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Les homosexuels et la chute de l'Empire romain, ou les délires d'un moine gaulois du Ve siècle par Jean Claude Vilbert

Publié le par Jean-Yves Alt

L'histoire humaine est, hélas, jalonnée de catastrophes diverses : défaites et invasions, famines et épidémies, massacres aux causes variées. Et c'est un réflexe habituel que de chercher des responsables dans les minorités raciales, idéologiques ou autres. Les Juifs en firent souvent l'amère expérience ; ainsi, au XIVe siècle, on les accusa ici ou là d'être à l'origine de la terrible épidémie de peste noire qui ravageait l'Europe : accusés d'empoisonner les fontaines, ils se virent parfois massacrés. En cas de grande calamité publique, malheur à qui est différent, car il pourra jouer le rôle de bouc émissaire.

 

L'une des plus grandes catastrophes de tous les temps s'abattit sur l'Occident à partir du début du Ve siècle de notre ère : le déferlement des grandes invasions barbares. Des villes incendiées, des campagnes ravagées, des populations détruites ou captives, tel est le tableau qui les contemporains ont dressé du passage des hordes germaniques. Au milieu du Ve siècle, un moine gaulois nommé Salvien écrivit un livre, Le gouvernement de Dieu, où il se proposait de donner la signification religieuse de l'effroyable événement (1). Il avait fui sa ville de Trèves lors de l'invasion et s'était installé à Marseille. C'était un esprit primaire et fanatique, et il ne faut pas chercher dans son livre les profondes réflexions que la catastrophe avait inspirées à saint Augustin. Son explication était rudimentaire : Dieu avait permis ces terribles événements pour punir les contemporains de leurs péchés, et surtout de leurs péchés sexuels, qui obsédaient ce puritain exacerbé. Ce qu'il décrivait était fort banal : des gens vivaient en concubinage, entretenaient des maîtresses, fréquentaient des prostituées, commettaient des adultères. En fait, la société romaine du temps n'était pas spécialement corrompue : la liberté sexuelle était certainement moindre que dans les siècles précédents. Mais notre Salvien considérait la très relative liberté des mœurs de l'époque comme digne de tous les châtiments ; peu lui importait que l'invasion fît des victimes chez les plus innocents, les enfants en particulier, tous étaient collectivement coupables de laisser se perpétrer des comportements qui, de notre point de vue, sont de tous les temps et d'une importance fort relative.

 

Un tragique événement avait beaucoup frappé les contemporains : un des peuples barbares les plus féroces et les plus résolus, les Vandales, avait envahi l'une des régions les plus riches et prospères de l'Empire, l'Afrique du Nord, et la capitale, Carthage, seconde ville d'Occident, était tombée en 439. Bien entendu, Salvien avait une explication toute prête : Dieu punissait les Africains à cause de leur corruption sexuelle. L'Afrique, à l'entendre, n'était qu'une « maison de vices », un gigantesque lupanar, surpassant de loin sur ce plan tous les autres pays : « Le vice de l'impureté est chez eux si général que quiconque y cesserait d'être impudique ne semblerait plus être africain ! » A l'entendre, « tous les habitants de Carthage puaient l'ordure de la débauche ». En fait, il voulait simplement dire que la prostitution était prospère dans la métropole africaine et que de nombreuses hétaïres y proposaient leurs charmes aux passants. Toutefois, la vraie cause de la colère divine n'était pas là, mais dans le goût prononcé des Africains pour l'homosexualité. Salvien semblait bien renseigné, probablement par des moines carthaginois réfugiés en Provence. Il note avec indignation que les autorités officielles toléraient parfaitement ces pratiques, ce qui montre que la loi de Théodose punissant du bûcher la prostitution masculine était fort mal appliquée. De fait, gouverneurs et magistrats fermaient les yeux, non seulement sur des pratiques homosexuelles discrètes, mais sur leur étalage publie et sans vergogne :

 

« Et ainsi, comme si cela n'avait pas été assez abominable de voir les seuls auteurs de ces méfaits souillés par ce vice, une profession publique en faisait le crime de toute la ville. La ville entière voyait cela et elle le supportait. Les juges le voyaient et ils ne bougeaient pas, le peuple de voyait et il applaudissait. »

 

On rencontrait dans les rues des « folles » qui « changeaient en une contenance féminine, non seulement leurs habitudes et leur nature, mais encore leurs regards, leur démarche, leur extérieur et tout ce qui caractère le sexe et les apparences d'un homme ». Certains s'habillaient en femme. Il est certain que Salvien fait ici allusion à des prostitués masculins travestis : « Les hommes portaient des vêtements féminins, prenaient mieux que des femmes une démarche ondulante [...] se couvraient la tête de voiles et de rubans féminins, et cela publiquement, dans une cité romaine ! »

 

Toutefois, notre Salvien en convenait, ceci n'était le fait que d'un nombre infime de gens. Pourquoi, dès lors, punir toute une grande ville ? C'est que ces prostitués avaient de nombreux clients et jouissaient de la tolérance universelle. Le moine marseillais savait fort bien que l'homosexualité ne se confond pas avec le transsexualisme et que la tolérance dont elle faisait l'objet en Afrique lui donnait bien d'autres occasions, moins voyantes, de se manifester.

 

Au passage, Salvien remarque que tout cela n'était nullement nouveau chez les Romains : « Depuis longtemps, les Romains se formaient une telle idée de ces mœurs qu'ils les regardaient comme une vertu plutôt que comme un vice, et qu'ils croyaient faire preuve d'un courage viril plus grand lorsqu'ils avaient dompté des hommes par l'infamie de rapports contre nature. » Il évoque l'usage, dans l'armée romaine des anciens temps si renommée pour sa valeur, d'attribuer de jeunes valets d'armes destinés à leur plaisir à des soldats particulièrement courageux. C'est un précieux témoignage sur le caractère viril et militaire de l'homosexualité dans certaines sociétés, Rome, mais aussi Sparte ou l'ancien Japon. Et nous voyons aussi, grâce à ces invectives, qu'après un siècle d'Empire chrétien, la tolérance de fait dont bénéficiait l'homosexualité dans l'Empire romain existait toujours en Afrique.

 

Si Salvien se déchaîne avec une fureur délirante contre ses concitoyens Romains, Gaulois, Africains, tous pourris et corrompus, il déborde d'admiration et d'indulgence envers les barbares ; pour lui, ces farouches Germains sont de petits saints, bons époux, bons pères, d'une rectitude morale à toute épreuve. Ils sont donc prédestinés pour être les instruments de la justice divine contre l'Empire. Leur victoire est la récompense providentielle de leur vertu. Le roi des Vandales, Genséric, a même édicté une loi obligeant les prostituées africaines à se marier et à devenir vertueuses. Quant aux viri molles, aux hommes efféminés, « il les a fait disparaître de toute l'Afrique ». Furent-ils tués ou, comme un historien moderne l'a supposé, déportés dans le Sahara, on ne sait. Ainsi, pour Salvien, l'Afrique a succombé devant les Vandales à cause de la pratique de l'homosexualité, les barbares l'ont emporté grâce à leur pureté morale et, tout particulièrement, de leur aversion pour ces mœurs.

 

L'historien doit constater que les arguments de Salvien relèvent d'un délire pathologique. Pourtant, des modernes l'ont suivi et des historiens allemands ont vu naïvement chez leurs ancêtres des dragons de vertu amenés à nettoyer les écuries d'Augias d'un Empire romain pourri jusqu'à la moelle. Or, on doit constater que l'Empire tardif (chrétien ne l'oublions pas), était beaucoup plus strict quant à la morale sexuelle que le Haut-Empire. La défaite romaine est due à des causes multiples, dont une grave faiblesse militaire, aboutissant à une impuissance devant les raz de marée successifs des grandes invasions. La morale sexuelle n'a rien à voir là-dedans. Quant à la vision idéale des barbares, elle est inacceptable : les envahisseurs n'avaient rien de ces « bons sauvages » décrits par Salvien. D'innombrables sources nous décrivent au contraire l'horreur des invasions, les incendies, les pillages, les massacres, les asservissements, les viols perpétrés par les barbares. Il semble qu'aux yeux de Salvien, tout cela n'était que peccadilles : peu importait que les Germains eussent accompli des massacres, puisqu'ils ignoraient – selon lui, mais c'est loin d'être sûr – la prostitution et l'homosexualité.

 

La démarche de Salvien est tristement caractéristique d'une attitude, hélas, trop fréquente, celle qui consiste à désigner à la vindicte publique d'innocents non-conformistes, stupidement déclarés responsables d'une calamité : ici les homosexuels, considérés comme la cause de la colère divine qui livra l'Afrique aux Vandales, telle une nouvelle Sodome vouée au feu du ciel. Et quel étrange christianisme professait cet homme, dont le puritanisme exigeait que tant d'innocents, hommes femmes et enfants, fussent assassinés ou dépouillés de tout, ce moine qui approuvait comme des instruments de Dieu les auteurs de ces horreurs !

 

Un tel délire, malheureusement, n'est pas propre à l'époque de Salvien. D'innombrables voix s'élevèrent, après la défaite française de 1940, pour affirmer que notre pays payait sa frivolité et son manque de morale sexuelle ; c'est le fond de bien des discours de Pétain et des hommes de Vichy. De nombreux évêques prêchèrent dans ce sens et virent le salut non dans la résistance, mais dans l'ordre moral. Un sinistre sous-entendu animait ces prudes déclarations : les nazis étaient vus comme vertueux et dignes d'éloges. Si la France était punie pour ses péchés, c'était que l'Allemagne hitlérienne était récompensée pour sa rectitude morale, qui lui faisait, par exemple, envoyer les homosexuels, en compagnie des juifs, dans les camps de la mort. Pour ces émules (inconscients) de Salvien, les abominations meurtrières perpétrées par les nazis n'étaient rien auprès des manquements à l'ordre puritain qui constituait leur seul et chétif idéal humain. A bien des reprises, au cours de l'histoire, les homosexuels ont ainsi servi de boucs émissaires. Pour citer un autre exemple, Gorki n'avait-il pas déclaré, en U.R.S.S., que, si on les tuait tous, on extirperait définitivement le fascisme et la pourriture bourgeoise ? Cet écrivain manifestait ici une convergence troublante entre le bolchevisme et le nazisme. Constatons-le, à toutes les époques et sous tous les régimes, le combat pour la reconnaissance des droits de la minorité homosexuelle ne fait qu'un avec le combat pour la liberté et la dignité de la personne humaine.

 

(1) Il existe une édition récente de ce texte, due à G. Lagarrigue, dans le tome 220 de la collection Sources Chrétiennes (éd. du Cerf, Paris, 1975). J'ai utilisé la traduction qu'on y trouve.

 

Arcadie n°301, Jean Claude Vilbert, janvier 1979

 

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Les désexués : roman de mœurs, Charles-Etienne (1924)

Publié le par Jean-Yves

Bagnères de Bigorre : La mère de Sandro Castès, souffrant d'avoir toujours été une presque illettrée, prit la résolution de mettre son fils au lycée de Bordeaux, voulant, en dépit de sa minime fortune, faire un « Monsieur » de son enfant. Ce ne fut pas sans poser quelque souffrance à Juste Cazalis – de cinq ans son aîné – qui s'était pris d'affection pour l'enfant qui possédait des boucles l'appareillant aux anges de la cathédrale :

 

« Caza protégeait Sandro de toute la vigueur de ses poings. C'était sa manière d'exprimer la vague reconnaissance qu'il lui portait de lui confier sa faiblesse, d'être le plus joli de l'école, et de provoquer parfois – sans le vouloir – une angoisse délicieuse... Par un réflexe très naturel, le petit Castès perdit l'habitude de riposter aux tracasseries de ses camarades. Caza n'était-il pas le liquidateur des querelles ? » (chapitre 1)

 

Quand Madame Castès fit couper les cheveux de son fils, Juste Cazalis fut saisi d'un intraduisible accent de dégoût. Sandro pouvait partir pour le lycée de Bordeaux.

 

Sous l'arc brun des sourcils ombrageant ses paupières, les yeux de Sandro semblaient plus purs. Sandro avait grandi mais alors qu'un précoce duvet ornait la lèvre de ses camarades, le dessin de sa bouche, à lui, restait intact.

 

Après quelques années, l'arrivée au lycée d'un nouveau surveillant va précipiter le destin du jeune « éphèbe » :

 

« Jamais cet intellectuel […] ne s'avoua que le corps est un temple sacré, dont nul n'a le droit de dépraver le culte, que toute parodie sensuelle détraque à jamais le cerveau et que, déranger un équilibre humain est un crime aussi grand que le meurtre lui-même. La mort lui serait préférable puisque la suppression d'une unité n'affaiblit pas une race, alors que la corruption d'un seul la peut gangrener, la peut affaiblir jusqu'à la dégénérescence. L'avarie des âmes est plus contagieuse que celle des corps. Pourtant ses médecins naturels : la Police et l'opinion, la traitent par le sourire, un sourire fait d'indulgence et de mépris. » (chapitre 3)

 

La poésie et la musique, comme deux ferments, firent naître une passion entre Saltzer et Castès qui devinrent amants.

 

« L'école est une petite société qui a ses lois, sa police, ses mœurs, ses scandales et sa justice. Elle possède aussi ses tolérances, ses vices et, même, ses détectives-amateurs. C'est un de ces Sherlock-Holmes en herbe, qui – à d'infimes détails – flaira une secrète connivence entre son trop joli voisin, le Pyrénéen, et son ennemi juré, le Pion. Surveiller les gestes de l'un, guetter l'autre, fut pour lui – à la lettre – un jeu d'enfant. Au bout de trois jours, il avait réussi à chiper un sonnet imprudemment glissé par Saltzer dans un dictionnaire et qui passa de mains en mains avant de parvenir à son destinataire. L'écriture en était déguisée, mais le poète – en vers classiques – mettait aux pieds d'une Sandrinette imaginaire l'hommage de sa fougueuse admiration. Il y eut une folle semaine d'agressifs ricanements et d'allusions effrontées, que ni le maître, ni l'élève ne comprirent ; puis l'indifférence studieuse reprit sa banalité quotidienne. » (chapitre 3)

 

L'été suivant, Sandro l'invita à passer quelques jours, à Bagnères, chez sa mère :

 

« Ce fut d'abord la petite Josette qui, ne déguisant pas son antipathie pour Saltzer, se recula, furieuse, comme il l'embrassait avec indifférence.

— Je te défends de me toucher, toi ! Va-t-en ! Je te déteste.

— Et pourquoi ?

— Parce que tu me le prends, mon fiancé, na ! » (chapitre 4)

 

Saltzer et Castès passèrent par toutes les phases de l'amour. À la période de la nidification, le plus viril des deux ordonna et protégea. Le plus faible, exagérant sa fragilité, se soumit :

 

« Charles et Sandro – "Sandrinette et Charlie" !... – firent un couple qui délira durant la lune de miel et déraisonna quand celle de fiel fut venue. Il y eut des jalousies et des colères, des raccommodements, des infidélités, des larmes. La lassitude surgit à son heure ; l'abandon allait suivre. » (chapitre 4)

 

Deux ans après avoir quitté le lycée, Sandro Castès, bachelier, était toujours sans activité : « [Il] se grisait de la mode, alcool léger qui monte aux cerveaux efféminés. » (chapitre 4) Charles Saltzer l'abandonna au profit d'une carrière politique à Paris.

 

La conscription, puis le régiment, aggravèrent sa situation. Sa mère ne lui envoyant pas d'argent, il s'en procura : « les abords des casernes ont des pièges où la prostitution masculine tend ses honteux filets. Il y tomba, proie facile... » (chapitre 5)

 

Il fréquentait avec assiduité le monde inquiétant des promenoirs et devint ainsi le simple entretenu d'un marchand d'antiquités, qui subvenait à ses besoins : Samuel Touchelin.

 

À la mort de sa mère, prévenu par Josette, il rentra chez « lui » :

 

« Pour la première fois Sandro comprit ce que vaut la douceur d'une présence féminine, et en apprécia la valeur. Faut-il ajouter que Josette avait vingt ans, qu'elle était chastement belle, comme on ne l'est plus guère qu'en province. Le désexué qui, depuis trop longtemps, ne vivait que dans un monde interlope, où les jeunes visages plâtrent leur lassitude précoce ; où les rides perdent leur sens auguste pour sembler des balafres de pugilat ; où les lèvres, cernées par la fièvre, se graissent de vermillon ; où les yeux enfin, pour s'interdire les larmes, chargent leurs cils de suie corrodante ; le malheureux, le réprouvé, crut sortir d'un enfer pour découvrir la vie : la vraie !... » (chapitre 5)

 

Tout est dit ici : le salut de Sandro ne peut passer que par le mariage, malgré la réaction emportée de son père :

 

« Mais l'inversion !... Quand on en arrive à certains gestes, on a perdu déjà les rênes de la volonté ; quand on se complait au plaisir honteusement obtenu, l'équilibre humain se trouve compromis. Les sensations prennent la place des sentiments et ce chassé-croisé n'est pas seulement une tare, il est un danger, un danger social ! La vie, repliée sur elle-même, est la plus dangereuse des forces... » (chapitre 11)

 

La famille de Josette s'y oppose. Elle monte alors à Paris et se retrouve, elle aussi, dans le monde de la prostitution, où elle est initiée au saphisme. À quarante ans, Sandro et Josette décident de se marier et adopte une fillette qui tombe bientôt sous la coupe de Charles Saltzer. Sandro le tue et finit ses jours à l'asile psychiatrique tandis que sa fille adoptive se prostitue.

 

« Les désexués » n'est qu'un long plongeon dans la déchéance avec un goût prononcé pour les descriptions sordides. L'écriture de Charles-Etienne joue sur le sensationnel tout en maintenant une morale très conservatrice. Le lecteur, en mal d'émotion forte, ne voit, en l'homosexualité, qu'un thème porteur, le confortant dans sa position d'individu normal.



■ Librairie Curio éditeur, Collection : L'amour hors la loi, volume 2, 1924

 


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Du même auteur : Inassouvie

 

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Le problème du désir

Publié le par Jean-Yves

« La fidélité du chien n'exige rien, pas un devoir. Son amour se contente d'un os. Les chiens ? On les fait coucher dehors, on leur parle comme à des charretiers, on leur aboie dessus, on les nourrit des restes et de temps en temps, vlan ! une baffe dans les côtes. Ce qu'on leur offre en coups, ils nous le rendent en bave. Et je comprends soudain pourquoi les hommes ont fait du chien leur meilleur ami : c'est une pauvre bête dont la soumission n'a pas à être payée en retour. Une créature qui correspondait donc parfaitement à ce que l'homme est capable de donner.

 

Nous jouons sur la plage. Je leur lance l'os de cerf déniché par Aïka. Ils ne se lassent jamais de me le rapporter. Ils en mourraient. Ces maîtres m'apprennent à peupler la seule patrie qui vaille : l'instant. Notre péché à nous autres, les hommes, c'est d'avoir perdu cette fièvre du chien à rapporter le même os. Pour être heureux, il faut que nous accumulions chez nous des dizaines d'objets de plus en plus sophistiqués. La pub nous lance son "va chercher !". Le chien a admirablement réglé le problème du désir. »

 

Sylvain Tesson

in « Dans les fôrets de Sibérie », Gallimard, 2011, ISBN : 978-2070129256, pp. 155/156

 

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Honte par Sébastien Chauvin

Publié le par Jean-Yves

« Dans la honte, le corps "trahit" en quelque sorte l'âme en forçant le sujet homosexuel à se percevoir à travers le regard des autres, réel ou supposé, c'est-à-dire, en dernière analyse, à travers la vision du monde hétérosexiste. Ce que montre le pouvoir durable de cette émotion dans la vie des gays et des lesbiennes, c'est que leur corps reste bien souvent plus longtemps dans le "placard" que ne le souhaiteraient les décisions impatientes de leur volonté ou les luttes acharnées de leur esprit contre l'oppression. Ce corps ouvre sur le monde, permet de le "comprendre" et d'agir en son sein, mais il est aussi l'instance qui rend si vulnérable à son égard : c'est par la "prise" que mon corps lui offre sur moi que l'ordre social peut s'imposer à moi ("c'est plus fort que moi"), donnant aux structures et aux agents de l'homophobie le pouvoir de réveiller ma honte de la façon la plus intempestive, alors que je "sais" pourtant si bien que je ne "devrais pas", ou que je ne "devrais plus" avoir honte. »

 

Sébastien Chauvin

 

Extrait de l'article « Honte » in Dictionnaire de l'homophobie, dirigé par Louis-Georges Tin, éditions PUF, 2003, ISBN : 2130535828, page 223

 

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Porfirio et Constance, Dominique Fernandez

Publié le par Jean-Yves Alt

« L'école du Sud » racontait les origines du père et de la mère, leur rencontre. Le roman opposait deux cultures, le Sud et le Nord, la sensualité de la vie et la rigidité du devoir, les deux natures qui enrichissent l'écrivain après l'avoir divisé.

« Porfirio et Constance » analyse les causes du divorce des parents, l'engagement politique du père, sa fuite. C'est aussi, à travers leur déchirante séparation, une ébauche d'autobiographie.

Étreint d'une particulière tendresse pour le renégat engagé dans le fascisme, Dominique Fernandez donne la parole à Ramon Fernandez, son père.

Le fils de collabo est confronté, lucide mais chaleureux, à la mémoire douloureuse du géniteur. Grâce à Dominique (Vincent dans le roman), le père, Ramon Fernandez (Porfirio), explique son amour maladroit pour Constance : il étouffe dans le mariage, souffre d'être sans cesse jugé par une épouse rigide ; endetté, attiré par le plaisir, influencé par Doriot (ancien chef communiste qui crée un parti fasciste), il se compromet gravement. Le roman est le bilan de cette débâcle.

Dominique Fernandez, romancier talentueux, essayiste subtil, historien intègre, réhabilite le père banni : l'homme maîtrise les pulsions subjectives pour que l'écrivain sauve le père.

À propos de Vincent, son frère, Armelle écrit à Porfirio, croyant meurtrir l'homme à femmes et le fasciste repenti. « Ton fils est homosexuel », assène-t-elle au père haï en stigmatisant le lien supposé entre le choix homosexuel et la relation au père.

Par la bouche de Porfirio, Dominique Fernandez élabore l'une de ces violentes et froides mises au point : « Nul ne devient homosexuel s'il ne l'est déjà. »

Dans la première moitié du chapitre intitulé « Vincent », l'auteur transcrit les arguties truquées d'Armelle pour mieux les combattre :

« L'inconscient de Vincent le mit dans la voie où il manifesterait avec le plus d'éclat sa solidarité avec le salaud fasciste : il serait, lui, le salaud sexuel. L'homosexuel. La "tante", objet de la réprobation publique, le "pédé", indigne de pardon. Celui qui enfreint la loi virile, comme son père avait enfreint le devoir national. »

Face à cette démonstration partisane, Porfirio se fait alors le défenseur de Vincent et le champion d'une homosexualité victorieuse et épanouie. Même si dans la réalité Ramon Fernandez a su parler avec justesse et sympathie de l'homosexualité de Proust et de Gide, il est surprenant d'imaginer un père démolissant avec fougue les arguments de sa fille et vanter le naturel de l'homosexualité de son fils. La liberté du roman est de passer outre la vraisemblance surtout quand la parole est juste.

Par le truchement de Porfirio (image de l'hétérosexualité essentielle), Dominique Fernandez affirme à juste titre que l'homosexualité « n'est laide et sale que dans les pays où le regard des autres, le préjugé des autres, la condamnation des autres, en la forçant à se cacher, l'avilit ».

Et si Vincent aime un Napolitain c'est parce que l'Italie est « le pays de la nature, le pays où la nature échappe au contrôle de la loi ». C'est aussi parce qu'ainsi il rejoint son père réfugié dans sa terre d'origine.

Ce qui est capital c'est que le père authentifie l'homosexualité du fils. Vincent n'est pas « un être incomplet, un sous-homme bloqué à un stade infantile de son développement ». Bien au contraire, insiste le père, « il (lui) faudra une force exceptionnelle de caractère […] pour ne pas se laisser intimider ».

Roman de la réconciliation, où un fils retrouve son père et, où un père donne raison à son fils d'être lui-même.

■ Éditions Grasset, 1992, ISBN : 2246452902


Du même auteur : L'amour - Signor Giovanni - Jérémie ! Jérémie ! - La gloire du paria - L’étoile rose - Eisenstein - L'école du Sud - Dans la main de l'ange - Porfirio et Constance - Porporino, les mystères de Naples

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