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Intérieur bleu, Alain Blottière

Publié le par Jean-Yves Alt

Il y avait une fois un enfant et son père qui venaient passer ensemble des vacances en Grèce. Mais rappelé d'urgence à Paris, le père abandonne son fils. Le conte de fée, par un tour de passe-passe, délivre le jeune héros des pesanteurs sociales.

Les vacances se transforment ainsi en une insolite vacance. Pierre rencontre Béla, une jeune femme, qui pas tout à fait insensible aux charmes du garçon, prend l'initiative d'une relation qui tourne vite au drame. Troublé dans sa chair, l'enfant se voit gentiment éconduit. Plein de rancœur, il part sans se retourner. Béla, la femme, disparaît également du conte.

Replié tout entier sur lui-même, Pierre va désormais se consacrer à la peinture. Il s'installe sur une île avec la complicité de son seul ami, le petit vendeur de Coca-Cola : une île qu'il a un jour aperçue depuis la plage et tenté de rallier à la nage, une île où ne subsistent plus que les ruines d'un ancien monastère.

Le véritable récit commence alors.

L'histoire bascule peu à peu dans une dimension initiatique chère à l'auteur de Saad.

Intérieur bleu, Alain Blottière

« Intérieur bleu » est un roman à la fois sur le refus et sur la création, qui capte le bouleversement intérieur de l'homme, soumis à l'intemporalité de l'art, sauvé et à la fois meurtri d'avoir abandonné les plaisirs des nourritures terrestres immédiates.

Immergé dans la solitude nourrissante et paradisiaque de l'île grecque, bariolée d'ombres et de couleurs, l'enfant entreprend de couvrir de fresques les murs du monastère. Il va puiser en lui-même la force d'une aventure harassante, dans laquelle il apporte la puissance de ses jeunes passions.

On pourrait bien sûr imaginer au départ que Béla soit remplacée par un homme et s'interroger sur le roman différent qui se serait développé. Mais Alain Blottière suspend volontairement les découvertes sexuelles de l'enfant pour affronter un thème mystique où Dieu échappe à la contemplation mais signale son absence.

Entre l'île et l'enfant se tisse une alliance pudique mais extrêmement sensuelle, un ancrage à la terre qui rétablit l'homme dans sa royauté originelle.

Dans une écriture précise et discrète, Alain Blottière raconte une conversion terrifiante : l'entrée en solitude et la quête d'un homme affamé d'immortalité.

■ Intérieur bleu, Alain Blottière, Editions Balland, 143 pages, 1989, ISBN : 978- 2715807846


Du même auteur : Saad - L'oasis [Siwa]

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Killer, Yves Navarre

Publié le par Jean-Yves Alt

Rien n'est plus difficile que la description du milieu homosexuel – réussie cependant, mais en curieux réquisitoire, par Maurice Sachs dans son « Sabbat ».

L'auteur qui s'attaque à cette peinture risque fort de sombrer dans la noirceur féroce, ou dans un pittoresque clinquant, les deux tout aussi faux.

Yves Navarre, lui, tire sa magie d'un don de pénétration très curieux ; il note une ligne de fièvre ; il est le sismographe du climat qu'il dépeint à travers le drame d'un garçon avec lequel son ami a rompu et qui, ainsi, devient une sorte de maudit.

Aveux déchirants, érotisme inquiet ou triomphant, attrait de la mort – en compensation, peut-être, d'une fantasmagorie décevante...

Navarre se sert de son goût de l'outrance, pour envoûter, comme il sut le faire avec « Lady Black » et « Les Loukoums ».

■ Killer, Yves Navarre, Editions, Flammarion, 387 pages, 1975, ISBN : 2080607898

Killer, Yves Navarre

Quatrième de couverture : Pour Navarre, l'homosexualité n'est ni un tabou ni un scandale, encore moins une mode. A preuve son cinquième roman, « Killer », qui nous fait entrer brutalement dans l'univers clos d'un "clan d'homosexuels". Rites et rivalités, fascinations, disgrâces, tous les personnages de ce livre vivent à la fois hors du temps et hors d'eux-mêmes. Poupée, Madame, Crick, John, Tristan et leur cheftaine Sophie, jouent le jeu d'une solitude de groupe que Killer observe et transcrit. Au présent de ce livre, un drame se noue. Killer a rejeté Tony dont il craint tendresse et jeunesse. Tony revient. Le clan se brisera, mais comment, et pourquoi ? Et quelles seront les victimes ?

Au passé de ce livre, en filigrane de ce drame, la vie de Killer nous est restituée au travers de pages arrachées aux cahiers sur lesquels, toute cette vie, il s'est lui-même inscrit.

L'apparence de ce roman est pittoresque et tragique, sa transparence confirme la quête opiniâtre de Navarre "témoin de son propre temps et de son propre sexe, assumé".

Après tout, l'auteur le dit lui-même : "Il n'y a de véritable scandale que celui de l'écriture." Il dit encore que "la seule véritable complaisance est de ne jamais s'accepter". Paradoxal ? Si Navarre est Killer, il en donne ici une preuve forte comme un coup.


Quelques ouvrages d'Yves Navarre : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Kurwenal ou la part des êtres - L'espérance de beaux voyages - Louise - Le petit galopin de nos corps - Premières pages - Une vie de chat - Romances sans paroles - Les dernières clientes [Théâtre] - Portrait de Julien devant la fenêtre - Le temps voulu - Killer - Niagarak - Pour dans peu

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Voltigeur de la lune (Récit), Jack Thieuloy

Publié le par Jean-Yves Alt

« Voltigeur de la lune » est un récit qui colle à l'expérience la plus signifiante de l'auteur. La guerre vécue comme double révélation : la cruauté et l'amour.

La guerre d'Algérie et son insurmontable paradoxe. La guerre dans sa tragédie intime quand le soldat – appelé contre sa volonté – est hostile, du plus sacré de son être, à la tuerie dont il est l'instrument.

L'impossibilité pour Alex Nirlo, soldat du contingent, d'envisager l'Arabe comme l'ennemi et la découverte à travers lui de ses virtuelles tendances amoureuses, sont les éléments du drame.

La sensualité exotique pour l'adolescent d'une terre étrangère n'est pas innocente. Elle est ici liée à l'absurde d'une guerre sans vocation patriotique et qui n'aura servi qu'à meurtrir un peuple et abaissé le tyran autant que la victime. Communiste, hétérosexuel par première habitude, Alex Nirlo découvre le désir et l'amour pour de jeunes Arabes :

« J'étais sûr qu'au-delà des mots, mes lèvres sur le coin des siennes avaient signé l'amour plus que le désir, le don de mon cœur plus que de ma chair, et l'amour de ses frères de race à travers lui [...] l'anodin de mon geste avait la gravité du sacré. »

Voltigeur de la lune (Récit), Jack Thieuloy

Mais à travers cet amour c'est une autre question qu'il pose : pourquoi devant la torture (scènes que l'auteur n'escamote pas) qui regorge de sexualité frustrée, face à ces « baroudeurs » malades de fausse virilité, pourquoi au plus sanglant des « jeux » guerriers, certains, comme Nirlo, ressuscitent la tendresse, s'anéantissent dans la douceur d'aimer l'autre homme ? Expiation ou tout simplement liberté individuelle dans le respect de toutes les libertés ?

Nirlo aime Rabah ou Yacoub comme on aborde un vieux rêve brusquement visible.

Les scènes de sensualité sont d'une simplicité bucolique et envahies d'une déchirante tendresse. Elles montrent une indicible joie. Larmes pour tout ce bonheur soudain palpable dans le secret d'une geôle, miracle à faire hurler, tandis que, quelques mètres plus loin, des prisonniers subissent les tortures sadiques d'officiers rongés de solitude.

Nirlo a gagné. Il a détourné la guerre de sa pesanteur. Abandonnant ses compagnons d'origine dans la peur et le sang, il découvre un autre amour, il décide d'un autre avenir :

« Je m'enfonçais chaque jour dans une différence sans retour. »

Il signait un pacte de fidélité à lui-même. Il osait la double trahison d'amour : à son sexe, à sa race. Un récit très beau.

■ Voltigeur de la lune (Récit), Jack Thieuloy, Editions Ramsay, 163 pages, 1984, ISBN : 978-2859563868


Du même auteur : Mon singe [Le livre de mon singe (Sotie) suivi de Tel un saint-bernard (Histoire vraie)]

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Pour dans peu, Yves Navarre (1991)

Publié le par Jean-Yves Alt

Il y a, pour tout homme conscient et honnête, ce qui s'accepte et ce qui se refuse en ce monde qui n'est pas très haut, ce qu'on fait et ce qu'on n'est plus en état de faire.

Ce roman inédit se déroule sur six journées. Paul Welt, premier acteur de cette histoire, est médecin généraliste au service du ministère, chargé de rédiger un rapport sur les conditions sanitaires dans les prisons. Le roman commence par une visite – sa dernière – dans une prison pour mineurs ; il se poursuit dans différents lieux de la vie de Paul (le sud de la France qu'on retrouve dans de nombreux romans de l'auteur)… jusqu'à son retour à Paris, dans son appartement où il vit depuis le départ de ses trois enfants et de Solange son épouse.

Paul Welt ne croit plus en son travail, pas plus en la faculté des hommes politiques à changer la société. Où est la justice auquel il a toujours rêvé ? L'être humain est-il perfectible et les relations humaines le sont-elles également ? Toutes ces questions provoquent un profond malaise chez lui.

Pendant sa dernière visite en prison, Paul se demande comment il peut réagir face à des adolescents enfermés en prison et qui se murent dans le silence ? On pense au personnage du juge Kappus devant le jeune Julien Brévaille de « Portrait de Julien devant la fenêtre » (Yves Navarre, 1979). Que faire quand l'échec semble être le seul horizon ? Et qu'on ne trouve pas même les mots pour dire cet échec ?

Le second personnage important est Friedrich. C'est un ami d'enfance de Paul, parrain d'un de ses fils, et, surtout écrivain. Avant son suicide, Friedrich a remis à son ami un manuscrit inachevé dont les citations parsèment le roman. Elles irriguent les interrogations de Paul qui aurait aimé lui-même les écrire.

A défaut d'écrire « son » roman, Paul Welt nourrit donc ses témoignages, ses lettres (à son ex-épouse, à sa mère, dans ses lettres rêvées ou déchirées) d'extraits du manuscrit de son ami Friedrich.

Paul Welt ne prend pas la parole au nom des autres, mais au nom de lui-même ; s'il se moque, c'est avant tout de lui-même, il cherche l'autre, la rencontre, une compagnie possible.

« Pour dans peu » parle donc d'êtres qui se cherchent (il y a aussi le couple Rose et Raymond Lutek…), dont on a étouffé la sensibilité, la joie de vivre.

Comme le héros de « Kurwenal » (1977), Paul Welt se sait « exemplaire, donc condamné ». Dès lors, il a le goût d'en finir avec tout le monde, de s'effacer, de disparaître. Il n'entend que les murs d'un asile, d'un oubli qui se referment sur lui. Et, par moments, Paul – grâce à Friedrich – est halluciné devant le vide auquel il court.

Pour dans peu, Yves Navarre (1991)

« Pour dans peu » n'en est pas pour autant un roman pessimiste ; s'il rappelle que tout est trop souvent classé, codifié, rangé, isolé, tu, il déclare qu'on peut au moins rêver de mots, pour dire ce que l'on est, être ce que l'on est, avec des expressions qui foutent la paix et qui cessent d'épingler ce qu'on ne veut pas être. Car le vrai scandale est dans la parole et dans l'écriture qu'on ne peut plus déployer.

« Noter ne servirait à rien. Il n'était que médecin généraliste, jamais il n'atteindrait les cimes de l'écriture. Un savoir lui manquait, celui du grandiose ou du saugrenu, celui du distrayant ou du délibérément provocant. Paul Welt se sentait piégé par le texte en cours de sa vie. Fallait-il donc, en écriture, aller plus vite que la vie elle-même ? Ou tricher avec le temps, composer, adorner, fabriquer, donner dans le stuc, l'extrême prévisible ou souhaité ? Paul Welt se disait qu'il trouverait peut-être la réponse, enfin une réponse, ne serait-ce qu'une seule, dans le texte de Friedrich.

Il relut donc, titre, dernière ligne droite avant la fin, libellé, impossible récit, premières phrases, dès que j'écris par amour, pour nommer, l'encre bleue vire au noir, l'humour est gommé. Le monde est ainsi défait qu'il faut parader toujours plus, toujours plus encore. Et je ne peux plus jouer comme antan, jongler, faire semblant, taire, user de l'arme de la dérision pour masquer le sentiment véhément que m'inspire l'Histoire, incapable de renouer avec un temps présent qui, dans sa chute, précipite et m'entraîne. Et je ne peux... » (p. 160)

Dans ce roman le papillonnement d'idées, de notations, d'intuitions – morales, vivantes, politiques même – nourrissent l'inquiétude et les tâtonnements de Paul Welt, substitut de l'auteur. Désabusé Paul Welt ? Oui, sans aucun doute. Mais aussi sur le qui-vive, se battant avec beaucoup de mots (en jouant beaucoup avec les mots) et dans l'attente quand même d'une révélation.

Quelle arme donne Yves Navarre dans ce roman ? Celle de la plume qui est loin d'être désespérante. Ecrite, rêvée, envoyée, déchirée, peu importe. Elle nourrit tous ceux qui se déforment précisément parce qu'on les veut déformés. Car les blasés, les définitifs, ceux qui ne doutent pas et n'attendent plus rien, les voilà les vrais morts. Pour l'existence comme pour la littérature.

Pour dans peu, Yves Navarre (1991)

■ Pour dans peu, Yves Navarre, Présentation de Sylvie Lannegrand, Illustration de couverture © Hugo Laruelle, Florent endormi, 80 cm x 120 cm, huile et acrylique sur toile, 2012, collection particulière, Editions H&O, 188 pages, septembre 2016, ISBN : 978-2845473010


Quelques ouvrages d'Yves Navarre : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Kurwenal ou la part des êtres - L'espérance de beaux voyages - Louise - Le petit galopin de nos corps - Premières pages - Une vie de chat - Romances sans paroles - Les dernières clientes [Théâtre] - Portrait de Julien devant la fenêtre - Le temps voulu - Killer - Niagarak - Pour dans peu

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Mauvais joueurs, Julien Dufresne-Lamy

Publié le par Jean-Yves Alt

« La famille est un jeu. Un jeu d'ombres et d'écailles, de pièces se rétrécissant, d'idées noires, d'idées blanches, de portemanteaux en acier, de silhouettes ailleurs, de secrets inavoués et de moments soudains. C'est le jeu idéal, la famille. » (p. 150)

C'est cette phrase, imbriquée à bien d'autres faits, d'autres rêves, d'autres désirs, d'autres passions qui explique pourquoi Marceau Janvier – le narrateur – écrit son journal personnel. Il le fait alors qu'il a vingt ans en reprenant sa vie depuis sa petite enfance : il lui faut alors tenter de mobiliser, de déployer, des questionnements, des désirs, des heurts, des doutes... qui prennent pour prétexte ce que sa propre image extérieure montre et cache. Il y a ensuite sans aucun doute sa propre confrontation à la page blanche, à se réapproprier ses souvenirs. Ceux avec ses anciens camarades, Malik à six ans, le jeune gay barbu de Bilbao à dix-sept ans, Agustín à vingt ans qui lui rappelle le Malik de sa petite enfance…

« Malik marche devant moi, toujours. C'est lui qui mène la danse. Quand il avance, l'ombre de Malik s'agrandit. Elle lui ressemble, en plus profond, en plus grand. À pieds joints, je saute dedans. Malik est un garçon solide. Vaillant comme le héros de la pub Mercurochrome. À tel point que son corps est festonné de bleus. Une peau salie d'hématomes. Des mauves, des jaunes, des bruns couleur coca, des taches entre les dolines de la chair. Moi, je cherche toujours l'origine de mes ecchymoses. Malik m'initie à des jeux secrets qu'il aime exécuter à l'abri des regards. Il s'approche des plaques d'égout, des portemonnaies maternels, des bosquets, comme un rite de passage. Il m'emmène au square et, d'un coup violent, écrase une fourmi du bout du pouce, dans l'espoir que toutes les fourmis du parc viennent aux funérailles. Après l'école, on s'installe dans ma chambre, lui et moi. Sur le lit Superman, parfois Babar. Malik se couche sur moi. Il rit et gigote comme un bestiau. Je ne dis plus rien. Malik se rapproche. D'un coup, il m'embrasse. Mes joues bourgeonnent en coquelicots. À la fin, Malik s'esclaffe. » (p. 39)

Marceau vit dans un univers qui, s'il n'est pas répressif, se révèle totalement statique, où chacun, abusé et désinformé, est tenu à l'écart par des faux-semblants que forment les jeux de société où toute la famille doit se retrouver très régulièrement. Ainsi la vie se confond souvent avec une succession de jeux de rôles où le travestissement est devenu un art de vivre. On découvre par exemple à la page 90 pourquoi la mère traverse des périodes de silence et de souffrance.

« Au collège, on m'appelle Marcelle. Les garçons surtout, mon voisin. Un grand garçon maigre, un peu niais. Il vient en douce dans le jardin saboter le potager de famille. Il m'attend le matin. Il me refile des surnoms et des coups derrière la tête. Dans la cour, ses copains et lui disent, Ça va Marcelle, pourquoi tu fais la tête ma belle ? T'as oublié ton rouge à lèvres ? On ajoute que je serais jolie avec des couettes. Le voisin me suit sur le chemin tous les matins et tous les soirs. C'est un jeu à se cacher. Je ne me retourne jamais, et pourtant je vois son visage. J'accélère le pas mais à droite, le voisin fait surface. Il fonce dans le tas. Pour aller mieux au collège, j'écris une liste. Dans ma liste de souhaits, je note : Je voudrais comprendre cet acharnement. Je voudrais plaire au père. Je voudrais amadouer les garçons qui rôdent. Je voudrais éteindre tous ces bruits à coups de lance-incendie. C'est au gymnase de l'école que la partie bascule. Parmi les ballons de foot et les buts en tissu. Lorsqu'on dit que je suis un garçon gentil. » (p. 75)

Mauvais joueurs, Julien Dufresne-Lamy

Monde d'apparences truquées, la famille Janvier semble victime de décisions qui lui échappent. Les trois enfants ont bien du mal à y trouver une vraie place. Marceau ne joue finalement dans ce foyer qu'un "second" rôle, sorte de détective intérieur qui cherche d'abord une dignité que son père ne lui reconnaît pas.

Marceau découvre l'art de la fugue, nouveau jeu, une course entre les questions et les réponses à travers ses péripéties qu'il narre avec brio. Ce qui pourrait être un exercice fastidieux devient pour le narrateur un bouleversement. Après un passage éclair chez son oncle en Bretagne, Marceau file en cachette en Espagne : il trouve auprès d'une veuve madrilène dont il devient le colocataire sa manière de devenir enfin, tout en côtoyant de nouvelles cruautés faites par les adultes :

« Ici, je rencontre un jeune garçon barbu venu de Bilbao. Le barbu parle vite, il enjambe les spirantes. Sa voix ne s'arrête pas, il me raconte son drame. J'assimile tant bien que mal. Son histoire de famille, sa mère catholique qui pleure quand elle apprend la nouvelle, ses injures au visage, son isolement, son linge retrouvé dans des sacs poubelles sur le palier de l'appartement, ses gourmettes rendues au père. Le barbu se déleste de son poids. Je ne comprends pas tout mais je sais qu'il n'y a pas de déjà-vu. Quand le barbu s'endort enfin, je regarde par la fenêtre, soulagé du silence. Enfin seul. Face à moi, une rue animée et grignotée par la pénombre. Je vois les fissures, les venelles au loin et tous les Espagnols noctambules qui pétaradent et chantonnent en groupe. Mes yeux brillent, ravis d'être là, contents d'avoir sauté le pas. » (p. 108)

Le père de Marceau n'a pas compris que les jeux de société ne sont pas une simple exploitation égoïste de la vie de chacun mais, comme l'écrivait déjà René Crevel dans « Mon corps et moi », une ouverture sur le monde : « A chaque créature rencontrée, j'ai demandé non le divertissement, non quelque exaltation dont l'amour essayé eût pu me faire tangent, mais l'absolu. »

Au nom de la beauté (pas seulement celle des corps), l'homosexualité peut laisser planer ses doutes dans le sourire des êtres qui traversent l'existence de Marceau. Sourire ambigu certes mais délivré de la culpabilité. Si Marceau se révèle être homosexuel, ce que ce journal-roman ne dit pas, il faut lui souhaiter qu'il la vive sans contraintes.

« En douce, je prends le portrait d'Agustín quand il s'avance devant moi sur le passage piéton. Je le suis jusqu'au parc Retiro où l'on discute la nuit passant, un verre de tinto à la main. […] J'ai beau rechigner, Agustín m'oblige à venir avec eux dans les bars, à défier les comptoirs et le bruit de la foule, à boire cul sec ces liqueurs gluantes que je finis par laper timidement dans l'espoir qu'un jour je saurai lâcher prise. Avec Agustín, je revois Malik, mes doutes et mes certitudes. Les mêmes échanges. Les mêmes intentions. Les comparaisons fusent entre nous deux, chacun pour son pays. 14 Juillet contre Hispanidad, taureaux contre lâcher de nains. On ne se raconte pas tout, mais ça suffit. […] Sur le corps d'Agustín, je revois tout. » (pp. 126-127)

Julien Dufresne-Lamy n'a pas son pareil pour dire les interrogations de Marceau avec une sobre tendresse, dans le digne refus du ressentiment, même si certaines scènes entre père et fils sont d'une fulgurante cruauté. De lui, j'aime à dire le réalisme magique. Quelle magie ? Celle des petits miracles ordinaires de l'affection : un regard, un sourire, une prévenance, un mot gentil, la beauté d'un être inconnu qu'on sent bon, d'un paysage, d'un objet... tous gratuits ! Du bonheur au bord des larmes.

■ Mauvais joueurs, Julien Dufresne-Lamy, Actes Sud Junior, 160 pages, août 2016, ISBN 978-2330066406

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