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Quand les évêques étaient sodomites

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce pion de trictrac en ivoire de morse du XIIe siècle caricature la sexualité d'un évêque et évoque le climat de liberté homosexuelle s'épanouissant à l'époque, notamment en France, au nord de la Loire, et en Angleterre.

En témoigne la nomination à l'évêché d'Orléans en 1096 de l'archidiacre Jean, mignon du défunt évêque et du frère de celui-ci, Raoul, lui-même archevêque de Tours. L'évêque Yves de Chartres accusait :

« Il a été le mignon du défunt, le roi de France me l'a déclaré, et pas en secret mais en public, et le bruit de cette inconduite s'est tellement répandu dans tout l'évêché d'Orléans et dans les villes voisines qu'il a reçu des chanoines, ses collègues, le surnom d'une concubine fameuse, Flora. »
 

Pion de trictrac – XIIe siècle

Ivoire de morse, Musée du Louvre, Paris

Sanctionnée par la castration à l'époque mérovingienne, l'homosexualité avait resurgi ouvertement à la cour de Charlemagne. Mais ni son cartulaire de 829, recopiant le concile d'Ancyre, ni les pénitentiaires n'allèrent au-delà d'une « dure pénitence » en condamnation. Le souci de l'Église était, d'abord et avant tout, l'établissement des règles les plus strictes dans le mariage. D'où la situation paradoxale aux XIe et XIIe siècles de grande liberté homosexuelle, pratiquée chez les clercs comme chez les nobles : le roi d'Angleterre lui-même, Guillaume le Roux, fils du Conquérant, montrait l'exemple.

Ce jeton de mérelle qui représente un évêque, couronné de la mitre à deux cornes, chevauchant armé d'une hache et muni d'éperons, donne une image de la réalité des prélats, puissants seigneurs n'hésitant pas à guerroyer. Sa facture très soignée et sa matière précieuse font appartenir ce jeton à un jeu utilisé dans la haute noblesse ou aux échelons ecclésiastiques les plus élevés dans un clin d'œil amusé à sa liberté de mœurs ou à celle de sa caste.

Cet évêque sodomite est caractérisé par sa représentation : il chevauche sur le dos son partenaire et a le corps couvert d'écailles, en osmose avec le poisson-homme, sirène – symbole de luxure – dotée d'une tête masculine désignant l'orientation homosexuelle. De façon aussi peu équivoque, l'évêque tient enrênée sa monture par une écharpe partant de la bouche de la sirène masculine et s'enroulant gracieusement autour de la queue.

Lors du concile de Latran en 1215 établissant les règles du mariage laïc, l'Église préféra édicter l'interdiction du mariage des prêtres, signe de leur obligation de « chasteté », pour s'appuyer sur la très solide misogynie des clercs homosexuels qui écrivaient dans le Débat entre Ganymède et Hélène : « Des censeurs, décidant du péché qu'on peut faire / des cuisses d'un garçon se sont énamourés [...] / Je veux plaire par choix à des êtres de choix [...] / Mais de vrai fuir un monstre n'a rien de monstrueux [...] / La caverne béante et le fourré visqueux, / Trou dont la puanteur est sans pareille au monde. / Aviron ou bien mât, au large de la bonde ! »

Florence Colin-Goguel

in L'image de l'Amour charnel au Moyen Âge, Editions du Seuil, 2008, ISBN : 9782020861588, pp. 172/173

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Quand Marguerite Duras s'exprimait à propos de l'homosexualité

Publié le par Jean-Yves Alt

« Il manque à l'amour entre semblables cette dimension mythique et universelle qui n'appartient qu'aux sexes opposés : plus encore que son amant, l'homosexuel aime l'homosexualité. C'est pourquoi la littérature – il suffit de penser à Proust – a dû convertir la passion homosexuelle en passion hétérosexuelle. Alfred en Albertine pour être clair. Je l'ai déjà dit, c'est la raison pour laquelle je ne peux considérer Roland Barthes comme un grand écrivain : quelque chose l'a toujours limité, comme si lui avait manqué l'expérience la plus antique de la vie, la connaissance sexuelle d'une femme. »

Marguerite Duras

in « La passion suspensue : Entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre », traduits de l'italien par René de Ceccatty, 190 pages, éditions du Seuil, 2013, ISBN : 978-2021096392

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Rencontre au bord du fleuve, Christopher Isherwood

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans « Rencontre au bord du fleuve », publié en 1967, Isherwood veut tenter de répondre à cette question essentielle : qu'éprouve l'Occidental qui est un moine hindou ?

Pour ce faire, il imagine la confrontation épistolaire de deux frères : Oliver, moine dans un monastère hindou près de Calcutta et Patrick, son frère aîné, brillant éditeur londonien et producteur à Hollywood.

Oliver rencontre à Munich, où il travaille pour la Croix-Rouge, un Swami dont il devient le disciple. À la mort de celui-ci, il part pour l'Inde afin de s'intégrer à un monastère. Sur le point de prononcer des vœux définitifs, il écrit à son frère pour lui expliquer les raisons de son choix.

Patrick, marié et homosexuel, rationaliste et sarcastique, vient lui rendre visite et tient parallèlement leur mère et Penelope, sa femme, au courant de la situation.

C'est à un véritable dialogue de sourds que le lecteur assiste entre deux individualités que tout oppose – l'ascétisme d'Oliver et la soif de plaisir de Patrick, l'amour sacré de l'un et l'amour profane de l'autre.

Il est important de noter que, sans la tolérance affectueuse du Swami Prabhavananda envers l'homosexualité d'Isherwood, l'itinéraire spirituel de celui-ci en eût, probablement, été profondément modifié.

Dans « Rencontre au bord du fleuve », au-delà des déchirements entre Patrick et Oliver, c'est l'amour, difficile et pudique, de deux frères qui est révélé, dans une forme – le mélange des lettres et du journal d'Oliver – parfois un peu artificielle.

■ Éditions Flammarion, 1992, ISBN : 2080644432


Du même auteur : Adieu à BerlinLe Lion et son OmbreUn homme au singulierMon gourou et son discipleOctobre

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Le voyageur, Natsumé Sôseki

Publié le par Jean-Yves Alt

L'intrigue est quasi absente : Jirô, jeune homme apparement sans problèmes, doit rejoindre à Osaka un de ses amis pour un voyage dans la campagne japonaise. L'ami est hospitalisé, le voyage prévu annulé.

Brusquement, rompant la trame romanesque attendue, le récit dérive sur la chronique familiale.

Ichirô, le frère aîné de Jirô, intellectuel tourmenté, s'interroge sur la fidélité de sa femme Nao et sur le sens du mariage. Nao est-elle amoureuse de son beau-frère ? Est-elle tout simplement attirée par la simplicité du jeune homme ? Rien n'est vraiment élucidé de ces vies à l'abri des contraintes matérielles.

Aux frontières d'un mystère qui, comme l'océan, sans cesse séduit sans jamais révéler la signification de son emprise, le lecteur est aspiré par une souffrance bien plus grande que l'initiation adolescente qui est contée. Cette saga domestique ordinaire glisse hors du drame et frustre de ce qui est l'apanage du roman, un dénouement qui débarrasserait de l'angoisse.

Le lecteur, pourtant fasciné, suit jour après jour ces personnages unis par une tendresse maladroite.

Une nuit de tempête, Jirô dort près de sa belle-sœur. Cette séquence brutalise soudain le récit. Mais pas d'explosion. Ici encore le lecteur est dérouté. Le récit s'accélère néanmoins et signale davantage ce qui le hante : la puissance subversive des mythes de l'amour auxquels chacun secrètement se réfère.

Jirô, beau garçon sans doute, promis à une existence traditionnelle, ne dit rien de sa vie sexuelle, rien non plus de ses aspirations. Ce qu'il évoque le plus intensément c'est l'abîme qui le sépare de son frère : une forme d'amour. Deux êtres cherchent ensemble, séparés, et par des moyens différents certes, à comprendre une parcelle de cette vérité qui guette la maturité : la solitude absurde des hommes ensemble.

La beauté du roman tient aussi au choix du narrateur : Jirô, témoin, raconte, à sa manière, la douleur inguérissable qui habite son aîné. Ichirô reste étranger. Serait-il jaloux, non pas de sa femme, mais de la plénitude sensuelle qu'il croit l'apanage de son jeune frère, solide et voué à la paix des bonheurs accessibles ?

■ Le voyageur, Natsumé Sôseki, Traduction René de Ceccatty, Editions Rivages/poche, 1994, ISBN : 2869307683

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Souvenirs d'un lecteur « impur » par André-Claude Desmon

Publié le par Jean-Yves Alt

Lorsque je lus pour la première fois Les Amitiés particulières de Roger Peyrefitte, j'étais encore à l'âge où l'érotisme se nourrit plus d'imagination que de réalité et j'avoue y avoir cherché – et trouvé – des satisfactions sensuelles aussi bien qu'esthétiques ou sentimentales. Sans doute l'auteur, avec une ironie complice, pourrait-il répliquer, comme il le fait à propos des jeunes correspondants qu'il évoque au début de Jeunes proies (p. 19), que c'est là un « étrange commentaire du roman de la pureté ».

En fait, dès cette époque, je n'étais pas sans m'apercevoir que la fougue de mes désirs ne correspondait guère à la pudeur et à la retenue des jeunes héros et j'en concevais de l'irritation. Tant de gens, dans cette œuvre, parlaient sans cesse de pureté, qui en même temps semblaient rongés par des désirs secrets qu'ils ne savaient ou n'osaient s'avouer ! Finalement, j'étais moins déçu de rester sur ma faim qu'humilié et agacé de voir que la vertu sortait toujours vainqueur de situations périlleuses où j'aurais succombé – j'en étais sûr – plus d'une fois. Cette apologie de la pureté – ou ce que je croyais être telle – me paraissait superflue, voire hypocrite. Qu'on la trouvât dans la bouche des prêtres, passe encore – c'était leur rôle – mais que Georges et Alexandre semblassent également y souscrire, cela m'ulcérait. Certes, on devinait en arrière-fond que d'autres camarades n'en restaient pas aux prémices de la fête, mais il s'agissait justement des « mauvais », de ceux dont il fallait se garder... On pensera, peut-être, que c'était, là, mauvaise conscience de ma part et que la vertu ne m'était insupportable que dans la mesure où je n'étais plus moi-même vertueux. Pour mon compte, je ne le crois pas : j'étais déjà persuadé, en effet, que ce que l'on me présentait comme vertu n'était qu'une fausse valeur et j'en voulais un peu à l'auteur, dont j'admirais par ailleurs l'audace, d'être resté en quelque sorte à mi-chemin. Pour un peu, je l'aurais accusé de n'avoir placé tant de pureté au premier rang que pour mieux faire accepter par l'opinion bourgeoise un livre qui, par son seul sujet, devait être considéré comme singulièrement osé.

Toujours est-il qu'il y avait malaise et je résolus, alors, de m'en expliquer quelque jour avec moi-même à l'occasion d'une relecture. Depuis, les années ont passé – beaucoup d'années – et c'est la sortie du film de J. Delannoy qui finalement me donne le prétexte de cet examen.

Je veux d'abord rendre justice à la sainte impatience de mon adolescence. J'étais alors tout occupé à enterrer la dépouille du christianisme ; je savais ce que j'abandonnais, ce que je refusais, je ne savais trop par quoi le remplacer. La sensualité ne nie semblait pas devoir être condamnée, mais je n'acceptais pas non plus qu'elle puisse devenir la seule maîtresse de ma vie. Tournant résolument le dos aux préceptes de mon enfance, je me refusais à identifier le sexe au péché, mais je n'en concluais pas qu'il dût être considéré comme l'unique valeur. Le virus philosophique qui m'habitait déjà me faisait une obligation de justifier ma conduite et toute lecture m'était prétexte à réflexion et à polémique. De là, ce besoin farouche de vouloir situer Peyrefitte dans un camp ou dans un autre. De quel bord était-il ? Du mien ou de celui des « autres » ? J'oubliais seulement qu'un romancier n'est ni un philosophe ni un moraliste mais d'abord un témoin et que l'essentiel de sa tâche est de donner un fidèle reflet de tel ou tel milieu sans prétendre le juger, encore moins l'expliquer. Si l'univers éthique des Amitiés particulières est aussi ambigu, aussi difficile à cerner, cela n'est pas dû à une maligne intention de brouiller les cartes mais bien plutôt à la nature des choses elles-mêmes. Cet amalgame d'éducateurs généreux mais bornés, fermés pour toujours à l'univers du plaisir, et de jeunes gens envoyés chez eux plus pour des motifs sociaux que par des préoccupations de piété, cette rencontre d'adultes vertueux mais obsédés par le péché et d'enfants roués et sensuels mais encore innocents, constituent un milieu clos assez extraordinaire, sinon monstrueux, qui ne pouvait que tenter la plume perspicace de Peyrefitte. Mais, encore une fois, sa tâche était de raconter et de décrire, non d'expliquer ni de justifier; de montrer les contradictions, s'il y en avait, non de les résoudre.

Il n'en reste pas moins que mon étonnement d'alors était légitime et qu'il subsiste encore tout entier aujourd'hui, même si, en plus d'un point, ma vision des choses s'est faite plus sereine et plus placide. Je voudrais donc, laissant de côté les aspects littéraires et psychologiques de l'œuvre, m'attacher à en analyser ce par quoi elle m'a le plus intrigué, à savoir cette sorte de flottement moral où l'on voit sans cesse l'impure candeur des enfants répondre, comme en contrepoint, à la vertu trop zélée des adultes.

Le mot de pureté que les prêtres ont si souvent à la bouche, et pas seulement dans le collège où se situe le roman, m'a toujours irrité. Je crois que pour moi il a perdu toute signification. Mais il faut bien tenter de comprendre ce qu'il peut signifier chez ceux qui en font un si grand usage. Je remarque d'abord qu'on l'emploie plus volontiers pour les enfants et les adolescents que pour les adultes. Ceux-ci sont « chastes » ou ne le sont pas, mais semblent de toute façon être situés au-delà de la frontière du pur et de l'impur. Les enfants, au contraire, doivent se préserver de toute souillure et conserver intacte leur innocence première. Tout se passe, donc, comme si la sexualité était pour l'enfant une flétrissure alors qu'elle serait normale chez l'adulte, du moins sous certaines conditions. Cette différence d'attitude vient, à mon avis, de la conception que la morale chrétienne se fait du plaisir sexuel : pour elle, ce plaisir n'est légitime que s'il est lié à la fonction génitale, c'est-à-dire finalement, à la reproduction de l'espèce. Or il se trouve que dans notre civilisation l'individu n'accède à la maturité psychologique et sociale nécessaire à la constitution d'un foyer que bien après qu'il ait atteint sa maturité sexuelle à l'époque de la puberté. Ce décalage entre la Nature et la Culture est fort gênant : voilà un adolescent qui peut goûter à un plaisir – qui en a même fortement envie – sans être à même d'assumer les charges et les responsabilités que ce plaisir devrait comporter, selon cette morale tout au moins. Le plaisir sexuel, s'il y goûte, ne peut lui être, à proprement parler, qu'un jeu gratuit, un amusement sans conséquence, et c'est là justement le « scandale » qu'il faut éviter à tout prix. Tout va donc être fait pour retarder, chez l'enfant, l'apparition de cette sexualité indésirable et lorsqu'elle apparaîtra, malgré tout, on tentera de la faire passer pour une intruse, l'œuvre destructrice d'une puissance étrangère – le démon, celui qui nous envoie de mauvaises pensées la nuit – contre laquelle on doit lutter de toutes ses forces sous peine de la pire déchéance.

Voici donc ces chers enfants promus au rang de purs angelots menacés par les puissances occultes du vice. Mais cette vision est à la fois fausse et dangereuse. Chez aucun individu, en effet, il n'y a de période véritablement étrangère à la sexualité. Les travaux de Freud et de ses disciples ont assez montré que la « libido » exerçait son empire dès les premières années de la vie et ce que l'on confond parfois avec une prétendue innocence n'est que cette phase de latence sexuelle – d'ailleurs toute relative – qui précède le réveil brutal de la puberté. La pulsion sexuelle, sous quelque forme qu'elle se manifeste, qu'elle soit indifférenciée, narcissique ou finalement orientée vers l' « autre », est partie intégrante de l'individu. Il est néfaste de la présenter comme l'œuvre d'une force extérieure et ténébreuse, car, ce faisant, on introduit la division au sein même de la conscience de l'enfant, exigeant de lui qu'il condamne ce qui, par la force des choses, ne fait qu'un avec lui-même. Le sentiment de culpabilité est la rançon inévitable de ce divorce. Tout consentement au plaisir, même passager, toute pensée complice, devront être expiés d'une façon ou d'une autre, et l'enfant, proche de la mentalité magique, sera toujours prêt à croire que les petits désagréments de la vie quotidienne – mauvaise note en classe, réprimande familiale, etc... – sont les châtiments de ce qu'il appelle ses « faiblesses ». Les bons pères ne se font pas faute d'entretenir cette tendance avec soin. Le roman de Peyrefitte constitue, à cet égard, un excellent documentaire. Tous les arguments sont bons et leurs homélies abondent en menaces diverses, plus ou moins voilées, plus ou moins insidieuses. Si les peines de l'enfer ou autres évocations soufrées risquent de paraître démodées et de n'émouvoir que les plus sensibles, on laissera entendre que les « coupables » peuvent perdre toute aptitude aux études et finalement ruiner leur santé. De tels coups portent assez bien. Ne voit-on pas le fort en thème, Marc de Blajan, se demander « comment les garçons impurs peuvent avoir la santé nécessaire pour faire leurs études » ? « Mais, ajoute-t-il, un jour ou l'autre ils doivent tomber brusquement. » Malheureusement l'ironie du sort, qui n'a d'égale que celle de l'auteur, veut que ce soit justement lui qui s'effondre brusquement !

Cependant le danger le plus pernicieux de cette conception erronée de la sensualité est d'en augmenter le pouvoir de fascination dans le moment même où l'on prétend la proscrire. Evoquant à demi-mots, avec des airs de grand mystère, ce qui devrait être mis en pleine lumière, fustigeant et condamnant ce qui n'a besoin que d'être éclairé et expliqué, on arrive à ce résultat paradoxal de donner à la sexualité une place bien plus grande qu'elle n'en a en réalité chez les enfants qu'on prétend protéger par de tels procédés. Le garçon scrupuleux et introverti, naturellement prédisposé à cultiver le remords et la mauvaise conscience, en viendra à être obsédé par les questions sexuelles. Cette triste évolution n'est malheureusement pas rare.

Mais, comme nous le verrons plus loin, ce n'est pas du tout dans cette direction que s'oriente le roman de Peyrefitte : ses héros savent opposer une saine ironie aux discours édifiants qu'ils subissent et passent joyeusement leur chemin. Si, dans ce livre, il y a des victimes de l'obsession sexuelle, ce n'est pas, semble-t-il, parmi les enfants qu'il faut les chercher, mais bien plutôt parmi leurs éducateurs!

Le supérieur, définitivement conquis par la prose de Bossuet et le prestige du grand siècle, paraît à l'écart de tout soupçon : en homme amoureux de l'ordre, il s'applique avant tout à la bonne marche de sa maison et s'il est sans pitié pour les amitiés particulières, si, au moindre indice, il les brise radicalement, écartant du troupeau la brebis contaminée, il ne fait là qu'accomplir ce qu'il croit être son devoir de chef ; il ne s'y mêle en tout cas rien de trouble. Il n'en va plus tout à fait de même du père Lauzon, le confesseur commun de Georges et d'Alexandre : l'attachement qu'il a pour ce dernier, les soins dont il l'entoure, les précautions draconiennes qu'il prend pour écarter de lui les dangers extérieurs, sont imprégnés d'une forte coloration passionnelle. Plus d'une fois Georges et le père Lauzon se retrouvent face à face un peu comme le feraient deux rivaux amoureux de la même personne. On objectera, sans doute, qu'il s'agit, de la part du prêtre, d'un sentiment paternel, abusif certes, mais pur de toute sensualité : ce qu'il aimerait d'Alexandre serait son âme encore candide et droite; d'ailleurs, n'avoue-t-il pas lui-même, à la fin du livre, qu'il caressait l'espoir d'entraîner son protégé dans la voie sacerdotale ? Mais d'aussi nobles desseins suffisent-ils, à eux seuls, à rendre compte de tant d'obstination? Pour le bien d'Alexandre, le voilà qui se transforme en chaperon de l'âme, qui exerce une surveillance de tous les instants, qui lui dicte ses moindres gestes! Est-ce une façon chrétienne de guider une jeune liberté ? N'est-ce pas plutôt un singulier manque de foi dans la complexité des fins divines? En vérité, le père Lauzon s'aime lui-même en aimant Alexandre. Il aime sa jeunesse et sa beauté et voudrait en être le seul possesseur. Cet amour a déjà l'aveuglement cruel de la passion et sera l'ouvrier principal de la mort du jeune héros.

Mais le personnage le plus trouble, le plus inquiétant, est de loin le père de Trennes. Celui-ci, plus lucide, plus avisé aussi, sait que l'innocence enfantine est un mythe; il sait quels désirs brûlent les corps et quelles passions enflamment les cœurs des garçons dont il a la surveillance. Amoureux de leur jeunesse et de leur beauté, possédé par une obsédante nostalgie – celle de tout adulte pour le paradis perdu des amours enfantines – il voudrait pouvoir participer encore à la vie secrète du collège faite des mille secrets que les garçons dérobent farouchement aux regards des adultes. Mais justement il est de l'autre bord, il appartient au clan des censeurs et des surveillants et tente vainement d'échapper à sa condition. Etrange chasseur, le voilà à l'affût, assis au chevet d'un lit, contemplant et scrutant un visage endormi, ou bien approchant à pas de loup de ses victimes pour surprendre quelques bribes de phrases. Tour à tour il se fait séducteur, flattant le goût de Georges pour la Grèce et l'antiquité, libéral, paraissant braver le règlement du collège, suborneur enfin, manigançant d'étranges rites comme celui de l'échange des pyjamas. Mais ses efforts demeurent vains. Les enfants observent avec curiosité cet adulte aux manières bizarres qui les déconcerte mais ne se livrent pas à lui. Bientôt Georges, inquiet devant cette perspicacité peu commune chez ses maîtres, flairant l'ennemi et le rival, décidera, dans un bon réflexe d'auto-défense, la ruine du personnage. C'est que cet inquiétant Janus prétendait jouer deux rôles à la fois : il voulait inspirer confiance mais sans perdre son prestige; jouer aux affranchis et maintenir sa tutelle. Cette ambiguïté explique l'alternance déroutante des sourires bienveillants et des propos hostiles. Ce jeu cruel, analogue à celui du chat en présence de la souris, où les griffes succèdent à la patte de velours, s'enracine, en vérité, dans les profondeurs du personnage : obsédé par son amour des garçons, le père de Trennes n'a ni l'audace de s'y livrer entièrement, ni la volonté d'y renoncer totalement. Cédant trop peu à ses sens, concédant trop à la morale qui est la sienne, il reste à mi-chemin, déchiré et complexe, cueillant de furtifs plaisirs mais les faisant expier aussitôt à lui-même et aux autres. Ses sautes d'humeur et sa méchanceté latente ne sont que les reflets de son désarroi intérieur.

On voit, par-là, que le camp des moralistes, de ceux qui parlent sans cesse de pureté, est loin d'être, dans ce roman aussi pur qu'il y paraît à première vue. L'explication en est simple : dès le moment où l'on identifie le plaisir au péché et où, méconnaissant ce qu'il a de naturel, on lui attribue une origine démoniaque, on le « sacralise » en quelque sorte. Modernes manichéens, ces prêtres sont fascinés par ce qu'ils combattent. Non seulement ils supposent et voient l'ennemi partout, mais ils en arrivent à compter avec lui et à ne plus pouvoir s'en passer. Que ne s'aperçoivent-ils qu'ils réintroduisent en eux-mêmes, mais défiguré et empoisonné, ce qu'ils prétendent écarter et que leur acharnement n'est que la revanche insidieuse de cette partie d'eux-mêmes qu'ils ont voulu renier pour toujours ! Il est, en effet, une façon d'affronter le mal qui revient à l'aimer, et, tels les rapports du bourreau et de sa victime, cette lutte ne laisse pas d'être entourée de curieuses harmoniques. Toute chasteté n'est pas pure et tout discours sur la pureté n'est pas forcément innocent. Qu'on nous comprenne bien, cependant ! Il ne s'agit pas de duplicité ni d'hypocrisie : ces prêtres sont sincères mais leur zèle est vicié et peut faire des victimes : chez les plus faibles, ils accréditent cette néfaste identification du plaisir et de la faute dont il est si difficile de se délivrer; ils se conduisent, envers ceux qui leur résistent, avec tant de dureté et d'aveuglement que l'issue peut en être fatale, comme l'illustre tristement la mort d'Alexandre.

Face à ce monde puritain et dévot, l'univers des enfants est tout autre. Il s'en dégage d'abord une impression générale d'irréligion et de duplicité. Les paroles édifiantes semblent glisser sur eux sans les marquer. Les rendez-vous clandestins, les conversations polissonnes, les liaisons « coupables » ne sont pas rares; quant aux communions quotidiennes, elles obéissent plus à la préoccupation d'être bien vu qu'à un réel souci de sanctification. Et lorsque l'un d'eux, tel Lucien Rouvères frappé de conversion, prétend s'amender, il se livre à une débauche de dévotions qui ne sont que la caricature de la véritable piété. Georges, le héros principal, n'échappe pas à ce climat; bien plus, la vivacité de son intelligence, la richesse de sa sensibilité esthétique, aiguisée par son amour de la Grèce et de la Beauté, donnent à sa conduite tous les traits de ce qu'il faut bien appeler le paganisme.

De la religion, il ne retient guère que les fastes de la liturgie : la poésie des saints qu'elle célèbre, le symbolisme des ornements et des couleurs, les cérémonies rituelles de l'offrande et de l'encensement, lui sont autant d'occasions pour dresser à sa passion un décor digne d'elle. Les notions de piété, d'humilité, de charité chrétienne, ne le concernent pas. Les offices sont tout occupés à la contemplation de son ami et la table de communion est témoin de ses rendez-vous amoureux. Passionné et volontaire, il n'hésite pas à sacrifier sans pitié ceux qui se dressent sur son chemin, d'abord André Ferron, l'ami de Lucien, puis le père de Trennes lui-même. Les procédés qu'il emploie – la trahison de la confiance de Lucien, la subtilisation du poème, la dénonciation anonyme – peuvent surprendre et choquer, mais c'est qu'on les juge à la lumière d'une morale qui n'est pas la sienne. Ce qu'il place au-dessus de tout c'est l'affirmation de lui-même et la sauvegarde de son amour. Placé dans un univers coercitif qui lui dénie tout droit en ce domaine, il se considère en état de légitime défense et ne regarde pas aux moyens. Il en est un peu de même d'ailleurs, quoique dans une moindre mesure, de tous ses camarades : cette duplicité des enfants, leurs silences, leurs mensonges, n'est jamais qu'un réflexe légitime d'auto-défense pour se protéger d'une inquisition qui prétend forcer leur intimité de toutes parts et par tous les moyens.

Mais ce qui rend le personnage de Georges encore plus attachant c'est la manière dont il vit sa propre sensualité et comment, évitant les pièges du plaisir vulgaire, il sait s'élever jusqu'à l'amour le plus pur. Qu'il soit sensible à la beauté des jeunes garçons, nul n'en saurait douter. Dès le premier jour de sa vie de collège, du haut des fenêtres de la lingerie, il remarque dans la cour les jeux de Lucien et d'André : « leurs visages se pressaient l'un contre l'autre et ils semblaient y mettre de la complaisance » ; plus tard, au réfectoire, son regard s'attarde sur « la nuque fraîche » de Lucien, qui sent la lotion et, au dortoir, il ne manque pas de noter que son voisin se déshabille et s'habille avec « un souverain mépris des convenances ». On n'en finirait pas de relever tous les détails par où se trahit son attrait. Ce n'est pas d'ailleurs un des moindres mérites de Peyrefitte que d'avoir su, dans ce roman, opposer aux anathèmes des bons pères, toute une atmosphère de sensualité, à la fois intense et discrète. A chaque instant, l'éclat d'un regard ou celui d'un sourire, le rayon du soleil sur une chevelure blonde, la nudité d'un genou, jusqu'à cette apparition, parmi les roseaux de la rivière, de l'enfant vêtu d'un maillot bleu, tout nous rappelle que le corps d'un beau garçon est aimable et digne d'être aimé. Et pourtant jamais rien de vulgaire, ni à proprement parler d'impur : les plaisirs furtifs, les conversations « spéciales » répugnent à Georges et il s'écarte, avec dégoût, de ses camarades lorsqu'ils vantent leurs aventures de vacances. Il ne faut pas confondre cependant cette retenue et cette pudeur avec une quelconque vertu militante ou avec un ascétisme morose. Georges ne s'impose pas de devoirs et nulle macération n'est à l'origine de la droiture de sa conduite. Seules la richesse de ses sentiments, la délicatesse de sa sensibilité, le tiennent à l'écart, non pas du péché, auquel il ne croit guère, mais des plaisirs faciles et dégradants. Ce qu'il cherche chez Alexandre c'est un ami non un complice. Certes, il n'ignore pas la nature de ses sentiments, il écrit lui-même à son ami : « Sache-le, si tu voulais l'ignorer encore, notre amitié s'appelle l'amour. » Il n'ignore pas non plus dans quel sens peut évoluer cette liaison, et s'il ne le désire pas immédiatement, il ne le refuse pas davantage. Mais, aimant Alexandre pour lui-même, plaçant son estime au-dessus de tout, il préfère s'en remettre au choix du jeune garçon, heureux finalement que « ces choses qu'il ne faut pas savoir » ne l'intéressent pas.

Faut-il entendre ce choix, fait gravement dans l'intimité de la serre, comme un refus puritain du plaisir et comme un retour tardif à la morale des bons pères ? Je ne le pense pas. Il faudrait plutôt le situer dans une atmosphère platonicienne : Un beau corps n'est rien s'il n'est habité par une belle âme et l'amour du corps ne vaut que s'il nous élève à l'amour de l'âme. On ne doit pas oublier, non plus, que Georges et Alexandre sont des enfants qui ont tout à découvrir de la vie : leur amitié n'est pas pure de toute sensualité et ils le pressentent – Alexandre, lui-même, propose l'échange des maillots de bain ! – mais en même temps ils sont en quelque sorte intimidés devant le mystère qui est le leur et désireux de ne rien détruire de cette délicate harmonie : un baiser furtif, une pression de la main, suffisent à leur bonheur. Leur vertu n'est pas la victoire de la morale mais celle de la pudeur enfantine.

Il faut même dire plus : c'est leur irréligion, leur « amoralité », leur révolte enfin, qui leur permettent de sauvegarder leur innocence. Placés dans un univers qui se plaît au rappel obsédant des interdits, entourés d'une atmosphère de suspicion, contraints à la dissimulation et à la clandestinité, toutes les conditions sont réunies qui devraient normalement les précipiter vers ce péché dont tant de soins et de mystères ne peuvent que rehausser le prestige et l'attrait. Au lieu de cela, parce qu'ils ont placé ailleurs leur ferveur, parce que, à la triste vertu des contempteurs du mal, ils ont préféré l'amour joyeux de la Beauté, celle du corps et celle de l'âme, ils ont pu conserver intacte leur fraîcheur et leur droiture.

Ce n'est, d'ailleurs, pas là le moindre paradoxe de ce roman, à savoir que ce que recherchent les uns, la pureté, est finalement atteint par les autres, mais par de toutes autres voies. En vérité, deux morales s'affrontent ici : l'une, toute négative, ne sait que condamner et combattre; l'autre, positive, consiste dans le libre épanouissement des vertus naturelles. Aussi, cette e pureté » qui est celle de Georges et d'Alexandre n'a-t-elle, finalement, rien de commun avec celle que prônent les prêtres du collège. Celle-ci n'a de positif que l'apparence puisqu'elle se définit, en fait, par la négation de l'Impur posé d'emblée comme premier et prédominant; celle-là, fruit spontané de la beauté de l'âme, et de l'amour le plus élevé, est toute entière positive. Au commencement est la faute, enseignent les maîtres; l'innocence est première, répondent les enfants.

Ainsi la pureté n'est-elle pas toujours du côté de ceux qui la défendent, ni la laideur et le mal du côté de ceux qui se vouent à l'amour de la Beauté et de la Vie. C'est là, le nœud de ce flottement moral que nous évoquions plus haut. Si ce roman est, à certains égards, d'abord déroutant, c'est qu'on y assiste, en arrière fond, mais de manière implacable, à l'échec des professionnels d'une certaine morale. Ils parlent, ils enseignent, ils menacent mais leurs paroles se perdent dans le désert. Malgré eux, sous leurs yeux, mais sans qu'ils sachent le voir, à travers un amour neuf et fort, de nouvelles valeurs naissent qu'ils ne peuvent comprendre tant elles sont étrangères à leur univers. Là où fleurit l'amour le plus pur, ils ne savent que supposer le vice et le mensonge, tant le divorce est profond entre leur monde et celui des enfants. Mais ils demeurent les plus forts – que peut l'amour de deux enfants ? – et il faudra que la morale officielle ait le dernier mot. Alexandre, lui, préférera mourir plutôt que de céder.

Arcadie n°130, André Claude Desmon (pseudo d'André Lafond), octobre 1964

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