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Le septième ciel de Bill Kelsey, Hal Bennett

Publié le par Jean-Yves Alt

Lorsque Bill lit dans son journal que le gouvernement américain offre une prime au premier homme qui aura un enfant, il trouve tout naturel d'aller chercher son copain Bobby et de tenter ensemble l'expérience.

Bill et Bobby sont deux grands diables de Noirs (le contraire de « tapettes » !) qui vivent tranquillement de leur allocation de chômage dans une métropole de la côte Est.

On désigne à pile ou face celui qui portera l'enfant. Ce sera Bobby.

Après une scène d'amour très belle, très discrète, ils attendent l'accouchement...

Le septième ciel de Bill Kelsey, Hal Bennett

Drôle et circonspect, ce roman de Hal Bennett rompt avec toute une tradition du roman nègre américain.

Une quasi absence de militantisme, une assurance, un ton qui dépassent la littérature des minorités en lutte.

■ Le septième ciel de Bill Kelsey, Hal Bennett, traduit de l'américain par Daniel Mauroc, Editions Stock, 350 pages, 1978

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Mon singe, Jack Thieuloy

Publié le par Jean-Yves Alt

« J'aime les roseaux pensants. Les hommes ne savent plus penser, bouffés qu'ils sont par les boîtes de conserve (wagons, carrosseries, cages à télécran, à radio, à disques, à aiguilles). La liberté, c'est le désordre. Si j'en fous, du désordre, à la pagaie des quatre mains, dans les habitacles cubiques à surface corrigée des bipèdes en cage derrière les barreaux de leurs algèbres techniques et vaselinées ! Même le yaourt, ils mettent en cage, et le camembert et l'ananas en tranches et le pois chiche et la tomate et tous les légumes que ces visages pâles dévitaminent du seul regard de leurs ongles de sorciers. Vous ne me ferez pas arborer vert. Il n'y a pas d'écologie sans technologie, je ne suis pas bête. Il faut être bête mais jusqu'au bonheur, pas en dehors. Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, c'est le singe. Je me comprends, si vous n'êtes pas assez singe pour me comprendre. » (p .74)

Mon singe, Jack Thieuloy

Qu'il le sache ou non, chaque écrivain doit au commerce clandestin d'une muse le secret de son inspiration. Jack Thieuloy n'échappe pas à la règle, avec, toutefois, cette particularité que sa muse... est une guenon ! Rapportée des Indes où l'auteur a beaucoup bourlingué autrefois (c'était en 1969), Chichi a inspiré – n'en doutons pas – la totalité des livres de l'auteur.

« Un célibataire d'âge mûr ne devient pas si facilement l'hôte, l'ami, l'intime de sa petite voisine d'immeuble. Tout célibataire prolongé est pour l'opinion un pervers qui sommeille. Cela doit bien être écrit aussi quelque part dans le filigrane du code pénal. Mais j'étais à l'époque quelque peu le père adoptif, puisqu'il m'appelait « papa » (mais l'étais-je aussi pour la rumeur publique ?) d'un jeune garçon indien, un peu plus âgé que Pépette ; je l'avais amené dans mes bagages après un séjour en Inde, avec Chichi, tous deux compatriotes, le très joli bipède de seize ans, Babou, et la très jolie quadrumane, du sud profond. » (p. 194)

Il était bien normal qu'il lui consacre à son tour un petit volume de derrière les cacahuètes. Fiction, tranches (saignantes) de vie, poésie et philosophie, « Mon singe » est avant tout un hymne d'amour comme on a peu l'occasion d'en lire, illuminé tout entier par une tendresse brûlante et gouailleuse, douée d'un pouvoir de contagion évident.

« La société ira mal tant qu'on ne verra pas des femmes allaiter des petits d'espèces différentes. Pitoyable racisme de ces pseudo-antiracistes de bipèdes ! Une femme allaitant un lionceau, un tigron, un cochonnet, un chiot, un veau, un chevreau, un singe, une souris, un agneau, un poulain, un chat-huant, une baleine, voilà de ces scènes sublimes que je m'attendais à voir à chaque coin de vos rues, messieurs-dames les chieurs de siècles des lumières et de bibliothèque à étrons. Solidarité universelle de tous les mammifères ! » (pp. 122-123)

Mon singe, Jack Thieuloy

Pourtant, ce qu'elle peut être « chiante » cette Chichi qui porte bien son nom, et qu'on suit à la trace dans l'appartement de son « idiot de père » !

« Les hommes nous disent sales, mais ils feraient bien de se laver de leurs préjugés à notre endroit. Ils voient du cul partout, et chez les singes, du supercul. Mon abstinence exemplaire, même Théo n'en revient pas. Même à la puberté je n'ai pas fait ma crise. Sachez sublimer dans la sage contemplation vos prurits sexuels, messieurs-dames les culottés. L'hypersexualité du singe vient des profondeurs idiotes de votre cul et non de la réalité. D'ailleurs, nous n'avons pas de fesses ; elles sont plates et calleuses et les vôtres sont des mottes de beurre. Y'a bon Banania, ya ! Vous n'aimez que la tendresse des fesses de vos congénères. A moi, la tendresse du cœur de tonton me suffit. Je n'ai jamais vu d'hommes se coucher sur le dos entre les cuisses d'un éléphant allongé. Moi, je me mets sur le dos entre les cuisses de Théo et je fais des minauderies pour qu'il m'investisse de douces caresses. » (p. 158)

Mais c'est cette indomptable fraîcheur de l'enfance, miraculeusement préservée au travers des années, que Jack Thieuloy goûte le plus chez sa compagne : « Les enfants ne sont-ils pas comme des singes abandonnés par les adolescents qu'ils sont devenus ? » (p. 208)

Derrière la farce poétique et primesautière, l'écrivain maudit – et bénissant cette malédiction – nous livre un réquisitoire des plus féroces contre la société de pantins simiesques qui est la nôtre.

■ Le livre de mon singe (Sotie) suivi de Tel un saint-bernard (Histoire vraie), Jack Thieuloy, Ramsay, 224 pages, 1990, ISBN : 978-2859567804

Quatrième de couverture : Jack Thieuloy, l'écrivain maudit, l'anarchiste, celui par qui le scandale arrive, mais aussi l'homme tendre et passionné, brûlant d'amour pour sa guenon : Chichi.

« Joli petit macaque, angélique beauté

Mais avec toi j'exulte avec exubérance

A ta seule pensée je brise tous mes liens. »

Le lecteur s'attache à cette guenon qui fait de Thieuloy "le plus idiot des pères".

Un texte tour à tour corrosif, lyrique et poétique, qui donne toute sa dimension au talent irrésistible de Jack Thieuloy. Un chant d'amour exemplaire.


Du même auteur : Voltigeur de la lune (récit)

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Willian Goyen par Patrice Repusseau

Publié le par Jean-Yves Alt

Cet essai n'est pas une biographie mais une étude de l'œuvre à travers l'histoire intime d'un homme qui se sauve de ses obsessions par l'écriture.

L'enfance de William Goyen dans le sud des Etats-Unis éclaire le sentiment de « faille » qu'il éprouve très tôt « à l'intersection de l'ordre et du désordre », « la sensibilité goyenienne (...) l'indissociable dualité plaisir-terreur, fascination-répulsion devant l'acte de chair ».

Son œuvre est « un règlement de comptes » avec l'enfant qu'il fut :

« Voué inconditionnellement à la cause maternelle et ayant dans la pratique déjà joué un rôle féminin, [Goyen] n'éprouvera aucun mal à se couler dans le moule de la femme et se retrouvera "naturellement" de l'autre côté. »

Willian Goyen par Patrice Repusseau

Il apprend le piano, le chant, la danse, toutes activités « féminines » qui blessent le père. Il devient un exceptionnel écrivain du merveilleux et de l'insolite. Son inspiration mêle avec audace la symbolique religieuse et l'érotisme, une manière de décrire l'univers tragique qui l'habite, un esthétisme de la déchéance.

■ Willian Goyen par Patrice Repusseau, Le Castor Astral, 205 pages, 1991, ISBN : 978-2859201739


De William Goyen : Arcadio - Une forme sur la ville

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L'invention du corps de saint Marc, Richard Millet

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans ce texte, Richard Millet met à nu la maladie des mots. Ce qui s'y joue ? Sans doute l'impossibilité à être.

Le narrateur innommé jeune Libanais engagé dans l'action et la guerre civile, et sa sœur Marie, reçoivent la visite d'un ancien condisciple, Marc, dont ils avaient fait la connaissance durant une année scolaire passée en France. Mais cette visite prend, d'entrée de jeu, l'allure d'une intrusion, manifeste l'effraction de l'altérité dans un univers à vrai dire déjà bien lézardé, un univers de l'extrême confusion des sentiments en premier lieu, c'est-à-dire de l'être.

« En vérité, la confusion de mes sentiments à son égard et, surtout, l'insurmontable aversion que j'avais pour la plupart de ses gestes et pour sa voix (et m'eut-on demandé de me justifier, je n'aurais rien trouvé d'emblée à lui reprocher, sinon un indéniable pouvoir de séduction qui faisait qu'on l'abordait sans arrière-pensée et que l'on regrettait aussitôt de s'être montré si aveuglément confiant) remontaient à l'année que nous avions passée en France, ma sœur et moi, au collège d'U. »

Ses gestes et sa voix... aussi son corps. Marc est malade ; il est venu mourir et se donner à voir mourir au sein du bruit et de la fureur, ce qui ne manque pas de provoquer l'irritation de ceux pour qui la mort n'est plus lente dégradation, anéantissement souterrain, progressif, mais irruption violente et brutale.

L'invention du corps de saint Marc, Richard Millet

Quant à l'emphase des mots que prononce Marc, des phrases qu'il soigne et compose, cette complaisance dans la grandiloquence ressassée, elle contribue à accentuer le rôle de révélateur que joue de fait l'intrus et qui dérange tant le narrateur. Que faire, de ces mots, qu'en penser ?

« Marc semblait accorder au langage le pouvoir de le sauver par un long désespoir ; cette confiance était pourtant aveugle et frivole. »

Ou bien :

« La complaisance de Marc avec lui-même était sans bornes ; Marc était en proie à une angoisse qui le poussait à prononcer les premiers mots venus. »

Mais également :

« Marc semblait ne plus s'approcher de nous qu'au prix d'un long tâtonnement à travers ses mots. »

En ce sens, et le narrateur, pris lui-même dans le vacillement des certitudes et des postures, ne peut pas ne pas le noter, Marc est bien l'incarnation même du jeune occidental – de son bavardage, de son babillage – mais qui brise le silence pour mieux obliger chacun à se mesurer à son propre vertige :

« Il s'était senti condamné par cette imposture (écrire n'était pour lui qu'une longue maladie) à aller jusqu'au bout de son imprudence : n'avait-il pas accepté de ne plus compter qu'avec les mots, parce qu'il ne pouvait rien trouver qui fût aussi rigoureusement honnête que la langue ?

— Mais qu'avez-vous espéré de la littérature ? [...]

— Rien, sinon que le bruit des mots m'empêcherait d'avoir peur.

— Peur ? Mais peur de quoi ?

— Vous le savez aussi bien que moi... »

Comment ignorer le « hurlement suraigu de bête » que ne peut retenir Marc lors de l'enterrement, dans la lumière si violente d'été (cette lumière, ce ciel qu'il vient retrouver, pour mourir, au Liban) d'une mère qui « savait accueillir avec une égale bonté les gestes et les mots les plus injustifiables » et à la lente agonie de laquelle le père avait forcé le fils d'assister ?

Le narrateur a besoin de ce retour sur l'enfance de son ami pour dire qu'il se sent exclu par la complicité existante entre Marie et Marc. Il se pense en rivalité avec Marc et affirme son sentiment que l'un des deux est de trop, mais c'est pourtant lui qui prendra la plume pour écrire à la place de son ami.

Inconséquence ? Logique souterraine ? Il serait vain de vouloir tirer sur ces points une interprétation univoque.

Voici, simplement, ce que fit le narrateur la nuit où mourut Marc :

« Et si je laissai sa bouche s'approcher du bout de mon sein, n'était-ce pas que j'étais le seul à pouvoir tolérer un tel geste ? Je me mis à chantonner pour que cessât enfin ce murmure qui coulait dans son propre silence et son humidité, ainsi qu'une eau passagère ; je chantai comme naguère ma mère, et ma voix eut assez de douceur pour lui maintenir les yeux ouverts jusqu'au moment où la lumière du jour atteignit nos visages heureux. Alors je me résolus à me lever et à quitter la chambre. »

■ L'invention du corps de saint Marc, Richard Millet, Editions P.O.L., 112 pages, 1983, ISBN : 978-2867440014

Présentation de l'éditeur : Un jeune homme, Marc, a renoncé à écrire, "écrire n'était pour lui qu'une longue maladie", et part retrouver deux amis dans un Liban en guerre. Il y eut des moments, pendant la trop longue guerre civile du Liban, où, des deux côtés, des hommes oublièrent ce pour quoi ils se battaient : seule une immense lassitude, ou une manière de fatalité, les retint au combat. Situation sans doute remarquable, et ni moins tragique ni plus absurde que celle qui conduit Marc à chercher dans des circonstances excessives (la guerre civile libanaise, la maladie, la déréliction) non pas des raisons d'exister mais, si l'on peut dire, des preuves qu'il a existé : comme si avec le simple fait d'avoir conclu – mais trop tard – à la possibilité de vivre commençait le destin (paradoxal, insoutenable et peut-être exemplaire) d'un jeune occidental d'aujourd'hui.

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La nudité chez les grecs par Maurice Sartre (2/2)

Publié le par Jean-Yves Alt

Gymnos signifie « nu » en grec, mais peut désigner une nudité partielle (guerrier sans arme, femme court vêtue) ou totale.

Nuditas est souvent attribué au romain Tertullien (fin du IIe siècle de notre ère) qui désigne la nudité des organes génitaux ou l'absence de poils.

A l'image des dieux, figurés nus, les hommes se dénudent lors des processions. L'origine de la nudité grecque pourrait être sacrée (née à Athènes en l'honneur d'Athéna), reprochant à l'éducation nouvelle de pousser les adolescents à cacher leur nudité derrière leur bouclier, véritable offense, à la déesse.

Comaste (homme participant à un cortège de buveurs chantant et dansant en l'honneur de Dionysos), vers 460-450 av. J.-C.

Aucun auteur ancien n'établit les raisons de cette nudité rituelle qui, peut-être, n'a d'autre raison que d'assimiler le fidèle à son dieu. Car ce qui est sûr, c'est que les dieux eux-mêmes sont souvent figurés nus.

Pour certains d'entre eux, même, cela semble être la règle : Poséidon, Hermès, Apollon, Dionysos, Zeus lui-même, quels que soient les attributs dont on les dote par ailleurs (couronne, manteau, trident, etc.), se découvrent presque totalement, exhibant leur virilité sans ostentation (il ne s'agit pas de cultes de fécondité), mais sans pudeur.

Il en va de même lorsque les artistes se plaisent à représenter des hommes nus, le sexe bien visible, y compris dans des circonstances ou des postures où la nudité paraît improbable. Ainsi, rien (en dehors de quelques épisodes très spécifiques) n'indique que les guerriers grecs aient jamais combattu nus ; ils le sont néanmoins souvent sur les vases.

Le combat serait-il assimilé à une épreuve sportive ? Il existe une tradition de nudité guerrière à Sparte et à Corinthe, et d'une manière générale chez les Doriens : ne dit-on pas « se comporter à la dorienne » pour dire « se dénuder » ?

La nudité du guerrier peut avoir une fonction apotropaïque (conjurer le mauvais sort), ou magique, à des fins de protection.

La nudité chez les grecs par Maurice Sartre (2/2)

Armurier Grec (400 avant JC) conformant un casque (kranos) pour soldat d'infanterie

De même, on représente volontiers nus des artisans dont on peut douter qu'ils aient travaillé sans aucun vêtement, ne serait-ce que pour se protéger (ainsi le forgeron devant sa forge). Mieux, dans la peinture sur vase, qui seule permet ce type d'artifice, le peintre laisse volontiers apparaître le sexe des personnages à travers la tunique.

in L'Histoire n°345, Dossier « Le corps mis à nu » : extrait de l'article de Maurice Sartre « Le propre de l'homme… grec », septembre 2009


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