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L'oasis [Siwa], Alain Blottière

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans « L'oasis », Alain Blottière évoque la magie de Siwa, la plus secrète des oasis, à six cents kilomètres à l'ouest du Nil. Au cœur d'un désert absolu, cette oasis a longtemps vécu dans la pureté de ses traditions. Beauté du site, contraste entre la lumière du désert et l'ombre près des sources, Siwa incarne l'utopie, matérialise le rêve. Alain Blottière a écrit sa nostalgie et son angoisse de ce lieu qui risque de perdre les caractéristiques d'un monde isolé.

Alexandre le Grand s'y rendit pour consulter le célèbre oracle d'Ammon. Lorsqu'il pressentit sa fin « juste après la mort d'Héphestion... son ami, son seul amour depuis l'enfance », il souhaita retourner à Siwa.

Pour les homosexuels, Siwa est le lieu d'une coutume à faire pâlir d'envie les zélés partisans du mariage gay :

« Siwa […] pour des raisons de sociologie particulière, a longtemps été une oasis renommée, au point que sa réputation de pays aux mœurs coupables demeure vivace en Égypte, avec son cortège d'ironie d'autant plus facile qu'elle concerne le bout du monde, et même sur un autre registre dans la culture homosexuelle occidentale où elle fait toujours figure d'éden mythique. On a longtemps pratiqué, en effet, dans la communauté des ouvriers agricoles qu'on appelle zaggalas, le mariage entre garçons, ou plus précisément entre jeune homme et jeune garçon faisant office de femme. Un véritable contrat de mariage, établissant la dot accordée à la famille du garçon, était rédigé à cette occasion. L'union donnait lieu à de fastueuses réjouissances publiques. La pratique, sans doute unique au monde, fut formellement interdite en 1928 après la visite du roi Fouad dans l'oasis, mais se poursuivit dans la clandestinité jusqu'au début des années 1950.

Les zaggalas, paysans sans terre au service des riches propriétaires terriens, formaient en effet jusqu'à une période récente une caste à part régie par des lois d'exception. Destinés aux travaux les plus pénibles, devant aussi garder les jardins la nuit (leur nom signifie « porteur de bâton »), ils n'étaient pas autorisés à prendre femme avant l'âge de quarante ans. Ils vivaient en groupe dans les jardins, veillaient durant les nuits en jouant de la musique et en buvant du lagbi (sève du palmier) fermenté autour des feux, passaient leur jeunesse entre eux sans pour autant demeurer chastes.

Une coutume si ancienne a certainement laissé des traces. Mais ayant longtemps souffert, et souffrant encore, d'une réputation jugée indigne, Siwa se cache aujourd'hui sous un voile de vertu et la nature s'y éveille et s'y épanouit, je suppose, à l'abri des regards. Contrairement aux berges sauvages du Nil même en plein Caire, aux rives herbeuses du lac Karoun, aux sources d'autres oasis, aux plages d'Alexandrie et d'autres mers du monde, où le promeneur n'a pas besoin de rechercher le tendre pittoresque des amours mâles adolescentes pour tomber nez à nez dessus. » (pp. 79/81)

■ L'oasis [Siwa], Alain Blottière, Éditions Payot/Petite Bibliothèque Voyageurs, 2002, ISBN : 2228895903


Du même auteur : Saad - Intérieur bleu

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Les hors-nature, Rachilde (1897)

Publié le par Jean-Yves Alt

Chez Rachilde (Marguerite Eymery, 1860-1953), l'homosexualité est sans cesse mise en rapport avec une androgynisation symbolique, permettant l'accès à un mode d'être total. Dans ce roman, Les hors-nature, mœurs contemporaines, la romancière brosse le portrait des deux frères de Fertzen.

Le plus jeune des frères Paul-Eric est décrit ainsi :

« Le cadet des de Fertzen était bien changé, depuis un an, c'est-à-dire depuis que les deux frères avaient quitté Paris. Physiquement, l'adolescent aux fossettes et aux grâces de princesse byzantine disparaissait peu à peu pour laisser croître un être singulièrement idéal, s'émaciant, remplaçant l'homme comme un portrait peut remplacer le modèle. Plus mince, plus pâle, plus fatigué, plus blasé encore, seulement ses yeux brillants disaient l'infatigue de son cerveau où galopaient, comme en un désert, les chimères furieuses dont le furieux galop ne s'entend pas. Il ne se déguisait plus en femme et avait l'air d'une femme déguisée. Il exagérait les modes anglaises, se coupant les cheveux ras, pour dénuder surtout sa nuque, gardait, en la stuart blonde, les deux ondulations naturelles de ses cheveux, un diadème surnaturel où l'on pouvait deviner les naissantes protubérances du démoniaque, se transformant en celui-ci après avoir été tellement celle-là. Et tous les deux, les êtres charmeurs, se mêlaient de plus en plus indissolublement dans un terrible hermaphrodisme. » (p. 194, édition 1897)

Hermaphrodisme qui conduit inévitablement le frère aîné, Reutler, à proclamer son amour pour son frère Paul-Eric :

« Le pied de mon frère s'il se change en le pied d'une courtisane quelconque n'est pas, vraiment, un instrument digne de ma perdition. Je n'aime pas les filles, je n'aime pas les femmes, j'aime encore moins leur simulacre. Je ne transige en aucune manière avec ma conscience, car je suis trop conscient de mon crime... ou de ma vertu ! Rien ne me prouve encore que je ne suis pas supérieur à tous, puisque je suis seul... Eric ? Où es-tu ?... Ah ! Là, près de moi ! Ton cheval me devance un peu... on dirait, dans la nuit, que sa clarté pâle est le rayonnement projeté par le souffle exaspéré du mien. Je ne sais pourquoi nos chevaux tremblent ainsi sur cette route ? Eric, laisse-moi penser vers toi. Je te révèle ces choses sans les unir par les équivoques incidentes d'usage, parce que je suis trop lourd de tout le poids de ma force pour jouer légèrement avec ma passion. Je ne saurais plaisanter comme toi et j'ai assez de toutes tes comédies. Je serais ridicule de t'écouter en me dissimulant davantage. Eric, écoute bien ceci, à ton tour : Je t'aime. Il ne faut plus jouer sur les mots... et encore moins avec les gestes. Pourtant, mon secret n'est pas le tien. Il est toujours mon secret. Dans cet aveu tu ne peux plus saisir, malgré ta grande lucidité d'intellectuel, ton esprit de ruses et de si belles perfidies, qu'une idée folle... ou une honte. » (pp. 228/229, édition 1897)

En ce XIXe siècle finissant, cet intérêt sans précédent pour l'androgynie n'était-il qu'une rêverie masculine destinée à escamoter l'image de la monstruosité féminine ou une arme prête à abolir cette différence entre les sexes, encore synonyme d'oppression ? L'androgyne – tel que Rachilde le présentait – ne permettait-il pas un effritement de la misogynie forcenée ?

La résurgence du thème de l'androgyne, en ces années 1900, était peut-être aussi le revers de l'obsession de la femme fatale. Elle répondait sans doute à la peur inconsciente devant l'apparition d'une femme nouvelle, celle qui justement revendiquait un rôle économique, intellectuel et social.

Rachilde, Les hors-nature : mœurs contemporaines, Éditions Mercure de France, 1897 ou Éditions Séguier, 2003, ISBN : 2840490358

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Je n'aime pas le mot « homosexuel » par Yves Navarre

Publié le par Jean-Yves Alt

La superbe réponse d'un romancier passé du militantisme à la désillusion cela s'entend : je n'ai eu que des rapports homosexuels et je ne les ai pas décidés. Je ne les ai pas non plus affichés, contrairement à ce que l'on a pu penser, à seule fin de m'étiqueter et de me tenir à l'écart parce que j'avançais à visage découvert. Je suis ce que je suis. J'ai toujours été ce que je deviens. Sur le « déjà-tard », je découvre ce que Barthes appelle « la quiétude insexuelle ». Si inquiétude il y a, elle est d'un autre ordre amoureux. Et je sais maintenant, dix ans plus tard, pourquoi j'ai mis en exergue de « Biographie » un de mes romans (pas mon autobiographie), cette phrase ô combien poétique (et politique) de Lacan : « Il n'y a pas de rapport sexuel. » Autrement dit, la sexualité ne constitue pas forcément et uniquement un rapport. Encore moins une annonce. Si je prends le temps de vous répondre, c'est que je demande le temps d'un certain entendement.

1°. Je n'aime pas le mot homosexuel. Combien de fois ai-je pu dire que ce mot, dans son emploi et son exploit médiatique, était « hérissé de fil de fer barbelé ». Je lui préfère, et ce n'est pas un jeu de mot, le mot de « homosensuel ». Sensualité : élan, pulsion, désir, paroles échangées.

2°. Je me suis fait injurier, il y a fort longtemps, parce que, publiquement, j'osais dire que mon identité d'homosexuel c'était le « droit à l'émotion ».

3°. Pis, j'ai essayé, tenté vainement de dire que je ne me battais pas pour le droit à la différence mais pour le « droit à l'indifférence ». Le sentiment entre deux êtres humains est indifférent.

Pourquoi ce préambule, ces considérations personnelles : parce qu'il y a dans votre question encore un tri et que je ne suis pas sans penser que celles et ceux qui vivent leur homosexualité dans l'interdit (c'est-à-dire celles et ceux qui ne figureront pas au fronton de votre reportage) ne sont pas sans la vivre, également, librement. Il y a la liberté de la honte (les honteuses, comme on dit) et la liberté d'un silence souvent commandé, décidé cette fois, pour des raisons finalement respectables, puisqu'elles engagent l'emploi, le statut social et aussi parfois la volonté de ne pas faire souffrir inutilement des parents. Est-ce trop dire ?

Je garde pour moi la liste des amants (connus, célèbres parfois) qui se cachent et je conçois encore une fois « sur le tard », comme une tendresse pour eux. A moins qu'ils ne deviennent méchants. Mais j'ai rencontré plus de fiel chez les militants homosexuels que dans l'armée du silence : ils sont légion à n'avoir pas su (ou pu) s'avouer l'inavouable. Et pourtant, dans le secret de certaines rencontres, ils furent de bien plus heureux amants. Je sais, et sens de ligne en ligne, qu'il y a disgrâce entre votre question et ma confuse réponse. Il y a autant d'hypocrisie chez ceux qui s'affichent ou annoncent la couleur que chez ceux qui se taisent et vivent néanmoins une liberté. J'écris ceci, maintenant, pour ceux-là.

Yves Navarre

in Magazine « Globe », n°36, avril 1989, page 47

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La beauté grecque par Amédée Guiard

Publié le par Jean-Yves Alt

« La beauté ne consiste pas dans l'énorme, dans le grandiose, dans le dramatique, mais au contraire dans la réalisation de ce qui nous reste de nos premières virtualités. Il est curieux de constater que tous les grands artistes, depuis Michel-Ange et le Titien jusqu'à Raphaël, depuis la sculpture grecque jusqu'aux imagiers du Moyen âge, ont eu le sentiment de la beauté qui réside en des choses simples, peu épiques et peu théâtrales. Pour l'architecture, les premiers sont les Grecs, ils n'ont été ni égalés ni dépassés. Or qu'est-ce que leur temple, leur Parthénon ? Une maison, une simple maison, mais dont tous les organes sont travaillés avec amour, dont toutes les lignes sont simples, harmonieuses et équilibrées et qui est située à l'endroit où l'homme désire le mieux établir sa maison au-dessus de la ville et au-dessus de la mer. Ils sont partis de ce principe : ce qui nous est le plus intime c'est notre maison, offrons donc à la divinité ce qu'il y a de mieux comme maison. En sculpture ils n'ont pas été dépassés non plus ; or qu'est-ce qu'ils ont fait de mieux ? sont-ce les grands sujets dramatiques Hercule terrassant l'hydre de Lerne ou Laocoon enlacé par les serpents ? Non, ce qu'ils ont fait de mieux, ce sont des jeunes filles portant des corbeilles sur leur front, ou plus simplement encore un jeune homme levant les bras pour se mettre un bandeau autour de la tête. Et cela avilit par la comparaison tout ce qu'il y a de pompeux et de déclamatoire dans la sculpture et l'architecture romaines. Les Grecs ont saisi le moment précis où, dans un acte simple, l'homme développe le mieux les virtualités de son corps, toute la beauté de ses formes. »

Amédée Guiard

Jeudi 5 Septembre 1907

in « Carnet intime », Librairie Bloud & Gay, 1926

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Le colonel était tout seul, Bruce Cameron (1965)

Publié le par Jean-Yves

Années 50 : Le colonel David Sutton et sa fiancée, Virginia Balir, arrivent à Paris-Orly... et sont aussitôt séparés l'un de l'autre. Virginia disparaît avec des amis de son père, général au Pentagone. Et Sutton est discrètement emmené à l'ambassade américaine où l'attend Larry Adams, un enquêteur du redoutable G-2, le service de renseignements de l'armée américaine.

De quoi accuse-t-on Sutton ? En dix-sept ans de service, il n'a jamais commis une faute et a même accès à d'importants secrets militaires. Est-il un espion déguisé ? Non pas. Lui reproche-t-on d'avoir enlevé Virginia ? Mais il avait la formelle intention de l'épouser. De quoi donc est-il coupable ?

Et c'est alors que, sous le feu roulant des questions posées par Adams, l'agent spécial le plus retors et le plus « dur » de l'armée, Sutton découvre avec horreur qu'on le suspecte d'être homosexuel.

« Sutton était beaucoup trop intelligent. Il avait de bonnes notes et s'en servirait pour se protéger. Il était également assez malin pour savoir que l'armée ne souhaitait nullement réunir une cour martiale pour révéler au public qu'un officier de carrière homosexuel avait eu accès à des documents très secrets, nationaux et internationaux. Non, il valait mieux pénétrer derrière le bouclier, toucher Sutton au point le plus vulnérable. Mais quel était ce point ? » (p. 62)

Et, pour lutter contre la monstrueuse accusation, le colonel est tout seul. Ses collègues lui tournent le dos, ses supérieurs l'ignorent. La secrétaire, Eileen Allison, qui sténographie les interrogatoires, demeure – dans un premier temp – impassible devant les ragots innommables sur lesquels Adams a fondé ses soupçons.

Sutton refuse et se bat, pied à pied, contre Larry Adams. Le colonel, abandonné de tous, même par sa fiancée Virginia Balir, sait, lui, qu'il est innocent et il veut le prouver.

L'enquêteur, Larry Adams, s'irrite de plus en plus de la sympathie de la jeune sténographe envers Sutton.

« Il examina sa pipe un instant, tenté d'approfondir cette réaction bien connue des femmes devant l'homosexualité. Sa femme en faisait autant, elle écartait la perversion à coups de sympathie. Il se demandait si les femmes trouvaient les homosexuels masculins aussi intéressants que le sont les lesbiennes pour les hommes. Ç'aurait été une théorie à mettre au point, mais il n'avait pas le temps. […] Quand un homme commet un crime, il y a des preuves, une douille vide, une arme jetée à la rivière, du sang, des empreintes digitales, un cadavre, il y a toujours quelque chose de tangible pour le prendre au piège. Mais l'homosexuel – et c'est également un coupable – comment recueillir des preuves contre lui ? » (p. 67)

Car le dossier ne comporte pas une preuve. C'est un ramassis d'échos vagues, de potins fielleux, de bavardages de femmes jalouses que le beau Sutton a dédaignées. Et c'est cela surtout qui a rendu Sutton suspect : il n'est pas comme les autres, il est sensible, réservé, il ne se comporte pas comme est censé le faire un officier américain moyen. On ne lui connaît pas de maîtresses, et il n'est pas marié. Il aime peindre et n'a pas hésité à fréquenter l'atelier de certains peintres qui sont des homosexuels notoires.

Sutton, malgré les ruses déloyales et l'entêtement anormal de l'agent spécial, réfute toutes les allégations et réduit à néant tous les ragots, donne des explications claires à tous les événements de sa vie :

« Mais vous visez surtout à me dire que les homosexuels sont des dangers du point de vue de la sécurité et je n'ai pas d'argument à vous opposer, sauf que c'est précisément notre attitude vis-à-vis d'eux qui en fait des dangers possibles. Nous tolérons les gros buveurs à condition qu'ils n'étanchent leur soif qu'après les heures service et ne se fassent pas remarquer. Nous fermons les yeux sur les jeux d'argent dans les casernes et sur les officiers qui parient lourdement aux courses, tant que leurs épouses et leurs créanciers n'inondent pas l'armée de leurs réclamations. Mais pour les homosexuels, nous n'avons pas la moindre tolérance. Dès l'instant qu'un homme est soupçonné d'homosexualité, nous le crucifions immédiatement sous ce prétexte que vous essayez de justifier en ce moment : à savoir qu'il constitue un risque du point de vue sécurité. Eh bien ! la seule raison qui pourrait – j'attire votre attention sur ce conditionnel – permettre à un agent de l'ennemi de le faire chanter et d'en obtenir des renseignements secrets, ce serait la peur de la honte et de la disgrâce que nous attachons à l'homosexualité. Voilà ce que j'entendais par "briser la vie". Je vous ai dit tout à l'heure que j'allais réfléchir à cette question sur les homosexuels qui travaillent pour le Gouvernement. Eh bien ! c'est très clair. Tant que nous les traiterons en parias, que nous les vouerons à la damnation, que nous leur ferons perdre leurs emplois, vous pourrez continuer à craindre qu'ils nous trahissent pour protéger leur vie. je n'ai pas l'intention d'établir des degrés dans l'homosexualité. Mais d'après le peu que j'en sais, il n'a jamais été prouvé que la plupart de ceux qui ont été renvoyés étaient vraiment des homosexuels. Et maintenant, permettez-moi de vous dire une chose. Vous ne cessez de me jeter à la figure mon ami Maurice Noir. En dix ans de fréquentation, à divers intervalles, Noir s'est tenu de façon irréprochable en ma présence ainsi que dans les réunions auxquelles j'ai assisté en qualité d'invité. je ne l'ai jamais vu faire certaines des choses que font les hommes et les femmes normaux. je ne l'ai jamais vu tomber ivre mort, écrire des insanités sur les murs, tirer son portefeuille pour montrer des photos pornographiques, se faire surprendre dans le lit de la femme des autres, séduire des gamines, ou se livrer au pelotage intensif qui, selon certains moralistes, constitue une déviation de la norme tout autant que l'homosexualité. Bref, monsieur Adams, Maurice Noir, qui s'avoue homosexuel, a une conduite irréprochable, en public comme parmi ses amis. Je ne saurais en dire autant de nombre de ceux qui appuient cette politique conçue pour l'élimination des dépravés comme Maurice. Oui, monsieur, il nous manque quelque chose, mais pas un papier élaboré au Pentagone. Il nous manque le courage de faire acte de contrition, en toute objectivité. » (pp. 148-149)

Pour les supérieurs d'Adams, il n'est pas question d'ailleurs de condamner Sutton ; un procès ferait scandale et entacherait l'honneur de l'armée. Mais il faut seulement que Sutton donne sa démission.

Avec une obstination, une force, une agressivité brutale et généreuse, Sutton fait finalement le procès de ses juges.

Le colonel Bill Sanders, le supérieur d'Eileen la sténographe, reçoit un courrier de son ami Buck. Sanders, qui n'est qu'un maillon, prend conscience de la faiblesse du système : la peur qui engendre le conformisme.

« J'ai rencontré Sutton plusieurs fois. Comme tu le dis, il est beau... mais en même temps impressionnant. C'est un solitaire. Ses quelques relations à qui j'en ai parlé sont de cet avis. Je connais aussi quelques-unes des allégations. Mais là encore nous revenons au même point, l'important n'est pas de savoir s'il est réellement coupable, mais bien le fait qu'il ait été accusé. Aujourd'hui, dans l'armée comme ailleurs, accusation égale culpabilité. Une fois de plus, ce n'est pas une doctrine politique mais une maladie. Une dernière remarque. Certains amis de Sutton discutaient de l'affaire à déjeuner, hier. Quelques-uns avaient été interrogés par les mouchards de Flinn. Une chose était claire : pas un seul d'entre eux n'était prêt à prendre fermement position pour soutenir Sutton. Ils atermoyaient. Les vieux clichés : il est brave, honnête, intelligent. Mais défendre vigoureusement un ami accusé, c'était se mettre en péril, risquer de tomber en disgrâce. L'un d'eux a résumé la pensée générale : « Bon Dieu, il faut bien qu'il y ait quelque chose, autrement pourquoi serait-il dans le pétrin » ? En résumé, quand un ami prend ton parti, c'est parce qu'il est ton ami. S'il te dénonce, c'est par honnêteté. » (p. 269)

David Sutton dénonce le conformisme comme une certaine conception de l'existence. Pourtant quand il triomphe, quand il est lavé de tout soupçon, il démissionne, mais cette fois de son propre mouvement.

« […] il vient un moment dans la vie où tout homme doit prendre une décision importante. L'armée l'a souvent exigé de moi sur le champ de bataille. Il est temps que je me l'impose moi-même. […] il vient un temps dans la vie de tout homme où il doit se libérer. Il n'a pas à comprendre pourquoi... Il sait seulement qu'il le doit. C'est comme si tous les hommes qui ont été persécutés dans le monde s'agitaient dans leur tombe et unissaient leurs voix pour le lui ordonner. Non pas seulement de se libérer des Larry Adams et autres. Non, c'est plus profond. C'est de soi-même qu'il faut se libérer. […] L'homme naît de nombreuses fois, mais il ne naît à la liberté qu'une seule fois. » (pp. 360 et 375)

Dégoûté de l'armée et de ses procédés, Sutton part au bras d'Eileen, la secrétaire, que la lutte solitaire et ardente de cet homme courageux a fini par séduire.

Ce roman touche à l’âme des hommes. Dans le combat qui oppose le colonel Sutton, accusé d'homosexualité, et l'agent spécial Larry Adams, c'est le drame du conformisme, de la haine des exceptions, qui est évoqué, au rythme haletant d’un impitoyable duel.

Ce sujet singulier et grave, sous son apparence de scandale, touche aux immenses problèmes de la liberté et de l'honneur.

■ Editions Fleuve Noir, 1965, 378 pages

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