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Pour un ministère de l’abolition de la famille par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

La reconnaissance symbolique de familles monoparentale, recomposée ou homoparentale ne changera rien au réel malheur familial.

Au lieu de remplacer le singulier par le pluriel dans l’intitulé du ministère «des Familles», au lieu de ministère «de la Famille», François Hollande aurait pu profiter du dernier remaniement pour introduire des réformes sémantiques d’une plus grande ampleur. En effet, à quoi bon octroyer des reconnaissances symboliques aux familles homoparentales, monoparentales, recomposées, quand il y a tant de gens qui souffrent à cause du couple, de la filiation ou de la garde des enfants ?

En réalité, il ne faut pas voir de maladresse dans cette manière de faire. C’est à bon escient que les politiques préfèrent s’occuper de reconnaissances symboliques plutôt que de réalités douloureuses. Car ces dernières disparaissent des esprits quand on s’occupe des premières. Plus que cela. On fait croire que les familles majoritaires sont tellement heureuses que celles qui se trouvent aux marges devraient connaître le même sort. Plus qu’heureuses. On cherche à nous convaincre que c’est la seule manière digne et humaine de vivre en couple et de socialiser les enfants.

Or, il suffit d’observer comment vit cette immense majorité pour comprendre l’urgence : il faut absolument intervenir pour sauver les enfants, les femmes ainsi que les hommes de cette institution mortifère.

Près de 160 000 enfants par an vivent le divorce de leurs parents, ce qui implique pour une grande partie d’entre eux de ne plus voir leur père. Mais, avant ou après ce divorce, un nombre encore trop important d’enfants meurent sous les coups de leurs parents ou de leurs beaux-parents ou subissent des violences de toute nature.

Quant aux autres, ceux qui ont la «chance» de grandir dans des familles normales, ils sont l’objet de passions parentales qui les culpabilisent, les aliènent et les empêchent de devenir des êtres autonomes et épanouis. Et que dire du triste sort des femmes lorsqu’elles accomplissent le rêve majoritaire, celui de devenir mères ? On sait que, même lorsqu’elles sont plus diplômées que les hommes, la venue au monde des enfants les met dans des situations de dépendance au regard de leurs compagnons et dégrade leur vie professionnelle. Parmi celles qui sont en couple, 19 % sont inactives et 31 % ont un emploi à temps partiel. Cette dépendance les empêche souvent de se séparer de leur conjoint, y compris lorsqu’elles sont objets de violences.

Et que dire de la misère de celles qui se trouvent à la tête d’une famille monoparentale, dans la précarité économique et la solitude affective ? Cette triste comptabilité ne doit pas oublier les milliers d’hommes séparés du jour au lendemain de leurs enfants, traités comme des salauds et accusés parfois à tort de crimes envers leurs compagnes.

Ce paysage familial est tellement catastrophique que l’on se demande si ce n’est pas un dieu vengeur qui l’a conçu pour punir l’humanité de ses innombrables fautes. Le fait de critiquer ces nouvelles formes familiales est immédiatement taxé de réactionnaire, et ce à tel point que les seuls pourfendeurs sont les catholiques intégristes qui voudraient rétablir la famille des années 50, abolir l’avortement, la contraception, empêcher les femmes de travailler et envoyer les homosexuels en cure psychiatrique. C’est pourquoi n’importe quel politique qui aurait un peu de courage devrait proposer la création d’un ministère pour l’abolition de la famille. Et convoquer aussitôt des assemblées citoyennes pour imaginer des alternatives à la situation actuelle.

Autrement, le nombre de solitaires ne cessera d’augmenter, comme c’est le cas depuis plusieurs années. Nos idéaux d’autonomie, de liberté et d’égalité prendront le pas sur l’esclavage et le malheur des réalités familiales. De moins en moins de monde osera s’y aventurer. Ce jour-là, il ne sera plus question d’un ministère de la famille, au singulier ou au pluriel, mais d’un ministère de la solitude. De toutes les solitudes.

Libération, Marcela Iacub, samedi 12 mars 2016

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Un prix d'excellence, Jean-Louis Bory

Publié le par Jean-Yves Alt

« Un prix d'excellence » est un manuscrit retrouvé de Jean-Louis Bory qu'il faut déguster car cette particulière autobiographie ne retient du temps que l'inaccessible bonheur.

De cette distribution des prix à Méréville au prix Goncourt pour son premier roman (« Mon village à l'heure allemande, 1945), Jean-Louis Bory a toujours eu le prix d'excellence. Pourtant l'auteur met en garde : il y avait eu ces oiseaux, des troupeaux ailés qui chantaient à tue-tête au-dessus du petit garçon, alors que le député Mandore, blessé de guerre greffé de béquilles, lui remettait le beau livre : « Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède ».

Ces oiseaux goguenards et libres, Jean-Louis Bory est seul à les entendre, comme il capte seul le mot que psalmodie le député bancal : MAALESH. Tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes douillets si la vie, soudain, ne criait qu'elle était ailleurs :

►du côté des mauvais élèves, au fond de la classe : ceux qui s'adonnent aux plaisirs délicieusement pervers, du côté de ce John qui, nu, sa pèlerine enveloppante, tel l'oiseau de mauvais augure, secoue les ailes du vêtement pour satisfaire, à la sortie des écoles et autres lieux de jeunesse, son irrésistible goût d'exhibitionniste consommé. Jeux de vilain, jamais consommés, jusqu'à ce qu'un psychiatre pratique ne le détourne vers la baguette phallique d'un chef d'orchestre.

►du côté des caves du lycée : bref, l'autre vie, celle du désir et des amours insatiables, des rêves grandioses et poignants de l'homosexualité.

Sur le dos d'une hirondelle, l'enfant, puis l'adolescent, voyage au-dessus de sa vie, itinéraire insolite de l'écrivain qui décèle que les choses essentielles ne sont pas celles, officielles, que le succès estampille.

Récits, contes, fragments, cette autobiographie de l'émotion se joue de la chronologie, retire du passé les éclairs cocasses ou douloureux qu'un biographe aurait escamotés si tant est qu'il en ait eu connaissance.

Un prix d'excellence, Jean-Louis Bory

« Un prix d'excellence » a été écrit un an avant la mort de l'écrivain. Ironie, émotion et lente traversée de la nostalgie disent les instants furtifs qui ne sont compréhensibles qu'après coup. Souvenirs, si simples que nous pouvons faire nôtres, comme cet ouvrier agricole polonais qui serre l'enfant sur sa poitrine velue, l'embrasse entre chaque lampée de vin et lui lègue, à travers l'ivresse, l'intensité d'un regard : l'autre ivresse d'un désir impossible à exprimer.

Jean-Louis Bory a aimé la beauté, les hommes, l'art, les manifestations humaines ; il fut aussi l'homme de la transgression, l'homme courageux d'une homosexualité libérée des entraves et des pièges intérieurs. Il y avait sans doute aussi en lui, un enfant, un tendre, affamé d'amour, que le tourbillon du monde oubliait. Il en reste ce livre merveilleux, drôle, troublant, acrobate : celui d'un homme qui se livre sans filet, seul et à la fois proche.

■ Un prix d’excellence [le texte lui-même est daté à la fin de Noël 1978], Editions Gallimard, 192 pages, 1986, ISBN : 978-2070706426

Quatrième de couverture : Ce manuscrit retrouvé de Jean-Louis Bory, il l'avait écrit un an avant de disparaître. C'est un vagabondage, très libre, très personnel, au pays de son enfance. À Méréville, en Beauce, quand il y avait la distribution des prix, Jean-Louis recevait toujours le prix d'excellence. Et c'est ainsi qu'on lui remet en récompense Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, livre magique qui provoque la rêverie. À son tour, Jean-Louis voyage sur le dos d'une hirondelle, au gré de sa fantaisie. De la vie familiale et ses orages, il saute en Corse, qu'il explore en compagnie d'un âne. Il évoque son lycée Henri-IV, où il fut élève, puis professeur. Il raconte avec infiniment de drôlerie une visite qu'on lui fit faire à Colette, pour la remercier de lui avoir donné le prix Goncourt.

Le vagabond fait halte pour nous raconter des histoires. Des contes et des nouvelles parsèment son récit, comme les cailloux jalonnant l'itinéraire du Petit Poucet. C'est l'histoire parodique, freudienne et britannique d'un exhibitionniste londonien ou celle d'une demoiselle des Postes qui détourne des lettres par amour. Ou encore une histoire d'anges gardiens qui se joue entre Montmartre et les Tuileries.

À chaque ligne, à chaque phrase, on retrouve, avec bonheur et nostalgie, la voix d'un véritable écrivain.


Lire aussi sur ce blog une biographie écrite par Daniel Garcia Daniel sur Jean-Louis Bory

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La confusion des sentiments par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Au lieu de s’empêtrer dans une union où le désir sexuel a disparu, mieux vaut choisir la voie du couple chaste et aller coucher ailleurs.

Dans « Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque) » (Albin Michel) – que je ne conseille à personne d’acheter –, la sexologue Thérèse Hargot constate que les adolescents qualifient de « pute » une fille qui couche sans sentiments. Alors que chez les garçons, ces comportements n’éveillent pas la moindre critique. Eux, ils peuvent le faire avec ou sans. Mais malheureusement l’auteure ne s’attarde pas trop sur le sens des mots qu’elle rapporte. En effet, que veut dire au juste « coucher avec des sentiments » ? Est-ce que ces sentiments se distinguent du désir sexuel et ressemblent à ceux que l’on éprouve envers une mère, un fils, un ami ou sont-ils de même nature ? S’ils sont différents, on ne voit pas pourquoi on exigerait du partenaire de ne pas coucher avec d’autres personnes. On le pousserait même à le faire pour qu’il soit heureux. La jalousie serait la preuve de l’absence des sentiments.

En bref, si le mot « sentiments » n’était pas lié au désir sexuel, il ne pourrait pas faire allusion au type d’expériences auxquelles songent les filles qui ne sont pas « putes ». En revanche, s’il s’agissait d’émotions de la même nature que le désir sexuel, nous nous trouverions face à d’autres paradoxes.

Pour toute une tradition philosophique, un peu oubliée aujourd’hui, le sentiment amoureux serait un épiphénomène du désir sexuel. L’amour ne serait rien d’autre que l’attente des plaisirs futurs.

Si l’on tient compte du fait que tant de couples qui croyaient s’aimer se séparent lorsque le désir sexuel disparaît, il est normal d’adhérer à cette hypothèse. De ce fait, lorsqu’on dit que l’on peut coucher avec ou sans sentiments, on parle en vérité d’autre chose que d’une opposition entre le désir et le cœur, l’âme et le corps. Dans les deux cas, il s’agit des désirs charnels sauf que lorsqu’on dit que c’est avec des sentiments, ces désirs sont beaucoup plus puissants que quand on couche sans. Comme si ce que l’on reprochait à celles et à ceux qui pratiquent un vagabondage érotique était leur manque de sérieux en matière sexuelle. Ces derniers n’auraient pas le courage ou le désir de vivre des expériences sexuelles plus intenses et plus complètes. Comme si au lieu de lire un livre, ils se contentaient d’un extrait ou d’un résumé.

Ce faisant, le couple n’est pas une instance qui abrite le moindre sentiment qui ne soit pas sexuel sauf peut-être chez les vieilles personnes qui par manque de désirs actuels se contentent d’une sorte de gratitude pour les plaisirs passés. Mais pourquoi alors s’acharner à faire cette distinction entre le sexe avec ou sans sentiments ?

Il est probable que ce soit une manière de cacher que le couple contemporain est une entité sexuelle qui ne saurait survivre sans un désir actif et plutôt exclusif. Une association cannibale dont le but est de permettre à chacun de ses membres de se dévorer avant de jeter à la poubelle les os rongés par cette faim. Avant de se mettre en quête d’une prochaine proie. Et si on veut cacher cette réalité crue, c’est parce que cette institution, censée structurer nos existences, semblerait trop sauvage et trop brutale. Mais, en vérité, elle est gouvernée non pas par nous mais par nos désirs et nos pulsions. Or les mensonges que nous nous racontons ne font qu’ajouter des nouveaux problèmes. Au lieu de se séparer une fois le désir disparu, beaucoup de gens restent empêtrés dans une situation déplaisante, ce qui ne les empêche pas d’imaginer qu’ils aiment leur partenaire et que ce dernier les aime.

Pour se sortir de cet enfer, la seule solution envisageable est le couple chaste. On choisirait le mari ou l’épouse en fonction des affinités profondes et après une longue expérience d’amitié, de cohabitation, d’examens réciproques, de voyages. Et jamais on ne divorcerait. Les passions amoureuses seraient vécues en sachant qu’il ne s’agit que de l’expression d’un désir fort.

Coucher avec ou sans sentiments serait alors une distinction que personne ne comprendrait. Et nous saurions que coucher est ce qui peut arriver de mieux quand on n’a pas de sentiments envers quelqu’un.

Libération, Marcela Iacub, samedi 27 février 2016

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La société est en train de changer de code et de normes par Michel Butor (1969)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans la littérature occidentale et, particulièrement, chez un certain nombre d'écrivains du vingtième siècle, tels que Marcel Proust et André Gide, l'homosexualité a joué un rôle très important du fait que, jusqu'à ces derniers temps du moins, cet aspect de la personnalité était inavoué, secret, combattu.

Dès qu'il y a interdit, il y a naissance de littérature. Le propre de celle-ci, en effet, est de parler de ce que j'appellerais des régions muettes, Rien ne peut l'exciter davantage, puisque la littérature est toujours un travail sur le langage, que de se trouver devant un problème à résoudre. Comment vaincre cette résistance ? Dans certains cas, il est impossible d'employer la violence ou, si l'on préfère, d'appeler les choses par leur nom.

C'est impossible pour une raison compréhensible : le tabou dont est l'objet l'homosexualité, pour prendre cet exemple, est attaché à l'usage de certains mots. Ce n'est pas seulement la société qui empêche les individus de s'exprimer sur ce sujet : ce sont eux-mêmes qui se l'interdisent aussi. Le seul fait qu'on emploie un certain type de langage, même si l'on prétend proclamer telle ou telle conduite, révèle au fond qu'on est incapable de prendre une nouvelle attitude à l'égard de ces choses. On reste à l'intérieur du système de valeurs anciennes. Simplement, il s'est produit un petit renversement dans l'architecture du code normatif. Il ne suffit donc pas qu'on ait dans sa vie une conduite qui entre dans une certaine catégorie pour que celle-ci devienne un thème nécessaire dans ce qu'on écrit.

On dit d'habitude que Gide et Proust ont accordé tant de place à l'homosexualité dans leur œuvre pour avoir été homosexuels dans leur propre vie. Je pense qu'on pourrait aussi bien affirmer l'inverse : parce qu'ils ont écrit les textes que nous connaissons, ils ont donné à ce thème une importance aussi grande, même dans leur existence personnelle. Chez un écrivain que j'admire beaucoup, comme Jean Genet, cela est très net : pour avoir pris conscience de ce que, dans ses conduites et dans ses façons de réagir, il y avait d'intéressant pour l'ensemble de la société, il s'est fixé dans un certain type de comportements. Jean Genet me fait penser un peu à Rousseau. Lorsque celui-ci écrit ses « Confessions », il est évident que ce n'est pas simplement par exhibitionnisme. S'il le fait, c'est qu'il s'estime être un exemple très représentatif pour dénoncer un certain état de la société. De même, Genet se considère comme un thème particulièrement intéressant à traiter.

Pour parler de l'homosexualité dans le roman français du vingtième siècle, il faut à mon avis se référer à un thème qui lui est fondamental. Ce thème que j'ai traité d'ailleurs dans « Individu et groupe dans le roman » est celui de la société secrète. Je m'explique : depuis le XIXe siècle, tout roman s'adresse à un groupe de lecteurs, qui peuvent se comprendre par allusion à telle scène, à tel personnage, ou à tel autre détail : ils ont les références communes. Il est évident que dans la réalité l'homosexualité à l'intérieur de notre société tend elle aussi à constituer des sociétés secrètes d'un type particulier.

Dans la mesure où elle forme des microsociétés secrètes, elle offre d'ailleurs à la littérature un thème d'une grande richesse. Pour ne prendre qu'un exemple, dans « Passage de Milan » (1954), mon premier roman, il est question des relations homosexuelles entre un riche bourgeois (égyptologue) et son domestique, qui est un jeune Arabe égyptien. D'autre part, à l'insu de son patron, celui-ci a des rapports du même type avec le fils d'une famille nombreuse dans les chambres de bonnes. Dans ce livre, où j'étudiais un immeuble parisien au cours d'une nuit, l'intéressant était de superposer à des relations d'un type avoué des rapports plus secrets, plus profonds (certains étaient de caractère sexuel, d'autres, non). Les rapports homosexuels entre l'égyptologue et son domestique et entre celui-ci et le fils de famille nombreuse me permettaient de former ainsi deux microsociétés secrètes.

Dans « Passage de Milan », les scènes homosexuelles étaient très discrètes et très claires. Il n'en est pas toujours de même. En fait, ce qui peu à peu constitue un roman chez moi est impliqué par toute une vie antérieure, par toute une mythologie dont le suis fort peu conscient. Par conséquent, on peut trouver dans certains de mes livres une composante homosexuelle dans les relations entre certains de mes personnages. Dans « Degrés » (1960), par exemple, j'avais analysé le milieu de l'enseignement à travers la vie d'un lycée parisien. Je sais qu'un critique pourrait mettre en évidence dans les rapports entre élèves et professeurs l'existence d'un tel élément profondément camouflé.

Dans la réalité, il est bien connu que dans certains aspects importants de notre société, tel le milieu de l'enseignement, la composante homosexuelle joue un rôle de premier plan. Depuis Freud, nous savons d'ailleurs que tout homme porte en lui un tel élément que, généralement, il a intégré dans ce qu'on appelle des conduites sexuelles normales. Mais il peut en rester à cette phase de son évolution. De toute façon, cette homosexualité affleure à certains moments dans la vie des individus, très souvent sans arriver jusqu'à la conscience. Voilà pour moi ce qui est le plus intéressant à déceler.

Ce qu'on doit constater aussi : la liaison entre le plaisir et le sentiment du péché. Cela est très net dans l'œuvre de Genet ou dans la littérature secrète de Sade. Dans la réalité les conduites extrêmes de certains homosexuels, tels que nous les connaissons de Paris à Londres, sont très marquées aussi par ce sentiment de la faute. Mais ces tendances homosexuelles qu'on peut trouver chez l'homme dans toutes les civilisations ne sont pas forcément liées à ce sentiment du péché. Ce n'est que dans le christianisme, où toute la sexualité est condamnée à l'extérieur du mariage, que l'homosexualité, ayant été l'objet d'un tabou particulièrement horrifié, il en est ainsi. A Sparte ou à Athènes, la carte des tabous était complètement différente de celle que nous avons héritée du christianisme. Par conséquent, les conduites homosexuelles ne ressemblaient guère à celles que nous pouvons constater dans notre civilisation.

Je ne pense donc pas que dans tous les cas l'homosexualité soit le produit d'un complexe de castration qui n'aurait pas été surmonté. Et d'ailleurs, si ce complexe ne l'a pas été, c'est parce que l'individu se trouve précisément à l'intérieur d'un certain milieu culturel. Il faudrait évidemment qu'il parvienne à s'en débarrasser. Du même coup, renoncerait-il à ses conduites homosexuelles ? Ce que l'on peut dire, en tout cas, c'est que la psychanalyse, telle que nous la connaissons aujourd'hui, est beaucoup trop dépendante de ce code normatif pour le délivrer du sentiment du péché. La psychanalyse est, en effet, un des aspects de notre système culturel ; elle est aussi un aspect de sa transformation.

Ce qui est intéressant à étudier dans l'homosexualité, c'est l'écart qu'elle représente par rapport à notre structure familiale ; ce n'est évidemment pas... l'acte zoologique. A cet égard, Fourier est l'un des esprits les plus clairs et les plus détachés du code normatif que nous avons hérité du christianisme. Il permet d'imaginer toutes sortes de variétés dans les rapports familiaux ; et il faudrait lire, par ailleurs, ses très étranges considérations sur les mariages complexes dans « le Nouveau Monde amoureux ». En fait, alors qu'on peut observer d'autres structures familiales dans les sociétés anciennes ou contemporaines, à l'extérieur de notre civilisation, que nous accueillons avec curiosité, nous pensons toujours que la nôtre est définitive ; et toujours, nous la projetons dans l'avenir. Quant aux irrégularités par rapport à notre structure familiale, eh bien, nous considérons qu'on pourrait être plus tolérant à leur endroit. Mais c'est tout.

Conclusion ? Nous assistons aujourd'hui à une destruction de l'ancien code normatif, en dépit de tout, et naturellement se met en place peu à peu un nouveau code, dont nous pouvons espérer qu'il devienne plus harmonieux. Un certain nombre de questions ne peuvent encore être abordées franchement. L'homosexualité en est une car, pour employer un mot de Nathalie Sarraute, un soupçon s'y attache.

Je suis persuadé que, dans quelque temps, ce soupçon sera levé et qu'on pourra en parler beaucoup plus simplement. Des actions qui, même à présent, ont des conséquences sur la vie d'un individu, n'auront plus alors les mêmes conséquences.

Cette enquête témoigne d'ailleurs qu'on commence à regarder ces choses d'un œil plus froid.

Revue Plexus n°26, Michel Butor, juillet 1969, pp. 115-117

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L'éternité fragile (tome 1), Marcel Schneider

Publié le par Jean-Yves Alt

L'éternité fragile est le premier tome des mémoires de l'auteur. Le titre est beau et définit bien le projet : un écrivain raconte son passé mais doute de l'importance de son entreprise ; néanmoins il écrit, c'est une nécessité intérieure, un désir rétrospectif de cohésion.

Pas de révélations tapageuses, l'écrivain aborde sa vie et celles des autres avec discrétion, pudeur et ironie mais aussi avec une volonté de vérité. Sa règle : se taire quand on serait tenté de tricher mais transcrire avec lucidité et sans arrogance les confidences dont on juge qu'elles ne porteront pas ombrage au respect de soi et des autres.

Marcel Schneider est né en 1913. A soixante-dix-sept ans, il affronte le temps des retrouvailles et des bilans. Ce premier tome s'arrête en 1939. Une guerre a été traversée, l'autre survient.

On ne badine pas avec l'enfance, l'adolescence, la jeunesse. Les souffrances et les découvertes sont décisives et marquent à jamais l'homme futur. Pour Marcel Schneider, la vie, c'est, avant tout et par dessus tout, la littérature, mais davantage comme une terre où enraciner des aspirations diffuses que dans l'espoir d'une réussite personnelle.

L'éternité fragile (tome 1), Marcel Schneider

La vie privée ? L'intimité ? Marcel Schneider s'en méfie. L'essentiel de ses années d'apprentissage est la rencontre de grandes figures. Un miracle : André Gide en 1929 ; le jeune Marcel lui écrit, Gide répond puis se présente au Lycée Montaigne et entraîne le lycéen dans une promenade. Il n'était pas son type, reconnaît Marcel Schneider, mais quelle chance inespérée que les phrases de ce génie, attentif aux ambitions timides du tout jeune homme.

Le véritable grand homme, l'ami, le confident d'une vie, c'est Georges Dumézil, le célèbre comparatiste qui initie son cadet à l'interprétation fructueuse des légendes et des traditions.

Moins proches dans l'amitié mais importants par leur influence intellectuelle, furent André Breton, Roger Caillois, Ernst Jünger...

Marcel Schneider ne rencontre pas Loti (mort en 1923) mais il se passionne pour le personnage. Il visite sa maison à Rochefort, la reconstitution extravagante d'un Orient perdu, et tombe en arrêt devant la coiffeuse juponnée recouverte de fards qui trône sous un immense miroir, dans la cellule monastique où dormait Loti. « Il était attiré par les hommes du peuple, grands, bien bâtis, naïfs et violents ... Jusqu'où allaient ces transports, personne ne le sait: il n'en reste aucun témoignage. »

Compréhension mais silence sur le mystère Loti mais silence aussi sur sa propre vie affective et sexuelle. De l'amour, il est longuement question pourtant : amour de la mère qui meurt alors qu'il n'a que huit ans et de la grand-mère qui s'éteint alors qu'il a vingt-cinq ans. L'absence de ces deux femmes qu'il a totalement aimées révèle la part tragique de l'autobiographie. Marcel Schneider associe dans une même phrase la mort de sa mère et celle d'un jeune compagnon, Carlos, disparu après lui avoir donné le plus grand signe d'amitié dans les souterrains du lycée (Marcel a dix ans) : « Je ne pouvais éviter ces deux souffrances, je ne pouvais aimer Carlos d'un amour heureux et garder ma mère jusque dans sa vieillesse. Ces deux épreuves une fois subies, entrées en moi, devenues ma chair et mon sang, mon destin s'accomplissait... »

Deux autres maigres indications sur son intimité. Marcel Schneider voyage en Italie (il a vingt ans) : il rencontre à Rome un certain Mario et se promène avec lui dans les jardins du Pincio (« Ils renferment des endroits touffus, à l'écart, propices à certains attouchements ») et c'est une très rapide aventure (« Le cher garçon... se met dans un tel état qu'on a juste le temps de faire ah ! c'est déjà fini »). A Venise, une Anglaise dégourdie lui fait des avances « ... Elle n'entre pas dans mes catégories... mais enfin je fais ce qu'il faut, ce qui semble la satisfaire. » Hormis ces deux moments d'extase très relative, Marcel Schneider ne revient plus sur le sujet.

Dans un roman paru en 1989, l'écrivain livrait l'histoire d'amour de deux jeunes hommes : « Un été sur le lac » ; il faut admettre que ce qui semble si capital dans le présent (le corps de l'autre) devient très relatif dans la mémoire.

La vie intime serait donc davantage l'amitié quand elle correspond aux aspirations culturelles.

A propos du regard des autres à son égard, il écrit, débarrassé de la moindre miette de vanité : « Là où ils n'aperçoivent qu'un homme de confection, tiré à des millions d'exemplaires, moi je découvre un être unique, adorable, irrésistible, un monstre délicieux. »

■ L'Eternité fragile de Marcel Schneider, Grasset, 308 pages, 1990, ISBN : 978-2246430711


Du même auteur : Un été sur le lac - Le guerrier de pierre - Histoires à mourir debout - L'éternité fragile (tome 2) : Innocence et vérité

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