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Trois poèmes de Strabon

Publié le par Jean-Yves Alt

Le baiser rêvé

Hier, à l'heure où l'on souhaite bonne nuit

— Est-ce réalité ? n'est-ce qu'un songe preste ?

Un baiser de Noeris vint calmer mon ennui.

Je garde un souvenir précis de tout le reste ;

Des moindres questions qu'il m'a voulu poser.

Et des réponses qu'il m'a faites.

Mais nie l'a-t-il vraiment accordé, ce baiser ?

J'en doute encore et ne puis le supposer.

Si c'était vrai, porté sur le plus haut des faîtes,

Et bien loin de ce triste lieu

Moi, je serais devenu Dieu !

 

A Diphile

Nous voici tous les deux, Diphile, en bon chemin,

Il s'agit maintenant de faire longue route

Ensemble, la main dans la main,

Ecoute

Tous les deux nous tenons en ces divins instants

Qui nous joignent ici des trésors inconstants :

Moi, l'Amour et toi, la Beauté. Ce sont choses

Qui durent souvent moins que ne durent les roses,

L'Amour et la Beauté s'accordent aisément,

Dans les yeux de l'Amour la Beauté se regarde.

Dès l'abord, au premier moment

Ensuite, et si l'on n'y prend garde

De part et d'autre, on voit l'Amour et la Beauté

S'en aller librement chacun de son côté...

 

Le juste milieu

Moi, je hais les baisers qu'il faut prendre de force,

Les protestations qu'on crie ou dit tout bas, Les dérobades, les débats,

Les mains qui repoussent le torse

Il ne me plait pas plus, j'en atteste le dieu !

Qu'à peine entre mes bras un garçon s'abandonne,

Et s'offre sans réserve aux baisers que je donne,

Entre ces deux excès est un juste milieu,

J'aime qu'on se montre et se cache

Dans la crainte du repentir

Et ce qui me plaît, c'est qu'on sache

A la fois résister et pourtant consentir...

 

Strabon de Sardes (Troisième siècle avant J.-C.)

(Version inédite de Guillot de Saix)

Arcadie n°60, décembre 1958

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L'évaluation de l'amour homosexuel par Serge Talbot

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je vous en prie, ne soyez pas comme ces salauds qui me jettent la pierre... Ils ne me reprochent pas seulement ce que j'ai fait, ils me reprochent ce que je suis ; comment pourrais-je m'en défendre ? »

Maurice Pons (Métrobate)

Après avoir traité de l'homosexualité en tant que fait, Edward Westermarck, dans L'Origine et le développement des Idées morales (Payot, 1929) passe à l'évaluation morale dont elle est l'objet chez les peuples non civilisés, chez les Anciens Péruviens, chez les Anciens Mexicains, Mayas et Chibchas, chez les Mahométans, chez les Hindous, en Chine, au Japon, chez les anciens Scandinaves, dans la Grèce antique, dans le zoroastrisme, chez les anciens Hébreux, dans le christianisme primitif, dans la Rome Païenne, dans la Rome Chrétienne, dans l'Europe du Moyen-Age et dans l'Europe actuelle. Quand elle constitue une habitude nationale, l'homosexualité n'est pas blâmée, ou ne l'est que légèrement. Ainsi, chez les Aléoutes d'Atkha, le « coupable » désireux de décharger sa conscience choisissait un jour où le soleil brillait sans nuages. Cueillant certaines herbes, il les portait sur lui ; puis, les déposant, il leur faisait passer son péché, prenant le soleil à témoin, et quand il s'était soulagé de tout ce qu'il avait sur le cœur, il jetait les herbes au feu, et dès lors se regardait comme purifié de ce péché. L'opinion publique chinoise reste tout à fait indifférente à ce genre de distraction, et la morale ne s'en émeut en rien, remarque le Dr Matignon ; puisque cela plaît à l'opérateur et que l'opéré est consentant, tout est pour le mieux ; la loi chinoise n'aime guère à s'occuper des affaires trop intimes. La pédérastie est même considérée comme une chose de bon ton, une fantaisie dispendieuse, et partant un plaisir élégant. La seule objection que le Dr Matignon ait entendu soulever contre la pédérastie, c'est qu'elle est mauvaise pour les yeux ! A l'époque de la Chevalerie japonaise, il était plus héroïque pour un homme d'en aimer un autre que d'aimer une femme.

Lorsque les pratiques homosexuelles sont l'objet d'un blâme, le degré de ce blâme varie à l'extrême. Les Odonga, les Waganda et les Anciens Hébreux ont en haine et punissent cruellement ceux qui s'y livrent. Mais il faut se souvenir que les primitifs sont en général extravagants dans leurs châtiments. Constance et Constant firent de l'homosexualité un crime capital, passible de l'épée. Allant plus loin encore, Valentinien voulut que les « coupables » fussent brûlés devant le peuple. Justinien, épouvanté par des famines, des tremblements de terre, des épidémies, renouvela l'édit qui condamnait les homosexuels à la mort par l'épée, « de peur, disait cet homme intelligent, qu'en conséquence de leurs actes impies, des cités entières ne viennent à périr avec leurs habitants, car l'Ecriture nous apprend que pareille calamité s'est déjà produite ». On fondait, dit Gibbon, une sentence de mort ou d'infamie sur le frêle et douteux témoigne d'un enfant, d'un domestique, et la pédérastie devint le crime de ceux à qui l'on n'en pouvait imputer d'autre. Pendant tout le Moyen-Age, et même plus tard, les législateurs, d'un cœur léger, firent torturer, brûler, enterrer vifs, bouillir les homosexuels. En France, on en brûle jusqu'à la seconde moitié du XVIIIe siècle. « Les grands crimes, écrit Voltaire, n'ont guère été commis que par de célèbres ignorants » ; c'est le mouvement rationaliste du XVIIIe siècle, qui déclara que punir de mort la sodomie était une atrocité, et que la loi devait l'ignorer complètement, si elle se perpètre sans violence.

Westermarck établit que le degré de culpabilité excessif qu'assignent à l'amour homosexuel les religions zoroastrique, hébraïque et chrétienne est dû au fait qu'il était intimement associé à l'incrédulité, l'idolâtrie ou l'hérésie. D'après la doctrine de Zoroastre, l'homosexuel est « dans son être tout entier un Daeva », or un adorateur de Daeva n'est pas un mauvais zoroastrien, c'est un homme qui n'appartient pas au système zoroastrique, un étranger, un non-aryen. Pour qu'un tel péché soit inexpiable, il faut que le pécheur professe la religion de Mazda, ou ait été élevé dans cette religion. Sinon, son péché lui est enlevé, moyennant qu'il se convertisse à la religion de Mazda, et se promette de ne plus accomplir ces actes interdits. C'est en tant que signe d'incrédulité, en tant que pratique d'infidèles que l'homosexualité est condamnée par la doctrine de Zoroastre. Cette doctrine s'opposait un système Chamanique en honneur chez les Asiatiques de source touranienne. Souvent, chez les Tchoukchis, dit le Dr Bogoraz, un jeune homme de 16 ans, sous l'influence d'un chaman, ou prêtre, quitte soudain son sexe, et se croit une femme. Il adopte un vêtement féminin, laisse pousser ses cheveux, s'adonne entièrement à des occupations de femme, il prend un mari et assume toutes les besognes qui incombent normalement à l'épouse. Ces changements de sexe sont encouragés par les chamans. Souvent ils vont de pair avec la perspective de devenir chaman ; en fait la plupart des chamans l'ont accomplie en leur temps. Aussi le changement de sexe apparaissait-il comme une invention diabolique à l'adorateur de Mazda.

On voit que c'est à tort que beaucoup d'historiens et de philosophes rendent l'Eglise chrétienne responsable de l'orientation monosexualiste de la morale sexuelle. Nietzsche, lui aussi, est tombé dans cette erreur. En réalité cette nouvelle orientation sexuelle a débuté avec la doctrine Zoroastrique. Comme l'a dit Wilhelm Stekel, « en même temps que le monothéisme, le monosexualisme a fait son apparition ». On pourrait rapprocher cette idée d'une théorie de Renouvier : sous l'influence de son ami, Louis Ménard, celui-ci avait conçu qu'une religion polythéiste convient mieux à la démocratie qu'une religion monothéiste qui s'accorde plus facilement avec le respect pour les rois.

La lutte contre l'homosexualité devient très sévère avec le judaïsme. Elle est due, en grande partie, à la haine des Hébreux de tout culte étranger. Suivant la Genèse, l'homosexualité était le péché des peuples qui n'étaient pas le peuple de Dieu. Le lévitique écrit : « Si un homme couche avec un homme comme on fait avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable, ils seront punis de mort » (chap. XX, 13). Il prévoit d'ailleurs la même peine pour la femme adultère et son complice pour le mariage simultané avec une femme et sa fille (10, 14).

Mais il convient d'ouvrir ici une parenthèse. C'est dans la Genèse que se trouvent les épisodes de Sodome (chap. XIX) et d'Onan, qui a donné son nom à l'onanisme (chap. XXXVIII). C'est le lévitique, qui est presque exclusivement occupé à reproduire les règlements culturels dictés par Dieu à Moïse. La Genèse, le Lévitique, avec l'Exode, les Nombres et le Deutéronome constituent les cinq livres, censés écrits par Moïse sous l'inspiration divine, et dont l'ensemble est appelé : Pentateuque.

Or la critique moderne, pour l'étude de la législation et des récits historiques du Pentateuque a montré que les ouvrages qui le constituent sont l'œuvre d'une équipe de faussaires (Amos (vers 780 av. J.-C.) et Jérémie (vers 606 av. J.-C.) ne connaissaient pas la législation des sacrifices promulguée dans le lévitique (censé écrit vers 1640 avant J.-C.). Le Deutéronome est de beaucoup postérieur à Moïse, car, il prescrit une centralisation du culte, qui était encore inconnue à l'époque d'Elisée et d'Elfe, c'est-à-dire aux environs de 850 av. J.-C. Il a fait son apparition 800 ans après Moïse. Impostures, par conséquent, toutes ces prescriptions rituelles qu'Iahvé, au dire du Lévitique, a dictées à Moïse. Les documents rassemblés dans le Pentateuque sont divergents et les raccords destinés çà et là à dissimuler les divergences sont, comme le dit un des plus récents et des mieux informés historiens des dogmes, « des expédients artificiels inventés par le compilateur... Moïse, qui a beaucoup agi, n'a rien écrit, pas même le décalogue ». (Abbé Joseph Turmel, La Bible Expliquée, Ed. De l'Idée Libre). Le Pentateuque n'a pas été écrit par Moïse sous l'inspiration divine. Il est l'œuvre d'un compilateur, le Rédacteur définitif, qui, aux environs de 444, composa l'écrit sacerdotal. « L'allégation consignée dans les livres dit mosaïques est une imposture », écrit l'abbé Joseph Turmel. Or toute la législation européenne anti-homosexuelle, du Moyen-Age à nos jours, repose sur cette imposture Elle n'a rien à voir avec l'idéalisme évangélique.

« Nous ne disons pas qu'aucun rite n'existait à l'époque de Jérémie ou d'Amos, écrit encore Turmel. Plusieurs pouvaient exister et même existaient certainement avant David, avant les Juges. Ils existaient à l'état de coutumes immémoriales, mais ils n'étaient pas considérés comme des ordres dictés par Iahvé à Moïse. » C'est cette différence que j'ai tenu à souligner.

Le Lévitique représente les « abominations » des Chananéens comme la raison principale de leur atroce extermination : « Vous ne suivrez pas les usages des nations que je vais chasser de devant vous... » (chap. XX, 23). C'est que la Sodomie était un élément de la religion des Chananéens. « A côté des Kadeshoth, ou prostituées, il y avait les Kadeshim, ou prostitués, attachés aux temples, dit Westermarck. Le mot Kadesh, traduit par Sodomite, signifie proprement un homme consacré à une divinité ; et il semble qu'il y ait eu de tels hommes consacrés à la mère des dieux, la fameuse déesse Syrienne, dont ils étaient considérés comme les prêtres ou les dévots. Sans doute la condition de ces hommes à l'égard de cette déesse, ou d'autres, était-elle analogue à celle qu'occupaient autour de certains dieux, des femmes adoratrices, puis courtisanes ; et les actes de sodomie accomplis à l'intérieur des temples sur ces prostitués ont peut-être pour objet, comme les rapports avec les prêtresses, le transfert de bénédictions aux fidèles. Les Marocains attendent des avantages surnaturels de leurs rapports non seulement hétérosexuels, mais aussi : homosexuels avec les personnages sacrés. Pour Rosenbaum, les prêtres eunuques de l'Artémis d'Ephèse et ceux de la Cybèle phrygienne étaient aussi des sodomites. On parle souvent des Kedeshim dans l'Ancien Testament, surtout à l'époque de la monarchie, ou des rites d'origine étrangère pénétrèrent tant en Israël qu'en Juda. Et il est naturel que l'adorateur de Iahvé ait regardé ces pratiques avec la plus extrême horreur parce qu'elles faisaient partie d'un culte idolâtre. » De là ces anathèmes, ces fables terrifiantes, auxquels l'équipe de faussaires qui a rédigé le Pentateuque n'a pas hésité à donner le poids de l'autorité de Moïse, inspiré par Iahvé lui-même.

L'idée que l'homosexualité était une forme du sacrilège fut renforcée chez les chrétiens par la naturelle bisexualité des gentils. Au Moyen-Age on accusait régulièrement les hérétiques de Sodomie. Le même mot désignait sodomie et hérésie. Le mot « hérite », ancienne forme de « hérétique » est employé dans le sens de sodomite dans la « Coutume de Touraine-Anjou « (Littré). Le mot bougre (du latin bulgarus, Bulgare) désigne primitivement le nom d'une secte hérétique venue de Bulgarie au XIe siècle et devient synonyme de Sodomite. A maintes reprises, les lois du Moyen-Age nomment ensemble sodomie et hérésie, et leur réservent les mêmes châtiments. L'homosexualité était un délit religieux de premier ordre, un « crime de Majesté, vers le Roy céleste ».

« Les excommunications, les interdits sont des foudres qui n'embrasent un Etat que quand elles y trouvent des matières combustibles », remarque justement Voltaire. Quelles matières combustibles ont donc pu trouver les foudres lancées par les religions zoroastrique, hébraïque et chrétienne contre l'amour homosexuel ? C'est ce qu'il nous fait examiner maintenant.

Tout d'abord les religions représentent la résultante de nécessités sociales. Aristote considère, dans sa Politique, que les Doriens cherchaient à réduire l'augmentation de la population en favorisant l'amour homosexuel et la mise des femmes à l'écart de la société. Chez les anciens Hébreux, d'autres raisons sociales ont amené à combattre ce penchant. La progéniture, la reproduction, la grande famille, étaient alors des nécessités auxquelles les instincts devaient se soumettre. Actuellement il y a tous les ans dans le monde un excédent de 40 millions de naissances. Devons-nous en rester au point de vue de l'Ancien Testament de la fécondité à tout prix ?

Selon Havelock Ellis, l'homosexualité fut interdite ou permise selon qu'il y avait insuffisance ou excès de population. Il pense qu'il existe un certain rapport entre la réaction sociale contre l'homosexualité et celle contre l'infanticide : « Là où l'un jouit de l'indulgence et de la faveur, l'autre en jouit également ; là où l'un est honni, l'autre l'est aussi en général. » Cependant divers faits sont en désaccord avec cette opinion. Les anciens Arabes pratiquaient l'infanticide, mais non l'homosexualité ; et le cas est exactement inverse chez les Arabes modernes. Chez les Juifs, il est exact que l'accroissement de la population est un besoin social très vif. Pourtant si fortement qu'ils condamnassent le célibat, ils ne le mettaient pas sur le même pied que la Sodomie. Quant aux premiers chrétiens, s'ils voyaient dans l'infanticide et la pédérastie deux péchés également odieux, ce n'étaient assurément pas qu'ils souhaitassent l'accroissement de la population, puisqu'ils glorifiaient le célibat.

Wilhelm Stekel remarque que l'homosexualité féminine se développe parallèlement à l'homosexualité masculine, mais est beaucoup moins sévèrement interdite, parfois même tolérée par prétérition. L'Autriche est le seul pays qui punit comme impudicité les relations sexuelles entre femmes. Il rapproche ce fait du problème de la reproduction dans lequel l'homme entre plus en considération que la femme : le sperme, matière précieuse avec lequel un homme peut féconder plusieurs femmes, ne doit pas être dilapidé sans utilité.

Westermarck pense que le blâme dont l'homosexualité est l'objet est dû, en premier lieu, au dégoût éprouvé par l'hétérosexuel à l'égard de l'acte homosexuel. Cette tendance correspond à la répugnance instinctive si fréquente chez les invertis congénitaux, dit Westermarck, pour les relations sexuelles avec des femmes. Dans une société où la grande majorité des gens éprouvent des désirs hétérosexuels, l'aversion pour l'homosexualité se trouve aisément en blâme moral, et trouve une expression durable dans la coutume, la loi ou les principes religieux. Il convient de rappeler que le dégoût éprouvé par l'hétérosexuel à l'égard de l'acte homosexuel est une réaction parapathique. Le dégoût n'est qu'un désir associé au négativisme. Celui qui l'éprouve manifeste une position négativiste accompagnée d'affect. En effet tout être humain présente primitivement des dispositions bisexuelles. Les Grecs ont officiellement admis cette bisexualité et ils ont accompli des merveilles au point de vue culturel et éthique. L'homme moderne, qui porte en lui les instincts bisexuels des temps archaïques, est au contraire mis en demeure de sacrifier une partie de sa personnalité. Il en résulte ces deux types parapathiques : l'homosexuel qui n'arrive pas à sublimer complètement son hétérosexualité et qui a du dégoût pour la femme, et l'hétérosexuel chez lequel l'homosexualité refoulée et non maîtrisée provoque cette réaction parapathique de défense qu'est le dégoût et la haine de l'homosexuel.

Concluons. Parce qu'elles associent intimement amour homosexuel et hérésie, trois religions ont assigné à cet amour une culpabilité sans mesure : les religions zoroastrique, hébraïque et chrétienne. L'équipe de faussaire qui a rédigé le Pentateuque n'a pas hésité à attribuer à Moïse, inspiré par Iahvé, des interdictions qui n'existaient qu'à l'état de coutumes immémoriales. Ces excommunications ont eu un retentissement d'autant plus durable que la fécondité à tout prix était un besoin social chez les Hébreux, et que le renoncement à la bisexualité provoquait chez la majorité sexuelle une tendance parapathique à brimer et à haïr la minorité. C'est à Edward Westermarck, professeur de sociologie à l'Université de Londres et à l'Académie d'Abo, que j'emprunterai cette conclusion très belle et très mesurée : « Aussi, fort naturellement, écrit-il, la loi et l'opinion publique se montrent-elles d'autant plus indulgentes à l'égard de l'homosexualité qu'elles sont plus émancipées des doctrines théologiques. Et les clartés nouvelles qu'a commencé de projeter, dans le domaine obscur de l'homosexualité, l'étude scientifique de l'impulsion sexuelle, influeront nécessairement sur les idées morales qui s'y rapportent, attendu qu'un juge perspicace, en présence d'un acte à juger, ne saurait manquer de tenir compte de la pression exercée sur la volonté de l'agent par un puissant désir d'ordre non volitif. »

Arcadie n°37, Serge Talbot (Paul Hillairet), janvier 1957

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L'amour grec dans la littérature par Jean de Nice

Publié le par Jean-Yves Alt

La plupart des écrivains de la Grèce Antique paraissent réduire l'homophilie aux rapports de l'homme fait et du jeune garçon. L'éraste est toujours d'un certain âge et l'éromène plus jeune que lui. Dans cette union chacun a ses apports et son rôle. L'amant offre son amour qu'il fait accepter grâce à des dons matériels ; l'aimé, fortement encouragé par les offres de l'amant, lui donne en échange sa jeunesse, sa beauté et parfois même également son amour.

Dans l'Ethique à Nicomaque, Aristote s'exprime ainsi (livre 8, chapitre 4) : « L'amant et l'aimé ne tirent pas leur plaisir de la même source ; l'amant le tire de la vue de l'être aimé ; celui-ci l'éprouve à recevoir les prévenances de l'amant. » et plus loin : « C'est surtout de l'opposition que naît l'amitié fondée sur l'utilité. Si l'on se trouve démuni à un certain point de vue, on cherche à obtenir ce qui manque en donnant autre chose en retour. On pourrait être tenté de ranger dans cette catégorie l'amant et l'aimé le beau et le laid. La même raison fait parfois paraître ridicules les amants qui ont la prétention d'être aimés comme ils aiment, ce qui se justifie peut-être quand ils sont aimables, mais devient risible quand ils ne possèdent aucune des qualités propres à se faire aimer. »

Cependant, alors même que tout va bien et que chacun reste dans son rôle, il arrive que l'amour s'évanouit quand se termine chez l'aimé la fleur de l'âge : « La vue de l'être aimé ne charme plus l'amant, les prévenances ne s'adressent plus à l'être aimé. Par contre souvent la liaison subsiste quand un long commerce a rendu cher à chacun le caractère de l'autre grâce à la conformité qu'il a produite. »

Aristote démontre ainsi que la beauté physique est bien l'élément qui différencie l'homophilie de l'amitié : « Nul ne ressent l'amour, écrit-il, sans avoir été agréablement séduit par la forme extérieure. »

Il rejoint ainsi Socrate qui aimait les jeunes gens bons (amitié) mais également beaux (amour).

L'historien Xénophon fait aussi de nombreuses allusions à l'homophilie. Dans Hiéron le tyran se plaint de ne pas être aimé pour lui-même : « Que dis-tu, Hiéron ? Tu prétends que l'amour des garçons n'a point de place dans l'âme d'un tyran ? D'où vient donc que tu aimes Daïloque surnommé le beau garçon ? — J'aime en effet Daïloque, répondit Hiéron, pour certaines choses que la nature pousse sans doute l'homme à demander à ceux qui sont beaux, mais ces choses que je désire c'est de son amitié et de son plein gré que je veux les obtenir ; mais, de les lui ravir de force, je ne m'en sens pas plus le désir que de me faire du mal à moi-même. Prendre quelque chose à l'ennemi, c'est à mon gré le plus grand des plaisirs. Mais, pour les faveurs des jeunes garçons, les plus douces, à mon avis, sont celles qu'ils accordent volontairement. Jouir d'un mignon malgré lui, c'est pour moi de la piraterie plutôt que de l'amour. Le pirate, au moins, trouve du plaisir dans le gain qu'il obtient, dans le dommage qu'il cause à l'ennemi ; mais se plaire à tourmenter celui qu'on aime, se faire haïr en l'aimant, le dégoûter par ses attouchements, n'est-ce pas une chose cruelle et pitoyable ? Pour le particulier, il a tout de suite la preuve, quand l'objet aimé a pour lui quelque complaisance, que c'est à l'amour qu'il le doit parce qu'il sait que rien ne contraint le bien-aimé à lui céder ; mais le tyran n'a jamais le droit de se croire aimé. Nous savons en effet que ceux qui se prêtent à nos désirs parce qu'ils nous craignent contrefont le plus qu'ils peuvent les complaisances de l'amour. Cependant personne ne tend plus de pièges aux tyrans que ceux qui feignent de les aimer le plus sincèrement. »

La Cyropédie du même auteur nous apprend que Cyrus ne dédaignait pas l'amour grec et ne faisait pas fi des baisers d'un beau garçon : « Au moment du départ de Cyrus, ses parents prirent congé de lui en le baisant sur la bouche suivant une coutume qui subsiste encore aujourd'hui chez les Perses. Or un Mède très distingué, frappé depuis longtemps de la beauté de Cyrus, voyant les parents échanger leurs baisers, s'approcha à son tour de Cyrus et lui dit : « Suis-je le seul de tes parents que tu méconnaisses ? — Hé quoi, dit Cyrus, serais-tu toi aussi mon parent ? — Certainement, dit le Mède. — Voilà donc pourquoi tu fixais les yeux sur moi, car je crois avoir souvent remarqué que tu me regardais. — C'est que je voulais toujours t'approcher et que je n'osais pas. — Tu avais tort, dit Cyrus... » et en même temps il s'avança pour l'embrasser. Après ce baiser le Mède demanda : « Est-ce que chez les Perses aussi c'est l'habitude d'embrasser ainsi ses parents ? — Oui, répondit Cyrus, lorsqu'on se revoit après une absence et que l'on se quitte. — Voici donc l'occasion, reprit le Mède, de m'embrasser de nouveau car, comme tu le vois je m'en retourne. » Cyrus l'embrassa de nouveau, le congédia et se mit lui-même en route. Mais le Mède revint sur son cheval couvert de sueur. Cyrus lui demanda : « As-tu donc oublié quelque chose ? — Non, dit-il, mais je reviens après une absence. » Et Cyrus de répondre : « Oui, mais une courte absence... — Comment ? courte ? dit le Mède... Ne sais-tu pas qu'un clin d'œil sans voir un garçon tel que toi me paraît d'une bien longue durée ? » Cyrus se mit à rire et lui dit en le quittant que dans peu de temps il serait de retour et qu'il pourrait le regarder sans cligner des yeux s'il le voulait.

C'est dans la Guerre du Péloponnèse de Thucydide que nous trouvons la vérité sur l'épisode des Tyrannicides à laquelle nous avons fait allusion à propos de la sculpture : « Quand Hippias obtint le pouvoir, Harmodios était dans la fleur de l'âge. Aristogiton, un citoyen de la classe moyenne, s'éprit de lui et l'obtint. Harmodios se vit l'objet des sollicitations d'Hipparque, autre fils de Pisistrate, mais il repoussa ses avances et en fit part à Aristogiton. Celui-ci, vivement blessé dans son amour et craignant qu'Hipparque ne profitât de sa puissance pour faire violence à son aimé, résolut d'user de tous ses moyens pour mettre fin à la tyrannie. » (Livre VI, chapitre LIV). On sait comment ils abattirent le tyran.

Plusieurs épigrammes de l'antiquité consacrées à l'homophilie sont connues ; d'autres peuvent trouver ici leur place : « Ah, tu me dis bonjour, méchant, maintenant que voilà parti ton visage à la peau plus douce que le marbre ; tu viens badiner avec moi, maintenant qu'on ne voit plus ces boucles qui flottaient sur ton cou plein de jactance. Ne t'approche plus de moi présomptueux ; ne te trouve plus sur mon chemin : une ronce au lieu d'une rose, moi, je n'en veux pas. » (Ruffin, Anthologie grecque, livre 5, p. 23).

« Lorsque j'embrassais Agathon, j'avais mon âme sur les lèvres. Elle y était venue, la malheureuse, comme pour passer en lui. » (Ibid., page 49). « Regarde cette statue, étranger, regarde la bien et dis, quand tu seras de retour chez toi : J'ai vu à Théos l'image d'Anacréon, poète lyrique éminent s'il en fut au temps jadis. Ajoute : il faisait ses délices des jeunes gens. Tu auras exprimé au vrai l'homme tout entier. » (Sur une statue d'Anacréon. Théocrite, Epigramme XVII).

Dans le théâtre grec antique, les rôles de femmes étaient tenus par de jeunes garçons. Il est inutile de dire combien l'homophilie y était répandue. Pour la tragédie, les œuvres d'Eschyle, Sophocle et Euripide qui sont parvenues jusqu'à nous ne paraissent pas contenir plus spécialement d'allusions à l'homophilie, mais une tragédie de Sophocle complètement perdue nous est connue par une citation de Plutarque dans Eroticos :

Quand les fils de Niobé, dans la pièce de Sophocle, sont percés de flèches et vont mourir, aucun d'eux n'évoque d'autre aide que celle de son amant : « Oh, de tes bras entoure-moi... »

D'après l'écrivain Athénée, les anciens appelaient quelquefois la Niobide : pièce pédérastique.

En ce qui concerne la comédie, les œuvres d'Aristophane fourmillent d'allusions à l'amour grec, malheureusement considéré du côté impur. Cet auteur n'est pas tendre pour les garçons qui se prostituent pour de l'argent :

« Un jeune prostitué, un fils de Chéréas entre chez toi en balançant sur ses jambes écartées un corps perdu de débauches. » (Les Guêpes)

Il tombe même parfois dans la scatologie : dans La Paix deux esclaves préparent la pâtée de l'escarbot sacré : l'un dit à l'autre : « Porte vite sa pâtée à l'escarbot... Allons, allons... une autre faite avec les excréments d'un jeune garçon prostitué... Ce sera du goût de l'escarbot qui aime que ce soit bien broyé ! »

Aristophane reconnaît pourtant que toute peine mérite salaire et plonge dans l'enfer « ceux qui ont frustré un jeune garçon du salaire dû à ses complaisances ». (Les grenouilles)

Il fustige aussi les avocats et parle, dans Les grenouilles, des jeunes gens qui se sont prostitués pour apprendre à débiter des sornettes.

Au théâtre, les rôles de danseuses étaient également tenus par de jeunes garçons dont la réputation était telle que le mot « Kunaïdos » qui signifiait « danseur » devint bientôt synonyme de « prostitué ». (Dictionnaire Rich, page 151)

Arcadie n°26, Jean de Nice, février 1956

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Offrande matinale par Zurbaran

Publié le par Jean-Yves Alt

Le regard de l'observateur est tout d'abord attiré par la « rivière » d'or suggérée par le manteau du mage en premier plan.

Ce sont ensuite les trois visages – celui du vieux mage, de l'enfant puis de sa mère – qui dévoilent le message intrinsèque de cette œuvre.

Le plus âgé des rois – à la différence des deux autres – a pour l'enfant et sa mère un regard ivre d'amour. Il est littéralement transporté jusqu'à eux, prêt à être conduit jusqu'aux rives d'une nouvelle vie.

Le corps de l'enfant apparaît comme un astre céleste dans la composition. La lumière qui émane de lui est à la hauteur de l'infinie tendresse qui se lit sur son visage.

 

 

Zurbaran – L'adoration des mages – 1639

Huile sur toile, 261 cm × 175 cm, Musée des Beaux-Arts de Grenoble

Les rois ont marché de nombreux jours avant de découvrir l'enfant nouveau-né. Ils ont pourtant choisi d'attendre le matin pour faire leurs offrandes. La nuit vient juste de se dissiper et les premières lueurs du jour apparaissent.

C'est un monde nouveau auprès duquel, les rois viennent rendre hommage. Les présents – nullement mis en valeur par le peintre – n'égaleront jamais la promesse annoncée dans le sourire de l'enfant.

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Montherlant intime par Robert Amar

Publié le par Jean-Yves Alt

Mes relations avec Henry de Montherlant remontent très loin dans le temps ; elles eurent pour point de départ un article paru dans un journal littéraire qui critiquait très injustement ses Olympiques auquel répondit, avec toute son expérience, mon oncle, joueur international de football.

Deux ans après, en 1926, je publiai un livre sur l'amitié, ce sentiment qui devait séduire l'entendement des pères de la philosophie aussi bien que la sensibilité des poètes les plus récents. Il voulut bien lui donner une préface en ces termes : « Vais-je ajouter ma pensée sur l'amitié à celles qui composent ce volume ? Mais non il me suffira de rappeler que l'amitié est le thème de chacune de mes œuvres. Rappeler ? Hé, je crois bien que c'est votre démarche qui m'en fait prendre conscience pour la première fois.

« La Relève du matin, qu'en resterait-il si on en ôtait l'amitié de collège ? »

« Le Songe est, comme l'Iliade, l'histoire d'une amitié à travers les combats. »

« Les Olympiques sont, avant tout, le poème du sport vu à travers l'amitié de stade ; peut-être même, tout simplement – comme les coupes de Hiéron – le poème de l'amitié de stade. »

« Le chant funèbre, dédié "à mes chers camarades" est un long thrène sur la camaraderie de guerre. »

« J'envoie mon salut cordial à celui qui, comme Scipion l'Africain, génie de mon enfance, s'est consacré aux lettres et à l'amitié. »

C'est dans ses Carnets (1) qu'il se révèle, avec une totale franchise, beaucoup plus que dans ses romans et dans son théâtre. J'ai eu l'idée de réunir ici ses réflexions et ses jugements, sur quelques thèmes, épars en quelques centaines de pages, pour dessiner un portrait ; cela à la manière de ce jeu de patience fait de fragments découpés qu'il faut rassembler pour reconstituer une image qu'on appelle un puzzle.

« — Dans un journal suisse je vois cité comme un exemple de "vices d'animaux" le fait qu'un mouton dévore une cigarette ! Or tous les moutons mangent des cigarettes. Cela en dit long sur ce que le monde traite de vice. »

« — Le plus grand service qu'on puisse rendre à un être : lui apprendre de très bonne heure à savoir user de la vie. »

LE DÉSIR

« Une âme sans désirs, c'est un vaisseau démâté, jouet des flots jusqu'à ce qu'il sombre. »

« Chaque être beau qui passe, et qui n'est pas à nous, nous perce d'une nouvelle flèche. Un saint Sébastien percé de flèches. »

« Je ne puis me soutenir qu'avec un plaisir vif par journée ; faute de cela, je languis et m'étiole. »

« Il n'y a pour moi de journée humaine que celle où je caresse ou celle où j'écris. »

« Unum necessarium. Il est pour moi d'aimer et de créer. Les jouissances du cœur, ni celles des sens, non plus que celles de l'esprit, ne demandent beaucoup d'argent. »

« La possession charnelle me donne la plus forte idée qui me soit possible de ce qu'on appelle l'absolu. Je suis sûr de mon plaisir. Je suis sûr du plaisir de l'autre. Pas d'arrière-pensée, pas de questions, pas d'inquiétude, pas de remords. » « J'ai formé des œuvres et des êtres pour le plaisir, le leur autant que le mien. Je n'ai jamais formé rien d'autre. »

« Pendant huit ans, je n'ai vécu que pour le plaisir, la libération de tous les instincts. Ces saturnales de huit ans. A peine avais-je le temps de désirer. J'y ai sacrifié une partie de mon œuvre, mes intérêts, ma carrière, mes relations. Je ne saurais trop rappeler combien je crois qu'il n'y a de véritable et de raisonnable, au milieu de toutes les choses "sérieuses" que la jouissance dont nous avertissent directement les sens, sans l'intermédiaire de la raison. »

« Le sens du baiser est : vous êtes pour moi une nourriture. »

« Nous n'aimons pas les mains blanches, et molles, et veules ; mais que vienne quelqu'un que nous désirons et avons, et qui les ait telles, nous adorons ces mains blanches et molles et veules. »

« Ma famille, ce sont les personnes avec qui je couche. »

« Mohamed courait la course de vélos Alger-Miliana. Mais il était hypnotisé par les fesses ondulantes du jeune Français qui le précédait dans le peloton et il ne pouvait se résoudre à le dépasser. Le jeune coureur perdant toujours plus de terrain, Mohamed en perdait toujours plus derrière lui. Au moment du sprint final, débat cornélien en Mohamed ; eh bien non ! C'est plus fort que lui : à ce moment même, d'où dépend le sort de la course, rien à faire, il ne se détachera pas de la vision paradisiaque. Et il reste en queue de peloton. Si cette histoire, telle qu'elle me fut contée, est vraie, et elle l'est sûrement, elle a sa grandeur. Toute puissance de la passion sensuelle. Sa victoire sur les autres passions, l'esprit sportif, la vanité, l'intérêt, etc. »

« Besoin d'amour dans les beaux pays pour être d'accord avec le pays. »

« Que Dieu bénisse les corps qui m'ont donné tant de bonheur, et les âmes qui leur ont inspiré de me le donner ! »

LA MORT

« Les vieillards meurent parce qu'ils ne sont plus aimés. »

« Plus une vie est heureuse, plus il horrible de la quitter : c'est le paiement. »

« Mes deux forces essentielles : le goût du plaisir sexuel et le goût de la création littéraire. Le jour, où l'âge venu, ces deux forces me manqueront, que me restera-t-il ? Rien. Il me restera de mourir. »

« J'aime que le drap de notre suaire soit celui-même qui a contenu les plus exquises délices de notre vie. Etre enterré dans ce qui justifie pour nous la terre ! »

Robert Amar (René-Louis Dubly)

Arcadie n°318, juin 1980


(1) 1930 à 1944, N.R.F., 1957

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