fait intervenir des sentiments et des désirs minoritaires. Et d'ailleurs étaient-ils si minoritaires en ce temps-là et dans ce milieu ?

« L'homme incendié » n'est pas sans rappeler « L'œuvre au noir » de Marguerite Yourcenar et « Les funérailles de la Sardine » de Pierre Combescot. Deux illustres parrainages.

■ L'homme incendié, Serge Filippini, Editions Phébus/Libretto, 2012, ISBN : 978-2752908650

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L'homme blessé, Patrice Chéreau / Hervé Guibert

Publié le par Jean-Yves Alt

Chacun tue ce qu'il aime

Cela remonte à l'époque du film de Patrice Chéreau « La Chair de l'orchidée ». A la sortie d'une projection privée, Hervé Guibert, ému par ce film rencontre son auteur, Patrice Chéreau, et timidement lui déclare qu'il aimerait bien écrire un film avec lui. Il y a des rencontres qui sont conduites par le destin, celle-ci va aboutir à « L'homme blessé » et grâce aux notes qui accompagnent le scénario publié par les éditions de Minuit, on comprend mieux le cheminement parallèle entre le metteur en scène Chéreau et l'écrivain Guibert.

« Un enfant de seize ans vivant dans le monde des bars, des chômeurs, voyageant, faisant l'Europe des ports et des assassins, attend son amant à la porte des clients, les boites où il voit les autres danser, danse quand la boite est vide, attend aux toilettes, court la nuit le long des voies de chemin de fer en criant, en racontant des histoires, et pour finir tue son amant, se couche à côté du cadavre en se taillant les poignets et le cou et reste ainsi trois jours. » (p. 154)

Telle est la première version que l'on trouve dans les notes de Patrice Chéreau. C'est daté de 1975. Mais l'histoire se modifiera sensiblement.

Henri, un garçon de seize ans, pris dans le piège de la prostitution mais amoureux de Jean, son souteneur (qui n'en est pas vraiment un), est prêt à tous les sacrifices pour le suivre, capter son regard, tenter de l'attirer à lui alors qu'il refuse.
« Ne pas parler de l'homosexualité de Jean : il ne l'admettrait jamais » écrit Patrice Chéreau
(p. 195). Même s'ils font l'amour, ce n'est que de l'ordre du jeu voire de la simulation. L'émotion du scénario tient dans cette relation désespérée.

Hervé Guibert sait observer. A travers ce sinistre voyage sans retour où le sordide se mêle à l'amour, se préfigure déjà ce que le film va montrer. Il ne se passe guère une seule séquence dans le découpage qui ne bouleverse pas, ne plonge pas dans un « ailleurs » facilement imaginable. On apprend les dures règles de cette vie souterraine. Ainsi sur le rapport prostitué à client, Jean confie ceci à Henri, jeune débutant :

« Je vais te dire un truc, parce que n'ai pas envie de te mentir. Je pourrais te dire que c'est rien, qu'il y a rien à faire, qu'à attendre, suivre et se laisser faire, mais je préfère te dire que c'est l'horreur parce que c'est l'horreur. Le type qui donne le fric pour toi, et que ça soit n'importe qui, tu dois le haïr. La haine, c'est la règle numéro un, y a que ça qui peut te sauver. » (pp. 60-61)

Livre d'un amour quasiment impossible, d'un destin où le fracas du cœur rejoint celui de la mort, L'homme blessé renvoie aux larmes amères, à cette brûlure indicible qui n'en finit jamais de ravager l'âme.

■ Editions de Minuit, 1983, ISBN : 2707306436


Le film

L'homme blessé, Patrice Chéreau / Hervé Guibert

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Jardins du New Jersey, Gary Krist

Publié le par Jean-Yves Alt

Superbe nouvelle (Tribus au nord du New Jersey) que l'histoire de ce fils de divorcés qui, de connivence avec sa mère, ex-femme de son père, tente de mettre celui-ci dans les bras... amicaux d'un quinquagénaire gay, pour rompre une solitude devenue trop coriace.

Papa se pose des questions et titille trop le nouveau mari de son ancienne femme.

Le « gay » en revanche, est bien dans sa peau et compréhensif. Une nouvelle étonnante où fils et ex-femme souhaite que père et ex-mari devienne « gai ».

« Au fait, Papa, commençai-je, sans lever les yeux de mon chevalet, Mona connaît ce type, ce journaliste de radio, c'est plutôt sa mère qui le connaît, en fait, c'est presque un parent, et on pourrait dire, enfin, je ne sais pas, qu'il est dans le même bateau que toi : la cinquantaine, il habite une maison...

— Il habite une maison, répéta mon père.

— Enfin quoi, tu sais, continuai-je, sentant la chaleur gagner mes oreilles. Nous avons pensé que tous les deux, vous auriez sans doute plein de choses en commun, je suppose.

— Étant donné que nous habitons tous les deux une maison », précisa mon père.

[…]

« Tu sais, j'y ai moi-même un peu réfléchi », dit-il ; il me regarda alors et leva les mains.

« Dis-le-moi, si ça te gêne de parler de ça. »

Je secouai la tête.

« Je veux dire, il ne s'agit pas d'amour et j'espère que ta mère a compris ça elle aussi parce que, je veux dire, il n'est pas question de ça. Mais un ami, quelqu'un qui sait ce que c'est – qui habite une maison, comme tu dis si bien. Nous pourrions discuter. »

Il récupéra ses lunettes et se mit à jouer avec les branches.

« Ta mère pense que comme ça je ficherai la paix à Stiva, je parie. Seigneur, c'est fou ce qu'elle sait s'y prendre, cette bonne femme ! » (pp. 19-21)

Jardins du New Jersey, Gary Krist

Les huit nouvelles de Gary Krist qui composent ce recueil « Jardins du New Jersey » sont d'une veine d'inspiration et d'une écriture tout à fait insolites. Une ironie tendre pour des lecteurs qui aiment fabriquer du bonheur à partir du désespoir.

La vie dérape mais donne toutes les apparences du désir de vivre. Des nouvelles qui rappellent le climat cher à David Leavitt.

■ Jardins du New Jersey, 8 nouvelles de Gary Krist, traduit de l'américain par Anouk Neuhoff, Editions Fixot, collection Bleu Noir, 1990, ISBN : 2876450747


Le texte de la nouvelle "Tribus au nord du New Jersey" se trouve dans les commentaires.

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