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Une histoire critique du mot homosexualité par Jean-Claude Féray

Publié le par Jean-Yves Alt

Résumé des quatre articles parus dans la revue Arcadie en 1981 :

Apparition du mot homosexualité dans deux documents anonymes publiés à Leipzig en 1869. Sur quelles bases la paternité en est attribuée à un écrivain hongrois : K. M. Benkert. Éléments biographiques sur cet auteur. Évocation du contexte juridique et psychiatrique de la néologie. Primauté des mots « uranisme » et « inversion ».

Quelques hypothèses expliquant la réussite du mot homosexualité au début de ce siècle : nouveauté et neutralité apparente du terme, de construction pseudo-savante, d'où : 1° son adoption par les « mouvements homosexuels » allemands ; 2° son emploi en tant qu'euphémisme par la grande presse. Ce dernier point joue essentiellement au moment des scandales de Berlin (1907) qui ont très fortement contribué à lancer le mot hors d'Allemagne. Rôle de la germanophobie : un mot allemand pour une réalité allemande. Témoignages.

Le succès du mot « hétérosexualité » n'est pas strictement consécutif à celui du mot « homosexualité ». Au contraire, l'emploi du premier a renforcé l'usage du second aux dépens « d'uranisme » et « d'inversion » (opposition logique homo/hétéro). Entrée « d'homosexuel » et « d'homosexualité » dans les dictionnaires français. Emplois particuliers. Critiques de forme contre l'hybridité gréco-latine et le manque d'euphonie de ces termes. Quelques-uns des néologismes qui furent proposés en remplacement. Pourquoi le masculin « homosexualisme » est-il inusité ?

Nouveauté derrière le néologisme « homosexualité ». Rôle pris par les facteurs proprement scientifiques : l'instinct sexuel ; la schématisation et simplification de la vie sexuelle (attraction entre les sexes). Perversité du terme « homosexualité » par sa seule référence au modèle « hétérosexuel ».


Lire les quatre articles de Jean-Claude Féray : Une histoire critique du mot homosexualité

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Réévaluation de la légende mystique de saint Sébastien par Alfred Courmes

Publié le par Jean-Yves Alt

Facétie et provocation

Saint Sébastien, dont le haut du corps est vêtu en marin, est vu par-derrière. Ses fesses sont rebondies et sensuelles, piquées de deux fines flèches. Il se pâme visiblement de son supplice.

A côté de lui, assise sur un nuage, une Vierge tient dans sa main gauche un pouêt-pouêt et porte sur ses jambes un enfant Jésus qui a tout l'air d'un bébé des publicités du début du XXe siècle.

Aucun pathos dans cette représentation : Alfred Courmes, se moque des clichés qui concernent l'évocation de la souffrance.

Ce saint Sébastien, se tordant non plus de douleur mais de plaisir, est ici un véritable objet de fantasme ; il n'illustre plus la légende mystique mais conforte l'imagerie queer qui excite l'imaginaire homosexuel depuis l'écriture de la pièce de Gabriele d'Annunzio.

Alfred Courmes – Ex-voto à saint Sébastien – 1935

Huile sur toile, 147cm x 122cm

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Le vrai sexe par Michel Foucault

Publié le par Jean-Yves Alt

Ceci est, avec quelques ajouts, le texte français de la préface à l'édition américaine d'Herculine Barbin, dite Alexina B. Cette édition comporte en appendice la nouvelle de Panizza, Un scandale au couvent, qui est inspirée par l'histoire d'Alexina ; Panizza avait dû la connaître à travers la littérature médicale de l'époque. En France, les mémoires d'Herculine Barbin ont été publiées aux éditions Gallimard et Un scandale au couvent se trouve dans un recueil de nouvelles de Panizza, publié sous ce titre général par les éditions de la Différence. C'est René de Ceccatty qui m'avait signalé le rapprochement entre le récit de Panizza et l'histoire d'Alexina B.

Avons-nous vraiment besoin d'un vrai sexe ? Avec une constance qui touche à l'entêtement, les sociétés de l'Occident moderne ont répondu par l'affirmative. Elles ont fait jouer obstinément cette question du « vrai sexe » dans un ordre de choses où on pouvait s'imaginer que seules comptent la réalité des corps et l'intensité des plaisirs.

Longtemps, toutefois, on n'a pas eu de telles exigences. Le prouve l'histoire du statut que la médecine et la justice ont accordé aux hermaphrodites. On a mis bien longtemps à postuler qu'un hermaphrodite devait avoir un seul, un vrai sexe. Pendant des siècles, on a admis tout simplement qu'il en avait deux. Monstruosité qui suscitait l'épouvante et appelait les supplices ? Les choses, en fait, ont été beaucoup plus compliquées. On a, c'est vrai, plusieurs témoignages de mises à mort, soit dans l'Antiquité, soit au Moyen Age. Mais on a aussi une jurisprudence abondante et d'un tout autre type. Au Moyen Age, les règles de droit — canonique et civil — étaient sur ce point fort claires : étaient appelés hermaphrodites ceux en qui se juxtaposaient selon des proportions qui pouvaient être variables, les deux sexes.

En ce cas, c'était le rôle du père ou du parrain (de ceux, donc, qui « nommaient » l'enfant), de fixer, au moment du baptême, le sexe qui allait être retenu. Le cas échéant, on conseillait de choisir celui des deux sexes qui paraissait l'emporter, ayant « le plus de vigueur » ou « le plus de chaleur ». Mais plus tard, au seuil de l'âge adulte, lorsque venait pour lui le moment de se marier, l'hermaphrodite était libre de décider lui-même s'il voulait toujours être du sexe qu'on lui avait attribué, ou s'il préférait l'autre. Seul impératif : n'en plus changer, garder jusqu'à la fin de ses jours celui qu'il avait déclaré alors, sous peine d'être considéré comme sodomite. Ce sont ces changements d'option et non pas le mélange anatomique des sexes qui ont entraîné la plupart des condamnations d'hermaphrodites dont on a gardé la trace en France, pour la période du Moyen Age et de la Renaissance.

A partir du XVIIIe siècle, les théories biologiques de la sexualité, les conditions juridiques de l'individu, les formes de contrôle administratif dans les Etats modernes ont conduit peu à peu à refuser l'idée d'un mélange des deux sexes en un seul corps et à restreindre par conséquent le libre choix des individus incertains. Désormais, à chacun, un sexe et un seul. A chacun son identité sexuelle première, profonde, déterminée et déterminante ; quant aux éléments de l'autre sexe qui éventuellement apparaissent, ils ne peuvent être qu'accidentels, superficiels ou même tout simplement illusoires. Du point de vue médical, cela veut dire qu'en présence d'un hermaphrodite, il ne s'agira plus de reconnaître la présence de deux sexes juxtaposés ou entremêlés, ni de savoir lequel des deux prévaut sur l'autre ; mais de déchiffrer quel est le vrai sexe qui se cache sous des apparences confuses ; le médecin aura en quelque sorte à déshabiller les anatomies trompeuses et à retrouver, derrière des organes qui peuvent avoir revêtu les formes du sexe opposé, le seul vrai sexe. Pour qui sait regarder et examiner, les mélanges de sexes ne sont que des déguisements de la nature : les hermaphrodites sont toujours des e pseudo-hermaphrodites ». Telle est du moins la thèse qui a eu tendance à s'accréditer, au XVIIIe siècle, à travers un certain nombre d'affaires importantes et passionnément discutées.

Du point de vue du droit, cela impliquait évidemment la disparition du libre choix. Ce n'est plus à l'individu de décider de quel sexe il veut être, juridiquement ou socialement ; mais c'est à l'expert de dire quel sexe la nature lui a choisi, et auquel par conséquent la société doit lui demander de se tenir. La justice, s'il faut faire appel à elle (lorsque par exemple quelqu'un est soupçonné de ne pas vivre sous son vrai sexe et de s'être abusivement marié), aura à établir ou à rétablir la légitimité d'une nature qu'on n'a pas suffisamment bien reconnue. Mais si la nature, par ses fantaisies ou accidents, peut « tromper » l'observateur et cacher pendant un temps le vrai sexe, on peut bien soupçonner aussi les individus de dissimuler la conscience profonde de leur vrai sexe et de profiter de quelques bizarreries anatomiques pour se servir de leur propre corps comme s'il était d'un autre sexe. En bref, les fantasmagories de la nature peuvent servir aux errements du libertinage. De là l'intérêt moral du diagnostic médical du vrai sexe.

Je sais bien que la médecine du XIXe siècle et du XXe a corrigé beaucoup de choses dans ce simplisme réducteur. Nul ne dirait plus aujourd'hui que tous les hermaphrodites sont « pseudo- », même si on restreint considérablement un domaine dans lequel on faisait entrer autrefois, pêle-mêle, beaucoup d'anomalies anatomiques diverses. On admet aussi, avec d'ailleurs beaucoup de difficultés, la possibilité pour un individu d'adopter un sexe qui n'est pas biologiquement le sien.

Pourtant l'idée qu'on doit bien avoir finalement un vrai sexe est loin d'être tout à fait dissipée. Quelle que soit sur ce point l'opinion des biologistes, on trouve au moins à l'état diffus, non seulement dans la psychiatrie, la psychanalyse, la psychologie, mais aussi dans l'opinion courante, l'idée qu'entre sexe et vérité, il existe des relations complexes, obscures, et essentielles. On est, c'est certain, plus tolérant à l'égard des pratiques qui transgressent les lois. Mais on continue à penser que certaines d'entre elles insultent à « la vérité » : un homme « passif », une femme « virile », des gens de même sexe qui s'aiment entre eux : on est disposé peut-être à admettre que ce n'est pas une grave atteinte à l'ordre établi ; mais on est assez prêt à croire qu'il y a là quelque chose comme une « erreur ». Une « erreur » entendue au sens le plus traditionnellement philosophique : une manière de faire qui n'est pas adéquate à la réalité ; l'irrégularité sexuelle est perçue peu ou prou comme appartenant au monde des chimères. C'est pourquoi on se défait assez difficilement de l'idée que ce ne sont pas des crimes ; mais moins aisément encore de la suspicion que ce sont des « inventions » complaisantes, mais inutiles de toute façon et qu'il vaudrait mieux dissiper. Réveillez-vous, jeunes gens, de vos jouissances illusoires ; dépouillez vos déguisements et rappelez-vous que vous avez un sexe, un vrai.

Et puis on admet aussi que c'est du côté du sexe qu'il faut chercher les vérités les plus secrètes et les plus profondes de l'individu ; que c'est là qu'on peut le mieux découvrir ce qu'il est et ce qui le détermine ; et si pendant des siècles on a cru qu'il fallait cacher les choses du sexe parce qu'elles étaient honteuses, on sait maintenant que c'est le sexe lui-même qui cache les parties les plus secrètes de l'individu : la structure de ses fantasmes, les racines de son moi, les formes de son rapport au réel. Au fond du sexe, la vérité.

Au point de croisement de ces deux idées — qu'il ne faut pas nous tromper en ce qui concerne notre sexe, et que notre sexe recèle ce qu'il y a de plus vrai en nous — la psychanalyse a enraciné sa vigueur culturelle. Elle nous promet à la fois notre sexe, le vrai, et toute cette vérité de nous-même qui veille secrètement en lui.

Dans cette étrange histoire du « vrai sexe », le mémoire d'Alexina Barbin est un document. Il n'est pas unique, mais il est assez rare. C'est le journal ou plutôt les souvenirs laissés par un de ces individus auxquels la médecine et la justice du XIXe siècle demandaient avec acharnement quel était leur véritable identité sexuelle.

Elevée comme une jeune fille pauvre et méritante dans un milieu presque exclusivement féminin et fortement religieux, Herculine Barbin, surnommée dans son entourage Alexina, avait été finalement reconnue comme un « vrai » garçon ; obligé de changer de sexe légal, après une procédure judiciaire et une modification de son état-civil, il fut incapable de s'adapter à son identité nouvelle et finit par se suicider. Je serais tenté de dire que l'histoire était banale – n'étaient deux ou trois choses que lui donnent une particulière intensité.

La date, d'abord. Vers les années 1860-1870, on est justement à une de ces époques où s'est pratiqué avec le plus d'intensité la recherche de l'identité dans l'ordre sexuel : sexe vrai des hermaphrodites, mais aussi identification des différentes perversions, leur classement, leur caractérisation, etc. ; bref, le problème de l'individu et de l'espèce dans l'ordre des anomalies sexuelles. C'est sous le titre de Question d'identité que fut publié en 1860 dans une revue médicale la première observation sur A.B. ; c'est dans un livre sur la Question médicolégale de l'identité que Tardieu a publié la seule partie de ses souvenirs qu'on ait pu retrouver. Herculine-Adélaïde Barbin ou encore Alexina Barbin ou encore Abel Barbin, désigné dans son propre texte soit sous le prénom d'Alexina soit sous celui de Camille, a été l'un de ces héros malheureux de la chasse à l'identité.

Avec ce style élégant, apprêté, allusif, un peu emphatique et désuet qui était pour les pensionnats d'alors non seulement une façon d'écrire, mais une manière de vivre, le récit échappe à toutes les prises possibles de l'identification. Le dur jeu de la vérité, que les médecins imposeront plus tard à l'anatomie incertaine d'Alexina, personne n'avait consenti à le jouer dans le milieu de femmes où elle avait vécu, jusqu'à une découverte que chacun retardait le plus possible et que deux hommes, un prêtre et un médecin, ont finalement précipitée. Ce corps un peu dégingandé, mal gracieux, de plus en plus aberrant au milieu de ces jeunes filles parmi lesquelles il grandissait, il semble que nul, en le regardant, ne le percevait ; mais qu'il exerçait sur tous, ou plutôt sur toutes, un certain pouvoir d'envoûtement qui embrumait les yeux et arrêtait sur les lèvres toute question. La chaleur que cette présence étrange donnait aux contacts, aux caresses, aux baisers qui couraient à travers les yeux de ces adolescentes était accueillie par tout le monde avec d'autant plus de tendresse que nulle curiosité ne s'y mêlait. Jeunes filles faussement naïves, ou vieilles institutrices qui se croyaient avisées, toutes étaient aussi aveugles qu'on peut l'être dans une fable grecque, quand elles voyaient sans le voir cet Achille gringalet caché au pensionnat. On a l'impression – si du moins on prête foi au récit d'Alexina – que tout se passait dans un monde d'élans, de plaisirs, de chagrins, de tiédeurs, de douceurs, d'amertume, où l'identité des partenaires et surtout celle de l'énigmatique personnage autour duquel tout se nouait était sans importance.

Dans l'art de diriger les consciences, on utilise souvent le terme de « discrétion ». Mot singulier qui désigne la capacité de percevoir les différences, de discriminer les sentiments et jusqu'aux moindres mouvements de l'âme, de débusquer l'impur sous ce qui paraît pur et de séparer dans les élans du cœur ce qui vient de Dieu et ce qui est insufflé par le Séducteur. La discrétion distingue, à l'infini s'il le faut ; elle a à être « indiscrète » puisqu'elle a à fouiller les arcanes de la conscience. Mais par ce même mot les directeurs de conscience entendent aussi l'aptitude à garder la mesure, à savoir jusqu'où ne pas aller trop loin, à se taire sur ce qu'il ne faut pas dire, à laisser au bénéfice de l'ombre ce qui deviendrait dangereux à la lumière du jour. On peut dire qu'Alexina a pu vivre pendant longtemps dans le clair-obscur du régime de « discrétion » qui était celui des couvents, des pensions, et de la monosexualité féminine et chrétienne. Et puis – ce fut son drame –, elle est passée sous un tout autre régime de e discrétion ». Celui de l'administration, de la justice et de la médecine. Les nuances, les différences subtiles qui étaient reconnues dans le premier n'y avaient plus cours. Mais ce qu'on pouvait taire dans le premier devait être dans le second manifesté et clairement partagé. Ce n'est plus, à vrai dire, de discrétion qu'il faut parler, mais d'analyse.

Les souvenirs de cette vie, Alexina les a écrits une fois découverte et établie sa nouvelle identité. Sa « vraie », et « définitive » identité. Mais il est clair que ce n'est pas du point de vue de ce sexe enfin trouvé ou retrouvé qu'elle écrit. Ce n'est pas l'homme qui parle enfin, essayant de se rappeler ses sensations et sa vie du temps qu'il n'était pas encore « lui-même ». Quand Alexina rédige ses mémoires, elle n'est pas très loin de son suicide ; elle est toujours pour elle-même sans sexe certain ; mais elle est privée des délices qu'elle éprouvait à n'en pas avoir ou à n'avoir pas tout à fait le même que celles au milieu desquelles elle vivait, et qu'elle aimait, et qu'elle désirait si fort. Ce qu'elle évoque dans son passé, ce sont les limbes heureuses d'une non-identité, que protégeait paradoxalement la vie dans ces sociétés fermées, étroites et chaudes où on a l'étrange bonheur, à la fois obligatoire et interdit, de ne connaître qu'un seul sexe ; ce qui permet d'en accueillir les gradations, les moirures, les pénombres, les coloris changeants comme la nature même de leur nature. L'autre sexe n'est pas là avec ses exigences de partage et d'identité, disant : « si tu n'es pas toi-même, exactement et identiquement, alors tu es moi. Présomption ou erreur, peu importe ; tu serais condamnable si tu en restais là. Rentre en toi-même ou rends-toi et accepte d'être moi ». Alexina, me semble-t-il, ne voulait ni l'un ni l'autre. Elle n'était pas traversée de ce formidable désir de rejoindre l' « autre sexe » que connaissent certains qui se sentent trahis par leur anatomie ou emprisonnés dans une injuste identité. Elle se plaisait, je crois, dans ce monde d'un seul sexe où étaient toutes ses émotions et tous ses amours, à être « autre » sans avoir jamais à être « de l'autre sexe ». Ni femme aimant les femmes, ni homme caché parmi les femmes, Alexina était le sujet sans identité d'un grand désir pour les femmes ; et pour ces mêmes femmes elle était un point d'attirance de leur féminité et pour leur féminité, sans que rien les force à sortir de leur monde entièrement féminin.

La plupart du temps, ceux qui racontent leur changement de sexe appartiennent à un monde fortement bisexuel ; le malaise de leur identité se traduit par le désir de passer de l'autre côté – du côté du sexe qu'ils désirent avoir ou auquel ils voudraient appartenir. Ici, l'intense monosexualité de la vie religieuse et scolaire sert de révélateur aux tendres plaisirs que découvre et provoque la non-identité sexuelle, quand elle s'égare au milieu de tous ces corps semblables.

Ni l'affaire d'Alexina, ni ses souvenirs ne semblent avoir, à l'époque, soulevé beaucoup d'intérêt. A. Dubarry, un polygraphe auteur de récits d'aventure et de romans médico-pornographiques, comme on les aimait tant à l'époque, a manifestement emprunté pour son Hermaphrodite plusieurs éléments à l'histoire d'Herculine Barbin (1). Mais c'est en Allemagne que la vie d'Alexina a trouvé un très remarquable écho. Il s'agit d'une nouvelle de Panizza, intitulée Un scandale au couvent. Que Panizza ait eu, par l'ouvrage de Tardieu, connaissance du texte d'Alexina, il n'y a rien d'extraordinaire : il était psychiatre et il a fait un séjour en France au cours de l'année 1881. Il s'y intéressa plus à la littérature qu'à la médecine, mais le livre sur la Question médico-légale de l'identité a dû lui passer entre les mains, à moins qu'il ne l'ait trouvé dans une bibliothèque allemande quand il y revint en 1881 et exerça pour quelque temps son métier d'aliéniste. La rencontre imaginaire entre la petite provinciale française au sexe incertain et le psychiatre frénétique qui devait mourir à l'asile de Bayreuth a de quoi surprendre. D'un côté, des plaisirs furtifs et sans nom qui croissent dans la tiédeur des institutions catholiques et des pensions de jeunes filles, de l'autre la rage anticléricale d'un homme chez qui s'entrelaçaient bizarrement un positivisme agressif et un délire de persécution au centre duquel trônait Guillaume II. D'un côté, d'étranges amours secrètes qu'une décision des médecins et des juges allait rendre impossibles ; de l'autre, un médecin qui après avoir été condamné à un an de prison pour avoir écrit le Concile d'Amour, un des textes les plus « scandaleusement » antireligieux d'une époque qui n'en a pourtant pas manqué, fut chassé de Suisse où il avait cherché refuge, après un « attentat » sur une mineure.

Le résultat est assez remarquable. Panizza a conservé quelques éléments importants de l'affaire : le nom même d'Alexina B., la scène de l'examen médical. Il a, pour une raison que je saisis mal, modifié les rapports médicaux (peut-être parce qu'utilisant ses propres souvenirs de lecture sans avoir le livre de Tardieu sous la main, il s'est servi d'un autre rapport qu'il avait à sa disposition et qui concernait un cas un peu semblable). Mais il a surtout fait basculer tout le récit. Il l'a transposé dans le temps, il a modifié beaucoup d'éléments matériels et toute l'atmosphère ; et surtout il l'a fait passer du mode subjectif à la narration objective. Il a donné à l'ensemble une certaine allure « XVIIIe siècle » : Diderot et la Religieuse n'ont pas l'air d'être bien loin. Un riche couvent pour jeunes filles de l'aristocratie ; une supérieure sensuelle portant à sa jeune nièce une affection équivoque ; des intrigues et des rivalités entre les religieuses ; un abbé érudit et sceptique ; un curé de campagne crédule et des paysans qui saisissent leurs fourches pour chasser le diable : il y a là tout un libertinage à fleur de peau et tout un jeu à moitié naïf de croyances pas tout à fait innocentes, qui sont tout aussi éloignés du sérieux provincial d'Alexina que de la violence baroque du Concile d'Amour.

Mais en inventant tout ce paysage de galanterie perverse, Panizza laisse volontairement au centre de son récit une vaste plage d'ombre : là précisément où se trouve Alexina.

Sœur, maîtresse, collégienne inquiétante, chérubin égaré, amante, amant, faune courant dans la forêt, incube qui se glisse dans les dortoirs tièdes, satyre aux jambes poilues, démon qu'on exorcise – Panizza ne présente d'elle que les profils fugitifs sous lesquels les autres la voient. Elle n'est rien d'autre, elle le garçon-fille, le masculin-féminin jamais éternel, que ce qui passe, le soir, dans les rêves, les désirs et les peurs de chacun. Panizza n'a voulu en faire qu'une figure d'ombre sans identité et sans nom, qui s'évanouit à la fin du récit sans laisser de trace. Il n'a même pas voulu la fixer par un suicide où elle deviendrait comme Abel Barbin un cadavre auquel des médecins curieux finissent par attribuer la réalité d'un sexe mesquin.

Si j'ai rapproché ces deux textes et pensé qu'ils méritaient d'être republiés ensemble, c'est d'abord parce qu'ils appartiennent à cette fin du XIXe siècle qui a été si fortement hantée par le thème de l'hermaphrodite – un peu comme le XVIIIe l'avait été par celui du travesti. Mais aussi parce qu'ils permettent de voir quel sillage a pu laisser cette petite chronique provinciale, à peine scandaleuse, dans la mémoire malheureuse de celui qui en avait été le personnage principal, dans le savoir des médecins qui ont eu à intervenir et dans l'imagination d'un psychiatre qui marchait, à sa manière, vers sa propre folie.

(1) A. Dubarry a ainsi écrit une longue série de récits sur le titre Les Déséquilibrés de l'amour ; il y a ainsi Le Coupeur de nattes, Les femmes eunuques, Les Invertis (vice allemand), Le plaisir sanglant, l'Hermaphrodite.

Arcadie n°323, Michel Foucault, novembre 1980

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Deux poètes : Olivier Larronde et André de Richaud par Sinclair

Publié le par Jean-Yves Alt

Olivier Larronde est mort à moins de quarante ans : épilepsie-drogue-éthylisme, autant de signes d'inadaptation, ont eu raison de lui.

De l'archange blond, échappé d'un dessin de Cocteau qu'il était à seize ans au clochard à la barbe en broussaille, la distance est grande et comme il a fallu peu d'années pour la parcourir.

Sa poésie n'est assurément pas d'un accès facile et nos bons amis d'Arcadie risquent fort d'être déconcertés par elle.

Des « Barricades Mystérieuses » à « Rien, voilà l'ordre » et à « L'Arbre à lettres » il y a plus d'une sourde beauté, mais toutes les perles ne sont pas aisées à pêcher.

Très celés aussi les thèmes homophiles qui peuvent y être, ci et là, évoqués.

Citons à titre d'exemple ce quatrain inspiré de Genet :

« Qu'à tes gestes, beau nègre, on accroche une rose,

En seras-tu vexé ? Tu la gifles, elle pleure

Comme aux gifles du vent je perdrais mes couleurs,

Elle aussi : ta peau de ramoneur est en cause. »

(Les Barricades Mystérieuses)

Olivier Larronde était, quelles que pussent être ses failles, un poète véritable, à qui l'ombre de Cocteau a, en définitive sans doute, plus nui que servi.

Ce maître perfide savait à merveille agréger à son char plus d'une proie, et, tel certains oiseaux, bâtir son nid de matériaux fort disparates.

Son « aura » n'était hélas pas bénéfique et de Radiguet à Kihm ou à Desbordes, quelle jonchée !

Si Olivier Larronde a très tôt disparu, André de Richaud est, lui sinon bien vivant, du moins encore de ce monde, quoique confiné dans un asile.

Il a pris soin de le proclamer en publiant il y a peu, après un long silence, un récit intitulé en manière de défi « Je ne suis pas mort ».

Plus récemment vient de voir le jour dans la collection des Poètes d'Aujourd'hui (n°147) un essai biographique et critique excellent sur l'homme et l'œuvre dû à Marc Alyn (Seghers).

Richaud aussi a connu maints déboires, tous n'étant pas imputables à la seule malchance.

Il a, un peu de ses mains, façonné un destin ingrat.

L'éthylisme, ce refuge de tant de poètes, a été aussi un de ses recours.

N'a-t-il pas écrit avec une lucidité crue : « Je n'ai jamais été fait que pour le vice, la débauche, la destruction implacable de moi-même ou des autres. » ?

Et ailleurs « Il faut être aveugle ou fou pour se contenter de soi et de son propre univers. Les stupéfiants et l'alcool peuvent seuls donner ce monde merveilleux auquel nous manquons. »

« La Fontaine des Lunatiques » est, au nombre des poèmes romanesques écrits par Richaud, un des plus chargés de sens.

On y voit Hugues, le héros s'enfuir à la nage loin d'un vaisseau mystérieux : « La Mandragore » en une scène suffisamment évocatrice pour qu'il soit besoin d'insister :

« Les vagues les avaient dévêtus et ils nageaient agrippés l'un à l'autre, ne faisant plus qu'un corps, qu'une mouvante étoile à huit branches... Ils étaient collés l'un à l'autre... Leurs cuisses étaient mêlées et leur ventre meurtri par les coups de genou qu'ils se donnaient. Fatigués ils s'éloignèrent de quelques centimètres, bien vite ils se rapprochaient et scellaient leur réconciliation d'une large morsure à l'épaule. Deux fauves qui s'égorgent. Deux amants qui voudraient mourir d'amour. »

A celui qui a su écrire :

« Plus sombre qu'un navire où chante l'équipage

 Où les bras des marins

Ont cette odeur d'amour qui me fend le visage

Hélas, sans lendemain. »

(Le Droit d'Asile)

et encore : (Poèmes Inédits)

« Regarder ces soldats enlacés 

Qui cherchent l'un sur l'autre la trace

De cet obus de flamme

Qui les a soudés l'un à l'autre

Jusqu'aux prochaines primevères

Regarder ces gens soudés par l'amour

Le ventre en feu de penser

Qu'il va falloir se quitter...

Regarder, regarder

Ne regarder rien

Le monde devrait vous enfoncer dès que vous les ouvrez

Ces deux doigts de volcans

Dans nos yeux soi-disant émerveillés. »

Arcadie se devait bien d'élever une modeste stèle.

Voilà qui est fait.

Arcadie n°159, Sinclair (René Dulsoux), mars 1967

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Le marquis de Sade, précurseur de la libération homosexuelle par René Soral

Publié le par Jean-Yves Alt

A notre époque où la libération sexuelle devient de plus en plus effective, autant par les écrits, par les films que par les mœurs, il est intéressant de constater que l'un des précurseurs en fut le marquis de Sade, qui a donné son nom, dans la plupart des langues, à une manifestation particulière de la sexualité, le sadisme. Son œuvre commence à être diffusée, après de longues années d'interdiction et de procès encore récents, et l'on trouve maintenant ses écrits dans les collections de livres de poche.
La vie et l'œuvre du divin marquis, comme on l'a surnommé, sortent de l'ordinaire. On a beaucoup écrit sur l'une et sur l'autre. Maurice Blanchet, Paul Klessowski, Jean Paulhan, Gilbert Lély l'ont fait de manière fort savante. François Ribadeau-Dumas l'a fait récemment d'une manière plus claire et accessible à tous.
Mon propos est surtout de faire ressortir le thème de l'homosexualité dans la vie et l'œuvre de Sade car il s'est montré également un précurseur et un défenseur de la liberté homosexuelle.
Dans sa vie tout d'abord. Il est bien établi que Sade fut toujours totalement bisexuel.
Il semble qu'il avait de qui tenir car il fut élevé, de quatre à dix ans, en Provence, par son oncle paternel, qui était un jésuite très cultivé, mais fort libertin, aimant s'entourer de jolies filles.
Il aimait aussi, paraît-il, fouetter son jeune neveu, qui dut y prendre plaisir, tout comme le fit Jean-Jacques Rousseau, mais avec la différence que celui-ci recevait ses voluptueuses corrections d'une main féminine.
Le Jésuite ne se bornait pas à la fessée, semble-t-il, et y joignait d'autres jeux sexuels. Lorsque le père du jeune Sade apprit que son frère avait une conception assez particulière de l'éducation des petits garçons, il fit revenir son fils à Paris, où il le mit au collège, sous surveillance.
Par la suite le jeune homme courut les filles mais fit preuve très tôt de caprices sexuels compliqués que sa beauté et son argent faisaient accepter.
Il se maria à vingt-trois ans avec la fille du Président de Montreuil, dont la femme allait devenir par la suite la plus mortelle ennemie du marquis.
Mais même marié, il continuait à fréquenter des prostituées, qu'il faisait rechercher par de vigoureux valets qui lui étaient fort dévoués. Plusieurs scandales éclatèrent lorsqu'elles portèrent plainte. On constata qu'il y avait eu flagellation, menaces, profanations, scatologie et enfin double sodomisation, de la fille par le marquis, et en même temps, de celui-ci par son valet.
Tout cela ressort nettement des procès-verbaux, particulièrement lors d'une affaire survenue à Marseille qui amena la Chambre d'Aix à prononcer la condamnation à mort du marquis et de son valet, convaincus d'empoisonnement et de sodomie.
En fait Sade avait donné des bonbons aphrodisiaques aux prostituées qui avaient été plus ou moins malades. Mais la sodomie, elle, était irréfutable.
Le marquis réussit à s'enfuir en Italie avec son fidèle valet, mais il en profita pour enlever sa belle-sœur, dont il était amoureux, mais qui était chanoinesse.
Il revient, se fait arrêter, s'évade, retourne chez sa femme qui l'aime toujours et qu'il finit par mêler à ses orgies avec des jeunes femmes et de beaux garçons, dans leur château de La Coste.
Le Président du Parlement de Provence écrit à la famille de Sade que ce dernier se livre à des excès en tout genre avec des jeunes gens de tout sexe ».
Sa belle-mère, qui ne lui pardonne pas l'enlèvement de la chanoinesse, fait tout pour qu'il soit arrêté et emprisonné.
Alors commence pour Sade la première période de détention, qui dura treize ans, au château de Vincennes, puis à la Bastille, enfin à Charenton.
C'est à cette époque, totalement privé d'activité sexuelle, qu'il se défoule en écrivant ses plus célèbres romans érotiques, notamment « Aline et Valcour », « les infortunes de la vertu » (première version de Justine), et surtout « les 120 journées de Sodome », stupéfiant catalogue de toutes les perversions sexuelles les plus poussées.
Par le biais de la sexualité, il attaque la Société qui empêche les manifestations de celle-ci. Il s'attaque aussi à la famille, à la religion, aux lois, enfin à toutes les bases de la Société de l'Ancien Régime.
Il entretient une correspondance brûlante avec son fidèle valet La Jeunesse, son compagnon de débauche, qu'il surnomme Don Martin Quitus (de quicro) j'aime, en espagnol).
Il demande à sa femme de lui faire parvenir deux étuis cylindriques, théoriquement destinés à contenir des lunettes ou, dit-il comiquement, des culs-de-lampe, mais en fait il ne cache pas à sa femme que c'est pour assouvir certains besoins sexuels. Il en faut un gros et un petit, car sinon, écrit-il, « je suis obligé d'employer autre chose qui gâte, déchire et froisse mes culs-de-lampe et cela est fort désagréable ».
Sade est libéré en 1790, grâce à la Révolution, dont il épouse les idées avec ardeur. Il continue à écrire, fait jouer des pièces de théâtre et publie les nouvelles versions, plus complètes et plus érotiques de « Justine ou les malheurs de la vertu » et de « Juliette ou les prospérités du vice ».
Mais Bonaparte, premier Consul, ne peut admettre cette littérature qu'il juge monstrueuse. En 1801 la police arrête Sade et fait des perquisitions chez son éditeur, chez la maîtresse avec laquelle il vit et, indique le procès-verbal, chez un autre particulier « que l'on sait avoir des rapports intimes avec lui ».
On l'enferme à la prison de Sainte-Pélagie où, en 1803 il provoque encore un scandale en entrant dans la chambre de jeunes comédiens du Théâtre Français que l'on avait enfermé pour quelques jours à la suite de peccadilles et en leur faisant des propositions déshonnêtes.
Il semble que jusqu'à sa mort, survenue en 1814 à l'âge de 74 ans à l'hospice des fous de Charenton, il n'y aura pas d'autre scandale de ce genre. Il est vrai qu'il n'est plus jeune.
Il se défoule toujours par ses romans et aussi en écrivant des pièces de théâtre qu'il fait jouer par les fous, se montrant ainsi précurseur d'une thérapeutique que l'on applique parfois de nos jours.
C'est donc dans l'œuvre du divin marquis qu'il convient maintenant de rechercher l'incidence homosexuelle. Ce qui frappe, c'est que cette œuvre est marquée par le mépris profond qu'il éprouve pour la femme. Sade estime que les deux sexes ne sont pas tellement faits pour s'entendre. Il cite Euripide qui a écrit : « Celui des dieux qui a mis la femme au monde peut se vanter d'avoir produit la plus mauvaise de toutes les créatures et la plus fâcheuse pour l'homme. »
Et il le pense, ce qui l'amène à se venger de la femme, qu'il veut faire souffrir de toutes les manières, moralement et physiquement.
Par ailleurs l'idée de base de la philosophie de Sade est que le plaisir et la jouissance individuels sont le but principal de la vie, et particulièrement de l'activité sexuelle, car la reproduction n'est qu'un élément secondaire et parfois néfaste.
Après quoi Sade justifie la souffrance (donnée ou reçue) par le plaisir qu'on en retire égoïstement, sans avoir jamais à se préoccuper du partenaire.
Il va trop loin dans ce domaine, mais il insiste sur la violence de toutes les pulsions sexuelles, même les plus perverses, que l'on ne peut refouler, et qui, toutes, sont, selon lui, naturelles, innées et que la société a tort de s'entêter inutilement à proscrire ou réprimer.
Parmi elles, l'homosexualité est l'une des plus fondamentales et des plus naturelles qui soit. Sade ne manquera pas, tout le long de son œuvre, de le faire ressortir.
D'où le nombre de personnages homosexuels, ou plus généralement bisexuels, dans son œuvre. On ne pourrait les citer tous. Je me bornerai à quelques-uns.
L'un des protagonistes de la « philosophie dans le boudoir », ce violent brûlot écrit pendant la Révolution et renversant toutes les valeurs établies, proclame bien haut qu'il est exclusivement sodomite, l'autre bisexuel, dit : « L'homme est-il le maître de ses goûts ? Il faut plaindre ceux qui en ont de singuliers, mais ne les insulter jamais : leur tort est celui de la nature ; ils n'étaient pas plus les maîtres d'arriver au monde avec des goûts différents que nous ne le sommes de naître en bancal ou bien fait. Un homme vous dit-il d'ailleurs une chose désagréable en vous témoignant le désir qu'il a de jouir de vous ? Non sans doute ; c'est un compliment qu'il vous fait ; pourquoi donc y répondre par des injures ou des insultes ? Il n'y a que les sots qui puissent penser ainsi. »
Il y a certes encore bien des sots de nos jours !
Dans « Justine ou les malheurs de la vertu » la pauvre Justine, à qui il arrive systématiquement tous les ennuis les plus affreux, parce qu'elle est vertueuse, surprend dans une forêt, deux jeunes hommes fort occupés. Comme le dit
Justine « Deux tendres et légitimes époux se caresseraient avec moins d'ardeur ». La description de leurs plaisirs, succincte dans la première version, est nettement plus détaillée dans la seconde version mais ne peut décemment être reprise ici.
Le jeune marquis de Bressac, l'un des garçons en question (l'autre était son valet ; les valets semblent avoir joué un grand rôle dans l'homosexualité de l'Ancien Régime, et de fait c'était un paravent bien pratique pour un seigneur), dit à Justine :
« Ah Justine, peut-on jamais se corriger de ce penchant... Si tu pouvais en connaître les charmes... Ah qu'il est doux d'être la putain de tous ceux qui veulent de vous ! Et portant sur ce point au dernière période le délire et la prostitution, d'être successivement, dans le même jour, la maîtresse d'un crocheteur, d'un valet, d'un soldat, d'un cocher ; d'en être tour à tour chéri, caressé, jalousé, menacé, battu, tantôt victorieux dans leurs bras, et tantôt victime à leur pied, les attendrissant par des caresses... On perd l'esprit, on déraisonne...
Enlacé dans ses bras, les bouches collées l'une sur l'autre, nous voudrions que notre existence entière put s'incorporer à la sienne ; nous ne voudrions faire avec lui qu'un seul être... C'est cette réunion enchanteresse qui rend impossible la correction de nos goûts, qui ferait de nous des enthousiastes et des frénétiques, si l'on avait encore la stupidité de nous punir,... qui nous fait adorer jusqu'à la mort, enfin, ce dieu charmant qui nous enchaîne. »
On a vraiment l'impression que Sade sait de quoi il parle et bien des Arcadiens doivent éprouver ce qu'éprouve le marquis de Bressac.
Lors d'un autre épisode. Justine est prisonnière dans un couvent de moines sadiques et pervers qui ont un double harem, l'un de jeunes filles, l'autre de garçons, les uns très jeunes, les autres plus âgés et... très vigoureux.
Dans « les 120 journées de Sodome », on retrouve encore ce genre de harem, dont certains garçons portent les noms explicites de Brise-Cul et Bande-au-Ciel.
Les scènes d'homosexualité, compliquées de bien d'autres pratiques scatologiques ou sadiques, sont très nombreuses dans « les 120 journées de Sodome » ainsi que dans « Juliette ou les prospérités du vice ».
Juliette est du reste fortement lesbienne, car le saphisme n'est évidemment pas oublié par Sade.
Dans l'un de ses contes « Augustine de Villeblanche » celle-ci s'étonne que l'on puisse blâmer ce goût qu'elle ressent si profondément. Elle s'habille en homme pour séduire d'autres jeunes filles et lors d'une fête, tombe éperdument amoureuse d'une ravissante demoiselle, qui n'est autre qu'un très joli jeune homme, également travesti et qui se fait passer pour homosexuel afin de mieux séduire Augustine. Le stratagème réussit et le conte, qui est fort bien écrit, se termine de façon fort morale.
On peut évidemment s'inquiéter de ce que Sade justifie aussi bien l'homosexualité que toutes les formes les plus immondes de la sexualité et que les tortures les plus poussées, les meurtres, les incestes, les parjures, les trahisons. Mais il faut considérer d'une part qu'il construit tout un système par lequel il veut ébranler toute la Société et attaquer toutes les idées reçues.
D'autre part, par une démarche semblable à celle de Jean Genet, il va encore plus loin dans l'abjection. Genet, enfant, a été surpris à voler une bricole. Il décide alors d'aller jusqu'au bout ; de devenir voleur, prostitué, traître. Sade a été condamné pour quelques égarements sexuels, il ira donc plus loin – en imagination seulement du reste – et sera sadique jusqu'au bout, sans frein ni limite.
Mais il ne faut pas oublier que Sade n'a jamais véritablement torturé ni tué personne. Nous avons vu plus haut, lors du procès de Marseille, quelles étaient les pratiques sexuelles auxquelles il se livrait et parmi lesquelles l'homosexualité n'était jamais absente.
Il est bien certain que l'homosexualité était l'une des composantes fondamentales de Sade, et qu'il n'a pu la satisfaire complètement durant sa vie. Il l'a projeté dans son œuvre et on peut se demander, après tout, si cette homosexualité refoulée, provoquant la haine profonde de la femme, ne l'a pas amené au sadisme, auquel il a donné son nom.

Arcadie n°263, René Soral (pseudo de René Larose), novembre 1975

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