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Le cœur en exil [The Heart in Exile 1953], Rodney Garland

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman débute par le suicide d'un jeune avoué, Julian Leclerc. Il se poursuit par l'enquête menée par l'un de ses anciens amants, le jeune psychiatre Tony Page, pour découvrir les mobiles de ce geste. Il s'achève par l'idylle de ce dernier avec son domestique.

Tony, par dégoût des mœurs de ses semblables, a renoncé à toutes relations sentimentales et érotiques. Pour comprendre le suicide de Julian, il redécouvre les promenades vespérales du Londres homosexuel qu'il avait abandonnées des années auparavant. Ce sont pourtant elles qui vont lui permettre d'écouter ses désirs jusqu'à prendre conscience qu'il aime et est aimé de son domestique, Terry. Cette relation amoureuse, connue d'eux seuls dans l'intimité du domicile, lui ouvre les portes de l'épanouissement.

Tony ne se considère pas comme immoral. Il considère que la culpabilité de l'homophile le contraint plutôt à une honnêteté plus grande dans la vie pratique.

Julian Leclerc et Tony Page ont un goût pour les « durs ». Ils ne fréquentent pas les efféminés pour lesquels ils n'ont aucune sympathie. Pourtant le médecin ne les accable pas :

« Je ne devais pas me moquer d'eux, puisque je ne suis pas normal moi-même, mais il m'est pénible de penser que, parce qu'ils s'affichent, c'est d'après eux que tous les homophiles sont jugés. Ils ne craignent pas le ridicule, car ils se rendent compte qu'il les protège : rire, en effet, c'est pardonner à demi. La nature a été injuste à leur égard, et ils essaient de rétablir l'équilibre en choisissant la plus facile et la moins efficace des deux solutions. Au lieu des exercices physiques qui auraient pu les viriliser, ils préfèrent s'épiler les sourcils et se farder outrageusement. » (p. 69)

Toutefois, il ne faut pas se méprendre sur les relations homosexuelles entretenues : ce rapprochement de classes ne supprime en rien les barrières sociales. Dans ce roman, il ne s'agit pas, pour le bourgeois ou l'intellectuel, d'offrir, à l'homme désiré, l'occasion de s'évader de son milieu.

Julian cherche des rudes partenaires non pas pour les éduquer mais pour assouvir ses propres désirs. Il n'existe aucune conception platonicienne dans ses accointances : Julian n'a pas le souci d'enseigner à l'aimé son savoir et sa vertu.

Il reste que le psychiatre est un homophile humaniste :

« Le Don Juan homophile qui se croit obligé d'avoir des rapports sexuels au moins trois fois par semaine avec trois partenaires différents – il ne peut absolument pas utiliser le même plus d'une fois – est vraiment un névrosé. Mais il y en a beaucoup aussi qui laissent tomber leur partenaire simplement parce que les relations entre hommes sont la plupart du temps stériles. Le mariage leur est interdit et la vie commune ne le remplace pas. Je ne veux pas insinuer que la consécration solennelle de l'Église et de l'État suffise à faire d'un accouplement une union, mais elle a une énorme influence sur l'homme et sur la femme qui vivent ensemble. Ils ont des devoirs et des droits légaux ; le divorce, en réalité, n'est pas si facile, et les enfants, s'il y en a, sont un lien supplémentaire entre eux. […] la névrose est toujours un handicap ; mais je suis également certain que, pour beaucoup, l'homophilie est un avantage. […] du fait qu'il est homophile, un garçon peut se développer énormément grâce à une liaison avec un homme capable de lui donner beaucoup. Pas de l'argent ou des cadeaux, car ce ne serait alors que de la prostitution, mais un enrichissement de l'esprit et de la sensibilité. L'exemple classique, évidemment, est Platon et Socrate, mais il ne faut pas s'en tenir à des cas d'une telle grandeur. Je pensais à Dean Emmerling, l'un des plus grande psychiatres américains, qui s'était beaucoup intéressé à moi et m'avait considérablement aidé. Il aurait pu m'apporter infiniment plus encore si l'idée des rapports physiques qu'une liaison aurait impliqués ne m'avait été intolérable, ne fût-ce que parce qu'il avait vingt ans de plus que moi. Mais d'autres n'eurent pas mes répugnances, et le jeune médecin polonais réfugié qu'Emmerling s'attacha après que je l'eus quitté fit grâce à lui des progrès considérables. » (pp. 192/193)

Pour Tony, le jeune psychiatre, le véritable drame de l'homophile n'est pas d'être bafoué, traqué, persécuté, mais de ne pas savoir aimer :

« […] la société actuelle n'accepte l'homophile en littérature qu'à la condition qu'il ait une fin tragique. Être homophile est un crime et un crime ne doit pas rester impuni, du moins dans les romans. Je pense que l'écrivain, de son côté, essaie de gagner par ce moyen la sympathie et la pitié du lecteur. C'est ce qui explique les titres larmoyants, les citations bibliques, le ton lugubre et les sous-entendus inquiétants. Sans compter que le bonheur, « normal » ou « anormal », est toujours dénué d'intérêt. […] Leur tourment vient de cette menace qu'ils sentent toujours peser sur eux, mais le vrai malheur c'est que la plupart d'entre eux redoutent d'aimer. Voilà ce qui les rend si misérables. On ne devrait jamais avoir peur de l'amour, même si on risque d'être abandonné. C'est la seule raison de vivre, n'est-ce pas ? » (pp. 193/194)

À maintes reprises, l'auteur donne des informations sociologiques – sans complaisance – sur le milieu homophile londonien de l'après guerre, au cours de différentes conversations que le narrateur-enquêteur tient avec d'autres homophiles ; discussions qui s'appliquent à déterminer le rôle de la guerre dans le développement de l'homophilie, les causes de la virilisation des homophiles dans les jeunes générations, les fondements de l'attrait d'une liaison masculine sur un ouvrier hétérosexuel, l'attirance exercée par les uniformes, le caractère exaltant et dangereux pendant la rencontre, les rapports du sport et de l'homophilie, le problème du mariage, la "guérison" de l'homosexualité, etc. :

« La guerre avait fait de la plupart des membres de la "confrérie" des profiteurs de l'aventure. Les jeunes soldats étaient loin de leur foyer, de leur milieu, de leurs amis. Pour quelques-uns, c'était presque un drame, mais pour les autres c'était une source d'occasions comme jamais ils n'en avaient eu jusque-là. La guerre avait supprimé toutes les inhibitions, et le danger exaspérait la sexualité. L'opinion publique était moins sévère, et la police, diminuée, était occupée ailleurs. Les plaisirs habituels – femmes, dancings, cinémas, restaurants – étaient chers, alors que la "confrérie" offrait une hospitalité qui semblait fastueuse aux jeunes provinciaux encore inexpérimentés. » (p. 65)

« Le milieu homophile en Angleterre comprenait à cette époque, d'après les calculs des experts, de un million cent mille à deux millions de mâles. Mais il ressemble aux icebergs dont la partie qui émerge au-dessus des vagues paraît trompeusement si petite, alors que la partie la plus considérable demeure cachée sous l'eau. Les homophiles que les autres identifient et étiquettent ne constituent qu'une infime fraction. La majorité ne fréquente pas les pubs, les clubs ni même les réunions privées, ne traînent pas dans les gares et les autres lieux de rencontre. Il y a, parmi les millions de jeunes gens "normaux", des milliers de jeunes homophiles qui habitent avec leur ami dans des pensions de famille, de petits appartements, des hôtels d'étudiants, des clubs, parfois même chez les parents de l'un des deux. Le secret est absolu et les scandales sont rares. Plus conformiste et plus cachée dans les petites agglomérations que dans les grands centres, la "confrérie" est répandue partout. Elle envahit chaque bourgade et chaque métier. Comme les communistes, les homophiles tendent à former des cellules, mais celles-ci sont restreintes, spontanées et totalement indépendantes les unes des autres. La recherche du bonheur individuel, si difficile ou même dangereuse qu'elle soit, peut difficilement servir de base à une organisation sociale. Il y a des homophiles partout, mais la proportion en est moins forte chez les maçons, les cantonniers, les dockers ou les forgerons. Ce ne sont pas là des métiers très plaisants et, s'il naît dans cette profession, l'homophile ne suit pas les traces de son père ou de ses frères "normaux" ; il résiste à l'enrégimentement familial et aux contingences matérielles, rompt avec son milieu et trouve plus agréable de devenir coiffeur, par exemple, ou garçon de café. » (pp. 112/113)

« J'avais souvent entendu vanter [la] conduite héroïque [des homophiles] pendant la guerre. Il y en avait plusieurs qui étaient pilotes à l'époque de la bataille d'Angleterre en 40 et ils avaient eu autant de cran que les "normaux". Certains homophiles sont braves précisément parce qu'ils sont homophiles : c'est pour eux une forme d'exhibitionnisme, et un moyen de dramatiser leur existence. D'autres veulent prouver par là leur virilité, car dans l'esprit de l'homme de la rue, l'homophilie est associée à l'idée de crainte et de couardise. Ainsi la bravoure devient-elle un camouflage. Mais un fait est certain : C'est rarement par manque d'imagination que les homophiles sont courageux, car la plupart d'entre eux ont un sens très aigu du danger. Il y a aussi le type du casse-cou romantique, généralement rude, costaud, dur, poilu et doté d'une voix grave, type assez rare en Angleterre mais plus fréquent en Allemagne et en Amérique. A beaucoup d'égards, Julian était l'un de ceux-là. » (p. 127)

« […] dans [la génération] de l'après-guerre, la tendance des homophiles est d'être plus vigoureux de corps et d'esprit. Ils savent que de solides biceps et de larges épaules sont de meilleurs atouts aujourd'hui que la connaissance des œuvres de Sartre et de Maugham […] » (p. 231)

Ce roman connut un vif succès en Angleterre et en Amérique. Il a contribué à éclairer le grand public et préparé les voies au Comité Wolfenden (1), qui l'a d'ailleurs utilisé comme source d'information.

Si Tony Page est partisan de modifier la loi, il ne croit pas que cela apportera beaucoup de changement : « il y aurait moins de drames, moins de suicides, mais la réprobation publique subsisterait. Les homophiles resteraient une minorité atteinte d'un complexe de culpabilité que l'hostilité générale transformerait, à des degrés divers, en névrose. La compréhension, certes, adoucirait leur sort, mais elle n'était pas moins nécessaire ni moins chimérique à l'endroit de tant d'autres problèmes dont certains étaient plus importants que le bonheur d'une minorité » (pp. 110/111). Il pense que les jeunes homophiles se suicident plus car « ils ont une plus grande capacité de désespoir et une expérience nulle du malheur » (p. 76).

Parallèlement à « l'enquête », se développe discrètement une idylle entre le médecin narrateur et son domestique Terry, à la fois viril d'allure et affectueux :

« Je savais maintenant que j'étais amoureux de Terry ou du moins que j'étais plus près d'aimer que je ne l'avais jamais été de ma vie. Chacun de nous attend le miracle qui changera son existence. Quelquefois, il arrive tard. Pour moi, il survenait miséricordieusement tôt, juste au moment où je sentais qu'il était temps de prendre une décision et de me fixer. L'amour peut causer de grands ravages dans l'esprit, mais j'avais toujours su que, parfois aussi, il peut guérir. J'en espérais ma guérison car, ce dont j'avais souffert, c'était d'avoir un cœur atrophié. Cette infirmité n'avait que peu de rapports avec ma préférence pour les hommes, car il y a des milliers de gens dans le milieu "normal" qui ont aussi le cœur trop petit. L'amour rend certains êtres jeunes et insouciants, mais moi je savais que je mûrirais sous son influence. Je ne serais plus agité. Je n'aurais plus ce désir fou de "vivre" un roman. » (p. 300)

Sans dévoiler le dénouement de l'enquête, sachez que le suicide de Julian Leclerc n'est dû ni à un chagrin d'amour ni à une menace de chantage… Et l'on redécouvre, une nouvelle fois, la complexité de la psychologie humaine.

■ Le cœur en exil [The Heart in Exile 1953], Rodney Garland (pseudonyme de Adam de Hegedus), préface et traduction de Jacques de Ricaumont, éditions Robert Laffont/Pavillons, 1959, 309 pages


(1) Comité d'études créé par le Home Office en août 1954, présidé par le professeur d'université, sir John Wolfenden, et composé de douze membres, hommes politiques, juristes, ecclésiastiques, médecins, éducateurs. Ce Comité publia en septembre 57 son Rapport au terme duquel il recommandait une réforme de la loi sur l'homosexualité, connue sous le nom d'amendement Labouchère et suggérait que les relations homosexuelles entre adultes consentants dans un lieu privé cessassent d'être considérées comme un crime et même comme un délit.

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L’aveuglon, Agustin Gomez-Arcos

Publié le par Jean-Yves Alt

Pour de nombreux Occidentaux, le nom de Marrakech évoque facilement la luxueuse insouciance des vacances.

Le Maroc, pourtant, c'est aussi, pour son petit peuple, l'illettrisme, la faim, le dénuement et la crédulité : un sort qui, lorsqu'il ne l'accule pas à l'immigration, le condamne à vivre aux crochets du tourisme, parfois des pires combines du système D.

De ces deux visages du Maroc, Khalil, cinq ans, ne connaît ni l'un ni l'autre : la cataracte l'empêche de voir. Son univers et les acolytes que le hasard lui adjoint, il les rêve. Il y gagne d'ailleurs le surnom de «Marruecos» (« Maroc », en espagnol).
La gangrène de la misère, qui pourrit le pays dans sa culture et son identité autant que dans ses institutions, n'atteint pas l'enfant. On l'exploite comme ramasseur de crottin ? On profite de son handicap en le vouant à mendier ?

L’aveuglon, Agustin Gomez-Arcos

Ces rudesses n'entament pas son innocence et sa joie : elles sont pour lui les petites zones d'ombre normales du monde enchanté de sa cécité. Dans la cour des Miracles où il grandit, son sens de l'humour, sa foi en la beauté et en l'amour invisibles – en une prochaine guérison, aussi – restent les plus forts.

Un adorable petit philosophe malgré lui. La verdeur de la langue, la truculence des personnages, la compassion à l'égard des humbles, font de ce livre de Gomez-Arcos un authentique roman picaresque.

■ L’aveuglon, Agustin Gomez-Arcos, Éditions Stock, 1990, ISBN : 2234022738


Du même auteur : Un oiseau brûlé vif

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Entretiens, Truman Capote

Publié le par Jean-Yves Alt

Ces entretiens, l'auteur les avait accordés à George Plimpton, Andy Warhol et d'autres signatures illustres, de 1966 à 1980 ; ces conversations, pour reprendre le titre original, furent publiées dans le New York Times Book Review, Playboy, Rolling Stone...

Cet ensemble de textes donne de Capote une étonnante vision : homme brillant, drôle, passant avec une facilité déconcertante de la franchise à la dérobade, du paradoxe à la provocation, qu'il brocarde le nouveau journalisme et un certain Tom Wolfe, quasi inconnu en 1966, qu'il évoque son chef-d'œuvre, « De sang-froid », et son adaptation au cinéma, qu'il parle de Mick Jagger, de sa propre conception du sexe, de la liberté, de l'amitié et de l'amour...

Sans désemparer, il éblouit l'interlocuteur et le lecteur par ses réponses en forme de maximes. Répondant à une question que David Frost, du journal The Americans, lui posait sur l'amour, il déclare : « Quelle est la sensation physique la plus proche de l'orgasme ? J'en suis venu à me dire que c'était un éternuement. »

Selon Capote, le sexe peut conduire à l'amour, mais l'amitié, l'amitié vraie y conduit à coup sûr : « Il ne peut y avoir d'amitié qui ne soit une vraie amitié, mais il faut dire qu'on n'a pas tant d'amis que ça dans l'espace d'une vie. »

Si on ne présente plus le chef-d'œuvre de Capote, « De sang-froid », il est très éclairant de connaître la genèse de cette nouvelle forme d'œuvre d'art que l'auteur appelle, dans ses entretiens, le « roman-document ». Répondant aux questions de George Plimpton – sur les relations sexuelles, ou les tendances homosexuelles de Dick et Perry, les deux meurtriers ayant inspiré le roman, qu'il avait eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer avant leur exécution inhumainement différée, Capote tient des propos empreints de respect et de retenue, comme s'il avait le désir de couvrir d'un voile pudique l'intimité de ces deux êtres : « Dick était agressivement hétérosexuel et avait beaucoup de succès. Quant à Perry, son amour pour Willie-Jay à la prison d'État fut profond, et réciproque, mais sans aller à la consommation, bien que l'occasion s'en soit présentée. La relation entre Perry et Dick était d'un tout autre ordre : en se comparant à Dick, Perry ne cessait de dire à quel point Dick était "viril". Mais il avait en vue, je crois, le côté pratique et pragmatique de Dick, l'admirant parce que le rêveur qu'il était n'avait en lui-même rien de cette dureté... Dick avait l'intention de larguer Perry à Las Vegas, et je crois qu'il l'aurait fait. Non, je ne crois pas que "ce couple particulier" ait voulu se faire prendre, même si ce désir est commun parmi les criminels. »

Truman Capote fait aux prisonniers de nombreuses visites, pendant leur interminable incarcération : « Perry écrivait à Dick des mots sur des "cerfs-volants", comme il disait. Il tendait la main et glissait le "cerf-volant" dans la cellule de Dick. Il me fallait leur écrire à chacun et je devais prendre soin de ne pas me répéter, car ils étaient très jaloux l'un de l'autre. »

Aux souvenirs que la fréquentation assidue de ces deux hommes lui laisse, l'auteur joint un extrait d'une lettre de cent pages que Perry lui fait adresser, après son exécution : « Et soudain, je comprends que la vie est le père et la mort la mère. » Par-delà la mort, le dialogue, l'entretien semble se poursuivre, non plus avec le journaliste, mais une fois encore avec Perry : « On ne peut pas vivre sans jamais obtenir ce que l'on veut, jamais. »

Truman Capote aimait Oscar Wilde, E.-M. Forster, Montgomery Clift et Greta Garbo. Sa passion pour l'ambivalence et la bisexualité réapparaît sans cesse dans ses entretiens. Ainsi, à propos de Mick Jagger et des Rolling Stones : « Je crois que Mick Jagger est de ceux qui ont cette qualité androgyne particulière, comme Marlon Brando ou Garbo, transférée ici dans le monde du rock 'n' roll, mais c'est quelque chose d'absolument authentique. Il y a quelque chose de très sexy et de très amusant qui excite autant les garçons que les filles du public, en dehors du simple talent naturel. C'est un type de qualité très particulier. Brando la possède par excellence, et Garbo l'a toujours eue. Et à sa manière, dans son étrangeté, Montgomery Clift la possédait également. »

Libéral, Truman Capote semble prévoir, dès 1968, les excès que l'ère Reagan fera peser sur les libertés publiques aux États-Unis. En particulier à la naissance d'organismes aux noms éloquents : « Union des citoyens pour la décence » ou « Fédération nationale de la décence ». Capote s'élève contre la censure, qui s'attaque à « la corruption et l'ordure qui abonde dans nos bibliothèques et nos salles de cinéma ».

Truman Capote confie au journal Play Boy : « La pornographie n'entraîne pas un homme dans la rue pour y commettre des viols. Après tout, le but essentiel de la pornographie est d'activer la masturbation. Pour ceux qui ont des problèmes sexuels, la pornographie peut constituer une forme très salubre de soulagement et servir de tranquillisant à la libido. »

Seule ombre au tableau, un certain antisémitisme se ressent dans quelques-unes de ces pages : « La vérité dans cette matière est que toute la presse culturelle, l'édition... la critique... la télévision... le théâtre... l'industrie cinématographique... sont à 90 % gouvernés par les juifs. » Et cet antisémitisme est d'autant plus gênant lorsque Truman Capote paraît s'en défendre mollement : « Je m'opposerai tout autant à une coterie d'auteurs blancs, protestants, anglo-saxons. [...] Je ne pense pas qu'il y ait de conspiration consciente ou de mauvais augure de leur part, juste une volonté de voir les membres de leur bande parvenir au sommet : Saul Bellow, Philip Roth, Isaac Bashevis Singer, Norman Mailer sont tous de bons écrivains, mais ils ne sont pas les seuls écrivains du pays, comme voudrait nous le faire croire la mafia littéraire juive. »

Peut-être Capote se rappelle-t-il l'ostracisme dont Garbo fut victime de la part des milieux du cinéma new-yorkais, parce qu'à l'époque de son dernier film, Two Faced Woman, qui fut un échec commercial et auquel on attribue ses légendaires et volontaires adieux au cinéma, en 1941, elle avait pris parti pour Hitler.

Le livre s'achève sur les vingt questions que la journaliste Nancy Collins posa à l'auteur, en 1980. Or, à la dernière : « Dans un film sur votre vie, qui choisiriez-vous pour tenir votre rôle ? » Truman répond : « Greta Garbo. Ce serait son grand rôle pour un retour à l'écran. »

■ Entretiens, Truman Capote, Éditions Rivages, 1988, ISBN : 2869301952


Du même auteur : Prières exaucées - Un été indien

Lire aussi : Truman Capote vu par Gérald Clarke

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Le jardin des roses, Saadi [Poésie]

Publié le par Jean-Yves Alt

Le Sheikh Muslihuddin Saadi Shiirazi fut, dans le florissant XIIIe siècle de Bagdad, l'un des maîtres soufis les plus célèbres et les plus respectés.

Le Gulistan, ou Jardin des roses, de Saadi est un recueil de vers et de prose, qui, sous l'apparence de contes transmet les éléments les plus profonds de la philosophie soufie (1).

Ce « guide de la vie » reste encore aujourd'hui étonnant et combien « libre » si tant est que les mœurs décrites puissent être comparées à nos rétentions actuelles.

Huit livres composent ce « savoir vivre et aimer » et éclairent les comportements d'alors.

Le livre cinq, De l'amour et de la jeunesse, exalte la beauté des jeunes hommes, l'amitié et la pédérastie : « Alors apparut un esclave d'une telle beauté, qu'il défiait toute description, comme le matin perce l'obscurité de l'aube, ou comme la Fontaine de la Vie coule au milieu des ténèbres. »

Superbe.

■ Le jardin des roses, Saadi [Poésie], Éditions Auzou, 2004, ISBN : 2733807536


(1) Le Soufisme est une variété de mysticisme qui a pris son origine dans l'entourage de l'Islam. Il prône le détachement mystique des biens de ce monde et son idée centrale affirme l'unicité de l'univers et mène directement au panthéisme – ce qui, pour l'orthodoxie musulmane était hérésie pure.


Lire d'autres extraits : 1 - 2

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Le livre d'or du Divan, Hâfiz

Publié le par Jean-Yves Alt

Si Saadi, moraliste, se tient autant que faire se peut sur sa réserve, le maître du ghazal (1) amoureux, Hâfiz (2), lui, ne contraint pas, un siècle plus tard, la plainte de son cœur éperdu, ni le dérèglement, ni l'orage, ni l'aboutissement de ses dévergondages :

« La nuit dernière, ensommeillé, je suis allé à la taverne, ma vieille pelisse souillée, mon tapis tout taché de vin.

En s'approchant et s'excusant, le sâqi m'a dit : "Tu somnoles et tu es sale, ô voyageur, il faut te lever et partir.

Si tu veux revenir ici, dans la vieille taverne en ruines, tu dois tout d'abord te laver, sinon tu pourrais la ternir !

Les douces lèvres des garçons, oublie-les et oublie vos rires, l'essence même de ton âme aux feux des rubis va s'enfuir.

Sois sage, Hâfiz, ta vie s'en va, range tes robes de jeunesse et garde immaculée ta robe. Le temps, tu ne peux le trahir." »

Les siècles passent, Hâfiz demeure, dont le mausolée (ci-dessus), à Chiraz (Iran), subsiste embaumé des roses que les voyageurs viennent déposer en hommage. Parce que Hâfiz symbolise la poésie et sa brûlure dont le ney, cette flûte roseau écorchée, restitue la violence lorsqu'elle accompagne le chant des plus douloureux ghazals.

Quelques lignes ne suffisent pas pour dire ce chantre du vin et de l'échanson (3), de la jeunesse cruelle et douce et des amours mortes. D'un enseignement panthéiste qui réconcilie les plaisirs des sens, la tendresse et les rencontres de l'esprit, « les amours les plus charnelles et les appels intérieurs les plus ardents » comme l'a dit si bien Pierre Seghers (4).

Si Hâfiz chante le vin, fille de la vigne, c'est qu'il est le sang de la terre et de la création ; s'il brûle, c'est que le mazdéisme (5) reste vivant en lui ; s'il chante l'Homme c'est qu'il veut connaître les autres et communier avec eux dans le grand Tout. Et s'il vit plus près des tavernes que des mosquées, des beaux échansons, et des musiciennes que des imams, nul doute que la raison se trouve dans le désir de jouir de l'instant et d'apprendre dans et par le quotidien.

Hâfiz, poète avant tout, et poète du vin, poète des jardins embaumés et des tavernes, poète d'un mysticisme dévergondé, apparaît à des siècles de distance comme l'un des plus grands poètes de l'amour et particulièrement de l'amour homosexuel.

Son traducteur de 1927, Arthur Guy (6, introduction page XXII), notait que dans les ghazals (1) de Hâfiz, les descriptions de la personne aimée sont dépourvues de tout indice qui la représenterait comme une femme tandis que ceux qui la font apparaître comme un jeune garçon sont au contraire abondants.

« Avec ses boucles en désordre et le front moite, ivre et rieur, la coupe en main, chantant des vers, beau dans sa robe déchirée dans les narcisses et leur parfum, il est venu tout près de moi s'asseoir hier. Sa bouche était fleur et soupirs. Minuit brillait.

La joue penchée vers mon oreille, sa douce voix me dit alors : « Toi qui m'aimes depuis longtemps, dis-moi, ce soir, tu dormirais ?

L'amant à qui l'on tend la coupe à pareille heure est renégat de son amour s'il refuse : le vin de minuit est sacré !

O dévots, ne nous blâmez pas. Ceux qui boivent jusqu'à la lie vont dans le sens de leurs destins. Le vin, le Seigneur l'a donné.

Celui qu'en ma coupe il versa, je le bus sans qu'il m'en condamne. Etait-ce vin du Paradis ou de la folie, je ne sais.

Rires du vin, boucles mêlées, beauté des belles créatures ont brisé bien des repentirs. Hâfiz sur leur chemin, passait... »


« Toi, parti loin de mes regards, toi l'en-allé, que Dieu te garde. Tu m'as brûlé l'âme et pourtant, je t'adore, je t'appartiens.

ant que le pan de mon linceul ne me suivra que sur la terre, ne crois pas que j'enlèverai du pan de ta robe mes mains !

Montre-moi le sillon sacré où parfois ton sourcil se fronce, je te tendrai mes bras dès l'aube, t'enlacerai jusqu'à demain.

Sous tes yeux, je voudrais mourir, ô toi mon médecin perfide, je vis dans l'attente de toi, ton patient, ton pauvre incertain.

Cent torrents de pleurs ont coulé de mes yeux jusqu'à ma poitrine, je rêvais aux graines d'amour que j'allais semer dans ton sein.

L'aimé d'amour versa mon sang. Du chagrin d'aimer il me sauve. Je salue ses yeux effilés, ici le poignard de ma fin.

Je suis en larmes ! Où vont mes pleurs quand, de mes yeux, le fleuve roule ? Pourront-ils semer dans ton cœur que l'amour emporte, leurs grains ?

Accueille-moi. Sois généreux. Le feu tenaille, griffe et brûle. Vois, de mes yeux les perles tombent, tombent pour toi, tombent sans fin.

Hâfiz le dit, ô toi l'aimé : toute inconduite est extérieure. Tu t'y es livré, que m'importe ! A toi l'amant. Viens, tout est bien. »


« Un beau garçon et du vin pur, pièges qui sont tendus ensemble, ils te prendront, tu n'y peux rien, ceux qui se ressemblent s'assemblent !

J'aime le plaisir et l'amour et je me glorifie du vin Dieu, je rends grâce à mes amis : dans Chiraz, ils restent des saints !

Dans les vieux murs où l'on s'en vient, du pas d'un homme respectable, du roi nous sommes serviteurs, nous servons le vin à sa table.

Sans malfaisance ou cruauté, nous, derviches et voyageurs, nous buvons. Ceux qui sont ici ont choisi le chemin des fleurs.

Si les uns s'en vont, si la peur jette les autres dans l'exode, qui honorera notre amour ? L'idole sera sans rhapsode (7).

Assoiffés d'amour dans nos loques, tu nous méprises ? Mais nous sommes l'éclat des Rois, des Chosroès (8), sans armes ni sceptre, des hommes !

Le vent s'en vient, le vent s'en va, le vent indifférent m'emporte. Cent greniers pleins de dévotions sont moins qu'un grain sous notre porte.

Aux buveurs je me suis donné, à la sombre lie des vendanges. J'ai rompu avec le froc bleu, les cœurs éteints. Je te louange.

Ô noble Amour, toi seul es grand ! Verse le feu qui me pénètre. C'est dans l'ardeur de sa passion qu'Hâfiz a reconnu son Maître. »

Hâfiz et Abou Ishâk Indjou (9)


(1) ghazal : mot dérivé d'un original arabe signifiant « échanges amoureux ». C'est une forme lyrique possédant quelques caractéristiques du sonnet européen et contenant, dans son dernier vers, le nom de plume du poète.

(2) Hâfiz ou Hafez : de son vrai nom Khwajeh Chams ad-Din Mohammad Hafez-e Chirazi (en persan : خواجه شمس‌الدین محمد حافظ شیرازی).

(3) échanson : officier qui était chargé de verser à boire au roi ou à un prince.

(4) Hâfiz, Le livre d'or du Divan, préface et adaptation de Pierre Seghers, Edition Robert Laffont, collection Miroir du monde, 1980.

(5) mazdéisme : selon cette religion, deux principes régissent le monde : le Bien et le Mal. L’homme doit lutter, en toute liberté, pour l’un ou l’autre de ces principes. Cependant, la fin des temps verra le triomphe du Bien. À sa mort, l’homme est récompensé selon ses mérites. Ce qui correspond à l’enfer et au paradis n’existera pas éternellement. À la fin des temps se produira une conflagration universelle : le monde sera envahi par un fleuve de feu, puis viendra la résurrection. Le manichéisme et, plus tard, l’hérésie albigeoise présentent des analogies avec le mazdéisme.

(6) Les poèmes érotiques ou Ghazels de Chems Ed Dîn Mohammed Hâfiz, Introduction par Arthur Guy, Edition Librairie Orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1927

(7) rhapsode : en Grèce, poète qui allait de ville en ville et chantait des poèmes épiques en s’accompagnant à la lyre.

(8) Chosroès : nom grec équivalant au prénom Khosro ou Khosrow employé dans le monde iranien. Plusieurs Rois Parthes ou Sassanides ont porté ce nom.

(9) « Parmi les peintures persanes de nos Musées et Bibliothèques, il en est une qui est au British Museum, et qui représente le poète et le souverain assis par terre à côté l'un de l'autre. Hâfiz est en robe blanche, pieds nus. Il tient sur son genou, dans sa main gauche, un livre qu'il vient de fermer et semble avoir avec son interlocuteur une conversation méditative. Il a la tête nue, de longs cheveux, un beau collier de barbe, la moustache fine, les sourcils allongés, de grands yeux, des mains élégantes, mais l'apparence voûtée que prennent les personnes de haute taille (or Hâfiz était grand, nous le savons par un de ses ghazels) quand elles sont accroupies. L'âge serait proche de la quarantaine. (Abou Ishâk est visiblement, beaucoup plus vieux.) On ne peut pas savoir de quand date cette peinture. Il y a bien, sous le portrait de Hâfiz, une inscription appelant la miséricorde de Dieu sur le poète défunt, mais cette inscription est sans doute postérieure à la peinture. Qui se serait souvenu, après la mort de Hâfiz, du bon Abou Ishâk Indjou pour en rappeler les traits à côté de ceux du poète Il est probable que les deux portraits sont faits d'après les modèles vivants. » Arthur Guy (introduction page XVIII, voir note 6)


Lire aussi : Le Divân, Hâfez de Chiraz par Charles-Henri de Fouchécour, éditions Verdier/Poche, 2006, ISBN : 2864324717

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