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Shakespeare : l'affaire des sonnets par Guy Amen

Publié le par Jean-Yves Alt

L'actualité, ces derniers mois, a été marquée par un rapport, ou plutôt deux, relatifs au même personnage et propres à susciter dans l'âme de l'homophile anglais – ou autre – un sentiment de satisfaction...

L'« affaire Shakespeare » est en voie d'être élucidée : oui, ou non, Shakespeare était-il homosexuel ?

C'est là le point essentiel sur lequel convergent ces deux rapports.

Que « Shakespeare » ait existé ou non, peu importe. Qu'il ait porté le nom de Shakespeare, ou ceux de Marlowe, Bacon, de Foë,... il s'agira toujours de l'écrivain prestigieux dont les écrits, depuis près de quatre siècles, ont été lus et admirés aux quatre coins du monde.

Le problème est plutôt, dans une certaine mesure, fonction de deux initiales, mystérieuses comme des hiéroglyphes : W. H. auxquelles sont dédiés les fameux Sonnets dudit « Shakespeare » ; et, comme la tombe de Toutankhamon, celle de Shakespeare n'a cessé d'être « visitée », mais les Sonnets sont restés de pierre...

Or, voilà que le nouveau Lord Carnarvon de la littérature anglaise, le Docteur A.L. Rowse, de l'Université d'Oxford, déclare avoir trouvé le code secret.

Il l'établit dans sa Biographie de Shakespeare, parue le 3 octobre dernier, chez MacMillan (l'éditeur), et l'appliquera, ligne par ligne, à son étude des Sonnets prévue, pour publication, en avril 1964.

Pour l'instant, tenons-nous en au préambule de la « constitution » (celle de Shakespeare) tel que nous le livre le livre du Dr. Rowse.

Fait curieux, le 4 octobre, paraissait également un autre livre, d'un autre auteur, Peter Quennell, dont la thèse, elle aussi inspirée par les deux initiales, ne jouit cependant pas encore d'une autorité comparable à celle écrite par le Docteur Rowse.

L'« Affaire des Sonnets », comme on pourrait le présumer, prendrait-elle l'ampleur d'une nouvelle affaire Oscar Wilde, avec condamnation de Shakespeare – à titre posthume ?... Nous assisterions au paradoxe du siècle : les œuvres de Shakespeare interdites... en Angleterre. Eh quoi, n'a-t-on pas vu L'Amant de Lady Chatterley réhabilité après que le monde entier se fût, pendant quelques décades, égayé de ses exploits ?

On doit se contenter de dire, pour l'instant, qu'avec cet auguste « scholar » qu'est le Dr Rowse, se termine la succession des investigateurs de Shakespeare, et on met ainsi un terme aux élucubrations qui, depuis la mort de l'illustre écrivain, n'ont cessé d'être émises à propos de l'identité et de la « nature » de celui-ci.

C'est ainsi que plus de 4500 livres et essais ont été écrits, tous prétendant résoudre le mystère attaché à cette œuvre finalement inspirée par deux troublantes initiales, à elles en partie dédiée...

Qu'on se rappelle les discussions aigres-douces qui, en 1948, pour citer les plus récentes, s'échangeaient entre un critique New-Yorkais et le Directeur du Musée de Washington, se soldant par une accusation en diffamation portée par le premier, et se montant à la somme de 12.500 livres sterling (le critique prétendait que « Shakespeare » avait été écrit par le Comte d'Oxford).

On se souvient peut-être aussi qu'en 1956, Calvin Hoffman, critique de théâtre américain, fit ouvrir la tombe de Walsingham, à Chislehurst, pour n'y trouver, en fait de manuscrits, qu'un tas de sable.

Et il y eut tous les autres qui, voulant à tout prix mettre un nom à Shakespeare, le baptisèrent : Derby, Rutland, Bacon, Marlowe (mort 10 ans avant Hamlet), de Foë (né en 1661...), etc.

« N'en tenons pas compte » dit le Dr Rowse, « ce sont tous des imbéciles ».

Et il ajoute : « J'ai concrétisé le sentiment de logique perçu par nombre de lettrés, au travers de l'objectivité de l'historien » — sous entendu : que je suis.

Et, en fait, il faut bien reconnaître qu'il est mille fois plus plausible d'accepter le fait que Shakespeare fut bien lui-même, plutôt que de prouver qu'il fut quelqu'un d'autre.

Pour en venir aux Sonnets, datant vraisemblablement de 1592, nous en connaissons seulement deux éditions anciennes : celle de Thomas Thorpe (T.T. dans la dédicace) publiée en 1609, et celle de John Benson, en 1640.

La critique du XXe siècle exprime, à leur égard, trois opinions :

— qu'ils sont autobiographiques,

— d'inspiration purement fictive,

— ou enfin, exotériques.

Que ces poèmes se réfèrent à des faits notables dans la vie de Shakespeare, c'est une opinion qui fut admise déjà par Wordsworth et les frères Schlegel ; qu'ils soient avant tout de nature fictive, c'est aussi une opinion que des commentateurs du XIXe siècle mirent en avant par souci de « sauver la réputation » de Shakespeare...

Déjà, au temps des premières éditions, l'intérêt qu'exprimait le poète ouvertement, à l'égard d'un autre homme, tracassait les censeurs.

Benson poussa même le puritanisme jusqu'à changer, dans l'œuvre, tous les pronoms « il » en « elle ».

Plusieurs énigmes se posent, à l'égard de ces Sonnets.

Le Docteur Rowse, dans son livre William Shakespeare biographie, les résoud toutes, sauf une : qui était la « Dame Noire » (The Dark Lady, ainsi nommée par les commentateurs de Shakespeare) ?

Ce point, le Docteur Rowse le laisse obscur, sauf pour dire qu'elle était un des membres du Cercle des Southampton, famille noble, dont le principal personnage, le jeune Comte de Southampton, inspira Shakespeare, si on en croit la thèse du Docteur Rowse.

Peter Quennell, au contraire, soutient, dans son livre, que cette Dame fut une courtisane à la peau brune, surnommée « Lucie la Négresse » (Lucy Negro).

Quoi qu'il en soit, son personnage, occasionnellement mentionné dans les pièces de Bard, reste indéfini.

En ce qui concerne les acquisitions dites définitives et incontestables par le Docteur Rowse, elles se rapportent d'abord à l'identité du personnage « W. H. ».

Les hypothèses affluent généralement à ce sujet.

Certains critiques déclarent que ces initiales sont celles de William Herbert, Comte de Pembroke. D'autres affirment qu'elles désignent les deux prénoms du Comte de Southampton : Henry Writhesley. Sir Sydney Lee, biographe de Shakespeare, à l'ère victorienne, croyait qu'elles concernaient William Hall, assistant et ami de l'éditeur Thorpe.

Dès 1928, avec la découverte d'un ancien manuscrit, les paris se firent en faveur d'un certain William Holgate, fils d'un aubergiste de Saffron Walden, petite ville où Shakespeare, dit-on, joua en 1607.

Le Docteur Rowse, lui, est beaucoup plus catégorique.

La mère du jeune Comte de Southampton avait épousé, en troisièmes noces, Sir William Harvey. Comme c'était l'usage, à l'époque, elle s'adressait à lui, dans ses lettres, en le nommant « Master Harvey ». En mourant, en 1607, elle légua tous ses biens à son mari. Ce fut lui qui, d'après Rowse, est désigné par l'appellation de « seul auteur » — « onlie begetter » — en ce sens qu'il communiqua les Sonnets, dédiés au fils de la comtesse, à l'éditeur Thorpe pour que celui-ci les publiât, dès 1609.

Une autre énigme concerne cette fois l'individu qui joua le rôle de « Rival Poet ».

D'après Robert Gittings, auteur d'une biographie intitulée « Le Poète rival » publiée en 1960, Shakespeare avait peut-être les faveurs du jeune Southampton, mais celles-ci étaient hélas partagées avec un autre « Mauvais Poète », sans doute un certain Gervase Markham, vague parent des Southampton.

Qu'on juge du désarroi de Shakespeare, exprimé par ces deux vers :

Then if he thrive and I be cast away.

The worst was this, my love was my decay.

Ce fut, peut-être aussi, un nommé Chapman ; ou bien d'autres encore.

Selon le Docteur Rowse, ce « Mauvais Poète » n'était autre que Marlowe, pédéraste qui associait assez primairement sa passion des jeunes gens à celle qu'il avait pour le tabac : « Ceux qui n'aiment pas les garçons, ni le tabac, ce sont des imbéciles » (1).

On lui doit une description extatique de l'anatomie du Comte de Southampton :

Combien lisse son sein, et blanc son giron,

Immortels doigts qui imprimèrent

Ce divin sillon, plein de curieuses fossettes,

Qui court le long de son dos...

« Imaginez », écrit Rowse, « ce que Shakespeare a dû éprouver à la vue de cette description qui ne laissait aucun doute sur les dispositions du jeune Southampton à l'égard de Marlowe ».

Il est probable, cependant, que la passion de Shakespeare, à l'opposé de celle toute érotique de son rival, fut seulement platonique.

C'est du moins ce qu'établit le Docteur, en disant qu'à l'époque élisabéthaine, les hommes très souvent s'adressaient, les uns aux autres en termes très affectueux, sans pour cela qu'ils fussent homosexuels.

De nos jours, il n'est pas rare, dans certaines classes de la société anglaise, que des hommes parlent « love » entre eux, sans insinuer autre chose qu'affection – ambivalence de la langue anglaise, à cet égard ?

On trouve même, dans l'Arcadie de Sydney, l'exemple d'un noble qui offre sa femme à son ami, car il estime plus ce dernier que son épouse.

« Shakespeare lui-même », ajoute Rowse, « pressait le jeune Comte de prendre femme ».

...And for woman wert thou first created

(Et pour [prendre] femme, vous fûtes d'abord créé...)

Mais l'interprétation de cette ligne, par le Docteur Rowse, est peut-être un peu hâtive, et assez arbitraire. Pourquoi ne pas comprendre aussi bien :

...Et pour (être) femme, vous fûtes d'abord créé...?

Surtout si on se réfère à l'apparence délicate et fine du Comte, accentuée par une longue chevelure bouclée, une peu blanche imberbe, ou sans doute rasée, qui contrastait avec l'apparence physique des hommes du temps à qui la mode élisabéthaine prescrivait le port de la barbe et des Moustaches, et celui des cheveux courts.

Quoi qu'il en soit, les exhortations – hypothétiques – de Shakespeare à son amant, demeurèrent sans effet : le Comte, jusqu'à un âge avancé, ne montra jamais d'empressement à faire fructifier l'arbre généalogique...

Quant à Peter Quennell, émule du Docteur Rowse, il pense plus justement que « les Sonnets sont avant tout un monument élevé à l'amour homosexuel, par un poète par ailleurs hétérosexuel ».

C'est là une position plus franche que celle adoptée par Rowse. Mais, au fond, est-elle raisonnée ? Pourquoi un poète « hétérosexuel » ferait-il l'éloge d'un être homosexuel – ou tout au moins, de l'amour homosexuel vu à travers cet être – s'il n'avait quelque raison de le faire, aussi désintéressée fût-elle ?

On parle des choses qu'on connaît, et on loue celles qu'on aime.

Non. C'est essayer là de rendre la vraisemblance plus vraie que la vérité, et chinoiser sur le détail.

Néanmoins, en attendant le rapport sur l'analyse des Sonnets promis par le Docteur Rowse pour avril 1964, on est bien obligé de faire le point.

Un seul reste acquis : l'identité dit personnage, qui, sous deux initiales mystifia des générations de dramaturges, critiques, historiens, statisticiens, commentateurs, politiciens, etc.

Pour ce qui est de l'homosexualité de Shakespeare – et non de celle de Southampton, qui ne laisse aucun doute – on ne peut rien encore affirmer : les mœurs et coutumes d'une époque révolue nous interdisent de statuer, comme le fait remarquer le Docteur Rowse.

En somme, on n'a avancé que pour mieux reculer...

Qui fera le saut, et abattra la muraille qui nous dérobe la vérité ?

La tombe de Shakespeare, comme celle de Toutankhamon, sera encore revisitée...

(1) Cf. Iorwerth G. Llewelyn, Remarques sur quelques dramaturges anglais, dans Arcadie, n°119, novembre 1963, p. 524

Arcadie n°124, Guy Amen, avril 1964

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Daphnis (poème de Méléagre de Gadara)

Publié le par Jean-Yves Alt

Je ne veux plus passer ma vie auprès des chèvres,

Moi, Pan aux pieds de boue, j'allais la flûte aux lèvres.

Habiter les sommets hautains où nous aimons...

Mais quel plaisir pour moi désormais sur les monts ?

Il est mort, ce Daphnis qui m'avait ravi l'âme...

J'habiterai la ville où veille encor sa flamme,

Qu'un autre s'éjouisse à la chasse en grimpant !

Ce qu'il aimait jadis n'est plus cher au dieu Pan.

Méléagre de Gadara

(II siècle avant J.-C.)

(Version française de Guillot de Saix)

Arcadie n°131, novembre 1964

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Mauvais fils, Raphaële Frier

Publié le par Jean-Yves Alt

Le thème de « Mauvais fils » (mais peut-on parler de thème dans un texte qui dérive brusquement et s'apparente à la mise en scène d'un cauchemar ?) est la mélancolie, l'insidieuse tristesse qui pose son ombre sur la vie apparemment simple de Ghislain.

L'histoire, d'une terrible causticité, met en scène un adolescent qui n'arrive pas à se fondre dans l'allégresse générale parce ses parents lui ont inculqué, depuis tout petit, une unique façon d'« être un homme » (1). Alors quand les parents découvrent l'homosexualité de leur fils, c'est le drame : le fondement de l'union hétérosexuelle qu'ils pensaient universel est remis en cause. Ce qu'ils ne peuvent accepter. Le père met son fils à la porte.

Ce très court roman est écrit à la première personne : si la douleur du personnage principal est sienne, elle devient rapidement nôtre. Peut-on dire douleur à propos de cette voix cocasse, violente, méticuleuse et en même temps généreuse ? Il faudrait inventer un terme ou inverser le propos, camoufler le désespoir sous l'humour : non pas la joie mais les acrobaties humaines pour croire qu'on est heureux... comme les autres.

Mauvais fils, Raphaële Frier

Le narrateur souhaite la plénitude mais la lumière des bars gays l'aveugle au début : volupté à rebours qui se nourrit de l'échec. Peut-être magnifique lucidité qui le tient écarté, attentif à lui-même, tendant les bras, un temps, vers les paumés. Le gagnant (?), somme toute, est cette jeune femme vieillie avant l'heure, cette laissée pour compte qui incite Ghislain à ne pas suivre son propre parcours.

La rencontre avec Cédric lui fait comprendre que c'est l'amour qu'il recherchait : ils ne se quittent plus. Il délaisse tout pour lui : le conte de fée sera-t-il aussi rose qu'on pourrait le croire ?

Ce livre a reçu le soutien d’Amnesty International

■ Mauvais fils, Raphaële Frier, Talents Hauts, collection Ego, 95 pages, août 2015, ISBN : 978-2362661310


(1) Etre un homme (ou une femme), se comporter avec un homme (ou une femme) n'a pas le même sens aujourd'hui, au XVIIIe, au Moyen âge, en France, en Asie, en Afrique, pour un PDG, un cadre, un ouvrier, un agriculteur, etc.

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Comment est mort Edouard II d'Angleterre ? par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves Alt

La mort de ce pauvre Edouard II d'Angleterre intrigue et passionne décidément les Arcadiens. On ne peut pourtant pas dire que ce soit un mystère d'actualité, puisque ce drame se déroula en l'an 1327 ! Mais, du fait que Marlowe en a fait le sujet d'une tragédie célèbre, dont Iorwerth G. Llewelyn entretenait les lecteurs d'Arcadie en décembre dernier, et que le romancier Maurice Druon en a fait un récit haut en couleurs dans Les Rois maudits, suscitant ainsi la curiosité de Raymond Avignon (Arcadie, mars 1964), le malheureux roi assassiné se trouve en quelque sorte placé sous les projecteurs de l'actualité... de notre revue !

En terminant son article du numéro de mars, Raymond Avignon se demandait s'il était possible de savoir la vérité exacte sur cette affaire. Or, un historien anglais de grande réputation, T.F. Tout, a précisément étudié, voici quarante-quatre ans, les divers témoignages que nous possédons sur le mystère de cette mort, et j'ai eu la curiosité d'aller consulter cette étude : The Captivity and Death of Edward of Carnarvon, publiée à Manchester en 1920. Peut-être les lecteurs d'Arcadie seront-ils intéressés par ses conclusions... 

On sait à quel titre Edouard II nous intéresse. Ce souverain anglais du XIVe siècle – fort mauvais roi, au demeurant – se rendit célèbre par son amour pour deux favoris successifs, Pierre de Gaveston ou Gabasron puis Hugues Despenser, à qui il confia pratiquement le gouvernement et la puissance royale. Comme, en même temps, l'Angleterre traversait une crise économique sérieuse et que la misère était grande, on rendit les favoris responsables de cet état de choses, et l'opposition se cristallisa autour de la propre femme du roi, Isabelle de France, femme cruelle et vindicative, qui ne pardonnait pas à son mari de la délaisser pour ses amis. Elle passa en France avec son amant, Roger Mortimer, y leva une armée, débarqua sur la côte sud, marcha sur Londres, y entra, fit son mari prisonnier ainsi que le malheureux Hugues Despenser, et fit proclamer son fils roi sous le nom d'Edouard III (celui-là même qui devait commencer la Guerre de Cent ans), tout en gardant le pouvoir pour elle-même et pour son amant.

Or, si l'on connaît assez bien le sort réservé à Hugues Despenser (un atroce supplice que Raymond Avignon, après Maurice Druon, a décrit dans notre numéro de mars), la destinée du roi détrôné est restée un sujet de controverse. On sait qu'il fut d'abord emprisonné au château de Kenilworth, sous la garde de son cousin et ennemi Henri de Lancastre, pendant deux ou trois mois. Mais, comme des bruits couraient que des royalistes restés fidèles allaient le délivrer, il fut transféré au château de Berkeley, et confié cette fois à la garde de Thomas de Berkeley, le propre beau-frère de Roger Mortimer, et de son parent Sir John Maltravers. Peu après, un troisième larron, Sir Thomas Gurney, âme damnée de Berkeley, fut adjoint au couple de geôliers. Ensuite, officiellement, tout ce qu'on sait est que, le 21 septembre 1327 – soit environ cinq mois après l'arrivée à Berkeley – on annonça la mort subite du prisonnier et on l'enterra avec les honneurs dus à un ancien souverain.

Bien entendu, personne ne crut à une mort naturelle. Edouard était d'une forte et robuste constitution, et en parfaite santé au moment de son arrestation (il avait quarante-trois ans). Du reste, quelques années plus tard, son fils Edouard III ayant chassé Mortimer, intenta un procès aux anciens geôliers de son père comme coupables de l'avoir assassiné. La version de l'assassinat est aujourd'hui couramment admise, mais à l'époque, nombreux furent les gens qui crurent qu'Edouard II s'était échappé. Une lettre d'un prêtre Italien, conservée à Montpellier, précise même que ce prêtre avait entendu en confession (sans pouvoir, bien entendu, révéler le nom de la personne qui le lui avait confié) que l'ancien roi s'était réfugié en Italie et y vivait, pénitent, en ermite. Qui sait ?...

En ce qui concerne l'assassinat, si assassinat il y eût (et c'est bien probable, car la reine Isabelle et son amant commençaient à craindre sérieusement que des fidèles n'essayent de libérer le roi prisonnier, auquel cas la vie des rebelles qui avaient osé emprisonner leur souverain aurait été fort compromise), nous savons qu'il y eut, à l'époque, beaucoup d'hypothèses émises et beaucoup de racontars. Il faut certainement en prendre et en laisser. Ce n'est guère que dix ou quinze ans après l'événement qu'un chroniqueur, Higden, qui écrivait en latin, précisa que le roi avait été tué cum veru ignito inter celanda confossus (« avec un fer rouge enfoncé dans le fondement »). Ce qui donne du poids à ce témoignage, c'est qu'il fut traduit en anglais et admis comme véridique par le propre curé de Berkeley, John Trevisa, qui connut Thomas de Berkeley, témoin presque oculaire des derniers jours d'Edouard.

Pourquoi ce supplice atroce, d'une barbarie qui laisse loin derrière elle la torture du pal chère aux Orientaux du Moyen-âge ? La raison en serait probablement double d'une part, éviter toute blessure visible au cas où aurait lieu un examen du corps, comme il était de coutume à l'époque ; d'autre part – et cela serait bien dans l'esprit du Moyen-âge – « punir le coupable par où il avait péché », vengeance qui dût être douce au cœur de la femme cruelle qu'était Isabelle... Cette version de l'assassinat, en tout cas, fut ensuite adoptée par plusieurs chroniqueurs et annalistes, et notamment par le plus célèbre, Geoffrey the Baker, qui écrivit trente ans après les événements. Ce texte de Baker, largement répandu dans l'Angleterre du Moyen Age, a contribué à populariser l'image classique des derniers moments du malheureux roi. Malheureusement, il est aisé de prendre Baker en flagrant délit d'inexactitude sur de nombreux points que nous pouvons vérifier (sur le nom du responsable de l'ordre de mort notamment : Baker l'attribue à l'évêque Orleton, qui se trouvait alors à Avignon !), de sorte que la valeur de son récit s'en trouve très amoindrie sur les détails invérifiables, qu'il a dû largement inventer, à moins qu'il n'ait tout simplement répété des ragots et des racontars recueillis à droite et à gauche.

Marlowe, écrivant pour la scène, choisit une version sensiblement moins atroce, et surtout plus aisée à représenter au théâtre : il nous montre Edouard II écrasé, ou étouffé si l'on préfère, par une table jetée sur lui. On peut être certain que cette façon de faire périr le prisonnier ne fut pas choisie par ses bourreaux : il n'aurait pas été possible, ensuite, d'exposer le corps et de prétendre que le roi était mort de mort naturelle. Mais la littérature a ses raisons, qui ne sont pas, heureusement, celles de la politique..., car on n'imagine guère le supplice que raconte Baker représenté par des acteurs, si géniaux soient-ils !

Le pauvre Edouard II connut, après sa mort, une popularité tout à fait inattendue : l'horreur de son supplice, le caractère émouvant de sa chute et de sa captivité, le firent considérer comme un martyr, et pendant plusieurs années il y eut un pèlerinage et des miracles sur sa tombe, à la cathédrale de Gloucester. S'il eût été canonisé, les Arcadiens auraient pu le choisir pour saint patron ; mais le pape ne donna pas suite à l'affaire. Dommage...

Arcadie n°126, Marc Daniel (Michel Duchein), juin 1964

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Quand Céline écrivait sur Gide…

Publié le par Jean-Yves Alt

« Sa gloire est d'avoir rendu ou re-rendu l'enculage licite dans les meilleurs familles. [...] Gide a aussi droit à toute la reconnaissance des jeunes bourgeois ou ouvriers que l'anus tracasse. ”Oh ! tu vois maman, Gide notre plus grand écrivain français trouve que se faire enculer est, parfaitement légitime, louable, artistique, convenable...” ”Très bien mon fils, je t'en bénis”, répond la mère, qui au fond ne demande pas mieux. Tous les homosexuels sont d'admirables fils. Je n'ai rien contre les enculés, croyez-le... Mais en fait de création littéraire de Gide, je n'en perçois pas l'atome. »

Louis-Ferdinand Céline

Extrait d'une lettre de Louis-Ferdinand Céline, au sujet de l'auteur de Corydon, tiré du Dictionnaire des injures littéraires, Pierre Chalmain, L'Éditeur, septembre 2010, ISBN : 978-2362010057

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