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A ma source gardée, Madeline Roth

Publié le par Jean-Yves Alt

« On est le 18 août, j'aime un garçon qui en aime un autre, j'attends un enfant de lui, et j'ai mis le premier pull que j'ai trouvé dans l'armoire, alors qu'il doit faire vingt-six degrés, parce que cette nuit, en une seconde, j'ai eu peur de continuer la vie, comme ça. » (p. 49)

Jeanne passe toutes ses vacances dans le village de sa grand-mère et y retrouve à chaque fois sa bande d'amis. Cette année-là, Lucas se joint à eux. Jeanne en tombe amoureuse, éperdument. Lui aussi sans doute, mais ils gardent le secret. Ce bonheur l'habite, elle aime tout de lui. L'été suivant alors qu'elle revient par surprise, elle comprend que cet amour n'est pas complètement réciproque, pas comme elle le pensait. C'est le trou noir qui l'absorbe. Il lui faudra du temps pour en parler, pour évoquer cet enfant qu'elle attendait et qu'elle n'aura pas.

Il y a du Jacques le fataliste dans ce très beau roman. Ce qui fascine c'est le monologue magnifique de Jeanne qui dit « sa » vérité sans se soucier du regard d'autrui, sans se soucier de l'image qu'elle donne d'elle-même.

« On s'aimait d'un amour qui n'était qu'à nous. Toi et moi. Il n'y avait pas d'autre place possible. Pour personne. Pour rien. On s'aimait d'un amour qui s'est arrêté ce soir-là et qui ne reviendrait pas. Je te perdais, je perdais Tom, et Baptiste, et Chloé, et Julie, je perdais cet enfant de toi, et je me perdais, moi. » (p. 56) : phrase clé d'un processus de démolition.

A ma source gardée, Madeline Roth

Lentement, dans le cérémonial d'un éternel soliloque, Jeanne ressasse son échec à vivre dont l'expérience décisive fut sa vision de Lucas et Tom : « Je dis tout haut : "Lucas aime Tom". J'ai la bouche sèche et les mots sortent pas. Je répète. "Lucas aime Tom". "Tom aime Lucas". » (p. 30)

« Lucas, il ne ressemblait à aucun des mecs que j'avais connus avant. Bien sûr, j'avais déjà dit ça de Baptiste et Tom, et c'était vrai, ils ne s'habillaient pas comme les autres, ils mataient jamais de matchs de foot, ils lisaient des BD, on parlait de cinéma, de musique... Baptiste et Tom, ils étaient déjà à part, déjà mieux, loin, différents... Mieux. » (pp. 22-23)

Ce vibrant monologue, Jeanne l'empoigne avec fougue, maîtrisant tous les registres, tantôt offensif tantôt sur la défensive : elle parle, avec toute l'énergie du désespoir, de ses envies, de ses peurs, de ses haines et de ses hontes. Elle poétise et philosophe, s'invente dans l'urgence des principes, mais pour en revenir toujours à Lucas, celui qui devrait l'écouter et qu'on ne voit pas :

« Je crois que tu te trompais, Lucas, ce soir-là. On n'aime pas juste pour pas être seul. Tu es dans moi. Pour toute la vie. Et colère ou pas. Et avec ton enfant ou pas. Je t'ai aimé, et je t'ai fait une place dans moi. Au début c'était énorme, maintenant un peu moins. Ça bat. » (pp. 58-59)

■ A ma source gardée, Madeline Roth, Editions Thierry Magnier, 60 pages, 11 février 2015, ISBN : 978-2364745582

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Valeur religieuse de l'homophilie chez les primitifs par Jean-Louis Verger

Publié le par Jean-Yves Alt

Les récits des explorateurs, les travaux des ethnologues ont montré que la plupart des peuplades de civilisation très ancienne admettent les mœurs homosexuelles (1). Or, chez le primitif, toute manifestation sexuelle a une valeur religieuse. « Pour un tel homme, écrit le savant Mircea Eliade, il n'existe pour ainsi dire pas de vie sexuelle « pure », exempte des implications symboliques. Même lorsque l'acte sexuel n'est pas formulé en termes cosmologiques [...], il n'en est pas moins chargé d'un symbolisme religieux : il suffit d'examiner le vocabulaire érotique des peuplades « primitives » pour se rendre compte des multiples valences métaphysiques qu'implique d'acte sexuel. » Cette affirmation est tirée d'une étude (2) qui, incidemment, met en relief ce fait important : certaines peuplades archaïques semblent accorder à l'homosexualité, plus qu'une tolérance pratique, une valeur religieuse exceptionnelle. Mais, avant d'aborder ce problème, il est nécessaire de suivre, avec Mircea Eliade que je me permettrai de citer souvent, les étapes de la vie religieuse et sexuelle du primitif.
Il existe, dans toutes les sociétés archaïques une répartition en deux groupes : « celui des initiés — et celui des non-initiés (c'est-à-dire les femmes, les enfants, les bâtards, les étrangers) » (id. p. 30).
Les manifestations de la sexualité des non-initiés n'ont aucune valeur et restent par conséquent indifférentes. C'est ainsi que « la sexualité infantile existe chez bien des « primitifs », mais on ne lui accorde aucune importance. Chez certaines tribus (par exemple en Mélanésie), on encourage même les jeux sexuels des enfants ; ailleurs, la période pré-initiatique est caractérisée par une promiscuité sexuelle absolue. Mais on sent que toutes ces libertés sont dépourvues de conséquences, et, partant, de signification : elles reflètent uniquement l' « irréalité » de l'état d'enfance ou d'adolescence. N'étant pas initié, l'enfant ou l'adolescent n'existe pas encore d'une manière précise : il n'est qu'une « chose » (id. p. 30).
Ce n'est qu'après l'initiation que le jeune homme « commence à être », « devient réellement jeune homme ». Presque partout, une société secrète a la charge de l'initiation des jeunes gens. « Cette initiation consiste principalement dans la transmission d'une doctrine traditionnelle et dans la révélation de la sexualité ». L'initié devient homme parce qu'il a reçu la révélation de la doctrine secrète, révélation à laquelle sont liées les opérations qui proclament la maturité sexuelle. « Ainsi, chez les tribus australiennes les plus archaïques, les Yuin et les Kurnaï, l'acte essentiel de l'initiation est la révélation du nom de l'Etre Suprême : Daramulun chez les Yuin, Mungangana (« Notre Père ») chez les Kurnaï. Ces noms sont secrets : ils ne sont communiqués qu'aux initiés. En même temps que les noms divins, on leur communique la théologie et la mythologie du clan : comment l'Etre Suprême a créé le monde et l'homme, comment les ancêtres mythiques ont continué et parfait la création, etc... [...]. Cette doctrine secrète équivaut à une métaphysique. » (id. p. 31).
A partir de cette révélation que reçoivent les initiés, « leur vie sexuelle qu'il s'agisse de libertinage post-initiatique – ou de mariage – ne peut plus passer pour jeux enfantins sans conséquence pour la société et même pour le Cosmos tout entier... leur activité sexuelle intéresse la sacralité même de l'Univers. » (id. p. 33).
Dans ces conditions, nous pouvons remarquer d'abord que l'homosexualité, pratiquée couramment par les initiés, a donc une valeur religieuse, au même titre que l'hétérosexualité.
En outre, il est intéressant de noter que le rituel d'initiation comporte parfois des opérations chirurgicales qui ont pour but de suggérer que l'initié devient androgyne (on ajoute, par exemple, au jeune homme, un symbole du sexe féminin). « Le sens profond de ces opérations, écrit Mircea Eliade, semble être le suivant : on ne peut devenir réellement homme ou femme avant d'être, même symboliquement et de façon passagère, homme parfait, homme « total », androgyne. Ce retour à l'état primordial d'androgyne (car, dans beaucoup de traditions, l'ancêtre mythique était androgyne) se réalise ailleurs, périodiquement, par des cérémonies d'échange des costumes ou de travestissements, généralement, ces rites sont pratiqués à l'occasion de la nouvelle année ou des fêtes agraires, c'est-à-dire dans un laps de temps qui symbolise (et réactualise !) l' « orgie, le chaos qui précédait la création (3). L'androgynisation rituelle, la coexistence des sexes est, elle aussi, une expression de l'état parfait, de la « totalité », de la réintégration des contraires dans l'unité primordiale. » (id. p. 33).
Ainsi l'initié, cet homme nouveau, cet homme refait, qui connaît maintenant la vérité métaphysique et dont l'activité sexuelle a une valeur cosmique, est, symboliquement, à la fois homme et femme.
Ces quelques idées sur l'initiation – acte magico-religieux le plus important de la vie du primitif, et qu'imitent toutes les cérémonies ultérieures – nous permettent d'aborder ce que Mircea Eliade nomme les « Travestissement rituel, changement de sexe, inversion sexuelle », qui se produisent dans certaines peuplades au moment où l'initié atteint l'état religieux privilégié de sorcier ou de chaman.
Le chaman subit, comme l'initié, un certain nombre d'épreuves rituelles ; il monte aux Cieux et descend aux Enfers ; chez les Goldes, les Yakoutes, les Bouriates, les Téléoutes, il a été choisi par un esprit, avec lequel il a des relations sexuelles. Cet esprit vit en lui et l'inspire. Chacun des actes du chaman est ainsi le reflet d'une puissance divine. Parfois, le chaman s'habille en femme et « devient A homosexuel. En particulier, cette homosexualité rituelle est obligatoire chez les chamans Manang Bali des Dayaks maritimes (Bornéo), qui prennent des « maris » et adoptent définitivement un comportement homosexuel (4). « Ils subissent ce changement à la suite d'un ordre reçu des esprits, en rêve ; s'opposer serait risquer la mort. » (id. p. 47). Ce même rite se retrouve ailleurs : « Dans l'île de Rambree (près de la Birmanie) un sorcier adopte parfois le costume féminin et devient même « l'épouse » d'un collègue – mais ils prennent également une femme avec laquelle ils vivent ensemble. » (5) (id. p. 48). Même coutume chez les Patagoniens et les Araucans ; chez ces derniers, les magiciens sont en général des invertis, mais « ici non plus, l'inversion sexuelle n'est pas considérée comme la source même du pouvoir chamanique : on devient chaman par le truchement d'une initiation. » (6) (id. p. 48). Des faits semblables se retrouvent dans les tribus nord-américaines (Arapaho, Cheynee, Ute, etc.), chez les Jurok de Californie, chez les Koniag de l'Alaska. Enfin, chez les Tchouktches, qui vivent à l'extrémité nord-est de la Sibérie, qui ont une ville (Anadirsk), et dont la civilisation est sans conteste très ancienne, les chamans se recrutent parmi les homosexuels, « s'habillent en femme, pratiquent les travaux féminins et se marient à des hommes (7). Toute cette classe de chamans travestis pratique l'homosexualité ; mais on ne saurait rien déduire de ce fait, car l'homosexualité est chose commune chez les Tchouktches. » (id. p. 48).
Ces faits exceptionnels, quoique assez répandus, ont été, jusqu'ici peu étudiés. Mircea Eliade pense qu'ils ne peuvent être considérés comme un élément constitutif de la magie primitive, mais que « ce phénomène a certainement une grande importance ».
Il affirme d'abord qu'il ne peut être expliqué par une priorité de la femme dans la magie primitive. « Les femmes magiciennes ne jouent pas un rôle important dans les anciennes couches de l'humanité. Les femmes ne deviennent presque jamais magiciennes en Australie et remplissent assez rarement cette fonction en Mélanésie et en Polynésie. Par contre, elles sont plus nombreuses que les hommes-magiciens en Indonésie, en Afrique et en Amérique ; mais cette supériorité ne doit pas nous tromper : en général, dans toutes ces régions, les femmes pratiquent uniquement la petite magie... [divination, sorcellerie d'amour, médecine populaire, etc.]. L'expérience fondamentale du chamanisme – c'est-à-dire l'ascension aux cieux et la descente aux enfers – reste l'apanage presque exclusif des hommes. Tous ces faits nous semblent exclure l'hypothèse de la magie primitive découverte par la femme et restant pendant un laps de temps indéterminé une technique spirituelle féminine. » (id. p. 47).
S'agit-il d'un essai d'androgynisation rituelle du chaman ? Certes, le costume féminin peut s'expliquer ainsi. (En Sibérie, le costume rituel comporte parfois des seins artificiels). Mais les primitifs confondent-ils androgyne et homosexuel ? Rien ne le prouve.
Mircea Eliade émet ensuite l'hypothèse que les signes naturels d'homosexualité chez un primitif décideraient de sa vocation chamanique, car « les manifestations étranges et insolites [...] constituent, aux yeux des « primitifs » la marque indéniable d'une hiérophanie. » (8) (id. p. 49), mais dans une peuplade où l'homosexualité est admise, « commune », comment peut-elle paraître insolite ? De plus, cette hypothèse n'explique pas l'homosexualité rituelle, obligatoire pour les Manang Bali, quels que soient leurs goûts naturels.
On sait par le Grec Lucien et par le Deutéronome (XXIII, 18) que les religions orientales de l'antiquité avaient leurs prostitués sacrés, qui étaient prêtres et adorateurs. « Les actes de sodomie accomplis dans les temples sur ces prostitués, souligne Westermarck, ont peut-être eu pour objet, comme les rapports avec les prêtresses, le transfert de bénédictions aux fidèles. » (II, p. 470), mais les chamans actuels ne sont pas des prostitués.
Aucune explication satisfaisante n'est donc donnée à l'homosexualité rituelle des Manang Bali et des Tchouktches. Est-elle tout simplement une survivance de cultures archaïques qui auraient accordé à l'homophilie une valeur sacrée, et aux homosexuels un « pouvoir » magique ? Quoi qu'il en soit, il est déjà intéressant de constater que le prétendu sauvage aux mœurs faciles est avant tout un initié, un homme « qui sait », dont chaque acte, et en particulier l'acte homosexuel, a une valeur religieuse (9).
(1) Cf. L'étude de Serge Talbot : Exemples tirés des mœurs de toutes les nations. Arcadie, février 1954.
Sur la Sexualité des primitifs, Mircea Eliade conseille de voir
— Bronislas Malinowski : La vie sexuelle des sauvages du Nord-Ouest de la Mélanésie (Paris, 1930).
—Ernest Crawley : The Mystie Rose : a study of primitive marriage and of primitive thought in its bearing on marriage (Th. Besterman, London 1927) ; id. Studies of Savages and Sex (Th. Besterman, London, 1929).
(2) « Chasteté, sexualité, et vie mystique chez les Primitifs », par Mircea Eliade, ancien professeur à l'Université de Bucarest. Cette étude est parue dans : « Mystique et Continence », travaux scientifiques du VIIe Congrès international d'Avon. Les études carmélitaines, chez Desclée de Brouwer. 1952.
(3) Cf. le livre de Mircea Eliade : Le mythe de l'éternel retour Archétypes et répétition. (Paris, Gallimard, 1949), p. 83.
(4) H. L. Roth : The Natives of Sarawak and British North Borneo (London 1896), vol. I, p. 270 ; cf. aussi E. H. Gomes : Seventeen years among the sea Oyaks of Borneo (London 1911), p. 179. Cité par Mircea Eliade.
(5) Hutton Webster, Magie. A Sociological Study (Stanford University Press, Californie, 1949), p. 192. Cité par Mircea Eliade.
(6) A. Metraux, Le chamanisme araucan (Revista del Instituto de Antropologia de la Universidad National de Tucumàn, vol. II, n°10, Tucumàn, 1942, pp. 309-362). Cité par Mircea Eliade.
(7) V. C. Bogoraz, The Chukchee (Memoirs of the American Museum of Natural History, vol. XI, New York, 1909, pp. 448 sq.). Cité par Mircea Eliade.
(8) Serge Talbot me signale ce texte de Westermarck : « On croit souvent, nous l'avons vu, que les hommes efféminés sont versés dans la magie ; leurs anomalies suggèrent aisément la pensée qu'ils sont doués d'un pouvoir surnaturel et qu'il leur est loisible de recourir à la sorcellerie comme substitut de la virilité, de la vigueur qui leur fait défaut. Mais les qualités surnaturelles ou le savoir-faire magique attribués aux hommes-femmes peuvent d'autre part, au lieu de leur attirer la haine, leur valoir honneur et respect. » (L'origine et le développement des idées morales, Payot, t. II, p. 467).
(9) L'apport successif des civilisations ne doit pas faire oublier que le Christianisme est, à l'origine et avant tout une religion primitive, une religion d'initiés. Si les symboles sexuels ont disparu des rites, il y a toujours une relation étroite entre l'amour mystique et la sexualité ; (cf. le livre « Mystique et Continence », cité plus haut). Dans la théologie du mariage, l'acte sexuel est considéré comme un acte sacré. Pour un chrétien, il n'existe pas d'acte sans importance religieuse. C'est pourquoi l'homophile chrétien, à moins de se borner à une « pratique » superficielle des rites religieux, est amené inévitablement à accorder à l'acte homosexuel une valeur chrétienne, et à demander dans l'Eglise et par l'Eglise, à la lumière des plus récentes découvertes scientifiques, que l'on reconnaisse enfin la vérité.
Arcadie n°36, Jean-Louis Verger, décembre 1956

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Kallio, Damien Alcantara

Publié le par Jean-Yves Alt

La collection « Regards », où est publié ce roman, regroupe des romans réalistes ou inspirés de faits réels, des histoires qui, nées du désir de mettre en mots la vie contemporaine, en proposent une vision esthétique et réflexive.

Dans « Kallio », il y a le présent, plat et immense, comme un paysage peint sur une toile dure qui cache le vide : Adrien est un étudiant français, timide et solitaire. Il souffre à s'intégrer, tout en enviant la vie facile et joyeuse de ses camarades. Pour sa dernière année de licence, il a décidé de venir à Helsinki et s'installe dans une résidence universitaire du quartier de Kallio.

Pour Adrien, cette année est un temps qu'il lui faut inventer, à plusieurs reprises. Sa principale difficulté est de se dire alors qu'il préfèrerait manœuvrer le verrou de sa porte sans faire de bruit. Il découvre progressivement que pour jouir de la vie, il faut accepter d'être privé de la perspective bienfaisante du passé qui fait espérer un futur.

« Visiblement, Adrien avait besoin de parler comme si tout ce qu'il avait gardé jusqu'alors jaillissait maintenant. Il avait rapidement terminé son verre et allait se resservir. Tuomas éloigna la bouteille et lui fit remarquer que l'alcool le rendait morose.

— Si tu es venu ici pour t'affranchir, tu y arriveras comme un grand. Pas besoin de ça pour te donner du courage.

La bienveillance de Tuomas le toucha. Il lui sourit, un peu bêtement, mais sincèrement parce que Tuomas avait raison. Il devait trouver seul le courage d'assumer son départ pour réussir son émancipation. » (p. 21)

Kallio, Damien Alcantara

Derrière les magnifiques décors de la Finlande que lui présente son ami Tuomas, il y a la peur et les souvenirs de la peur. Certes, il n'est pas facile pour Adrien de s'accepter tels qu'il est : attiré par les garçons. C'est en étant pleinement témoin du vécu de ses différents camarades, qu'il arrive peu à peu à sublimer ses problèmes réels au quotidien, de solitude et de peur, plutôt que de se trouver des subterfuges, pour faire comme si ces réalités n'existaient pas.

La peur est constitutive de la vie. Adrien n'est pas le seul à l'éprouver :

« Tuomas était inquiet, préoccupé. Adrien était venu ici pour ses études et il devait retourner chez lui à la fin de l'année universitaire. Et si le mois de janvier venait de débuter, la fin de l'année scolaire arrivait aussi vite que les jours s'allongeaient. Il venait de se séparer de Leena. Il venait d'aimer Adrien. Et s'ils devaient être séparés ? Tuomas avait l'impression d'avoir fait tant de mal que le retour de bâton serait effroyable. Il le pressentait. » (p. 57)

La narration de ce récit est particulièrement intéressante : au départ, le narrateur, omniscient, cherche à décrire les signes d'une homosexualité coincée afin de discipliner au mieux le flot des désirs d'Adrien, comme si ce narrateur cherchait lui-aussi à vivre un roman d'amour qu'il n'accepterait pas d'écrire. Puis peu à peu la motivation du bonheur va l'emporter : comme si, le narrateur comprenait en même temps qu'Adrien que la vie sociale est à inventer, que le désir, la revendication de toutes les choses sont à accepter.

La vie d'Adrien pourrait se résumer par ce tableau : un train en partance pour un pays froid avec un l'intérieur un jeune homme qui fuit son passé et redoute l'avenir.

Quand Adrien sort de chez lui (que le lecteur lit le livre), tout lui est donné, immuable et mouvant, sur la place principale où s'entrecroisent, se désirent, s'aiment, se jouent la comédie de l'abandon et du dépit, de la haine et des retrouvailles, des personnages soumis qui rêvent d'errance et de stabilité : la vie de chacun d'entre nous. La principale difficulté est de reconnaître et d'accepter notre propre obscurité.

■ Kallio, Damien Alcantara, Lyon, Editions de La Rémanence, collection Regards, 154 pages, juillet 2015, ISBN : 979-1093552262

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Entre les lignes : Madame Palatine par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Chers cousins d'Arcadie,

Parcourons aujourd'hui, s'il vous plait, quelques unes des innombrables lettres de Madame, la deuxième Madame la Palatine.

Il n'est pas sans intérêt, je pense, de connaître son sentiment sur l'Arcadie du Grand Siècle, car cette femme – si elle épousa souvent les préjugés de son temps – porta sur les choses et les gens qu'elle étudia un regard très personnel. Son « franc-parler », nul de vous ne l'ignore, était légendaire. Et sa verdeur est quelquefois plaisante.

1670. Le 30 juin : « Madame se meurt, Madame est morte ». Monsieur est veuf. Il se console avec ses chers « Lorrains ».

« Le goût de Monsieur n'était pas celui des femmes, et il ne s'en cachait même pas; ce même goût lui avait donné le chevalier de Lorraine pour maître et il le demeura toute sa vie... ». Bel exemple d'une rare fidélité... Faisons ici crédit à cette méchante langue de Saint-Simon.

Monsieur, pourtant, était fort vaillant homme. « On a des exemples de son comportement militaire, écrit Hubert Juin ; ils sont remarquables. Il restait sous la mitraille à la tête de ses troupes à cheval quinze heures durant s'il le fallait. Comme il remportait des triomphes sur le front, on l'en éloigna ». Et Monsieur, à Saint-Cloud, retrouva ses « Mignons ».

Novembre 1671 Monsieur épouse la deuxième Madame. C'est la Palatine grande, lourde, hommasse, une Allemande bon teint.

Mal assorti, le couple aura plusieurs enfants. L'un d'eux deviendra le régent de France, à la mort de Louis XIV.

Pendant que Monsieur la trompe avec ses chers « Lorrains », Madame écrit. « Elle écrit, nous dit Hubert Juin, comme elle chasse ou comme elle mange : gloutonnement et à bride abattue ».

Parcourons donc cette énorme correspondance.

20 décembre 1687 : « Tous les jeunes gens et beaucoup de vieux sont tellement entachés de ce vice, que l'on n'entend plus parler d'autre chose ; on tourne en ridicule tout autre galanterie, et il n'y a que les gens du commun qui aiment les femmes... »

26 août 1689 : Il est question (le nommer le marquis d'Effiat, grand écuyer de Monsieur, comme gouverneur de son fils.

« Il est certain, écrit Madame, qu'il n'y a pas de plus grand sodomite en France que lui et ce serait un mauvais début pour un jeune prince comme est mon fils que de commencer sa vie par les plus horribles débauches du monde...» Suivent de piquantes précisions. Le chancelier de Terrat, secrétaire des commandements de Monsieur, intervient, pour convaincre Madame. L'argumentation vaut d'être rapportée :

« Je vous prie, dit-il, de considérer que quoi qu'on n'ait pas toutes les vertus, quand on a de l'esprit comme M. d'Effiat en a, on la peut enseigner à un jeune prince et ne voyez-vous pas souvent les mères les plus débauchées élever à merveille leurs filles, elles savent éviter le mal, l'avant pratiqué... » N'est-ce pas tout bonnement délicieux... et pas si sot ?

24 avril 1698 : Madame commence à nous parler de Guillaume III d'Orange, roi d'Angleterre depuis 1689 :

« Mon fils demanda si Kapel était un homme de mérite.

« Oui, répondit un Anglais, il a le mérite d'avoir dix-sept ans et d'être beau garçon ; voilà comme le roi d'Angleterre le veut ». Et là dessus, ils se mirent à raconter cent infamies et historiettes sur les débauches du roi Guillaume. Il faut avouer que c'est une extravagante nation ».

23 juin 1699 : « Je sais grand gré à nos bons et honnêtes Allemands de ne pas tomber dans l'horrible vice qui est tellement en vogue ici qu'on ne s'en cache plus, car on plaisante les jeunes gens de ce que tel ou tel est amoureux d'eux, comme en Allemagne on plaisante une fille à marier. Il y a pis : les femmes sont amoureuses les unes des autres, ce qui me dégoûte encore plus que tout le reste... »

1701 : Monsieur meurt. Madame hurle... qu'elle ne veut pas aller dans un couvent. On lui laisse Saint-Cloud. Elle y met de l'ordre :

« Si l'on pouvait savoir dans l'autre monde ce qui se passe dans celui-ci, feu Monsieur serait fort content de moi, car j'ai cherché, dans ses bahuts, toutes les lettres que ses mignons lui ont écrites et les ai brûlées sans les lire, afin qu'elles ne tombent pas en d'autres mains... » (30 juin)

12 octobre suivant : « Le roi Guillaume » (c'est toujours Guillaume III) « change souvent de favoris ; il en a un autre, dit-on, à la place d'Albermale. Il n'y a rien d'étonnant à ce que la reine, sa femme, n'ait pas eu de rivales de son vivant. Ceux qui ont ces goûts-là ne se moquent pas mal des femmes. Je suis devenue en France tellement savante sur ce chapitre que je pourrais écrire des livres là-dessus. »

13 décembre : « Ce qu'on dit du roi Guillaume n'est que trop vrai ; mais tous les héros étaient ainsi : Hercule, Thésée, Alexandre, César, tous étaient ainsi et avaient leurs favoris. Ceux qui, tout en croyant aux saintes Ecritures, sont entachés de vice-là, s'imaginent que ce n'était un péché que tant que le monde n'était pas peuplé. Ils s'en cachent tant qu'ils peuvent pour ne pas blesser le vulgaire, mais entre gens de qualité on en parle ouvertement. Ils estiment que c'est une gentilesse et ne font pas faute de dire que depuis Sodome et Gomorrhe notre seigneur Dieu n'a plus puni personne pour ce motif. »

9 avril 1702 : Madame reste équitable et lucide :

« Cela ne m'a pas étonné du tout que le roi Guillaume soit mort avec tant de fermeté. On meurt d'ordinaire comme on a vécu. Mlle de Malause m'écrit que Mylord Albermale a failli, de chagrin, suivre son maître dans la tombe : il était à la mort. Cela me touche grandement : il ne nous a pas été donné de voir pareille amitié lors de la mort de mon mari... »

Bel hommage pour chacun des deux amants Anglais, et précieux sous la plume de « cette si rogue et fière Allemande » comme l'appelait justement Saint-Simon. Elle parlait d'or et en orfèvre.

Mais pour être, par éclairs, lucide, voire sensible, on n'en appartient pas moins à son siècle, on n'en endosse pas moins les préjugés courants. Témoin ceci :

« Il se commet plus d'horreurs à Paris que jamais, il ne s'en est commis chez les gentils, voire même à Sodome et à Gomorrhe (...), les vicieux sont aimés et les gens vertueux, on les hait » (4 janvier 1720). Le comte de Horn assassine-t-il, dans un tripot ? L'explication arrive, toute simple : « C'était un homme bien léger sous tous les rapports, sodomiste au plus haut point, bref il n'y avait de recommandable en lui que sa jolie figure, car la naissance ne doit être comptée pour rien quand la vertu ne vient s'y associer... » (21 avril 1720).

Les années passent ; Madame vieillit. Elle est de moins en moins indulgente : « Tout ce qu'on lit dans la Bible sur la façon dont se passaient les choses avant le déluge, ou à Sodome et à Gomorrhe, n'est rien à côté de la vie qu'on mène à Paris. Sur neuf jeunes gens de qualité qui dînaient il y a quelques jours avec mon petit-fils le duc de Chartres, sept avaient le mal français. N'est-ce pas affreux ? » (26 avril 1721). Car pour Madame, le « mal Florentin », c'est le « mal Français ».

Indulgente, pourtant, Madame sait l'être, pour son fils, le Régent, à qui elle passe tout. Mais elle a, pour le voir, les yeux d'une mère.

N'achevons pas cette lettre, cousins, sur une fâcheuse impression. Voici une lettre de la Palatine, dans laquelle nous trouvons toute la philosophie, un peu épaisse et courte, mais si sage, tout compte fait, tout l'humour un peu lourd et bien en chair de la deuxième Madame ; elle est, cette lettre, du 30 septembre 1705 :

« Je ne peux nier qu'on ne dit guère de bien du collège des Jésuites ; mais là comme ailleurs, il n'y a que ceux qui sont débauchés qui courent des dangers (...). De lire la Bible, cela n'y fait rien. Ruvigny, l'un des anciens du temple de Charenton, était un des pires de la clique ; lui et son frère, La Caillemotte, étaient réformés et lisaient toujours la Bible et ils faisaient pis que n'importe Qui (...). Ils entendaient fort bien raillerie quand on les pfaisautait à ce sujet. »

La voilà bien, la manière de la Palatine ; le voilà bien, son sens de l'observation. Une telle lettre est fort précieuse pour qui sait à quel point cette protestante mal convertie au catholicisme, par raison d'Etat, resta fidèle toute sa vie aux idées de la Réforme. Elle sait bien que, même chez ces réformés dont elle se fit souvent le défenseur intrépide, la nature est toujours la nature.

La leçon de Madame est sans doute là. Quand elle parle de ce fameux « vice français », comme elle l'appelle, elle ne tarit pas de sarcasmes : c'est concession au goût du temps ; c'est aussi rigorisme puritain, souvenir de son éducation.

Mais au-delà de ces cris (Madame s'entendait à hurler comme personne, même dans ses lettres), il y a de certains moments de lucidité, de sensibilité qui se font jour, parfois.

Au roi Guillaume III et à son amant, la Palatine sait rendre hommage ; et sur le fond de la nature humaine, elle sait n'avoir guère illusions....

Seulement, cela, cousins, se lit entre les lignes.

A vous de reprendre et de parfaire une telle lecture.

Votre affectionné cousin de Béotie,

Jacques Fréville

Arcadie n°147, Jacques Fréville, mars 1966

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Quand Derain révélait la puissance d'un paysage…

Publié le par Jean-Yves Alt

En 1906, Derain est à Londres. Il est frappé par les sites industriels qui longent la Tamise.

Pour peindre, il utilise des touches de couleur pures, posées côte à côte sur la toile. Son travail ne vise pas à peindre de façon réaliste ce qu'il voit mais à tirer les couleurs qui s'y cachent et à les révéler avec le maximum d'intensité.

La science de l'époque a percé les mystères de l'œil et de la lumière. Derain utilise ces découvertes et le spectateur reconstitue son œuvre atomisée.

Le tableau est divisé en deux zones que sépare le pont de Waterloo. En bas, une zone faite de couleurs froides, en haut de couleurs chaudes.

Ce qui est particulièrement intéressant dans ce tableau, c'est le traitement que l'artiste fait du soleil. Il ne le représente pas comme font les enfants. Il ne montre que les effets du soleil sur l'environnement. Il révèle ainsi le potentiel de tout ce qui constitue ce paysage.

André Derain – Le pont de Waterloo – 1906

Huile sur toile, 80,5cm x 101cm, Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid

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