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L'amour proustien par Guy Laurent

Publié le par Jean-Yves Alt

Dès qu'il est proclamé « classique » un écrivain y gagne au moins de n'être plus suspect et d'être lu avec toutes les bienveillantes œillères du conformisme. Singulièrement anesthésié par cette étiquette, le « bourgeois hétérosexuel » lira sans sourciller Sade, Lautréamont ou Proust. Quelques rares lueurs seront seules à signaler à notre inconscient navigateur les précipices frôlés ; c'est alors que sa gêne se rabattra sur le bel alibi de la valeur stylistique ou mieux encore sa conscience étonnée se félicitera une fois de plus d'ignorer semblables errements. Il y a pourtant des auteurs classiques et gênants et Racine, leur « tendre » Racine, est l'un d'eux et chez ces auteurs, des zones plus gênantes encore sur lesquelles la critique écartelée, comme l'âne de Buridan s'emploie à parler par sous-entendu pour mieux se taire. Le dieu de Schopenhauer se voilait bien la face devant le spectacle du monde. C'est ainsi qu'on n'a jamais trop cherché à analyser les profondes racines homosexuelles de l'amour proustien. Cet article qui ne vise ni à être exhaustif ni surtout nuancé se propose seulement de parler un peu des côtés de Proust que beaucoup voudraient voiler. Qu'on n'y voie donc autre chose que les remarques d'un homophile qui a beaucoup aimé Proust. Comme tous les bons esprits le savent, nous sommes affligés d'une singulière manie qui nous pousse à rechercher chez tous les écrivains, chez tous les créateurs, des résonances à nos problèmes, des échos à nos désirs. Il s'agit ici de Proust et comme les résonances risquent de se transformer en une complète symphonie, nous irons au plus bref tout en priant nos lecteurs arcadiens de n'y voir que le premier d'une série d'articles consacrés au plus grand des écrivains homosexuels et peut-être au plus significatif. Puissent les mânes du pauvre Marcel promu encore par certains au titre d'hétérosexuel posthume – et sans s'être jamais douté de l'être – y trouver quelque apaisement !

Il n'y a pas d'œuvre nantie d'une architecture plus secrète que celle qui rassemble les divers moments d' « A la Recherche du Temps perdu ». Ce n'est pas seulement coquetterie, volonté de brouiller les pistes mais surtout le dessein de suggérer au lecteur l'effort nécessaire, ce droit de péage intellectuel qui permet d'accéder à la ville interdite, au jardin intérieur. Car le premier tome « Du côté de chez Swann » n'est que la délicate exploration de ce jardin, image même de la conscience proustienne, telle qu'elle se révèle à nous d'abord et aussi de ce milieu clos, tracé au cordeau, mesuré, de l'enfance où tout se développe selon l'heureuse germination des saisons, l'afflux des sensations. Toute violence, toute idée de rupture est bannie de ce « vert paradis des amours enfantines ». Amours enfantines qui ne s'adressent pas aux êtres de l'extérieur, à ces indifférents étrangers mais aux différentes cellules de ce clan, personnes et choses, parents, chambre et domestiques. Au commencement donc l'enfant Marcel Proust se promenait ravi et satisfait dans les allées de ce jardin à la française : le plaisir était sans problème car planait par-dessus ce décor l'ombre auguste et propice de la mère. La mère, c'est-à-dire un tout facile et complaisant, toujours prêt à donner plus encore et ne refusant plus ses baisers lorsque coulaient les larmes. Nous retrouvons ici la situation caractéristique, et peut-être la loi d'airain qui guide le développement affectif du jeune homosexuel. Est-il besoin d'ajouter que certains biographes ont voulu y voir la preuve d'un attachement « anormal » sans qu'à la vérité, ils se soient bien expliqué là-dessus. Rien n'est plus étonnant à qui lit des critiques que ce genre d'insinuations et surtout que ce sentiment de malaise hésitant avec lequel on avance des sous-entendus. Il y a dans le monde des millions d'homophiles qui continuent d'éprouver pour leur mère des sentiments du même ordre. Mieux, ils leur semblent si évidents et si familiers que, chez Proust, rien de ce qu'il dit, touchant ses rapports avec sa mère, ne les étonne : cette attitude leur paraît simplement significative mais, dans ce domaine, comme dans celui qui en découle directement, l'incompréhension des hétérosexuels ne découle que d'une ignorance fondamentale. A preuve ces stupides insinuations d'inceste. Mais laissons-là les critiques ! Nous avons laissé notre Proust nourrisson à Combray ou à Paris, gavé du lait de la tendresse maternelle, égoïstement habitué à ce bonheur sans lutte, parèdre et protégé de sa déesse, en un mot englouti dans un rêve nervalien de bonheur. Il est en effet curieux de constater combien Gérard de Nerval est l'un de ceux auxquels Proust s'est le plus attaché durant son adolescence, un de ceux qui l'obsèdent. C'est un peu sa première manière, son maître à penser et à rêver. La raison de cet attachement est bien simple et, évidemment, de nature toute homophile. L'univers nervalien, baigné d'une clarté lunaire et maternelle, est celui des métamorphoses, du chatoyant, du changeant : c'est, en quelque sorte, un prolongement esthétique de cet univers enfantin sur lequel la vigilante tendresse d'une mère verse ses rayons pâles, mais encore suffisants. Toute la passive sensualité œdipienne de Marcel Proust se réjouit de ce plongeon dans la magie impubère, créatrice éternellement féconde de formes et de sensations. Cette lactescence imprègne « Du côté de chez Swann » jusqu'à faire de ce livre le seul moment vraiment heureux de l'œuvre toute entière. De là, l'esthétisme gourmand de Proust, ses savoureuses descriptions, cet univers confortable, ces êtres proches et sans mystère : tante Léonie, Françoise. L'humour de l'auteur présentant les petits travers de sa tante Léonie, ses maladies plus ou moins imaginaires ou les bizarreries de sa bonne, reste souriant, allégé, heureux sans rien de commun avec l'ironie méchante du snob ou les remarques caustiques de l'amant des livres suivants. Le sommeil et plus spécialement le sommeil heureux auprès de sa mère est le thème de prédilection de notre auteur dans ce livre ; thème symbolique et utilisé à dessein. C'est qu'avec lui nous nous sommes assis sur les pelouses de notre enfance et, Viviane enchantant Merlin, nous oublions que le temps passe et que l'heure de l'action, l'heure de l'amour nous trouvera enchaînés dans cette délicieuse torpeur dont nous ne connaissons le prix qu'au réveil et qui, pour Marcel, s'appelait le bonheur. Hier, une baguette complaisante pulvérisait la réalité du monde en gerbes irisées de métaphores : un nom devenait bouquet de violettes, un buisson d'aubépines un reposoir et le clocher un ami ; mais, aujourd'hui, à Balbec, d'agréables formes ont arrêté nos regards, nous avons rencontré « la petite bande... ». De prime abord, l'objet aimé n'est qu'une promesse de bonheur fort vague : sur l'oreiller des illusions, il est encore aisé de rêver soit que nous ayons discerné un jeune aristocrate séduisant qui s'appelle Robert de Saint-Loup ou un garçon laitier aux joues roses. Proust est un enfant gâté : le désir précède toujours l'amour : pas de coup de foudre ni d'explosion solaire du sentiment. Sur le paravent d'un univers plein de délices, un ou plusieurs êtres apparaissent successivement et nous pensons qu'il nous sera facile de tirer de chacun des pores de ces objets si désirables l'exacte quantité de plaisir que notre convoitise réclame. Ne sommes-nous pas doués de cette imagination ravisseuse et élastique qui nous permet de tout pénétrer et de tout inclure, en un mot ne sommes-nous pas certains de tout savoir afin de tout posséder. Ce besoin de savoir, dépassant de fort loin la simple curiosité, est l'instrument même de l'enfant-romancier. Proust qui joue au policier s'amuse à tout comprendre pour mieux nous livrer orgueilleusement les secrets que sa sagacité a pu forcer. Dans cette chasse triomphante, s'affirme « ce prolongement et cette multiplication possible de soi-même qui est le bonheur ». C'est pourquoi devant la « petite bande » Proust admire sans crainte « les nobles et calmes modèles de beauté humaine » qu'il voyait là « devant la mer, comme des statues exposées au soleil, sur un rivage de la Grèce » et parmi ses compagnes Albertine n'est qu'une brune aux grosses joues assez mal élevée pour sauter brutalement par-dessus un paisible octogénaire, assis sur le sable. (Il est inutile d'insister, puisque c'est le projet d'un autre article, sur les innombrables allusions qui font comprendre qu'il s'agit de garçons et non de jeunes filles. Je les crois pour ma part tout à fait voulues et destinées aux « happy few »). A peine Albertine a-t-elle été entrevue que le mauvais génie semble déjà opérer : c'est la distance qui le sépare de cette jeune fille qui provoque le désir, qui est l'élément moteur. « Cette fugacité des êtres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent à démarrer de la vie habituelle, où les femmes que nous fréquentons finissent par dévoiler leurs tares, nous met dans cet état de poursuite où rien n'arrête plus l'imagination. » Mais la « fugacité » d'Albertine n'est encore qu'une hypothèse : pour que ce « précipité » de souffrances qui s'appelle l'amour voit ses éléments d'angoisse et de désir réunis, il faut le catalyseur d'un fait précis, d'un élément réel et non rêvé. Au moment où il va quitter Albertine à tout jamais, bien décidé à aimer Andrée, autre visage de la petite bande, au moment où le train arrive à Pareille où Albertine doit descendre, Marcel apprend incidemment l'existence de « deux grandes sœurs » de sa maîtresse : Mlle Vinteuil et son amie, deux lesbiennes qu'il a pu voir, un soir, à Montjouvain, pratiquant le saphisme. L'amour est né : « Je sentis que le jour qui allait se lever dans un instant et tous les jours qui viendraient ensuite ne m'apporteraient plus jamais l'espérance d'un bonheur inconnu, mais le prolongement de mon martyre. » L'amour proustien est un soupçon jaloux éternellement frustré d'une conviction apaisante. C'est que le rapport d'autrui à soi est complètement inversé chez Proust : pour le sens commun, les êtres impénétrables ne sont que les indifférents, ceux que nous n'aimons pas ; au contraire, c'est dans le contact avec l'objet aimé que nous puisons connaissance aussi bien que bonheur. La malédiction de la chasse au bonheur proustienne vient de ce que la conception des rapports est entièrement opposée. Jamais la connaissance de Legrandin ou de Françoise n'est mise en cause ; elle procède de soi ; Proust est au centre de son œuvre comme Dieu dans la sienne. Mais lorsqu'apparaît l'amour, les charmes habituels se révèlent inefficaces et l'enchanteur prodigue de métaphores brillantes qui affirmaient l'impérialisme de notre sensualité, se révèle un mauvais génie qui ne montre que pour mieux voiler. Chaque fragment, chaque « instantané » d'Albertine, n'est plus en effet pour rehausser le charme ou l'éclat métaphorique de la vision pour enivrer le jeune esthète mais pour dissimuler farouchement le secret inconnu d'une âme. Tantôt paysage, tantôt minéral, où est la véritable Albertine? « Quel homme se cachait derrière Albertine ? », s'est écrié Mauriac ; c'était hélas la douloureuse question qui obsédait Proust. Ici commence l'enfer proustien qui est aussi celui de bien des homophiles. A partir du moment où les rapports sont ceux que concevait Proust et auxquels, probablement, il lui était impossible d'échapper, relations de protecteur riche avec un garçon complaisant et passablement désœuvré, rien ne saurait garantir la réciprocité de son attachement, pas plus que les préférences sexuelles du partenaire. Les penchants saphiques d'Albertine sont une transposition tellement évidente qu'il est inutile d'y insister : Albert est soupçonné d'aimer les femmes. Mais on en reste aux présomptions. L'esprit de l'auteur se perd dans un dédale de combinaisons, ruses, traquenards qui lui permettraient d'atteindre une vérité tangible, énorme, salvatrice... 

Ainsi l'aérolithe de l'amour a fracassé le fragile petit univers nervalien : l'âme du narrateur s'imprègne d'une souffrance sans nom et sans remède, « tremblante et dépaysée comme une méduse échouée sur la grève ». Le temps proustien n'est pas plus uniforme que celui de la vie ; son récit est à épisodes tranchés comme son âme est constituée des facettes les plus diverses. Cette simple phrase d'Albertine : « Je connais très bien Mlle Vinteuil », fait passer Proust de l'adolescence à la maturité, de l'âge du jeu à l'âge du risque : l'amour est une renaissance douloureuse. C'est pourquoi le ton de « La Prisonnière » et de « La Fugitive » diffère entièrement de celui de « Du côté de chez Swann » ou du « Temps retrouvé » : la souffrance tord le style qui n'exprime plus que le besoin immense d'un monomane obsédé. La raison en est à la fois bien simple et bien spécieuse, c'est que l'amour n'éclate que lorsque le sentiment de la perte se fait jour. Albertine, petit animal sexuel et divertissant, ne séduit vraiment le narrateur que lorsque le hasard de la Révélation l'a fait « autre ». Chez un écrivain que l'on a dit mou ou par trop féminin, l'amour, dès la première passe, est un duel. Proust, en effet, veut se battre contre une « nature » différente – ce qui est à la fois absurde et grandiose. Ici et, sans doute, plus nettement que jamais, le réflexe homosexuel est évident. Le côté incurablement enfantin de l'homophile s'exaspère en voyant qu'un objet ou un être séduisant entrevu lui échappent. De plus, sans cesse en compétition avec un milieu qui le nie, l'homosexuel éprouve ardemment le besoin de soumettre l'élément viril de cette société sous la forme du beau garçon qui consacrera sa victoire, je veux dire son bonheur. Malgré cela, l'on s'est souvent plu à comparer les mécanismes de l'amour chez Proust à ceux d'autres grands écrivains. A la suite de quoi, des libéraux ont conclu – non sans un candide étonnement – que la différence d'objet n'était pas pour autant une différence de nature et que l'amour chez l'homosexuel Proust ressemblait à s'y méprendre à l'amour chez l'hétérosexuel Racine : même fureur dans le sentiment, même accroissement monstrueux de la jalousie, même soif en un mot. C'est à notre avis une erreur totale. Malgré des éléments certains de comparaison, la nature de l'amour est tout à fait différente. Avant que de connaître l'existence, voire la possibilité d'une rivale, Phèdre brûle pour Hippolyte et Hermione pour Pyrrhus. Dans le cours de leur passion la jalousie irrite leur amour, elle ne le crée pas. On voit mal Hermione se lassant de Pyrrhus ; en revanche il suffit qu'Albertine vive chez le narrateur pour que, la jalousie s'apaisant, l'amour se tarisse : « D'Albertine je n'avais plus rien à apprendre — Chaque jour elle me semblait moins jolie — Seul le désir qu'elle excitait chez les autres quand, l'apprenant, je recommençais à souffrir et voulais la leur disputer, la hissait à mes yeux sur un haut pavois — Elle était capable de me donner de la souffrance, nullement de la joie — Par la souffrance seule, subsistait mon ennuyeux attachement — Dès qu'elle disparaissait, et avec elle le besoin de l'apaiser, requérant toute mon attention comme une distraction atroce, je sentais le néant qu'elle était pour moi, que je devais être pour elle. » Si l'amour n'est plus chez Proust qu'une maladie nerveuse qui ne cherche même pas à propager ses ondes sur l'être aimé (aucun de ses personnages ne dit jamais « je vous aime »), si, malgré l'importance démesurée qu'il revêt pour celui qui en est la proie, il n'est qu'une crise violente et passagère, c'est parce qu'il est condamné dès le départ. Proust ne peut pas communiquer avec Albertine et cela non parce qu'il est un « intellectuel compliqué », non parce qu'il aime souffrir mais parce qu'Albertine est Albert, parce que Proust, pour son malheur, n'aime que les hommes de l'autre race. Cependant l'obstacle n'est pas simplement physiologique : Albertine-Albert a des relations sexuelles avec Proust, mais métaphysique et la jalousie, elle-même, est de nature métaphysique : l'homosexuel ne peut comprendre la dimension hétérosexuelle de son ami. La crise de l'amour proustien est celle de la finitude homosexuelle...

Ainsi, selon la belle formule qui introduit « La Fosse de Babel », « La Prisonnière » est le « monument élevé à l'impossibilité de l'amour par le paroxysme de l'amour ». A qui ne peut posséder une essence différente de la sienne, il restera le plaisir d'évoquer la beauté des formes, « l'énervement sodomique » comme le dira Abellio. Il doit se faire magicien, celui qui est dépouillé d'une part du réel. Ainsi Proust, à nos yeux, est un esthète et non un amoureux : il n'avait pas le choix.

Arcadie n°119, Guy Laurent (Guy Pomiers), novembre 1963

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Christophe Massé à la Librairie "La Machine à Lire" (Bordeaux)

Publié le par Jean-Yves Alt

La librairie La Machine à Lire

vous invite le mercredi 24 juin à 18h30

à assister à la rencontre avec Christophe Massé en présence de son éditeur Pierre Mainard autour de son livre :

Van Gogh comme ailleurs

poème accompagné des dessins de Franck Garcia.

« Savons-nous vraiment comment commencent les histoires ? Par où exactement ? Précisément. D’un regard, d’une odeur, d’une couleur. Quel est ce temps qui nous propulse vers l’autre. Ignorerons-nous toujours que nous pouvons changer de vie ne serait-ce qu’une fraction de seconde ? »

Dans Van Gogh comme ailleurs Christophe Massé rassemble les fragments d’une vie passée à observer les évènements du grand comme du petit Monde. Les hommes y scellent des rendez-vous, pouvant se traduire par des rencontres indéfectibles qui contribuent au « Métier de vivre » comme à celui d’écrire et de peindre. La main du poète, du peintre, ne cherche plus alors à fabriquer une réalité mais - instantanément, sans contrainte -, rend compte, comme en miroir, du vécu. À l’image de la mer qui se retire, laissant choir sur le sable la réalité de ce qu’elle porte dans son ventre, le poème de Christophe Massé, libre et lucide, dévoile les pans d’une histoire qui, assemblés, forment une palette de couleur dans laquelle l’homme puise à vivre.

Christophe Massé, né à Perpignan, vit à Bordeaux depuis 1998. Son travail plastique est politique, sociologique, esthétique, voire décoratif. Celui consacré à la littérature est poétique, philosophique, polémique. Son combat artistique s’apparente à un marathon, où l’important n’est pas de porter des chaussures fluorescentes et un sponsor sur le dos, mais de participer. Une posture qu’il illustre en animant l’atelier “Sous La Tente” rue Bouquière. Un lieu où les rencontres font naître des projets, comme celui d’associer la poésie et la peinture...

Christophe Massé à la Librairie "La Machine à Lire" (Bordeaux)

Franck Garcia, se lève tous les matins depuis le 1er novembre 1971. Sa peinture s’affiche comme propos : un portrait anonyme, une nature morte en mutation, une vanité en guise d’espace formel, une figuration muette, cherchant à “être” entre gestation et achèvement [...]. Ce peintre, largement exposé, incarne la jeune génération avec talent. Salué dans de nombreuses publications, il édite lui-même, depuis 1989, La Pomme de Discorde.

La rencontre sera animée par Stéphane Mirambeau des éditions Pierre Mainard.

La Machine à Lire

8, place du Parlement

33000 Bordeaux

Tel : 05 56 48 03 87

Ouvert le lundi de 14h à 20h et du mardi au samedi de 10h à 20h

ecrire@lamachinealire.com

www.lamachinealire.com

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Jean Genet, menteur par Tahar Ben Jelloun

Publié le par Jean-Yves Alt

Homosexualité

Lors de sa première visite chez moi à Tanger, il me demanda si au Maroc les gens toléraient l'homosexualité. Si je connaissais des homosexuels qui ne se cachaient pas. Pas évident de lui répondre, j'étais assez ignorant sur la question. Il me dit qu'en Afrique il avait pu constater que c'était tout de même plus facile qu'ailleurs. Je lui demandai comment il s'était découvert homosexuel. Il sourit et me raconta une histoire qu'il était le seul à pouvoir inventer. Peut-être était-elle vraie.

« J'avais quatorze ans, j'étais malade, hospitalisé. Une infirmière m'avait pris en sympathie. Elle m'apportait des bonbons. J'avais remarqué un garçon à l'autre bout de la chambrée. Il avait le visage d'un ange. On se regardait et je crois qu'on se comprenait. Je lui faisais passer les bonbons en donnant le paquet à mon voisin qui se servait puis passait à son voisin et ainsi de suite, mais il restait toujours pour mon copain assez de bonbons. Pour me remercier, il me faisait un clin d'œil. Dès que j'ai pu me lever, je suis allé me glisser dans son lit. C'était naturel. Nous faisions l'amour en silence et sans nous poser de question. Depuis j'ai su que je ne ferais l'amour qu'avec des hommes. C'était si évident que ça ne posait jamais le moindre problème. » Albert Dichy écrit dans la chronologie de l'édition du Théâtre de Genet dans la Pléiade qu'à cette époque, dans son rapport, le directeur de l'école note l'« aspect efféminé » et la « mentalité douteuse de cet enfant abusé par la lecture de romans d'aventure ». En réalité, les choses étaient très simples. Ce n'était ni la lecture de romans d'aventure ni son aspect physique qui firent de lui un homosexuel. Genet me le dit assez clairement : c'était une évidence naturelle. Il n'y avait pas de doute ni de « complexe d'Œdipe mal vécu » !

Quand nous nous sommes rencontrés, j'avais l'impression que la sexualité ne l'intéressait plus. En tout cas, il n'en parlait jamais sauf pour insulter des « pédés » qui essayaient d'utiliser son nom pour la cause homosexuelle ou pour reprocher à Gide de n'avoir voyagé en Afrique du Nord que pour rencontrer des garçons qu'il « payait mal » — Genet méprisait les écrivains épris de tourisme sexuel avant la lettre. Il reprochait à Michel Foucault d'avoir fait pression sur des jurés de prix littéraires pour faire obtenir un grand prix à un de ses amis Juif de Tunisie. Je lui fis remarquer qu'il n'avait pas à préciser que le petit ami de Foucault était juif et qu'il avait oublié tout ce qu'il avait fait pour ses amis. Il ne me répondit pas. Sa mauvaise foi n'avait pas de limites !

Il m'arrivait aussi de me demander comment Genet pouvait être « ami » et vivre avec Mohamed, un homme avec lequel il ne partageait rien de culturel, rien de littéraire, pis encore, avec lequel les rares discussions tournaient autour de généralités. C'est en écoutant Mohamed parler que ce décalage me paraissait immense. Quand Mohamed disait que Genet était un « prophète », il y croyait. Pour lui, Genet avait été envoyé par Dieu ou le Destin afin de lui offrir une autre vie. Une vie toute fabriquée, imaginée, structurée par Genet, bien sûr. Il avait tout prévu, le passeport, le travail, le mariage, la naissance d'un « héritier », l'avortement, le divorce, tout y compris les moindres mots et gestes de Mohamed. Mais tout démiurge qu'il fût, Genet n'avait pas réussi à détourner son ami du haschich et des putes. Mohamed se conduisait comme un enfant gâté, comme un petit, tout petit délinquant, pas même un voleur ou un rebelle. Genet vers la fin de sa vie s'en agaçait, il ne savait quoi faire pour retrouver le Mohamed qu'il idéalisait. Quant à Mohamed, il m'arrivait souvent de parler avec lui en arabe et je percevais chez lui un désarroi, un trouble, voire une déprime. La réaction de son entourage au Maroc l'avait marqué. Était-ce par pudeur ou par naïveté, jamais Mohamed ne parlait devant moi de sexualité. Il allait souvent chez les putes, que ce fût à Paris ou au Maroc, sans doute en réaction aux médisances des voisins de Larache qui par jalousie le taquinaient ou même parfois l'injuriaient. Il ne voulait pas passer pour un « type entretenu par un vieux ». Mais c'était la réalité et les gens n'étaient pas dupes. Peut-être que ses parents aussi s'en doutaient, peut-être eut-il des disputes avec eux à ce propos. Quand Mohamed était au Maroc, il téléphonait à Genet uniquement pour se plaindre et lui demander de l'argent, jamais pour donner des nouvelles. Genet se déplaçait, arrangeait les choses puis revenait à Paris décontenancé. Un jour il me dit : « Mais qu'est-ce qu'il fait avec tout cet argent ? » Comment savoir ? Mohamed ne disait pas les choses clairement, parlait par métaphores. Rien à voir avec la relation qu'entretenait Genet avec Jacky, avec qui il avait des liens Plus forts, parce que plus anciens — des rapports d'adultes, de vrais complices. Il n'empêche, tout le monde autour de Genet était mis à contribution pour que Mohamed et Azzedine vivent dans les meilleures conditions possibles.

Jacky a une vision de Mohamed légèrement différente de la mienne : « Mohamed était triste, il était ailleurs, il n'écrivait pas des poèmes mais les récitait, c'était un poète oral dans la tradition de l'Orient arabe ; il avait une grande sensibilité, il disait des choses magnifiques, parlait sans précaution, sans calcul ; il connaissait le Coran par cœur ; il racontait des choses extraordinaires ; je lui disais : "Tu devrais écrire !" Derrière son apparence d'homme brut, il était très raffiné. Il était seul dans son monde et pensait à beaucoup de choses qui le préoccupaient. Il voyait Paris avec des yeux neufs, il remarquait des choses que nous, nous ne voyions plus. C'était un poète : on s'entendait très bien. Le scénario de La Nuit venue lui a été inspiré par les moments qu'il passait avec Genet, c'est pour ça qu'il a tant insisté pour faire inscrire dans les contrats "d'après une idée originale de Mohamed Al Katrani" ; Genet le mettait en avant, pas parce qu'il était son ami mais parce qu'il méritait d'être mis en avant. Genet avait l'habitude de poser cette question : "Comment tu vois ça ? Tu ne penses pas que... ?" »

Il est vrai que Mohamed était quelquefois étonnant. Comme s'il était soudain ébloui, n'en revenant pas de vivre ce qu'il vivait. « Que Dieu remplisse de lumière la maison de Genet ! Lui qui n'a pas de maison ! » m'avait-il déclaré, un jour, sans raison.

 Tahar Ben Jelloun 

in Jean Genet, menteur sublime, éditions Gallimard, octobre 2010, ISBN : 978-2070130191, pp. 107/110


De Jean Genet : Querelle de Brest - Elle

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Stefan Zweig, l'impossible éducation sentimentale par Pierre Deshusses

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans La Confusion des sentiments, un professeur et un étudiant s'attirent sans pouvoir se le dire ou se le figurer : la culture n'aide en rien et contribue même à étouffer les désirs.
Comme on parle de « roman de formation », on peut parler de « nouvelle de formation » à propos de La Confusion des sentiments tant ce récit est marqué par l'apprentissage. Mais pas de façon univoque. Comme la langue d'Ésope, l'enseignement peut être la pire ou la meilleure des choses — tout dépend de l'enseignant, ou de la personne. On se retrouve confronté au thème de prédilection de Zweig qui, par-delà les milieux, les circonstances et les époques, s'attache d'abord à l'individu. On sait toute l'aversion de Zweig pour les années qu'il a passées au lycée, où il fut un élève médiocre. Il en a abondamment parlé dans son livre « Le Monde d'hier » et a même consacré un récit au drame que peut engendrer la rigidité de certains professeurs : Une jeunesse gâchée. On a moins de témoignages sur sa vie d'étudiant, mais le passage à l'université est d'emblée ressenti comme un passage vers plus de liberté. Comme Roland, le personnage principal de la nouvelle, Zweig a passé quelques années à Berlin, au début de ses études. C'était en 1901-1902. Zweig écrit sa nouvelle plus de vingt ans plus tard. Ce qui marque désormais l'apprentissage, ce n'est plus le dégoût, le refus, le tragique, mais le désir, cet investissement de toute une personne dans un objet ou une autre personne.
Mentor shakespearien
À l'université, la force du désir de Roland ne s'applique pas aux études mais à la débauche que lui permet sa vie d'étudiant. Libre d'assister aux cours ou non, il met à profit ses journées et ses nuits pour fréquenter les cafés et, usant de son physique avantageux, sortir avec des filles de toutes conditions, Il faut l'intervention inattendue de son père pour que cette vie dissolue se transforme en une vie studieuse où le désir est toujours aussi fort, sauf qu'il se reporte sur autre chose que le sexe : les études. Inscrit dans une autre université d'une ville de province, loin de la capitale, de son tumulte et de ses séductions, il fréquente les cours d'un professeur d'anglais qui fouette son enthousiasme pour la lecture et la découverte des textes. Comme le répète son nouveau professeur, l'accès à la littérature doit être commandé par la passion. Immédiatement subjugué par le talent oratoire de ce spécialiste de Shakespeare, Roland est aussi séduit par sa personnalité, sa tolérance, son attention, sa douceur dans les rapports personnels. Incapable de lui cacher qu'il a perdu son temps à Berlin et ne s'est pas soucié de ses études durant son premier semestre, prêt à se faire rejeter par ce professeur si brillant, Roland reçoit au contraire comme réponse, loin de tous les canons et de tous les réflexes universitaires : « La pause fait aussi partie de la musique. » Dès lors, l'accord est scellé entre le professeur hors du commun et l'étudiant fasciné, prêt à tout pour lui plaire. Si la passion de Roland pour son professeur est uniquement motivée par le désir d'apprendre, et si l'on retrouve dans cette fascination l'attachement exalté du jeune Edgar pour le baron dans Brûlant secret, il n'en est pas de même du côté de son mentor. Bien qu'il soit marié, on devine chez lui le lourd secret de l'homosexualité. Zweig a des pages admirables sur le fardeau que représente le fait d'être un homme attiré par les hommes, sur le désir qui pousse à aller chercher la satisfaction du plaisir dans les lieux les plus sombres, sordides ou dangereux, sur la puissance du sexe opposée à la nécessité du secret. Cet homme d'une érudition extrême, d'une finesse exceptionnelle, doit se commettre avec des brutes et s'avilir parfois avec des pervers qui le font chanter, pour détourner ses désirs et ne pas déclarer son amour à son jeune étudiant.
On a souvent dit que Zweig était capable de se glisser dans la peau d'une femme pour en analyser les réactions et la sensibilité. Il est aussi capable de se glisser dans la peau d'un homme qui n'est pas attiré par les femmes. Le sujet parfaitement maîtrisé était néanmoins « délicat », comme l'a reconnu Zweig, qui a exclu que son récit, le plus long qu'il ait jamais écrit, parût en revue pour ne pas choquer le public. Il est d'abord publié en 1927 dans un recueil auquel il a donné son titre ; il est traduit dès 1929 par Alzir Hella et Olivier Bournac. Ce récit obtient un grand succès et atteint des tirages inattendus – 30 000 exemplaires vendus dans les trois mois qui ont suivi sa parution –, preuve que miser avec intelligence sur la tolérance n'est pas un pari perdu d'avance.
On peut parler d'un coup de foudre, même si l'attirance de Roland pour ce professeur n'a rien de sexuel. Et c'est là qu'intervient le désarroi des sentiments, qui donne son titre à la nouvelle, le même désarroi que celui de l'élève Törless dans le récit de Robert Musil.
Roland est amoureux de son professeur sans le savoir, sans vouloir se l'avouer, parce que, pour lui, l'acte sexuel est impossible avec un homme : « Quand la passion destructrice est tournée vers une femme, même de façon pure, elle aspire malgré tout à l'accomplissement physique, la nature lui a accordé une union suprême dans la possession du corps – mais la passion de l'esprit, celle qui existe entre deux hommes, comment peut-elle pleinement accomplir ce qui ne peut être accompli?» Si expérimenté soit-il dans l'art de la séduction et du plaisir, Roland se montre d'une extrême naïveté, prisonnier des conventions. Zweig lui-même, en dépit de sa tolérance et de l'attention qu'il porte à l'attirance entre deux hommes, parle à plusieurs reprises dans sa nouvelle d' « amour déviant ». Un personnage ne peut aller au-delà des possibilités — imaginaires ou non — de son auteur. L'accomplissement de cet impossible désir est reporté sur la femme de son professeur, mais tous deux savent bien, sentent bien, qu'une troisième personne est là, présente dans leurs ébats : ils font en quelque sorte l'amour par procuration.
« Animés par une folle haine commune, nous fîmes quelque chose qui ressemblait à l'amour : mais pendant que nos corps se cherchaient et se pénétraient, nous ne pensions tous les deux qu'à lui, nous ne parlions tous les deux que de lui. »
De la même façon, le désir du professeur s'accomplit aussi par procuration et se reporte sur ses cours, s'inscrivant dans les mots qu'il délivre à ses étudiants. Ce n'est pas le romantisme, ce n'est pas le mysticisme qui donne matière à ses cours, mais le jaillissement brutal du baroque qui mêle le haut et le bas, le noble et le vulgaire, l'inconcevable à l'improbable. Ses élans oratoires sur le théâtre élisabéthain dont il est spécialiste sont assez explicites : « Explosion brutale comme une déflagration, explosion qui dure un demi-siècle, foudroyante hémorragie, éjaculation, mouvement sauvage et unique qui s'empare du monde et le déchire : c'est à peine si l'on distingue les voix et les personnages dans ce débordement de forces brutales. Chacun s'échauffe au contact de l'autre, chacun apprend, chacun vole à l'autre, chacun lutte pour dépasser, surpasser l'autre […], esclaves libérés de leurs chaînes. »

Michel Piccoli et Pierre Malet dans une adaptation de La Confusion des sentiments (réalisée par Étienne Périer et diffusée en 1981 sur FR3)
Un baiser comme un cri de mort
Ce n'est pas un hasard si les premiers théâtres de cette époque en Angleterre ressemblaient à ces arènes où avaient lieu des combats féroces entre animaux ou humains, à la vie, à la mort. Mais Roland ne voit que les mots, le style, l'art oratoire, la beauté désincarnée, là où son professeur inscrit un appel à la vie. Il a beau comprendre qu'il n'y a pas de littérature sans passion, le mot passion reste pour Roland un topos littéraire jusqu'au moment où, un soir, dans la pénombre du bureau de son professeur, les corps se rapprochent. Moment d'effroi, de panique même, moment d'une intensité sans égale : « Ce fut un baiser comme je n'en ai jamais reçu d'aucune femme, un baiser sauvage et désespéré comme un cri de mort. »
Le rapprochement des corps s'arrête à ce baiser, à ces lèvres qui se touchent, se pressent. Roland prend la fuite, jamais plus il n'aura de nouvelle de son maître, jamais il n'oubliera cette épiphanie du désir où les paroles invitaient à se libérer des paroles pour s'abandonner à la vie. Les mots ici ne sont pas un refuge mais un fouet : cette nouvelle est troublante et, ne se contentant pas de raconter un désarroi, crée elle-même un désarroi, car elle invite, au nom de la vie, à sa propre destruction littéraire, tout en montrant que seule la littérature peut sauver de la mort.
Le Magazine Littéraire n°531, Pierre Deshusses, mai 2013

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Rapports des lieutenants de police sous Louis XIV

Publié le par Jean-Yves Alt

Louis XIV, soucieux d'ordre et de discipline, fut le créateur de la police parisienne ; la charge de lieutenant de police fut confiée par lui d'abord à Nicolas de La Reynie, puis à René d'Argenson, qui furent tous deux des ancêtres des préfets de police du XIXe siècle ; leur surveillance, dans ce Paris qui comptait environ 500.000 habitants, était d'une minutie extraordinaire, grâce à un réseau d'indicateurs et d'agents secrets.

Presque chaque jour, le lieutenant de police adressait au ministre compétent un rapport sur les événements de Paris, et le roi en personne prenait connaissance des plus importants. Parfois, certaines affaires, où étaient impliquées des personnes de grande famille, étaient suivies de près par le souverain et le gouvernement.

Voici, à titre d'exemple, quelques-unes des histoires les plus représentatives :

■ En 1700, une Mme de Murat, lesbienne et hystérique, fut l'objet d'une surveillance persévérante, et il fallut plusieurs interventions du ministre Pontchartrain pour l'exiler de Paris. Il est vrai que cette dame était d'une violence peu commune, et qu'avec son amie Mme de Nantiat, elle faisait régner la terreur sur son quartier, pissait par les fenêtres, et battait ceux qui osaient critiquer ses mœurs. Enfermée au château de Loches, elle scandalisait encore les autorités par les lettres qu'elle écrivait à ses amies, et le ministre, sur l'ordre du roi, lui fit supprimer cette liberté. (1)

■ En 1701, la police a son attention attirée par plusieurs familles qui se plaignent de disparitions de garçons de 17 ou 18 ans ; l'enquête s'oriente vers un nommé Neel et un nommé La Guillaumie, et on découvre tout un réseau de « traite » : Neel séduit les garçons, puis les vend à La Guillaumie. Le frère d'un Conseiller au Parlement, Le Mas de Saint-Venois, est compromis dans cette trouble affaire. Mais – contraste entre la théorie et la pratique – aucun n'est condamné à mort : Neel est enfermé au donjon de Vincennes pour le restant de ses jours, La Guillaumie au couvent de la Charité à Charenton, Le Mas de Saint-Venois est exilé à Tulle. (1)

■ Parfois, la mansuétude est plus grande encore : le sieur de La Parisière, qui prostituait des jeunes gens sur les promenades, s'en tire avec quelques mois de prison au Fort l'Evêque (1703) : il est vrai qu'il a déclaré que « n'ayant dans sa province qu'une femme fort mauvaise et fort ennuyeuse, il avait mieux aimé rester à Paris » ; et peut-être le juge avait-il été sensible à l'argument. (1)

■ Dans le cas des ecclésiastiques, on prend l'avis de leur évêque ainsi, en marge du rapport sur l'abbé de Rochefort, qui écrivait à un jeune charron de Vaugirard et à un laquais des lettres d'amour enflammées, le ministre écrit : « A. M. le Cardinal de Noailles son avis ? » (1)

■ L'arrestation d'un homme met assez souvent la police sur la piste de toute une filière où, bien vite, apparaissent de si grands noms qu'on étouffe l'affaire. En 1702, un propriétaire de meublé, Martin, vient à la police dénoncer son locataire Petit, un garçon de 25 ou 26 ans, qui faisait la débauche dans sa chambre avec toutes sortes de garçons rencontrés dans les jeux publics. On arrêta donc ledit Petit, et on trouve dans sa malle des documents compromettants pour le comte de Tallard, lieutenant-général des armées du roi ; on l'enferme à la Bastille d'où il sera plus tard transféré aux Chartreux. (2)

■ Une autre affaire éclate en 1702. Elle débute par l'arrestation d'un nommé Lebel, âgé de 24 ans, « beau garçon, bien fait, ci-devant laquais, et qui maintenant se fait passer pour homme de qualité ». Incarcéré à la Bastille, Lebel est interrogé, et commence à donner des noms : celui qui l'a débauché le premier, dit-il, alors qu'il n'avait que dix ans, est un certain Duplessis, qui « se promène tous les jours dans le jardin du Luxembourg pour y séduire de jeunes écoliers ». Duplessis organisait chez lui des orgies de jeunes gens « dont il abusait successivement ». Par lui, Lebel avait connu Coustel, « qui est non seulement un sodomite mais un impie », et Astier, dont l'occupation quotidienne consistait à aller racoler des garçons dans les billards de la place Saint-Michel ; tous trois – Duplessis, Coustel, Astier – vivaient des profits retirés de la prostitution des jeunes gens qu'ils « protégeaient ». Un de leurs amis, Leroux, tenait derrière la Madeleine un bureau de placement pour « laquais jeunes et bien faits et les envoyait « à des seigneurs de province lorsqu'on lui en demand[ait] ». Puis, toujours dans l'entourage de ces trois sinistres personnages, voici toute une série d'abbés : l'abbé de Campistron, l'abbé de Larris qui se prostitue pour son propre compte, l'abbé Lecomte chassé du Séminaire Saint-Magloire, l'abbé Servien, fils de l'ancien ministre Abel Servien. Puis, on voit apparaître les grands seigneurs, clients des fournisseurs de beaux garçons : le maréchal-duc de Vendôme, le duc de Lesdiguières, le duc d'Estrées, l'ambassadeur du Portugal... (2)

■ L'abbé Chabert de Fauxbonne passait ses après-midi à chercher l'aventure sur les quais près de l'Hôtel de Ville, là où les bateliers se divertissaient une fois le travail terminé et où flânaient les manœuvres en quête d'embauche... Le 28 avril 1704, il remarqua un beau garçon qui regardait les joueurs de quilles, et vin s'accouder au parapet à côté de lui ; la conversation engagée sur la pluie et le beau temps, l'abbé demanda à son interlocuteur son nom — il s'appelait Gillain — s'il était marié — oui, depuis trois ans — s'il avait des enfants — un seul —. Sur quoi il s'exclama : « Quoi, n'avoir qu'un enfant depuis tant de temps ! Que n'en faites-vous ? ». Puis il proposa à Gillain d'aller dans sa chambre pour y boire une bouteille de bière. Gillain ayant répondu qu'il était trop tard, il revint le lendemain, acheta de la bière, monta à la chambre de Gillain et, une fois là, fit au brave garçon des propositions si précises que celui-ci lui dit « qu'il voyait bien ce qu'il lui demandait, mais qu'il n'avait pas le temps ». L'abbé renouvela la même tactique quelques jours après – le 8 mai – avec un autre garçon, nommé Simonnet ; une fois dans la chambre, il lui proposa de se divertir avec lui... Malheureusement, Simonnet était indicateur de police, et un rapport fut mis sous les yeux de D'Argenson. Prévenu, le ministre Pontchartrain fit enfermer l'abbé Chabert de Fauxbonne à la Bastille, puis à Bicêtre, et enfin, après six mois de détention, le fit reconduire à Valence, son diocèse d'origine : il avait trente ans. (2)


(1) Rapports inédits du lieutenant de police René d'Argenson (1697-1715), publiés d’après les manuscrits conservés à la Bibliothèque Nationale, Introduction, notes et index par Paul Cottin, Paris, Librairie Plon, 1891, 418 pages, pp. 13 à 174 pour les exemples cités

(2) François Ravaisson, Archives de la Bastille, Paris, Librairie Durand & Pédone-Lauriel, volume XI


d'après un article de Marc Daniel (Michel Duchein) publié dans la revue Arcadie n°43/44 (juillet/août 1957)

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