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Le cœur découvert, Michel Tremblay

Publié le par Jean-Yves Alt

Jean-Marc, 39 ans, et Mathieu, 24 ans, élèvent Sébastien, l'enfant de Mathieu. Dans son dernier roman, Michel Tremblay parle de l'enfant dans le couple gay.

Mathieu, jeune garçon de vingt-quatre ans, se retrouve confronté à sa paternité non seulement vis-à-vis de son fils, Sébastien, mais aussi vis-à-vis de son ami. Mathieu a déjà beaucoup vécu. Il s'est marié, a fait un enfant, a découvert son homosexualité, a divorcé. Il se sent une lourde responsabilité vis-à-vis de son fils, dont il se demande s'il doit ou non l'emmener dans son nouveau couple. Mais il a également une grande responsabilité vis-à-vis de cet adolescent attardé de trente-neuf ans qu'est Jean-Marc, qui lui, n'a presque rien vécu. Il a beaucoup baisé, ce qui n'est pas vivre.

L'enfant élevé par trois hommes et une femme trouve cette situation parfaite. Jusqu'à ce qu'un personnage extérieur au quatuor, qui représente en quelque sorte le spectre de l'ancienne société, vienne lui suggérer que ce n'est pas normal.

Quand ce roman est paru la première fois en 1986, cette situation était nouvelle : auparavant les homosexuels mariés ne divorçaient pas. Leurs enfants ne savaient pas qu'ils étaient des enfants d'homosexuels.

Michel Tremblay n'a pas cherché à faire une apologie du bonheur dans ce roman. Ce n'est pas un livre idyllique parce que les problèmes ne sont pas résolus à la fin.

La présence de l'enfant permet de prendre conscience que certains homosexuels s'ennuient de la clandestinité ou du côté élu et marginal. Elle pose aussi la question de l'acceptation : pour être admis, faut-il aussi consentir à devenir un peu plus comme tout le monde ?

Ce que j'ai apprécié dans cette histoire, c'est que tout le monde est de bonne foi et cherche à travailler au bonheur de l'enfant. Même si les problèmes restent en suspens. Ce qui donne une impression de bonheur dans le dernier chapitre – consacré à l'enfant – c'est que ces difficultés n'ont aucune importance.

Le titre « Le cœur découvert » m'a séduit : car la découverte est à prendre dans deux sens. Jean-Marc se découvre un cœur qu'il n'avait pas. Il le découvre ensuite aux autres.

Un roman qui montre que les homosexuels ont un cœur et qu'ils peuvent en avoir un (et le montrer). Comme tout le monde. Ce qui ne veut pas dire que tout le monde devrait vivre en couple. Mais savoir que c'est possible, autant que tout le reste, était pour moi nécessaire à lire dans le milieu des années 80.

■ Le cœur découvert, Michel Tremblay, Éditions Grasset, 1986, ISBN : 2246389917


Du même auteur : Les anciennes odeurs [Théâtre]

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Tout est bien, Roger Stéphane

Publié le par Jean-Yves Alt

« Tout est bien » est une chronique (écrite à soixante-dix ans) qui traverse la dernière guerre mondiale et s'arrête au retour de De Gaulle. Le récit d'une existence, marquée par le feu d'un amour : les quatre ans de vie commune avec Jean-Jacques Rinieri, son compagnon, son ami, mort dans un accident de voiture ; il n'avait pas vingt-cinq ans.

Roger Stéphane a eu deux vies, celle qui précéda sa rencontre avec Jean-Jacques, et celle qui suivit sa mort. Au cours du magnifique chapitre (« Parce que c'était lui ») qui évoque, d'une écriture superbement impudique, les derniers jours de l'ami, Roger Stéphane dit tout à la fois son homosexualité, ses rapports avec Jean-Jacques et ce qu'il a appris de l'amour des garçons :

« Je crois que ce que les pédérastes appellent la chasse est inhérent à la pédérastie. Je ne sais quelle pudeur a retenu les auteurs, qui ont traité ce sujet, d'évoquer ces marches, de pissotière en pissotière, de tasse en tasse selon le vocabulaire spécialisé, où l'homosexuel affronte des risques prévisibles ou imprévisibles, se mettant à la merci d'un quelconque metteur en l'air, le plus souvent pour le seul plaisir de dévisager des garçons et de participer à une atmosphère d'extrême tension et de morbidité. [...] Tout se passe comme si, par ses déambulations quasi somnambuliques, le pédéraste cherchait à troquer sa solitude contre la participation à une malédiction collective. » (p. 318)

Ce passage permet de comprendre le « regard » de Roger Stéphane sur une vie homosexuelle qui était celle de sa jeunesse (les années 40/50) mais aussi pour se rappeler que chacun possède « son » homosexualité, imperméable au temps, souvent aveugle aux changements.

Cette chronique est exemplaire en mêlant subtilement la mort du compagnon à l'hôpital et l'affluence des souvenirs au service d'une description si juste de l'amour au masculin, peu comparable à l'amour hétérosexuel :

« Je tiens pour significatif de l'esprit de notre amitié qu'il ait le plus souvent amené une de ses rencontres à la maison, qu'ils aient fait l'amour sur le lit du studio, puis que Jean-Jacques soit venu me rejoindre dans ma chambre, dans notre lit. Et, le matin, le garçon qui grattait à la porte était surpris de trouver deux personnes. Nous étions dispensés de l'ignoble jalousie par la certitude que jamais aucun garçon ne pourrait s'insérer entre nous. Nous avons connu, Jean-Jacques et moi, beaucoup de garçons, mais, pendant ces quatre ans de notre amitié, nous n'avons dormi qu'ensemble, bien qu'il y ait deux lits dans l'appartement et que celui de la chambre soit étroit. Il y a, je crois, dans le sommeil en commun quelque chose d'assez ineffable que pénètre plus qu'on ne croit l'expression populaire « coucher avec ». Et notre sommeil avait suscité des sortes d'habitudes puériles et sentimentales qui contribuaient à le charger de sens. » (pp. 318/319)

Cette aristocratique franchise avoue combien rapidement la lassitude sexuelle sépare physiquement deux hommes mais autorise le plus long amour. Et poignante me semble cette méditation qui ne cherche pas d'explication au moment même où le corps de l'autre se défait dans la souffrance et la mort comme donnant raison, hélas, à cette intimité-amour qui ne brodait pas sur les caprices d'une passion sexuelle vite épuisée.

Dans le volumineux livre de Roger Stéphane, l'homosexualité n'occupe qu'un espace discret, même si au cours des souvenirs, l'écrivain en parle en toute simplicité, quand il est nécessaire qu'elle ne soit pas tue. Il est imaginable que dans cette vie élégamment aventureuse, les homosexuels qui se rencontraient, pour d'autres intérêts et d'autres préoccupations, se plaisaient à évoquer entre eux, dans un rituel très Charlus, leurs bonnes occases pédérastiques.

La nouveauté, en 1989, c'est qu'un homme célèbre, public, qui a partagé la confiance des « grands », écrivains ou hommes politiques, dévoile la part importante de sa vie, une fidélité authentique et sans masques à ses goûts sexuels et affectifs, tout à fait compatible avec les hautes responsabilités, les engagements politiques, le courage pendant la guerre (Stéphane confie qu'il entra dans la Résistance pour suivre un garçon dont il était amoureux : quelle belle franchise), une vie où les notions de placard et de « coming-out » n'avaient aucune signification parce que Roger Stéphane n'a jamais cru nécessaire de cacher sa « vraie » vie, imposant par là-même aux autres l'attitude dictée par son comportement.

Les Mémoires de Roger Stéphane ne sont certes pas consacrés à l'homosexualité. Roger Stéphane, c'est l'intellectuel bourgeois ivre de vie, admirateur et ami de Gide, de Cocteau, de Malraux, de Roger Martin du Gard, de De Gaulle... C'est le journaliste. Le patron de l'ancien Observateur, le résistant qui « prit » l'hôtel de ville de Paris, le dandy, l'homme de très bonne compagnie, anticommuniste, juif sans angoisse et sauvé de l'atroce, un homme éternellement jeune qui porte sur le monde et les autres hommes un jugement plutôt bienveillant, jugement intelligent et jamais sectaire, humaniste actif, mondain, multiple…

Roger Stéphane répétait sans cesse la définition choc de Malraux : « L'intelligence, c'est la destruction de la comédie, plus le jugement, plus l'esprit hypothétique. »

Comment ne pas aimer cet homme à la recherche de la totalité de son être fasciné par Montaigne et par l'extraordinaire aventurier pédéraste et fou d'action, l'ange du vertige, T.E. Lawrence : « J'ai connu face à son œuvre le sentiment que durent éprouver quelques bâtards indignes qui découvrent brusquement dans les archives qu'ils sont les fils d'un génie mort » (p. 206). Lawrence d'Arabie, c'est la somptueuse marge de son existence et sa faculté de tout perdre qui dame le pion à ceux qui ont pu l'accuser d'opportunisme. Roger Stéphane cite la phrase redoutable de Lawrence : « Un esclavage volontaire est l'orgueil le plus profond d'un esprit morbide » (p. 206).

Agir sans une complète conviction, pour le panache, pour échouer, pour gagner. Car « tout est bien », même si ça ne finit pas bien. C'est la vie, unique et terrible, le bonheur.

■ Tout est bien, Roger Stéphane, Éditions Quai Voltaire, 1989, ISBN : 2876530333


Du même auteur : Autour de Montaigne

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Le martyre de Saint Sébastien, Gabriele d'Annunzio (1911)

Publié le par Jean-Yves Alt

C'est dans une ambiance éphébique, symbolique et mystique, qu'il faut replacer ce « Martyre de Saint Sébastien », pièce de Gabriele d'Annunzio et de Claude Debussy. Le lecteur trouvera ci-dessous les beaux emportements de l'empereur Dioclétien lorsqu'il brave et supplie, cet obstiné de Sébastien, qu'il veut sauver de la mort malgré lui :

Salut, beau jeune homme ! Salut

sagittaire à la chevelure d'hyacinthe !

Je te salue,

chef de la cohorte d'Emèse,

qu'Apollon aime, en qui le dieu

Porte-Lumière s'est complu

Par mon laurier, Sébastien,

je t'aime aussi

.......................

Que les dieux

justes conservent ta beauté

pour l'Empereur, Sébastien !

…………………………

Je veux te couronner, devant

tous les dieux

…………………………..

Quand tu florissais dans ta grâce,

je m'en souviens, tu dansais mieux

que tout autre entre des épées

nues. Parfois on lançait des flèches

sous tes pieds bondissants. Aucune

ne t'atteignit.

……………………………….

Il est beau, César (crient les femmes de Byblos)

Grande déclaration, comparable à celle de Phèdre, « incandescente » en face d'Hippolyte :

Je ne crois pas, je ne veux pas

croire aux délits dont on t'accuse,

chef de ma cohorte légère.

Tu es trop beau... Je t'aime.

Tu m'es cher. Dis : ne t'ai-je pas

comblé d'honneur, de bénéfices,

d'ornements, d'heures glorieuses

et de belles armes ? Tu mènes

mes archers d'Emèse, plus sveltes

et plus dorés que ceux qui vinrent

avec Elagabale (1) aux cils

peints, suivant le char de la Pierre

noire, traînée par les panthères

odoriférantes. Ils sont

les sagittaires du Soleil,

qui est le seigneur de l'Empire

……………………………….

Tu les mènes. Je t'ai donné

mes plus belles Aigles. Je t'ai

envoyé tuer des Barbares

sur le Danube. Tu as eu

des combats et des jeux. Toujours

j'ai tourné vers toi le plus clair

de mes visages.

……………………….

Je ne veux pas savoir

si tu fais des rêves étranges

autour d'un roi de Saturnales,

d'un esclave en tunique rouge

……………………….

Je te nomme l'Enfant aux rêves,

ce n'est pas pour t'égorger.

Et l'empereur appuie sa main sur l'épaule de Sébastien.

MARTYRE SAINT SEBASTIEN ANNUNZIO

Il lui présente tous ses dieux :

Vois. Regarde la multitude

des Formes, la forêt des Forces.

Choisis. Il y en a de rudes

comme les souches, les écorces,

les racines. Il y en a

de flexibles comme les feuilles,

les fleurs, les tiges ; car les fleurs

les plus belles sont nées de leurs

joies, de leurs tristesses, de leurs

vengeances

………………………

Tu peux choisir pour ton offrande

un dieu farouche, une déesse

molle, du sang, du miel. Qu'on tresse

d'anémone et de laurier-rose,

sans bandelettes, deux guirlandes.

Je veux ceindre l'Enfant morose

et me ceindre avec lui.

L'empereur affolé, déchaîné, renchérit encore :

Le soleil ? Et je te ferai

pontife du Soleil, au temple

du Quirinal. J'ajouterai

d'autres dépouilles aux dépouilles

de Palmyre.

Mais devant les refus hautains de Sébastien, son désir s'exaspère, devient furieux, sadique :

Il veut du sang, il veut du sang,

cet éphèbe pâle, du sang,

des souffrances et des ténèbres !

……………………………

Excédé, hors de lui, Dioclétien s'écrie :

Egorgez-le !

Mais aussitôt, il se reprend, feint de chercher un supplice plus rare... éclate en invectives, ordonne, se reprend encore :

Non, je veux rire.

Je cherche des façons nouvelles

………………………..

Ce soir même, tu vas rejoindre

Ton Guérisseur de Galilée.

……………………………

Donnez-lui, sacrificateurs,

une robe blanche, entourez

de verveine et de bandelettes

sa chevelure de joueuse

de flûte ; et qu'il ait pour compagne

au sacrifice une colombe

d'Amathonte.

Haletant, l'empereur les arrête. Il est éperdu, hagard :

Non. Des couronnes,

des couronnes et des colliers,

des couronnes rouges, de lourds

colliers, des torques de Gaulois,

des anneaux de soldats sabins

...……………………..

pour l'ensevelir

vivant sous les fleurs et les ors

……………………………

Ses ordres de mort, qu'il reprend, balbutiant, deviennent malgré lui des cris d'amour, des soubresauts d'halluciné :

Mais comme il est beau !

Il est trop beau. Je veux qu'il chante,

qu'il chante son extrême chant,

tel le cygne hyperboréen

…………………………

Car il est beau !

L'empereur murmure, n'en pouvant plus :

Sois un dieu. Je te ferai dieu.

Tu auras des statues, des temples.

Je t'aimerai.

……………..

Je veux appeler de ton nom

la plus lointaine des étoiles,

ou la plus proche.

Comme il est beau ! comme il est beau ! (hurlent alors les femmes de Byblos)

……………………..

Il se meurt, le bel Adonis !

Il est mort, le bel Adonis !

L'empereur bondit, ivre de prodige, de songe et de création. Entre ciel et terre, il combat, supplie, perd le sentiment :

Il est un dieu ! il est un dieu !

Tu es un dieu ! Je te fais dieu,

moi, le Maître de l'Univers.

Il évoque le sort d'Antinoüs :

Tout est licite à l'Empereur.

Hadrien a déifié

le Jeune Homme de Bithynie

à la bouche mélancolique

Je veux te consacrer un temple.

Il lui promet le triomphe des triomphes :

Tu vas, cette nuit, apparaître

aux yeux du peuple, dans les rues

……………………………

parmi la clameur des cohortes,

au milieu de torches nombreuses

comme mes désirs, sur un char

traîné par des éléphants blancs,

si haut qu'on abattra les Arcs

de Triomphe sur ton passage,

on ouvrira dans les murailles

des brèches pour que tu n'inclines

point ta tiare.

Les promesses de Dioclétien deviennent délirantes, démentielles, mais sublimes, grâce à d'Annunzio. Il le supplie d'accepter la Victoire :

……………………..

tu es dieu, tu es César,

tu es Prince de la Jeunesse :

tu as la puissance et la joie,

la merveille tissée des songes

pour vêtir ton corps ambigu,

les perles et le laurier-rose

par tes tempes étincelantes.

Tu auras tout, tu auras tout.

Je te donnerai les butins

de mon Asie profonde et chaude

………………………

Tu feras

verser du sang, fonder des villes,

ployer des rois, sécher des mers,

surgir des aurores

inconnues du fond des douleurs

inexpugnables. Tu auras.

Le monde tremblant dans le creux

de ta main comme l'alouette

dans le sillon avant le jour.

L'empereur croit à la conversion, in extremis, de son cher officier mais c'est le Galiléen qui l'emporte...

La nuit vient.

L'entends-tu ? La nuit rugit comme

une lionne, déchirant

les rets de ses nuages noirs.

La Louve a peur.

Mort, Sébastien séduit encore l'empereur, dont l'esprit s'obscurcit. Vaincu, exténué, plus mort que sa victime, Dioclétien ordonne encore, d'une lèvre incertaine, et dans son invincible tendresse pour le sacrifié :

Etouffez-le sous les couronnes,

étouffez-le sous les colliers,

sous les fleurs, l'or et la musique,

sous les désirs, l'or et les plaintes,

car il est beau.

Et le chœur syriaque gémit :

Il descend vers les Noires Portes.

Tout ce qui est beau, l'Hadès morne

l'emporte. Renversez les torches !

Eros ! Pleurez !

Les citations tirées de ce « mystère » se situent entre le vers 2052 et le vers 3348.

■ Le martyre de Saint Sébastien, mystère composé en rythme français par Gabriele d'Annunzio et Claude Debussy. Paris. éditions Calmann-Lévy, 1911


(1) Héliogabale

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Les amours de l'enseigne Frœlich, James Barr (1952)

Publié le par Jean-Yves Alt

1946. Deux jeunes officiers de marine sont attirés irrésistiblement l'un vers l'autre. Le plus âgé, Timothy Danelaw, 33 ans a déjà résolu le problème de l'inversion. L'autre, Philipp Frœlich, 23 ans, combat ses propres penchants : l'amour « anormal » qui l'attire et le subjugue.

Les deux hommes sont issus de grandes familles : Tim appartient à une famille de brasseurs du Milwaukee tandis que le père de Philipp dirige une banque indépendante, la « Devereaux National », fondée par son propre père et que le jeune officier devrait lui-même présider à sa démobilisation.

L'Enseigne de Vaisseau Philipp Frœlich quitte son unité pour se rendre au quartier général de Seattle : il doit y passer en cours martiale pour le motif d'insubordination envers son commandant en présence de l'ennemi. En chemin, il rencontre Tim Danelaw – qui le prend rapidement en affection. Philipp ne sait pas, à ce moment, que Tim est un commandant attaché à l'état-major de l'Amiral où il doit se rendre pour son jugement.

Philipp est tourmenté aussi par son homosexualité latente révélée une nuit à Pearl Harbour avec le marin Stuff Manus : « sur le pont balayé par la tempête, et tandis qu'ils s'agrippaient l'un à l'autre pour garder leur équilibre, il avait enfin compris » (pp. 9/10) « un coup de roulis porta la bouche du jeune homme contre l'oreille du marin » (p. 80).

Philipp réfléchit à sa situation et se demande s'il ne lui reste – comme solution – que le suicide : « Le respect de la famille justifierait […] le suicide » (p. 15). A moins que le mariage ne lui garantisse, aux yeux des autres, la respectabilité. Il y a justement la fille du banquier Voth qui cherche un prétendant.

L'enquête de Tim permet à Philipp – mieux qu'un non lieu de la cour martiale – d'échapper au procès. Le jeune officier est totalement mis hors de cause. Si Philipp est – militairement – dégagé d'une condamnation infamante, il ressent au fond de lui-même une attirance de Tim pour lui. Que doit-il répondre quand le commandant lui propose de construire un « commun avenir » (p. 266) ? Et, comment se débarrasser de « la morale de son père » (p. 297) ?

Philipp souhaiterait encore pouvoir bénéficier des conseils de son grand-père malheureusement disparu. Tim, alors qu'il séjourne chez les parents de Philipp, découvre le portrait peint de cet aïeul : « il sut que le grand-père Dev aurait été la seule personne de l'assemblée à pouvoir comprendre son amour pour Philipp » (p. 217).

Pour vivre heureux, vivons cachés ou presque

Pour son anniversaire, Philipp reçoit en cadeau des lettres de son grand-père. Il sait maintenant avec certitude – ce qu'il pressentait – que son ascendant éprouvait les mêmes attirances que lui. Tim invite son ami à lire ces lettres d'une manière constructive : « Votre grand-père a passionnément aimé un garçon dans sa jeunesse, mais, un jour, il a éprouvé le désir de se séparer physiquement de lui, de se marier, d'avoir des enfants et de vivre une vie normale et pleine de dignité. De cette passion est demeurée une amitié rare, car les deux hommes ne rompirent jamais leur merveilleuse intimité morale, faite de compréhension et de tendresse. Il y a toute raison de croire que leurs relations sexuelles cessèrent vers la fin de leur jeunesse » (p. 293). Tim l'invite aussi à ne jamais s' « identifier à aucun clan d'homosexuels. […] ces milieux n'offrent aucune sécurité […] On y glisse vers la dégénérescence  » (p. 293). « Un homme, qui a connu le parfait amour et l'a laissé mourir, à sa façon et à son heure, ne cherche pas des succédanés ou même une répétition de son bonheur. Il vit heureux de ses souvenirs... C'était le cas de votre grand-père. » (p. 292)

Quand la famille de Philipp apprend que le banquier Voth est ruiné, il n'est plus question de mariage pour leur fils. Philipp réalise que Tim est le seul être au monde qui peut le sauver du pire. Philipp n'est plus seulement un joli garçon. Il a évolué comme Tim l'avait prévu : le jeune homme a compris qu'il est possible de « <[revendiquer] son droit au bonheur, en tant qu'individu » et remplir, en même temps, « à la perfection, son rôle social, faisant beaucoup de bien et donnant, l'exemple d'une vie irréprochable » (p. 292).  

« Philipp et Tim vivaient une idylle. Il n'y avait plus de nuits et de jours, de matins et d'après-midi, mais seulement des minutes, enchaînées comme les perles d'un collier. […] Philipp éprouvait une détente bienfaisante. Il devenait naturel et compréhensif. Il se plaisait à rire et à aimer. » (p. 297)

Un accident d'avion achève cette liaison. Tim mort, il reste à Philipp les paroles de son amant prononcées une nuit : « Et maintenant, ma vie est une part de la vôtre, et votre vie une part de la mienne. Plus jamais, nous ne serons complètement seuls. » (p. 318)

Si Philipp a la force de mourir, il ne détruira pas cette part de lui-même, qui était Tim. Philipp supportera l'épreuve de la vie. « L'amour, seul, est plus fort que la mort. » (p. 318)

Les réflexions de Tim Danelaw ne sont pas une affaire purement cérébrale : il ne s'empêtre pas – comme Philipp – dans des dialogues ratiocinants ; il a vécu ses idées, et s'il en parle, ce n'est pas pour refaire un débat d'école mais pour évoquer le débat intérieur qui l'a animé.

Ce roman, à la très belle écriture classique, congédie les censeurs, les théâtraux, les activistes : il fait entendre que même au plus profond d'une atmosphère irrespirable peut se lever une brise de liberté.

■ Les amours de l'enseigne Frœlich, James Barr, Les Éditions de Paris, 1952, 318 pages


Lire quelques pages de cet ouvrage

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danger@liaisons.com, Don Bapst

Publié le par Jean-Yves Alt

Les commentaires traditionnels des Liaisons dangereuses (Choderlos de Laclos, 1782) n'ont jamais mis en doute la composante hétérosexuelle de ce roman épistolaire.

Don Bapst a réinterprété – dans notre époque – ces lettres dans la dimension homosexuelle. Ainsi la marquise devient Terry Simms ; Valmont, Victor Stephen ; les victimes, la présidente de Tourvel, Cécile de Volanges, Le Chevalier Danceny deviennent Christophe Tourvel, Jamie Dowling, Peter Marquez.

Les lettres manuscrites de Laclos deviennent des courriels dans la transposition de Bapst. Certains sont communiqués à d’autres personnes que le destinataire principal comme le permet le courrier électronique.

Tous les personnages travaillent dans le milieu de la mode. Ils se fréquentent et s'écrivent au sein de leur lieu de travail : le magazine « Liaisons » dont l'éditeur est Terry Simms.

Au travers des mails qu'ils s'envoient, Terry Simms et Victor Stephens se racontent leurs exploits sexuels. Le second pense ainsi se rendre plus désirable du premier.

On retrouve en Terry Simms toute la rouerie de la marquise de Merteuil. Il propose à Victor de « niquer » Christophe Tourvel : le pacte accompli, Victor (qui rappelle Valmont dans le roman de Laclos) pourra posséder Terry qui lui résiste à nouveau.

Date : Samedi 20 août 1999, 11 h 34 HAE

De : tsimms@liaisons.com

Objet : J'ai une proposition à te faire...

À : vstephens@liaisons.com

Mon cher Victor,

Ne saute pas dans un avion toute de suite même si tu réussis à te défaire de ce crapaud. Si tu veux te faire réinviter dans mon lit, il te faudra d'abord me prouver que tu mérites mes services.

Voici ce que je te propose : dès que tu auras niqué ce cher Christophe, fournis m'en la preuve, et je suis à toi. Par contre, je veux une preuve écrite. Je meurs d'envie de savoir comment ce petit étalon hétéro justifiera le fait d'avoir écarté grandes ses jambes pour le plus grand culbuteur de stars hollywoodiennes. Admettra-t-il qu'il était en état de latence depuis toujours et que tu l'as aidé à sortir du placard ? Va-t-il te prêter serment d'amour éternel et exclusif ? J'ai hâte de voir ce que tu réussiras à lui faire raconter. D'ici à ce que ma curiosité soit satisfaite, mes besoins charnels seront comblés par Peter. Tu comprends, n'est-ce pas ? […]

xoxo ts (pp. 53/54)

Victor Stephens va-t-il gagner son pari ?

Les relations entre Terry Simms et Victor Stephens sont progressivement marquées par un vocabulaire militaire et guerrier qui dramatise - sur le plan du verbe - une lutte désespérée. Chacun, alors, a le dessein de faire perdre la réputation de l'autre. Dès que Victor écrit, Terry brûle de combattre ; si ce n'est corps à corps, ce sera mot à mot. Et c'est bien d'un assaut qu'il s'agit, puisque Victor répond par un : « Arrête ça ! » (p. 349). Il y aura des provocations et une déclaration de guerre écrite par Terry : « D'accord : la guerre ! » (p. 355). Comme dans toute guerre totale, le sang coule : celui de Victor ; celui de Terry à cause du Sida, mettant la maladie au service de la morale.

Le personnage le plus intéressant est, pour moi, l'hétérosexuel du roman : Christophe Tourvel, styliste français de la marque « Habiller » que Terry nomme le « pédé à béret » (p. 22).

Victor est convaincu de l'hétérosexualité de Christophe « parce qu'il ne craint absolument pas d'être vu publiquement en compagnie d'homosexuels » (p. 20). Victor se trompe-t-il ?

A cause des pressions sociales, la marquise de Merteuil apparaît comme hétérosexuelle mais n'a-t-elle pas aussi une dimension homosexuelle ? Et si Christophe Tourvel vivait cette même ambigüité ?

Je ne vais pas dévoiler si, dans le roman de Bapst, Christophe Tourvel, à l'image de la marquise de Merteuil, possède cette dimension homosexuelle qui pourrait lui donner une envergure mythologique. Là est l'intense intérêt de ce roman, même si, sa fin très morale – à la « Célimène » (cf. Le Misanthrope de Molière) – m'a déçu malgré qu'elle respecte le roman originel dont Bapst s'est inspiré.

■ danger@liaisons.com, Don Bapst, Éditions PopFiction, collection Homonyme, septembre 2010, ISBN : 978-2923753157 et éditions Textes Gais, mai 2011, ISBN : 9782363070241

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