Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Masque de chair de Maxence Van der Meersch [1958]

Publié le par Jean-Yves Alt

Analyse, confession rétrospective d'un homme : Emmanuel Ghelens, né peu avant 1914, au sein d'une riche famille flamande, catholique absolu, mal aimé de ses parents, trop sensible, se repliant très jeune sur lui-même. Bientôt, il découvre quel enfer il porte en lui.

« Oserai-je l'écrire ? Celui qui lira ces lignes, sa réaction, quelle sera-t-elle ? Dégoût ? Sourire ? Je sens si bien moi-même toute l'ignominie de mon vice que je n'aurai jamais le courage de transcrire ici son nom. » (p.7)

Effectivement, seul un médecin, qu'Emmanuel consultera, emploiera le mot « homosexualité » (p.104)

Si l'Église catholique romaine parle aujourd'hui d'actes intrinsèquement désordonnés, elle n'a jamais laissé d'autres voies pour les personnes qui ont des tendances homosexuelles que de vivre dans la chasteté et la continence.

À 18 ans, sa haine de lui-même et l'image de ce qu'il nomme son vice prennent les métaphores les plus sombres :

« Un gibier avancé donne la nausée à un enfant. Mais il vient un temps où l'on parvient finalement à rechercher la puanteur de la charogne. » (p.44)

Il lui a fallu approcher les quarante ans pour commencer à se comprendre. Pendant vingt ans, obstinément, quelque chose en lui se refusa à voir clair : cette lucidité tardive, comment est-elle venue ? Sans doute avec les humiliations répétées. Il y a dans toutes ces pages, cette abdication, ce renoncement à toute espérance.

Il y a aussi cette interrogation continuelle sur sa responsabilité. Si un besoin forcené de garder l'estime de lui-même, lui crie qu'il n'est pas coupable, il endosse cette prédestination d'être né monstre :

« Ton âme de femme, tu l'as reçue dans un corps d'homme. » (p.34)

Quelles solutions entrevoit-il ? Une seule. La solitude. Au cours de son service militaire, il se confie, à un médecin de l'hôpital car il a – en plus – contracté la syphilis. Il pense à l'idée de se tuer. Ce médecin le sauvera :

« Je lui ai dit mon vice et ma misère, je ne lui cache rien. Cet homme se prend d'une sorte d'affection pour moi, malgré ma déchéance. Il commence par me réconforter. Mon mal est déjà ancien. Mais après quelques mois de traitement énergique, je guérirai. Déjà une première série de piqûres a rendu les réactions négatives : un succès ! Je serai bientôt un homme intact, lavé. Le médecin-chef m'éloigne de tout contact. Il me prend comme secrétaire, dans les bureaux de l'hôpital. J'ai même le droit de coucher là sur un lit de camp. Ma vie militaire se passe entièrement là loin des autres, dans une solitude qui m'apaise. » (p.75)

Service militaire terminé, rentré chez lui, ses parents découvrent son vice en lisant ses papiers personnels. Sa mère qui dirige une grosse entreprise de construction l'envoie surveiller les chantiers. C'est à l'occasion de l'un d'eux qu'il fait la rencontre d'une jeune fille, Berthilde :

« Qu'est-ce qui m'a séduit en elle ? Rien sans doute, si ce n'est l'humilité d'une position fausse, d'une situation sociale courageusement subies, acceptées, justement, avec une sorte de bonne humeur allègre, une résignation joyeuse et brave, qui rendait cette petite âme vaillante infiniment émouvante à mes yeux. […] Elle était, au total, superbement équilibrée, réaliste, éloignée de tout romanesque, elle avait en elle quelque chose à la fois de prosaïque et de tonique. Est-ce parce que j'avais besoin, justement, de ces éléments-là, que Berthilde m'attirait ainsi ? » (pp.88 et 90)

Emmanuel Ghelens envisage un instant le mariage avec cette jeune fille. Il prend auparavant conseil auprès d'un médecin :

« – Voilà, dit-il. Voilà... En un cas pareil, à vous maintenant de choisir. Il ne vous est pas formellement interdit, en principe, de dire la vérité à cette jeune fille, de lui proposer le sacrifice... À vous de choisir, monsieur Ghelens.

Il a remis ses grosses lunettes. Il me fixe profondément. Des larmes me viennent. Il se lève, soupire, vient à moi, me tape sur l'épaule.

– Allez, il faut du courage, je sais bien. Mais vous avez raison... Vous choisissez ce que je choisirais moi-même. » (pp.107-108)

Le mariage ne se fera pas. Et, c'est la reprise des moments de débauche. Emmanuel Ghelens souffre de son inconcevable déchéance, non pas pour lui-même, mais pour l'affront moral qu'il inflige aux autres, à Berthilde en particulier, elle qui aurait peut-être aimé l'homme qu'il est :

« Plus un soir sans une rencontre. Plus une nuit sans une aventure. Il m'arrive de regagner les bureaux de mon oncle, au matin, sans être seulement rentré à mon hôtel. Je n'ai même plus la force de lutter. Je suis la proie du premier être venu, sur le trottoir. En plein midi, quelquefois, en revenant du bureau de mon oncle... Ou bien à huit heures du matin, en prenant le métro... Je me sens vidé de toute volonté. Un animal décérébré, une épave. Plus même l'idée d'une résistance. Où vais-je ? Qu'est-ce qui m'attend ? Dans quel gouffre suis-je en train, vertigineusement, de tomber ? Rien, plus rien pour me raccrocher, pour me retenir. Je mesure la profondeur de ma chute. L'épouvante me saisit. » (p.112)

Après une mauvaise rencontre avec un « truqueur », il se trouve dépouillé de ses biens et de son argent. Blessé, à la tête, il s'effondre sur un trottoir : un abbé passant alors, le conduit chez lui et l'écoute :

« […] après un début embarrassé, je me lance, je raconte ma vie, les débuts de mon existence, et puis cette longue étape à travers la fange, ce long piétinement fétide, cette vie obstinée de brute, cette agonie de buffle enlisé jusqu'aux naseaux dans le bourbier et qui tend encore le mufle hors de la vase et qui ne sait pas lui-même quelle absurde espérance se refuse à mourir en lui… » (p.118)

L'abbé l'écoute sans un mot. Quand ses yeux s'arrêtent sur Emmanuel, l'abbé lui sourit et lui propose de l'aider dans son ministère toujours trop chargé.

Emmanuel Ghelens ne se sent plus capable d'aimer comme les autres hommes, d'aimer, ensemble, avec son âme et son corps. Car « c'est toujours la chair qui nourrit l'âme. » (p.131) Pourtant, il vient de découvrir, sous la conduite du vieux prêtre, qu'il lui restait un amour permis : le don de soi, à tous ceux qui souffrent.

C'est alors qu'il fait la connaissance d'un protégé de l'abbé, Marcelin, un garçon de dix-sept ans déjà chef de famille, puisque son travail fait vivre ses frères et sœurs cadets. Marcelin rêve de s'instruire. Il voudrait savoir le latin. Emmanuel va lui donner des leçons particulières.

Donner à autrui le meilleur de soi-même. Devant le regard d'admiration, d'affection, de gratitude que le jeune homme lève vers lui, Emmanuel ressent en lui quelque chose qui est presque une ivresse heureuse.

Un geste d'affection trop proche brisera cette « résurrection ». Marcelin écrira une lettre de dégoût à son maître :

« Vous êtes un bandit, un homme abject, une limace ! Je ne peux plus penser à vous sans que le coeur me lève et sans avoir envie de vous tuer. Vous ! Vous qui parlez de charité, d'amour, de Dieu ! Vous ! me donner des conseils de morale et de vertu ! Votre vertu ! Votre morale ! Votre Dieu ! J'en vomirais, maintenant ! Farce ! Grimace ! Foutaise ! Après ce que vous avez fait de moi, il faut que je vous dise une chose. Il faut que vous sachiez tout le mal que vous avez commis. Je voulais devenir prêtre ! Voilà. Voilà ce que vous avez fait. Vous avez tué une âme de prêtre. Vous êtes l'assassin d'une âme de prêtre ! […] Savez-vous que « je tombe » ? Que je ne puis plus m'empêcher de retourner à cette terrible chose dont vous, vous, avec votre charité et vos tartuferies, m'avez montré la route ? Où vais-je, maintenant ? Le feu que vous avez allumé, comment pourrais-je l'éteindre ? Je suis un homme fini ! Un débauché ! Et pas même un débauché normal, acceptable, supportable. Un détraqué, un perverti ! Une bête, pis qu'une bête ! […] » (pp.137-138)

Emmanuel Ghelens sait maintenant que, toujours, son vice l'entraînera. Le seul recours, toujours présent dans cette confession, reste celui à la Puissance Suprême, à Dieu qui comprend et pardonne toutes les fautes, sauf le mal entièrement volontaire du pécheur.

« Si je n'étais pas un inverti, si je n'étais qu'un débauché, un coureur de filles, un de ces hommes qui sèment le désespoir autour d'eux et laissent de temps en temps un bâtard en souvenir à quelque pauvre fille, je ne dis pas que vous seriez contents. Mais vous ne connaîtriez pas ce chagrin qui vous ronge. Car je serais heureux. Et c'est là ce que nous demandons, hélas, presque tous, à ceux que nous aimons. Non qu'ils soient purs, mais qu'ils soient heureux. Nous ne savons pas aimer. J'ai cherché autour de moi. Je ne connais aucun foyer, aucune famille où l'inconduite d'un fils célibataire, ses trahisons, ses abandons, ses cruautés envers de pauvres filles, toutes les vilenies imaginables, pourvu qu'elles soient « normales », qu'elles n'aient rien de ridicule ni de physiologiquement dépravé, et qu'elles ne touchent en rien à l'équilibre familial, aient causé un désespoir et un bouleversement semblable à celui qu'a provoqué chez nous ma perversion sexuelle ? » (pp.168-169)

Avec le parcours d'Emmanuel Ghelens, le lecteur comprend que le drame du narrateur ne se situe pas dans la privation des contacts physiques puisqu'il ne connaît qu'eux, mais dans cette interdiction d'aimer que la société lui impose et dont il ne sait se déprendre.

■ Masque de chair de Maxence Van der Meersch, Éditions Albin Michel, 1958, 191 pages


Lire un autre extrait de ce roman


Lire la critique parue dans la revue Arcadie

Voir les commentaires

Les équilibristes, un film de Nico Papatakis (1991)

Publié le par Jean-Yves Alt

Michel Piccoli y incarne un écrivain homosexuel, Marcel Spadice, en mal d'inspiration qui s'éprend d'un jeune homme, Franz-Ali Aoussine, dont il veut faire le plus grand équilibriste du monde.

Si Jean Genet a écrit le poème Le funambule, Nico Papatakis a réalisé Les équilibristes, en s'inspirant d'un épisode marquant dans la vie du poète : sa relation tumultueuse avec Abdallah, qui s'achèvera par le suicide du jeune homme, en 1964.

Marcel Spadice est-il un double exact de Jean Genet ? Ce dernier avait-il cette noirceur que Papatakis prête à son personnage ? Franz-Ali, interprété par Lilah Dadi, figure-t-il le reflet fidèle d'Abdallah, victime sacrificielle d'un cérémonial esthétique ? Le film n'est pas une biographie de Genet. C'est plutôt une transposition du personnage dans une situation dramatique précise : Spadice est un écrivain qui n'écrit plus et qui, pour compenser son manque de créativité, s'occupe de jeunes gens dont il cherche à faire des créations poétiques.

Le film explore le lien périlleux entre un idéal de poète – celui, par exemple, dans le texte du Funambule, d'en faire un danseur-étoile – et les désillusions dramatiques de la vie réelle.

Marcel Spadice cherche à se sublimer à travers Franz-Ali ; il veut être le maître du plus grand équilibriste du monde : une sorte de délire passionnel. Mais Franz-Ali déçoit l'ambition de Spadice : la trahison se situe à ce niveau. Spadice l'abandonne à cause de ça, sans aucune préméditation. En n'allant pas jusqu'au bout du délire, Franz-Ali n'est ainsi plus digne de son amour. Spadice a oublié qu'on ne peut pas faire, de quelqu'un, ce que l'on veut, contre sa volonté.

Intervient aussi Hélène qui, avec Spadice, forme un couple. Couple sans sexualité. Leur harmonie repose sur l'acceptation des rôles. Hélène sert seulement d'appât à Spadice et se soumet à ses exigences en la matière. Elle est sa rabatteuse. D'où cette phrase étonnante qu'il lui adresse : « Vous seriez étonnée de voir le peu d'hommes qui refusent de coucher avec un pédé. »

Il n'y a aucune scène d'amour entre Spadice et Franz-Ali. Et pourtant avec la scène où les deux hommes se rencontrent pour la première fois en tête à tête, au restaurant et puis avec cette autre, au pied du lit où ils n'ont pas touché au petit déjeuner, le spectateur a suffisamment d'indications tant dans leur violence que dans leur tendresse.

Film aux attouchements inutiles, à la gestuelle parcimonieuse, mais significative afin de mieux rendre compte de la passion. Et, si les rapports sexuels ne sont pas montrés, on peut même – à la limite – imaginer qu'ils n'existent pas...

À la fin, Franz-Ali veut mourir en héros, c'est pourquoi il met en scène sa propre mort dans une scène théâtrale : jouer les funambules sur le toit de sa maison. Il ne se suicide que par amour pour Marcel Spadice, après avoir refusé l'amour que lui offrait Hélène. Aimer, pour Franz-Ali, c'est se dépasser, atteindre à l'absolu.

À la parole de Spadice, « Quand tu as su que ta machine [ton corps] pouvait te dépasser, tu l'as brisée [en tombant] », Franz-Ali répond par son propre sacrifice. La passion, c'est le tragique, la torture, la souffrance.


Du même réalisateur : La photo (1986)

Voir les commentaires

Hommage à Max Jacob

Publié le par Jean-Yves Alt

Né le 12 juillet 1876 à Quimper, Max Jacob était breton, français et juif, trois états fondamentaux de toute son œuvre. Il révéla une oeuvre et un génie fondés, entre autres, sur la discipline religieuse, rituelle, stricte, reprise scrupuleusement, chaque matin, même si le démon avait hanté sa nuit : méditation, la plume à la main, messe souvent bissée, chemin de croix...

Max Jacob écrivit des textes rendant un fort beau son à l'idéal féminin, aux amours que l'on peut éprouver pour les femmes. Mais il était homosexuel, et, il aima avec bien des tourments et des exaltations coupables des garçons qui parfois le rendaient fou de désir et de lubricité.

Max Jacob n'était pas, dans son oeuvre, exhibitionniste de ses désirs. Il laissa néanmoins suffisamment de témoignages pour qu'on ne s'y méprenne pas, et qu'on puisse en rien mépriser de ce qui fut sa rayonnante trajectoire.

Quand les Allemands l'arrêtèrent et l'enfermèrent au camp de Drancy pour le vouer à une mort inéluctable, ils ne le connaissaient pas. Ils ne savaient qu'une chose : il est juif. Cela suffisait pour le retirer à la lumière du jour, et à l'affection de ses amis. Avec lui, une part de la beauté du monde disparaissait : « Je ne connais rien de plus beau que les yeux de Max Jacob. Il est presque normal que le monde se fasse poème en sortant d'une main après avoir traversé des yeux pareils, comme drapés autour du visage », écrira Jean Cocteau.

Le démon hanta ses nuits, et ce démon s'appelait les corps de garçons. A son grand désarroi, il ne sut, ne put, ne voulut jamais contenir les débordements d'une chair et d'une âme trop sensuelles pour se priver d'elles-mêmes. Entre la chair et l'âme éprise des bienfaits de la religion, entre son désir et sa foi, Max resta déchiré.

Pour réparer ce goût immodéré qu'il avait pour les jeunes gens, aux excès du vice, il conjugua ceux du prosélytisme : il voulut convertir tout le monde ! Lui-même ne s'était-il pas converti au catholicisme apostolique et romain, en février 1915, embrassant la foi chrétienne, avec peut-être l'espoir vain de n'être plus aussi tourmenté par son désir d'embrasser des corps moins eucharistiques que celui du Christ ? L'époque s'y prêtait. On convertissait à tour de bras, et chaque écrivain qui s'immolait sur l'autel de la foi était une victoire pour l'Eglise.

La foi de Max Jacob était réelle, pure, innocente, mais lourde de sens. Il n'avait pas seulement retrouvé le chemin de Dieu ; il avait quitté la tradition de ses pères : il avait renié son judaïsme, effroyable opération de castration des racines fondamentales. Juif il était, juif il restait et ne le reniait pas. On ne peut oublier les circonstances : une France encore habitée par les soubresauts de l'affaire Dreyfus, un antisémitisme presque aussi naturel et de bon ton que le nationalisme d'un Barrès, précurseur de La France aux Français. A son baptême, son parrain s'appelle Picasso. Il connut Pablo au début du siècle. L'amitié était ce que Jacob cultivait avec le plus de talent, après la peinture et la poésie.

1901, le siècle est tout neuf, c'est le début de cet atelier passé à la postérité sous le nom inventé par Max Jacob de « bateau-lavoir ». Picasso est en pleine gestation de sa période bleue, Max, plus modestement mais non sans patte, peint des aquarelles et des gouaches. Pablo et Max se serrent dans une chambre miteuse. Max est critique d'art à la petite semaine, mais il n'a encore rien écrit. Tous les métiers se suivent et ne se ressemblent pas pour faire bouillir la marmite. Un véritable inventaire à la Prévert du gagne-pain : balayeur de boutique, clerc d'avoué, bonne d'enfant, manutentionnaire et néanmoins secrétaire de la revue Sourire, dirigée par Alphonse Allais. Il y publie, faisant les premières armes d'un humour empreint d'une ironie salace. Ce sens de l'écriture comique, avec une infinité de registre sur sa palette, du drôle le plus tendre à l'humour le plus féroce, on le retrouve dans ses contes pour enfants (Histoire du Roi Kaboul et du Marmiton Gauwain) et ses romans.

René Dulsou, qui écrivit sous le pseudonyme de Sinclair, fit la connaissance de Max Jacob en 1932. C'était l'époque de la rue Nollet, dans le quartier des Batignolles. René Dulsou, qui fut son amant pendant trois ans, vivait alors chez ses parents. Ces derniers reçurent le poète, si prudent, qu'ils ne se doutèrent jamais des liens qui l'unissaient à leur fils. Mais les amours de Max ne furent jamais très heureuses. La souffrance succèda, proportionnelle, à l'enthousiasme du début.

Retiré à Saint-Benoit-sur-Loire, à partir de 1936, on vint toujours le voir : Michel Leiris, Edmond Jabès (à qui s'adressent Les conseils à un jeune poète), et tous les fidèles de la rue Nollet. Il aima les hommes aussi et surtout d'amitié, mais était ulcéré des trahisons.

De plus en plus obscur et méprisé de la jeunesse, celui qu fut surréaliste avant Breton dénigra sa propre littérature, oubliant que le premier, il s'était appliqué à saisir en lui de toutes les manières, les données de l'inconscient : mots en liberté, associations hasardeuses des idées, rêves de la nuit et du jour, hallucinations, etc. C'est avec Le cornet à dés que commença la poésie cubiste : «Il ne s'agit pas de montrer la chose où elle est, mais de la placer où l'on veut qu'elle soit.»

Il faut lire, celui qui, de la comptine à l'angoisse métaphysique, du calembour aux larmes, du burlesque à l'halluciné, savait transformer le poème en prose du bizarre, de l'imprévu, du comique, et par ses romans déployer une satire, méticuleuse jusqu'au sordide, de la société.

Le 5 mars 1944, au Camp de Drancy, l'étoile jaune à la boutonnière, il meurt. On raconte qu'il eut ces mots qui lui valent un passeport pour tous les paradis : comme le médecin se penche sur son corps mourant, Max le fixe avec douceur, et murmure en guise de dernières paroles d'amour : « Vous avez un visage d'ange ».


Lire aussi : Jean Cocteau et Max Jacob sous l'occupationMax Jacob : entre Dieu et l'homme Max Jacob par André CalasMax Jacob par René Soral

Voir les commentaires

La vie selon la chair, Daniel Guérin [1929]

Publié le par Jean-Yves Alt

Daniel Guérin, cet historien de combat (avec une quarantaine de livres publiés), avait une plume d'artisan consciencieux. Le mot d'ordre de Guérin était déterminé par le combat de sa vie : la révolution par l'homosexualité.

« La vie selon la chair » est un roman d'homosexuel militant qui valut à son auteur la réprobation de son père.

L'histoire, qui commence le 11 novembre 1918, est simple : les amours de deux amis d'enfance, Pierre Raynaud et Hubert Jasmier.

Le premier aime passer du temps avec sa cousine Hélène Fériel :

« Affection quasi maternelle de la part d'Hélène. […] Il [Pierre] respectait Hélène comme une aînée, et il riait avec elle comme il eût ri avec ses camarades. Elle était sa mère et sa sœur tout à la fois. » (p.37)

Hélène, fille-mère, est toute heureuse de retenir l'attention de son cousin Pierre :

« Elle ne pouvait deviner quelles troubles pensées l'avaient agité durant le jour. Elle aimait qu'il fût pur ; peut-être ne l'aimait-elle que pour sa pureté. » (p.61)

Pierre se sent pourtant condamné à de perpétuelles humiliations. Malgré un tempérament de gagneur, il se sent méprisé, méconnu. Seule sa cousine Hélène accueille avec joie ses écrits ; grâce à elle, il semble guéri de son humilité désespérée. Pourtant, il n'arrive pas à lui dire ses troubles et ses inquiétudes. Pour aborder la question de la chair, il reste seul, sans conseils et sans secours :

« Les femmes semblaient à Pierre un gibier abondant et digne de convoitise, mais aucune d'entre elles ne pouvait le fixer : les filles lui donnaient la nausée ; les vierges lui faisaient peur ; les femmes mariées lui semblaient une proie dangereuse et réservée » (p.38)

Hubert Jasmier est, de son côté, incapable de se débrider en compagnie de son ami, qu'il admire et qui l'intimide. Pierre absent, Hubert reprend confiance en lui et se sent presque susceptible d'audace. Mais toujours au moment du pas décisif, une sorte de timidité navrée le retient ; il se persuade qu'il est différent des autres et sa singularité fait son désespoir.

Hubert se sent subjugué par son ami sur lequel il porte un regard de chien fidèle :

« Dès l'enfance, les timides savent qu'ils n'ont raison que dans la solitude : un seul compagnon suffit à les faire douter d'eux-mêmes. Sa délicatesse de sentiments, son esprit subtil et scrupuleux, comment pouvaient-ils résister à la franche et vigoureuse exubérance de Pierre ? Il l'aimait pour cet aplomb dont il serait à jamais privé. » (p.64)

Au cours de plusieurs sorties dans un cabaret où les deux amis se rendent, Pierre rencontre des femmes. Quelques temps après, Hubert, qui, pour des problèmes de santé, suit une cure à La Bourboule, reçoit une lettre de son ami. Pierre lui annonce fièrement qu'il n'est plus vierge. Hubert lui répond par courrier :

Pierre

Excuse-moi d'avoir été si longtemps à répondre à ta lettre. J'ai été très occupé ces temps-ci par mon traitement, et puis je ne savais pas trop quoi te répondre... Tu veux bien te dire mon ami toujours ; je le souhaite ; je n'en suis pas sûr. Ne va pas croire que je méprise l'amour, loin de là, mais je crains que tu ne lui accordes dans la vie une place plus grande que moi. Notre amitié était trop intime, trop unique pour que les femmes ne nous éloignent pas l'un de l'autre. Il faut bien se décider un jour à devenir un homme.

Adieu les jours de l'adolescence à jamais perdus...

Bien à toi.

Hubert (pp.81-82)

À son retour à Paris, Hubert doit faire face à la mauvaise humeur de ses parents. Sa crainte permanente, c'est d'être deviné, mis à nu, par eux et par ses amis. Pourtant ses parents pensent qu'il fréquente des femmes de mauvaise vie en compagnie de son ami Pierre. Hubert s'inscrit alors à St-Cyr pour mettre un terme à cette jeunesse vaine et ratée. Là-bas, il s'isole : un seul camarade reçoit, non pas ses confidences, mais le soir, dans le petit bois sombre, sa tête inerte. (pp.115-116)

« À St-Cyr il avait retrouvé quelques camarades, trop délicats comme lui et trop féminins : timidité de se confier à ceux qui lui ressemblaient ; crainte aussi de frayer avec ceux qui l'irritaient, qu'il haïssait, parce qu'il y avait un mur entre eux et lui, et que ceux-là l'attiraient plus… […] Il n’avait rien voulu, rien décidé. Il a conscience aussi loin qu’il remonte dans son enfance, d’avoir toujours été manœuvré. » (pp.147-148)

Hubert va faire aussi la connaissance de Georges Servières, un bel athlète, qu'Hélène a aussi connu quelques temps auparavant, dans le cadre de son travail journalistique. La jalousie tourmente Hubert :

« […] il venait de découvrir qu'une même créature était liée à son destin : jadis cette Hélène avait écarté de lui l'unique ami de son enfance ; sans doute était-elle responsable de la manière dont il s'était perdu... Et voici que l'ennemie se trouvait à nouveau sur sa route, essayait de se glisser entre Georges et lui, peut-être de le lui prendre. » (p.146)

Entre Pierre et Georges, Hubert, comme un bouchon sur l'eau, balance. Georges à lui seul suffit à remplir sa vie, mais Georges a de fréquentes absences, le faisant ainsi souffrir. À ces moments, Hubert revient frapper à la porte de Pierre, docile par avance à ses conseils. Celui-ci, au fur et à mesure qu'il voit son ami plus malléable, devient moins indulgent. Hubert écoute alors volontiers ses remontrances, caricatures violentes de celles qu'au fond de sa conscience il se fait à lui-même.

– Alors, aujourd'hui point de Georges ?

Hubert feignait de n'avoir pas entendu. Partout où Pierre l'entraînait, il le suivait. Les lieux de plaisir où il s'ennuyait le plus lui semblaient préférables à la solitude. Ce soir-là, il était plus nerveux que d'ordinaire :

– Pierre, Pierre, je suis à bout […] Je ne peux plus vivre ni avec lui, ni sans lui. […] Comment trouver une issue ? (pp.170-171)

Pierre fait alors appel à la volonté de son ami, en le conjurant d'en finir avec Georges. Car ce dernier joue sans discontinuer entre Hélène et Hubert. Mais ce jeu qui un instant l'a enivré, Georges en éprouve vite de la fatigue. Ses deux adorateurs deviennent insupportables. Son indépendance personnelle, à laquelle il tient par dessus tout, est menacée. Il se sent traqué, harcelé.

Hélène signifie à Georges de choisir. Dur sacrifice pour un homme dont le goût est de collectionner les hommages ! S'il est tenté d'opter pour Hélène, ce n'est certes pas pour des raisons de morale (Georges ayant grandi en dehors de ce genre de considérations), ni pour des questions d'intérêt (Hubert subvenant à ses besoins). Ce dont il est sûr, c'est d'être las de cet ami, faible et compliqué, qui l'entraîne à la dérive. Hélène au contraire, Hélène, journaliste connue, est une liaison brillante.

La pauvre vie d'Hubert, reposant sur des bases si fragiles, sa pauvre vie qu'il peuple quotidiennement d'illusions, va-t-elle se briser ? Désormais la présence d'une maîtresse dans l'existence de Georges lui est une perpétuelle souffrance : impossible d'imaginer que le jeune athlète est encore à lui ; impossible de conserver l'illusion d'avoir la meilleure part. Hubert, alors, mesure sa déchéance, et comme un mendiant, demande seulement à ramasser les miettes d'un festin, auquel il n'est plus convié.

Georges, en réalité, n'a pas plus besoin d'Hélène que d'Hubert. Certain d'être le maître, il agit selon son bon plaisir avec elle, apparaissant ou disparaissant suivant son caprice.

« Le plaisir pour le plaisir exige un perpétuel renouvellement. Seule compte cette première découverte d’un corps indéchiffré, qu’aucun linge ne voile plus :

– Tiens... mais tu es beau… montre comme tu es beau.

Mais une fois la curiosité satisfaite, aucune surprise n'est possible. » (p.256)

■ La vie selon la chair, Daniel Guérin, éditions Albin Michel, 1929, 281 pages


Lire un avant-propos de l'auteur daté de 1982


Du même auteur : Le feu du sang : autobiographie politique et charnelle - Homosexualité et Révolution

Voir les commentaires

Lawrence et les Arabes de Robert Graves

Publié le par Jean-Yves Alt

Thomas Edward Lawrence (1888-1935), qui est devenu un personnage de légende sous le nom de Lawrence d'Arabie, était-il homosexuel ?

Lawrence a-t-il aimé les hommes ? Sa quête d'un idéal à travers l'aventure exotique, la fascination qu'il éprouva pour la civilisation musulmane arabe, son implication exaltée dans la révolte arabe contre l'occupant turc, l'amitié passionnée qu'il partagea avec le jeune chef arabe Fayçal, puis de retour dans son pays, son impossibilité à vivre l'existence ordinaire d'un Anglais sédentaire (il s'engagea sous un faux nom comme simple soldat dans la R.A.F, puis dans le Royal Tank Corps), dessinent une biographie de la fuite où il est impossible de repérer le moindre attachement à une femme et qui suggère qu'il fut homosexuel.

La vérité n'est pas si simple. Disons-le clairement, la biographie, écrite en 1927 par son ami Robert Graves : "Lawrence et les Arabes", ne dévoile rien. Écrite au début du siècle, vérifiée par Lawrence lui-même, publiée du vivant de la mère, il est évident que toute allusion à l'homosexualité est écartée. Il n'en reste pas moins que cette étude très documentée est exceptionnelle et relate avec objectivité et une grande finesse d'analyse l'épopée arabe de Lawrence.

Dans sa préface à la réédition, Roger Stéphane rappelle que le fameux livre : "Les sept piliers de la sagesse" est dédié à Sheik Ahmed. « Je t'aimais ; c'est pourquoi, tirant de mes mains ces marées d'hommes, j'ai tracé en étoiles dans le ciel / Afin de te gagner la Liberté, la maison digne de toi, la maison aux sept piliers : ainsi tes yeux brilleraient peut-être pour moi / Lors de notre arrivée. »

Mais le mot «aimer» implique-t-il ici une expérience sexuelle ? C'est ce que tente de préciser une courte postface de Michel Le Bris : «Sur l'homosexualité de T.E. Lawrence».

Pour Michel Le Bris la quasi-unanimité s'est faite quant à une homosexualité concrète de Lawrence par réaction à ce que l'on crut une falsification de la réalité. Les dernières études faites sur l'œuvre et la personne de Lawrence montreraient que cette version n'est peut-être pas la bonne non plus : «Qu'il "en fût", cela semble aujourd'hui ne plus faire de doute pour personne - sauf, et c'est là que le bât blesse, pour tous les spécialistes (...) La vérité, bien plus troublante, à tout prendre, que la légende (...) semble être que Lawrence n'était pas non plus hétérosexuel.» Lawrence aurait laissé entendre n'avoir jamais eu de rapports sexuels.

Suivent quelques documents et notamment des lettres que Lawrence écrivit à son ami Forster, l'auteur de Maurice, dont l'homosexualité était notoire. Très librement semble-t-il, Lawrence lui avoue à propos du viol dont il aurait été la victime : «Comme vous le savez probablement (ou comme les retenues des Sept piliers vous l'auront fait deviner) c'est cela que les Turcs m'ont fait, de force. Et depuis je n'ai cessé de pleurnicher sur moi-même. Souillure, souillure. Maintenant, je ne sais plus. Peut-être faudrait-il voir les choses sous un autre angle, comme vous le faites, je crains de ne jamais le pouvoir. L'élan assez puissant pour m'amener à toucher une autre créature n'est pas encore né en moi...» Il écrit ceci en décembre 1927. Il a trente-neuf ans ! Il meurt dans un accident de moto le 13 mai 1935.

À un autre ami, il écrit le 26 mars 1929 : «Il va de soi qu'on est toujours seul avec soi-même, mais il n'empêche que voir dans la rue un autre aviateur, c'est un peu (pour moi) apercevoir un autre bateau sur la mer. Tout à coup la mer cesse d'être un désert.»

Il passera les dernières années d'une vie brève dans la compagnie des hommes, hors des conventions, dans les lieux fermés de la discipline militaire.

Pourquoi ne pas croire Michel Le Bris qui s'appuie sur les derniers documents connus et sur la vérification de la véracité historique des "Sept piliers de la sagesse" et admettre que Lawrence est mort vierge ? Le culte de la virilité et sa tragédie solitaire.

■ Lawrence et les Arabes de Robert Graves, éditions Payot/Petite bibliothèque, 2002, ISBN : 2228895938


Lire aussi : « Les sept piliers de la sagesse » dédié au jeune arabe Salim Ahmed - Thomas-Edward Lawrence, masochiste ?

Voir les commentaires