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Entre les lignes : Des amours laconiques par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Chers cousins d'Arcadie,

N'est-il pas temps de vous parler enfin d'un auteur qui fut, avec Pindare, le plus fameux de mes compatriotes : Plutarque, enfant de Chéronée en Béotie, grand prêtre d'Apollon Delphien.

Ses « Vies parallèles » sont d'autant plus intéressantes pour nous que leur auteur, d'une manière générale, se montra peu accommodant à l'endroit des mœurs « arcadiennes ». C'est dire que son jugement ne saurait, en aucun cas, être taxé de complaisance à notre endroit ni soupçonné d'une ombre de partialité.

La lecture de ce volumineux ouvrage d'allure austère (songez au « gros Plutarque à mettre mes rabats » du bonhomme Chrysale, chez Molière) permet pourtant, ici ou là, de glaner un plaisant butin. C'est ainsi, notamment, que vous pourrez, si vous feuilletez la vie de Coriolan, découvrir pourquoi les Romains couronnaient de chêne les soldats vainqueurs : « la loi fit cet honneur au chêne en faveur des Arcadiens, lesquels furent jadis appelés "mangeurs de glands" par l'oracle d'Apollon ». (Pléiade, I, 474). Honni soit qui mal y pense !

Mais, à côté de ces connaissances anecdotiques, la pratique de Plutarque a des mérites infiniment plus grands, et plus certains. Dans plusieurs de mes lettres, si vous le voulez bien, je vais m'efforcer à vous le démontrer.

Aujourd'hui, mon propos se limitera dans une évocation des « amours laconiques » (c'est-à-dire : spartiates ; alias : lacédémoniennes). Ces amours, souvent arcadiennes, se caractérisaient par leur délicatesse, et leur caractère – fussent-elles platoniennes – souvent platonique.

Le siège du sujet, si j'ose dire, se trouve principalement dans la vie de Lycurgue (loc. cit, I, 85 à 129) et dans celle d'Agésilas (ibid, II, 173 à 222).

C'est uniquement à cette dernière biographie que j'aurai recours aujourd'hui.

Toujours invaincu et partout glorieux, Agésilas, qui régnait au IVe siècle avant notre ère, fut – avec Alexandre – le plus grand monarque spartiate. Ses amours furent homophiles ; mais il eut de leur pratique une conception si noble et raffinée que de servir d'exemple, semble-t-il, même à des Arcadiens (voire, bien sûr, des béotiens) du XXe siècle.

Au cours d'une de ses campagnes, en Perse, Agésilas devint amoureux « d'un fort bel enfant » : Mégabate, fils de son ennemi Pharnabaze.

Voici comment le bon Amiot, évêque d'Auxerre, a su traduire la chose d'après Plutarque, dans ce style inimitable, à la fois truculent et succulent qui était celui du XVIe siècle, et qui, malheureusement, perdit son sel, une cinquantaine d'années plus tard, à travers les pompes du « Grand Siècle » :

« le poignait fort l'amour de cet enfant, qui était profondément empreint en son cœur, combien lorsqu'il l'avait auprès de lui, suivant son naturel de ne vouloir jamais être vaincu, il s'efforçât de combattre son désir, de manière qu'un jour, Mégabate s'approchant de lui pour le caresser et baiser, il détourna sa tête ; de quoi l'enfant ayant eu honte, s'en déporta de lors en avant, et ne l'osa plus saluer que de loin. Ce qui déplut d'un autre côté à Agésilas ; au moyen de quoi, se repentant d'avoir détourné le baiser de Mégabate, il faisait semblant de s'émerveiller pourquoi il ne le saluait plus d'un baiser, comme il avait accoutumé ; et quelques uns de ses familiers lui répondirent adonc : "Tu en es cause toi-même, sire, qui n'as pas osé attendre, mais as eu peur du baiser d'un si bel enfant ; car encore y retournerait-il bien qui le lui dirait, pourvu que tu te gardes de le fuir une autre fois, comme tu as déjà fait". Ces paroles ouïes, Agésilas demeura un espace de temps tout pensif, sans mot dire, puis leur répondit à la fin : "Il n'est point de besoin que vous lui en parliez, car je vous assure que je serais plus aise de pouvoir encore un coup résister à un tel baiser, que si tout ce que je vois devant moi me devenait or". Ainsi se comportait Agésilas envers Mégabate lorsqu'il était autour de lui ; mais au contraire, quand il en fut éloigné, il s'en trouva si ardemment épris qu'il serait malaisé d'affirmer, si l'enfant fût une autre fois retourné et se fût présenté devant lui, s'il se fût pu garder de se laisser baiser ».

Peu de temps après, Agésilas eut une entrevue avec son adversaire, Pharnabaze. Les deux hommes demeurèrent sur leurs positions respectives ; et, quand ils se quittèrent, Agésilas dit simplement : « Je désirerais, seigneur Pharnabaze, qu'ayant le cœur tel comme tu l'as, tu fusses notre ami plutôt que notre ennemi. »

« Mais, poursuit Amiot d'après Plutarque, ainsi que Pharnabaze s'en retournait avec ses gens, son fils, qui était demeuré derrière, accourut à Agésilas, et en riant lui dit : "Sire Agésilas, je veux contracter amitié et hospitalité avec toi" et, en disant cela, lui présenta un dard qu'il tenait en sa main. Agésilas l'accepta, et fut bien aise de voir l'enfant qui était beau, et de la gentille caresse qu'il lui faisait ; si regarda autour de lui s'il y aurait quelqu'un en sa compagnie qui eût quelque chose de beau qui pût être propre pour lui rendre la pareille, et aperçut le cheval d'un sien secrétaire, nommé Adéus, qui était accoutré d'un beau et riche harnais ; il le lui fit incontinent ôter, et le donna au beau et gentil jeune garçon, lequel jamais depuis il n'oublia ; mais, quelque temps après, comme il eut été chassé de la maison de son père, et privé de ses biens par ses frères, étant contraint de s'enfuir au Péloponnèse, il l'eut toujours en singulière recommandation, voire jusqu'à lui aider en quelques siennes amours ; car il aima fort affectueusement un jeune garçon athénien, que l'on nourrissait aux exercices de la personne pour un jour combattre dans les jeux de prix ; mais quand il fut devenu grand et roide, et qu'il se vint présenter pour être enrôlé au nombre de ceux qui devaient combattre aux jeux olympiques, il fut en danger d'en être de tout point rejeté ; par quoi le Persien, qui l'aimait fort, eut recours à Agésilas, le requérant de vouloir aider à ce jeune champion, de sorte qu'il ne souffrît point ce déshonneur d'être refusé. Agésilas, lui désirant gratifier jusqu'à là, s'y employa et obtint ce qu'il demandait, non sans grande peine et grande difficulté. »

Qu'on ne suppose pas, pour autant, une froideur innée chez l'illustre guerrier laconique. Bien au contraire.

Il lui fallait combattre incessamment entre sagesse et passion, entre le feu de ses sens et la délicatesse de ses sentiments. Un mot, là dessus, en dit fort long.

Etant un jour obligé de « déloger à la hâte », il dut abandonner un ami très intime ; qui se trouvait mourant ; « et comme l'autre l'appela par son nom ainsi comme il s'en partait, et le supplia de ne le vouloir point abandonner, Agésilas se retourna et dit : "Oh, qu'il est malaisé d'aimer et être sage tout ensemble"... ainsi l'a bien écrit le philosophe Hiéronymus ».

Pendant qu'il occupait la ville d'Athènes, Agésilas mit en accusation dans sa patrie plusieurs ennemis, à la tête desquels se trouvait un tribun nommé Sphodrias. Or, ce dernier avait un fils nommé Cléonyme, « enfant beau de visage » dont Archidamus, fils d'Agésilas, était amoureux ; et lors, poursuit Amiot, « se trouvait en grand peine, comme l'on peut estimer, voyant celui qu'il aimait en la détresse du danger de perdre son père, et si ne lui osait ouvertement aider, à cause que Sphodrias était des adversaires d'Agésilas ; toutefois, Cléonyme s'en étant adressé à lui, et lui ayant requis et prié les larmes aux yeux qu'il gagnât son père, parce que c'était celui de tous dont ils avaient plus grande peur, Archidamus fut trois ou quatre jours après son père, le poursuivant partout pas à pas sans lui en oser entamer le propos ; mais à la fin, étant le jour du jugement prochain, il prit la hardiesse de lui déclarer comme Cléonyme l'avait prié de vouloir intercéder envers lui pour le fait de son père. Et Agésilas, sachant bien que son fils aimait Cléonyme, ne le voulut point détourner de cette affection, parce que l'enfant, dès les premières années de son enfance, avait toujours donné espérance qu'il deviendrait un jour aussi homme de bien que nul autre ; mais aussi ne montra-t-il pour lors aucune apparence à son fils qu'il voulût rien faire pour ses prières, et ne lui répondit autre chose, sinon qu'il aviserait ce qui serait honnête et convenable de faire en ce cas ; par quoi Archidamus, en étant honteux, cessa de hanter Cléonyme, là où auparavant il soulait aller plusieurs fois le jour pour le voir ; cela fit que les amis de Sphodrias désespérèrent de son fait encore plus que jamais, jusques à ce que l'un des familiers d'Agésilas, nommé Etymocle, devisant avec eux, leur découvrit ce qu'en pensait Agésilas, qui était que, quant au fait en soi, il le trouvait mauvais, et le blâmait au possible, mais au demeurant, qu'il tenait Sphodrias pour un vaillant homme, et voyait que la chose publique avait besoin de tels hommes de service ; car Agésilas tenait ordinairement ce propos-là quand on venait à parler du procès de Sphodrias, pour gratifier son fils ; tellement que Cléonyme s'aperçut incontinent qu'Archidamus avait fait de bonne foi tout ce qu'il avait pu pour lui, et les amis de Sphodrias en prirent adonc plus grand courage de le secourir et de solliciter et parler pour lui à bon escient (...). Finalement, Sphodrias, par sentence de ses juges, fut absous à pur et à plein ; ce que les Athéniens ayant entendu, en envoyèrent dénoncer la guerre aux Lacédémoniens, dont Agésilas fut fort blâmé, qui, pour gratifier à un fol et léger appétit de son fils, avait empêché un juste jugement, et rendu sa ville coupable envers les Grecs de si grièves forfaitures ».

Telle est la conclusion de Plutarque. Elle ne sera pas la mienne. Je trouve, personnellement, qu'il est fort émouvant de voir ainsi une idylle arcadienne et l'amour paternel se conjuguer pour mener à la clémence un monarque dont, au demeurant, nous savons que la rigueur fut souvent extrême, et quelquefois passablement excessive.

J'ajoute que Cléonyme eut une fin admirable : il mourut aux pieds de son roi dans une bataille contre les Béotiens ; après avoir été abattu par trois fois, et s'être, par trois fois, relevé pour combattre jusqu'au bout.

Ailleurs, Plutarque a porté un jugement plus nuancé sur Agésilas, et sur ses amours « arcado-laconiques » (excusez ce barbaro-néologisme).

Le pouvoir, à Sparte, était réparti entre deux co-rois, qui régnaient de conserve. L'un de ces monarques temporaires qui fut nommé pour partager le trône avec Agésilas était Agésipolis, homme doux et débonnaire qui ne s'entremettait guère du gouvernement de la chose publique. Il aimait fort les garçons ; « et Agésilas, connaissant que de sa nature il était enclin à l'amour, comme aussi était-il lui même, lui mettait toujours en avant quelque propos des beaux enfants de la ville, et incitait ce jeune homme à en aimer quelqu'un qu'il aimait lui-même, et le secondait en cela ».

Au premier abord, cet Agésilas entremetteur est surprenant, quand on se rappelle la délicatesse, la pudeur de ses sentiments, dont je viens de donner quelques illustrations.

Mais Plutarque, aussitôt, s'explique sur la question. Et ceci me servira de conclusion :

« Dans les amours laconiques, il n'y avait rien de déshonnête, mais toute continence et toute honnêteté, avec un zèle et un soin de rendre l'enfant que l'on aimait le plus vertueux et le mieux conditionné, ainsi que nous avons plus amplement déduit en la vie de Lycurgue. »

Votre cousin de Béotie,

Jacques Fréville

Arcadie n°173, mai 1968

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Exceptionnel homme nu du XVIIe

Publié le par Jean-Yves Alt

« Le corps désiré a longtemps été associé au seul nu féminin. Le nu viril était, lui, censé offrir une image générique de l'être humain, exempte de tout désir de possession charnelle et, en cela, d'une beauté plus noble. Plaisir esthétique et concupiscence étaient réputés incompatibles. Au XIXee siècle, cette vision caricaturale est remise en cause. Charles Darwin définit la beauté comme la forme qui suscite le maximum d'attrait sexuel, et Friedrich Nietzsche raille les esthètes qui ôtent au nu, fût-il masculin, sa puissance de ravissement. Aujourd'hui, l'homme n'est plus seulement un sujet de nu idéalisé, un corps de marbre, mais un sujet de dévoilement et d'érotisme. »

Philippe Comar

in L'Homme nu, éditions Gallimard, 2013, ISBN : 978-2070142118

Giovanni Lanfranco – Homme nu sur son lit jouant avec un chat – 1620

Huile sur toile

Exceptionnelle au XVIIe siècle, cette représentation d'un jeune homme nu jouant avec un chat est l'œuvre d'un élève des frères Carrache.

La sensualité de la pose et le lit entouré de rideaux confèrent à la scène un caractère intimiste.

Le chat, animal réputé pour sa douceur et son indépendance, est ici un emblème de volupté et de liberté.

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Essai de méthodologie pour l'étude des aspects homosexuels de l'Histoire par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves Alt

Sur tous les continents, à toutes les époques, aussi loin que remonte la mémoire de l'humanité, des hommes, méprisant l'ordre apparent de la nature, ont éprouvé un désir sexuel plus ou moins exclusif pour d'autres hommes – adultes ou adolescents. Sur tous les continents, à toutes les époques, cette particularité de leur instinct sexuel les a amenés à se poser des questions de divers ordres, les a mis dans une position particulière vis-à-vis des lois, des religions, des doctrines philosophiques, de l'opinion publique. Sur tous les continents, à toutes les époques, la société dans son ensemble a réagi de diverses façons au problème que pose pour elle cette préférence sexuelle particulière.

Ce sont là des faits indéniables, des données historiques aussi certaines que la permanence, par exemple, de l'instinct religieux, ou de la passion des hommes pour la richesse. A ce titre, il est tout aussi légitime de s'intéresser à cet aspect homosexuel de l'histoire que d'en étudier les aspects religieux ou économiques. L'homosexualité étant une composante de la sexualité humaine, donc de la vie humaine, il n'y a pas plus de raison d'en négliger l'évolution historique que celle des autres composantes, si l'on veut aboutir à un tableau complet de l'histoire de l'humanité.

Cependant, la force du préjugé millénaire qui fait de l'homosexualité une monstruosité contre-nature est telle que bien peu d'historiens, en dehors des homosexuels eux-mêmes, ont eu le goût ou le courage de se livrer à cette étude.

D'autre part, il se trouve que des dizaines de millions d'hommes, aujourd'hui, souffrent des conditions de vie qui leur sont faites parce qu'ils sont homosexuels, et cherchent, avec juste raison, à améliorer leur sort, en faisant campagne pour des modifications des lois qui les condamnent, et en travaillant à éclairer sur leur compte l'opinion publique. Pour ces homosexuels, que j'appellerai « militants », l'étude de l'histoire de l'homosexualité, n'est pas une activité intellectuelle « pour l'amour de l'art ». Leur but n'est pas, en fouillant le passé pour y trouver la trace de leurs prédécesseurs, d'enrichir de chapitres érudits les encyclopédies historiques : il est de fournir à la lutte pour l'émancipation des homosexuels des armes et des munitions.

Ainsi, dès le départ, l'étude de l'histoire de l'homosexualité se trouve, en quelque sorte, tiraillée entre deux tendances contradictoires, et par cette dualité initiale s'explique la pauvreté des résultats solides acquis jusqu'à présent.

En effet, s'il est imprudent d'aborder la recherche historique, dans quelque domaine que ce soit, sans une sérieuse formation méthodologique, sous peine d'aboutir à des hypothèses fantaisistes et à des approximations que les historiens affublent du nom méprisant d' « histoire-roman », ce péril est encore plus grand lorsqu'il s'agit de l'histoire de l'homosexualité. On ne répétera jamais assez, dans une publication comme Arcadie, à quel point il est inutile et même dangereux d'entreprendre l'étude de l' « histoire de l'homosexualité » sans en avoir préalablement défini l'objet avec précision, et sans s'être muni de règles de méthode d'une rigueur toute particulière. Inutile, d'abord, parce que de telles recherches, menées sans ordre et sans plan d'ensemble, ne peuvent aboutir, dans la meilleure hypothèse, qu'à des résultats fragmentaires et dépourvus de « perspective historique ». Dangereux même, parce qu'il ne faut pas se dissimuler que, dans ce domaine jusqu'à présent peu exploré, les progrès de l'historien honnête et sérieux sont observés avec malveillance par tous les tenants de l'hypocrisie traditionnelle, et Dieu sait s'ils sont nombreux. Aussi le moindre faux-pas, la moindre erreur de méthode, le moindre résultat erroné, sont-ils âprement critiqués, et retournés contre la cause même que nous prétendons servir, celle de la vérité.

Lorsque nous lisons, sous la plume de soi-disant historiens, doués de plus d'imagination que de bon sens, une pseudo-démonstration de l'homosexualité de Jésus (alors que rien, strictement rien, ne permet de croire cela, même en torturant le sens des Evangiles, qui, du reste, n'ont nullement la valeur de documents historiques authentiques sur la vie de Jésus), une telle méthode est la négation même de la méthode scientifique de recherche, et par conséquent elle apporte aux adversaires de l'homosexualité des armes puissantes. Il leur est aisé, en effet, après cela, d'accuser les homosexuels de travestir la vérité historique en leur faveur, et, comme dit le proverbe, de « tirer la couverture à eux ».

Or, seule une rigueur absolue peut conduire dans ce domaine à des résultats positifs ; plutôt que d'étudier « de travers » l'histoire de l'homosexualité, mieux vaudrait ne pas l'étudier du tout.

QUEL EST L'OBJET VERITABLE DES ETUDES D' « HISTOIRE DE L'HOMOSEXUALITE » ?

Les mots «histoire de l'homosexualité » sont, du reste, vagues et imprécis. En effet, lorsque nous parlons de l'« histoire des Etats-Unis » ou de l' « histoire de l'art grec », nous sommes tous d'accord sur l'objet et les limites de notre recherche, et nous savons ce que nous pouvons et ce que nous devons en attendre. Au contraire, l' « histoire de l'homosexualité » c'est, pour les uns, l'histoire de la vie des grands personnages homosexuels du passé – pour d'autres, l'histoire des lois concernant l'homosexualité – pour d'autres encore, l'histoire de la littérature d'inspiration homosexuelle, ou des religions et des philosophies dans leurs rapports avec l'Homosexualité, oui de l'opinion publique face à l'homosexualité, etc.

Or, toutes ces catégories de recherches ne sont pas également utiles, et ne doivent pas être confondues entre elles. Puisque l'Histoire, avec un H majuscule, a en définitive pour objet l'homme, sous tous ses aspects, l'histoire de l'homosexualité doit chercher à éclairer tous les aspects de la vie des homosexuels à travers les diverses civilisations : leur vie privée en tant qu'individus, leur vie sociale en tant que membres des communautés auxquelles ils ont appartenu, leur place dans les lois, dans les religions, dans les doctrines philosophiques, dans les littératures, dans les arts, dans l'opinion publique, selon les classes sociales, selon les rangs de fortune, selon les niveaux intellectuels, selon les professions, selon les régions, selon les provenances ethniques s'il y a lieu, etc. Cette simple énumération suffit à prouver qu'une telle histoire « totale » est du domaine du rêve : elle est inaccessible à nos recherches, non seulement parce que notre documentation sur le passé est insuffisante, mais parce que nous ne disposons d'aucun moyen de connaître les aspects « intérieurs » de la vie des homosexuels d'autrefois.

Or, si l'on a vraiment l'ambition d'arriver, en étudiant l' « histoire de l'homosexualité », à des conclusions dépassant le niveau de la monographie, c'est-à-dire à des conclusions pouvant servir à une construction qui embrasserait réellement l'histoire de l'humanité en son ensemble, il faudrait, outre tout ce qui précède, mettre en lumière le rôle joué par les homosexuels (en groupe) ou par certains homosexuels (en tant qu'individus) dans la construction de l'humanité, leur contribution au progrès des sciences, des arts, des idées, de la société, etc., et dans quelle mesure l'homosexualité a pu pénétrer, par leur canal, dans l'inconscient collectif des communautés auxquelles ils appartenaient. Il est aisé de se rendre compte qu'une telle étude est, dans sa plus grande partie, absolument impossible, car il n'y a aucun moyen scientifique de déterminer, par exemple, jusqu'à quel point le fait que Michel-Ange aimait les garçons a contribué à l'épanouissement de son génie, ou encore si la « bisexualité » de César doit être considérée comme une des faces de sa riche personnalité ou comme une tare amoindrissante. Dans un tel domaine jouent à plein les éléments « subjectifs », la passion pro ou contra, bref, tout ce qui est le plus radicalement étranger à la sérénité et à l'impartialité de l'historien.

L' « IMPARTIALITÉ » DE L'HISTORIEN

Entendons-nous bien cependant. Lorsque nous parlons de l'impartialité de l'historien, cela ne signifie pas son indifférence. En effet, il est tout à fait légitime que celui qui se livre à des recherches sur le passé le fasse selon une certaine optique, dans une certaine direction fixée à l'avance. Cela augmente bien souvent l'acuité de sa vue : ainsi, les historiens républicains français du XIXe siècle, en étudiant l'histoire du moyen âge avec l'ambition avouée d'y découvrir les antécédents de la grande Révolution de 1789, ont mis au jour des faits indiscutables concernant la « démocratie médiévale », que les historiens antérieurs, qui écrivaient du point de vue monarchique, avaient négligés ou ignorés.

Il n'y a donc pas d'inconvénient à ce que l'historien, qui porte ses recherches sur les aspects homosexuels du passé, le fasse avec l'espoir que les résultats qu'il obtiendra puissent servir à une grande cause, à savoir l'émancipation des homosexuels et leur réintégration dans la société de l'avenir. Mais il importe que cet espoir ne se transforme pas en idée fixe, et que la recherche proprement dite n'y perde ni en honnêteté ni en rigueur scientifique. C'est là un point sur lequel il est particulièrement nécessaire d'insister, car très souvent les néophytes enthousiastes (je veux dire les homosexuels qui entreprennent des recherches historiques, non par goût réel de l'histoire, mais pour appuyer une « propagande » homosexuelle) tombent à côté du but qu'ils ont visé, et même arrivent à prouver, aux yeux des lecteurs impartiaux, exactement le contraire de ce qu'ils ont cherché. Nous en citerons quelques exemples tout à l'heure.

L' « histoire de l'homosexualité », donc, n'est pas, en soi, une branche spéciale de l'histoire. Au contraire, elle chevauche plusieurs domaines spécialisés : l'histoire du droit, et notamment du droit pénal (étude des lois concernant l'homosexualité, et d'une façon plus générale de la mesure dans laquelle l'homosexualité a influé sur les lois) ; l'histoire des religions et des doctrines philosophiques (étude de la place occupée par l'homosexualité dans les doctrines, les mythes, les rites, les sacerdoces, sans négliger les hérésies) ; l'histoire des activités intellectuelles de l'humanité (poésie, littérature, arts, dans lesquels l'homosexualité doit être recherchée non seulement sous sa forme « extérieure » mais aussi sous sa forme « intérieure », par l'atmosphère dont elle a pu baigner certaines civilisations : ainsi la littérature japonaise classique) ; l'histoire des structures familiales et sociales (car l'homosexuel s'intègre, de façon variable selon les civilisations, dans la famille et la société où il vit, et la nature de cette intégration ne peut être appréciée qu'à condition de connaître la structure de cette famille et de cette société) ; l'histoire de la médecine ; etc.

C'est à dessein que j'ai réservé pour la fin le genre historique le moins défini, le plus facile en apparence, et en réalité le plus délicat à aborder sans préparation : la biographie.

LES BIOGRAPHIES DE PERSONNAGES HISTORIQUES HOMOSEXUELS

En effet, c'est depuis longtemps un défaut de beaucoup d'homosexuels (et qui leur est souvent reproché par leurs adversaires) de brandir comme des drapeaux les noms des grands hommes du passé (ou du présent) connus comme homosexuels, et de leur faire jouer malgré eux le rôle de chefs de file. En réalité, il faut bien avouer que cela ne prouve pas grand-chose. Socrate, Alexandre le Grand, Shakespeare et André Gide ont aimé les garçons, certes ; mais à ces noms il est aisé d'opposer ceux de beaucoup d'autres hommes également géniaux qui n'aimèrent que les femmes, et d'autre part il est non moins facile de citer des noms d'homosexuels qui furent des fous, comme le roi Louis II de Bavière, des criminels comme Gilles de Rais, des traîtres comme Alfred Redl, des lâches comme le prince Philipp d'Eulenburg, ou tout simplement des médiocres sans envergure, quorum nomen legio.

Donc on peut toujours écrire la vie des grands hommes d'État homosexuels, des grands écrivains homosexuels, des grands artistes homosexuels, etc., mais, sauf exceptions, cela ne conduit à aucun résultat important quant à la place occupée par l'homosexualité dans la vie de la société à leur époque. Ainsi, le grand juriste Cambacérès, qui fut le collaborateur préféré de Napoléon et nommé par lui Archichancelier de l'Empire, était notoirement connu pour son homosexualité : cela n'empêche pas que Napoléon n'eût pas toléré chez un autre ce qu'il acceptait chez Cambacérès, et que par conséquent les recherches que l'on pourra faire sur l'homosexualité de ce dernier n'ont d'intérêt que du point de vue de sa biographie individuelle. De même, il est bien connu que Frédéric II de Prusse préférait la compagnie de ses grenadiers à celle des dames de sa cour, mais cela ne prouvera certes pas qu'au XVIIIe siècle l'homosexualité fût admise en tant que telle, même en Prusse.

Il est, certes, intéressant de pouvoir démonter qu'à toutes les époques des hommes éminents par leur science, leur fortune, leur naissance, leur génie, ont été homosexuels ; cela permet de prouver que le fait d'être homosexuel n'est pas automatiquement synonyme d'abjection, de psychopathie, de monstruosité, de criminalité. Cependant, il n'est pas indispensable de s'attarder indéfiniment à une telle argumentation, qui est d'un niveau intellectuel par trop médiocre. L'historien de l'homosexualité doit avoir d'autres ambitions ; et rien ne semble plus contraire à ces ambitions que de se consacrer exclusivement à des biographies, surtout lorsque les documents authentiques manquent. L'historien a beaucoup mieux à faire, et des choses beaucoup plus importantes, que de raconter à perte de souffle les amours du roi Henri III avec ses mignons ou l'histoire des échecs amoureux de Tchaïkovski auprès des dames, à moins de se placer sous l'angle de la recherche médico-historique, qui est un domaine bien particulier.

Dans le cas des « génies créateurs » (écrivains ou artistes), le point de vue de l'historien est un peu différent, en ce sens que leur biographie peut éclairer de façon indiscutable leur œuvre. Ainsi, il est très important, pour pouvoir comprendre les contes de H.-C. Andersen, de pouvoir établir si oui ou non il était homosexuel, comme certains le prétendent alors que d'autres le nient ; de même, l'étude des biographies de Walt Whitman, d'André Gide, de Benvenuto Cellini, de Léonard de Vinci, permet de savoir dans quelle mesure ils ont été homosexuels, ce qui ne manque pas d'intérêt pour l'appréciation de leur œuvre. Mais ce genre de recherches est, tout compte fait, plus important pour l'histoire littéraire ou pour l'histoire de l'art que pour l'histoire de l'homosexualité proprement dite, car je ne crois pas que le fait que tel ou tel grand poète ou tel ou tel grand artiste ait été homosexuel ait eu, au moins dans l'immédiat, la moindre influence sur le destin de l'ouvrier, du paysan, du soldat, de l'employé de bureau homosexuels de la même époque. Or ce sont ces derniers qui sont l'objet ultime de notre recherche.

HISTOIRE DE L'HOMOSEXUALITÉ ET HISTOIRE DU DROIT

Au premier abord on peut être tenté de croire que c'est par le biais de l'histoire du droit que l'on peut approcher de la façon la plus précise la réalité de la vie quotidienne des homosexuels du passé. Il faut toutefois garder présent a la mémoire le fait que la loi, si elle est censée représenter l'opinion de la société en son ensemble, est souvent décalée par rapport à la réalité : soit qu'elle se trouve « en retard » sur les mœurs (ainsi, de nos jours, en Italie et en Espagne, où le divorce n'est pas admis par le code, alors que les liens matrimoniaux s'y trouvent, dans la réalité, aussi distendus que partout ailleurs en Europe), soit qu'au contraire elle se trouve « en avance » (ainsi, en France, au début du XIXe siècle, où le code pénal faisait preuve vis-à-vis de l'homosexualité d'une indulgence que l'opinion publique était encore loin de manifester). Du reste, il suffit de comparer les législations européennes actuelles avec la réalité des mœurs dans les divers pays pour constater le manque de parallélisme : l'Angleterre, avec une législation anti-homosexuelle sévère, compte une proportion d'homosexuels beaucoup plus importante que la France, dont le code pénal est pourtant beaucoup plus progressiste en ce domaine. Par conséquent, ce n'est pas parce que telle ou telle loi, dans le passé, a prononcé contre l'homosexualité des peines terribles, qu'il faut automatiquement en conclure que l'homosexualité a été réellement « traquée » à cette époque. Souvent même, au contraire, la sévérité, d'un texte de loi pénale est un indice de la fréquence du délit auquel elle s'attaque et de la tiédeur de sa répression effective.

HISTOIRE DE L'HOMOSEXUALITE ET HISTOIRE LITTERAIRE

En un sens, c'est peut-être l'étude de la littérature qui permet de comprendre le plus clairement ce que les hommes d'une époque et d'un pays donnés ont pensé de l'homosexualité. Ainsi, le Satyricon de Pétrone en apprend davantage sur la réalité des mœurs dans l'Italie du Sud au Ier siècle de notre ère que tous les textes de loi ; et, plus proche de nous, la Recherche du Temps perdu de Marcel Proust ressuscite à nos yeux non seulement la vie d'un grand seigneur français homosexuel aux environs de 1900, mais celle de toute l'humanité homosexuelle autour de lui. Malheureusement, de telles œuvres sont rares, et là encore il convient de ne pas tout accepter sans vérification. A côté des œuvres géniales, il y a les romans médiocres, où la vérité, apparaît, consciemment ou non, déformée, soit par la passion hostile (ainsi dans Charlot s'amuse, roman « à scandale » de Paul Bonnetain, à la fin du XIXe siècle), soit au contraire par l'homosexualité même de l'auteur (comme il arrive dans tant de mauvais romans homosexuels contemporains, dont la France produit un si grand nombre, tout comme les Etats-Unis, l'Angleterre et l'Italie).

Si l'on pouvait, pour chaque période de l'histoire, tracer à propos de l'homosexualité le tableau précis de l'ensemble des éléments que nous avons énumérés (législation, doctrines religieuses et philosophiques, opinion publique, littérature, personnalités homosexuelles et leur rôle dans la société), l'on pourrait avoir l'espoir légitime d'aboutir finalement à une véritable « histoire de l'homosexualité ». Malheureusement tel n'est pas le cas, il s'en faut de beaucoup.

* Une version en langue anglaise de ce texte a été publiée par la revue Homophile Studies, de Los Angeles, dans son numéro 11 (automne 1960). La présente version est augmentée et mise à jour.

Arcadie n°131, Marc Daniel (Michel Duchein), novembre 1964


Lire l'article complet « Essai de méthodologie pour l'étude des aspects homosexuels de l'Histoire » de Marc Daniel publié dans Arcadie n°131-132-133-134

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Le 21e sex, Erik Rémès

Publié le par Jean-Yves Alt

Présentation de l'éditeur : Le 21e SEX est une œuvre porno-philosophique, un ouvrage politique qui tache bien les draps, parce qu’à travers la sexualité, et notamment une homosexualité dépravée, toxicomane et juteuse, ce sont tous les rapports de pouvoir qui se mettent en branle dans nos sociétés dépressives et anxiogènes, sur le déclin. Le 21e SEX est tout à la fois un roman gay, une histoire d'amour passionnelle et poétique sur fond de drogues et d'orgies, ainsi qu’un pamphlet sur l'homosexualité et la place qu'elle tient dans la société. Ce récit est écrit sur les marges, pour déconstruire les normes, lutter contre l’hétérocentrisme. Le 21e SEX reste avant tout un roman cru, brut et décomplexé dont le but est de s’en prendre plein le derrière. Encore un livre qu’on va lire d’une main, oui, mais pas seulement.

Le 21e sex, Erik Rémès

Erik Rémès de retour avec Le 21e sexe

Erik Rémès publie son nouveau roman 'Le 21e SEX", un ouvrage qui se présente comme "porno-phlisophique" qui ne manqera pas d'engedrer la polémique. Pas de doute, "Le 21e SEX" est bien l'œuvre d'Erik Rémès: "un roman porno-philosophique, un ouvrage politique qui tache bien les draps, parce qu’à travers la sexualité, et notamment une homosexualité dépravée, toxicomane et juteuse, ce sont tous les rapports de pouvoir qui se mettent en branle dans nos sociétés dépressives et anxiogènes, sur le déclin", selon les terms de son auteur. "Le 21e SEX" est tout à la fois un roman gay, une histoire d'amour passionnelle et poétique sur fond de drogues et d'orgies, ainsi qu’un pamphlet sur l'homosexualité et la place qu'elle tient dans la société. Ce récit est écrit sur les marges, entend "déconstruire les normes, lutter contre l’hétérocentrisme". C'est pourquoi on trouve en exergue cette belle citation de Françoise d'Eaubonne : "Vous dites que la société doit intégrer les homosexuels, moi, je dis que les homosexuels doivent désintégrer la société". "Le 21e SEX" veut prendre sa part à cette ambition, mais reste avant tout un roman cru, brut et décomplexé qui ne manquera pas de faire polémique comme tous les ouvrages précédents de l'auteur.

Le 21e sex, Erik Rémès, Editions Textes Gais, 192 pages, septembre 2015, ISBN : 979-1029400773, 14€

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La véritable histoire de Fabrizio Lupo par André Calas

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans la prison de Bologne en Italie, un maquisard condamné à mort par les Nazis s'attend à être fusillé. Nous sommes en 1944. La guerre touche à sa fin. Pour essayer d'oublier, il écrit sur des lambeaux de pages arrachées aux livres de la bibliothèque le roman qu'il aurait écrit — se dit-il — s'il avait vécu.

Dans la nuit un commando de partisans italiens, déguisés en feldgrau, attaque par surprise la prison San Giovanni in Monte et délivre les prisonniers politiques. Sans ce coup de force, les lettres européennes compteraient sans doute un écrivain de moins : Carlo Coccioli.

Le livre qu'il avait commencé dans ces conditions et qu'il écrivait avec un bout de crayon qu'il économisait parcimonieusement devait paraître pourtant, mais il dut le récrire en entier car ses papiers restèrent dans sa cellule et furent perdus la nuit de l'évasion. Coccioli reprit le maquis, se mit à la tête d'un petit groupe de jeunes gens et franchit avec eux la ligne Gothique à la poursuite des armées battues. Il devait recevoir la plus haute récompense de la résistance italienne, la médaille d'argent.

Ce petit livre s'intitule Il migliore e l'ultimo. Il est (ou il fut pendant longtemps) le seul dans l'œuvre de Coccioli à ne pas être traduit en français. Car tous les autres romans ont paru dans tous les coins du monde, traduits en plus de douze langues. Carlo Coccioli a d'ailleurs une connaissance si parfaite de notre langue que plusieurs de ses livres ont été directement écrits en français.

Lorsque j'ai connu Carlo, il y a maintenant plus de dix ans, c'était un homme jeune, plein d'enthousiasme, de fougue, de fébrilité. Il adorait alors Paris et habitait, rue Chappe, un petit appartement qu'il partageait avec un garçon plus jeune que lui, beau, d'une intelligence froide, Michel B...

Michel a inspiré Fabrizio Lupo qui lui est discrètement dédié.

Carlo lui a porté un des plus émouvants, des plus profonds attachements qu'il m'ait été donné de voir, dans un milieu où les passions durables ne sont pas fréquentes. Un amour passionné, de chaque instant, obsédant, et finalement très douloureux. A travers lui, Coccioli a aimé la France charnellement et quand leur amitié fut morte, cet attachement pour notre pays tourna au dépit. Cela était vrai du moins il y a quelques années.

On ne peut imaginer deux êtres plus différents que Carlo et Michel. L'un n'était que ferveur. L'autre, intelligence froide et cérébrale. C'est peut-être cette différence profonde qui fit la force de leur attachement : « Nous nous sommes aimés par nos différences », disait Alain Fournier à Jacques Rivière. Comment comprendre sinon un si durable sentiment !

Lorsque Michel B... connut Coccioli, il était fort jeune. Il n'avait pas fait son service militaire. Je me souviens, l'ayant rencontré avant Carlo (nous travaillions alors dans le même journal), qu'il avait l'âme curieuse et pure d'un jeune scout ; il quittait à peine cet âge des escapades en forêt où la camaraderie ressuscite le « vert paradis des amours enfantines ». Si jeune, si épris de littérature et de célébrité, il fut ébloui par Coccioli.

Celui-ci parlait de tout avec chaleur, s'intéressait à tous les problèmes, psychologiques et moraux, autant que sociaux et politiques. A côté de lui, on oubliait les heures.

La première fois que je le vis, chez l'éditeur Plon, il nie raconta sa vie. J'ai tendance à croire aujourd'hui qu'il ne fut jamais si cordial, si amical que lorsque j'eus projeté d'écrire sur lui, dans le journal à grand tirage où je travaillais, un long article. En France, il n'avait pas encore la renommée que ses livres suivants, écrits en français, lui valurent ensuite.

Je le vis souvent. J'allai chez lui. Je connus assez vite tout son passé.

Il est né à Livourne en 1920. Tout en lui est d'un Latin, d'un Méditerranéen : le teint basané, la peau huileuse, le cheveu noir (qu'il avait alors abondant), l'œil vif. Quand il parle, on croirait qu'il crache ses mots dans de grands mouvements de mains. Sa vocation est née très tôt. Alors qu'il était encore adolescent à Tripoli où son père était officier, il grava sur une pierre du môle ces mots : « Je serai écrivain ». Son enthousiasme, il l'explique par ses origines :

— Mon père était très méridional, de Tarente, dans le Sud de l'Italie. Ma mère était de Livourne, qu'on appelle dans la Péninsule « la ville de la passion et de l'anarchie ». A. cela s'ajoute une grand-mère juive. J'aime la littérature qui vit et non celle qui se paye de mots. J'aime la vie et je crois à la vie. Mes romans sont des messages qui vont à des êtres de chair capables d'être touchés et de m'écrire, de pleurer ou de m'injurier. Je n'ai pas peur qu'on m'accuse d'être mélodramatique. Il n'y a pas de grandes œuvres qui ne le soient un peu.

Ce côté exalté qu'on trouve dans ses livres, il l'a montré toute sa vie. Le jour où Mussolini déclara la guerre à la France, il se trouvait à Naples où il était étudiant. Dans les rues, des haut-parleurs annoncèrent la nouvelle. Il avait été de tout temps attaché à la France, il éclata en sanglots et les passants étonnés regardaient ce grand garçon qui ne savait pas retenir ses larmes.

Avant d'être romancier, il fut assistant d'Université. Il a le titre de docteur et est spécialiste des langues berbères. Il abandonna l'enseignement pour le journalisme, ou du moins pour une certaine forme de journalisme : il écrivait sur commande des nouvelles et des récits pour les hebdomadaires italiens.

C'est assez paradoxal, mais il n'aime guère la littérature française. Elle l'a peu influencé :

La France aurait dû m'apprendre la mesure, aime-t-il dire, et le contrôle de moi-même. Mais pour moi c'était impossible. J'ai essayé de changer ma nature. Peine perdue. C'est en restant fidèle à soi-même qu'on peut produire quelque chose de valable. C'est pourquoi la littérature française a peu influé sur moi. Je connaissais à peine Bernanos dont on a tant parlé à mon sujet. Le seul roman français qui m'ait appris quelque chose, c'est Jean Barois , de Roger Martin du Gard. Pour le reste je dois tout à des romanciers étrangers, Chesterton, Dostoïevski et Thomas Mann . Ah... : mais il y a Gide. J'aime en Gide surtout son effort vers la sincérité.

Il partit de France brusquement. La grande passion dont il brûlait pour Michel B... avait tourné au drame. Ils s'étaient séparés, sans qu'il cessât de l'aimer. Lorsque Michel l'eut quitté, Carlo me donna l'impression qu'on avait retiré de son être tout ce qui lui donnait sa chaleur, sa raison de vivre. Je le trouvai désormais aigri, déçu, injuste même pour tout ce qui concernait Paris et la France qu'il avait tant aimés parce qu'il les assimilait à l'être cher et parce qu'il en faisait le décor inséparable de sa passion heureuse.

Un geste presque fou donnera une idée de cette liaison. Un jour, ayant découvert que son ami s'était réfugié au Canada où il enseignait, il prit l'avion pour Montréal, le retrouva et l'emmena au Mexique, toujours en avion. Il croyait avoir ressaisi le bonheur, ressuscité un amour mort. Ce fut un échec. Chacun revint là d'où il était parti. Je trouve cette folie belle. Il s'en commet si peu dans notre monde blasé et sans cœur.

Je reçus de Carlo Coccioli de longues lettres dans lesquelles il évoquait cette souffrance dont je viens de parler : « Mexico, le 3 octobre 1953. Mon cher Ami, votre lettre m'a fait du bien. Vous savez, je n'ai pas la nostalgie de l'Italie. J'ai la nostalgie de Paris. Mes lecteurs, ceux de Fabrizio Lupo, continuent de m'écrire. Ils sont presque une armée. Je vis ici une vie compliquée et sauvage. Je vous assure que vous pourriez écrire, avec tout ce qui s'est passé dans ma vie, un article bien extraordinaire, bien fou, bien douloureux... Vous ne savez pas que je suis sorti de chez moi, à Paris, un matin à dix heures. A 16 heures, j'ai pris l'avion pour Montréal. Rien n'était prévu. A Montréal, je suis resté deux jours. Je suis maintenant ici. Je vis ici une vie insensée... »

Ensuite, ayant choisi de vivre définitivement au Mexique, il cherche à oublier sa peine dans le plaisir : « J'ai passé des nuits entières dans les bordels de Veracruz, saoulé de rhum dans une atmosphère extraordinaire. Je suis allé en pèlerin au Christ Jeune de Chalma, un voyage à cheval à travers un Mexique de légende. Je connais tous les hauts et bas quartiers de la capitale. Un personnage de mon futur roman est entré chez moi et m'a laissé sans un sou, mais je l'ai poursuivi dans toute la ville et je l'ai amené personnellement à la police. Il est sorti un mois après (qui sait comment !) et m'a écrit une lettre insensée. Je vous dis cela pour vous donner une idée de ce que pourrait être la trame de votre article. Il pourrait être presque sensationnel. ... Je vous parlerai de ma vie, de ma voiture, de mon chauffeur de Veracruz qui a dix-sept ans et qui joue toute la journée au bilboquet... de mes amis novilleros, de mes amis boleros (sciuscia). »

Enfin, Carlo Coccioli retrouve l'équilibre dans l'amitié d'un jeune Mexicain, J... Dès lors ses lettres se font plus sereines : « Je reviens du Guatemala où je suis allé en voiture. Figurez-vous quel voyage j'ai eu la chance et le courage de faire. J'ai vécu dans un cafétal, une plantation de café, dans une fina de Tapachula. J'ai passé la frontière mexico-guatémaltèque sur le fleuve Suchate, en pleine brousse tropicale. Je rentre fatigué et ravi de ce voyage incroyable... Mes nuits de Veracruz ne sont que la conséquence d'un très horrible moment que j'ai vécu et dont je sors à peine... Je vous parlerai de cela, car pour moi vous êtes un ami avant d'être un chroniqueur littéraire, de vive voix, quand j'aurai le grand plaisir de vous voir. Vous vous étonnerez de l'intensité de la crise que j'ai vécue..., etc. »

L'année suivante, une de ses lettres m'annonce la naissance de ce roman qui s'appellera plus tard Manuel le mexicain : « J'ai passé la nuit dit 31 décembre à Tepozlan, un village indien à cent kilomètres d'ici, dans une immense église, sans lumière électrique. Des centaines de femmes tristes, dramatiques, se tenaient immobiles avec un cierge à la main, couvertes de leur rebozo. Les hommes étaient vêtus de blanc avec leur sarape de laine et le grand sombrero par terre. Quelque chose de puissant et d'effroyable-nient triste. Tiens, je vous dis le titre et vous êtes le premier auquel je le confie : Histoire d'un garçon mexicain. J'y travaille depuis des mois et les difficultés nie paraissent presque insurmontables. Ici, dans quelques jours, la poétesse Pita Amor offre un grand cocktail pour la publication en espagnol de Fabrizio Lupo. Il y aura des gens comme Diégo Rivera, Ruffino Tamayo, Dolorès del Rio, Alfonso Reyes, Jean Sirol et l'ex-Président de la République Portes Gil, en un mot toute l'intelligentzia mexicaine... Il est tard et je suis fatigué ; mais je suis content de vous avoir écrit : Bonne année, je vous serre la main affectueusement, votre Carlo. »

Dans une autre lettre, toujours écrite au Mexique, il s'étonne et se fâche de ce que le livre de Papini Le Diable reprenne une de ses idées : « ... Eh bien, la grande nouveauté de Papini (Il faut aimer Satan) n'est que la servile répétition de ma thèse du Ciel et de la Terre. Lisez mon chapitre XI dans la deuxième partie, qui avait tant suscité d'émoi chez les catholiques orthodoxes. Je vous avoue que je me sens plagié et blessé. Papini connaissait très bien mon livre. Je n'arrive pas cependant à le croire coupable d'un plagiat. Mais le fait me paraît troublant. Et la chose la plus insensée, celle qui me fait mal, c'est que le thème de l'Image et les saisons dont je corrige maintenant la traduction française et qui est publié en Italie chez le même éditeur que Papini, n'est que le développement romanesque de la thèse du Ciel et la Terre. Ce n'est qu'un cas de satanisme... Ici le succès de Fabrizio Lupo (et vous comprenez que je ne fais pas allusion à un vulgaire succès de librairie qui d'ailleurs ne manque pas) est très satisfaisant. On a publié sur ce livre des articles extrêmement sérieux et cordiaux... Hélas mes lettres ne sont pas belles mais elles sont, vous le savez, toujours sincères. Avec l'amitié de Carlo. »

Je feuillette encore quelques lettres. Le voici de retour en France : « Tu trouveras dans ces notes désordonnées mais claires tous les éléments qui pourront te servir. Tu pourras dire ce que tu voudras sur mes questions personnelles. J'ai confiance dans le sens de ton choix. » Mon article avant paru, il en est satisfait : « Je veux te dire merci pour ton bel article... Notre voyage en Italie a été splendide et Florence nous a accueillis avec un très grand soleil. Une fête. Nous venons d'Assise, il n'y a rien de plus beau au monde. » Je retrouve ensuite un court billet : « Nous sommes là et nous avons grande envie de vous voir tous deux. Dis-moi quand nous pourrons le faire (la semaine prochaine serait le mieux, je pense) et où : ici ou chez toi ? A bientôt, je te serre affectueusement la main. »

Il y a dix ans de cela. Fabrizio Lupo est entré dans l'histoire littéraire et je pense qu'il n'y a plus d'indiscrétion à révéler le drame véritable qui l'entoura, pas davantage à publier des passages de ces lettres qui étaient expressément destinées à éclairer les lecteurs sur la vie d'un auteur dont l'œuvre fut souvent faite « de larmes et de sang ».

Arcadie n°129, André Calas, septembre 1964

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