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Deux femmes, Harry Mulisch

Publié le par Jean-Yves

Laura, la belle quarantaine, solitaire et émancipée, vit à Amsterdam. Sa vie est celle d'une femme libre, intelligente et passionnée. Divorcée d'Alfred qui a été faire deux enfants ailleurs, elle partage son temps entre la galerie de tableaux où elle travaille et les amis, les sorties, le théâtre. Elle a l'âge de la plénitude et envisage encore sereinement son avenir : plus de contraintes, plus de compromis.

 

Un jour, l'amour fou passe dans la rue... C'est une jeune fille de dos qui contemple la boutique d'un bijoutier. Laura l'aborde ; sans comprendre ce qui lui arrive ; pourquoi cette jeune fille en bottes rouges dont elle ne voit même pas le visage et qui n'est sans doute même pas jolie ?

 

« Mais ces imperfections allaient toutes dans le même sens, et ce sens, mystérieusement, était fait pour mes sens. Tout corps humain est un ensemble de messages ; on s'accorde à le reconnaître des yeux, de la bouche, ou des mains ; mais les pieds, la nuque, les mollets tiennent eux aussi un langage, et qui ignore le mensonge. Enlevez la tête et les bras, il n'en reste pas moins un message idéal qui a sa place au Louvre. »

 

Laura et Sylvia vont vivre une histoire d'amour comme tant d'autres : même complicité, mêmes silences, mêmes brûlures, toutes les données obligatoires de la passion, jusqu'à la tragédie qui brise les êtres, qu'ils soient morts ou encore vivants.

 

En revanche, la voix de la narratrice, Laura, pose sur son histoire la simplicité et la finesse si spécifiques aux grandes héroïnes de roman.

 

■ Éditions Actes Sud/Babel, 2002, ISBN : 2742735372

 

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Billy Budd : le paradis d'avant la chute par Georges-Michaël Sarotte

Publié le par Jean-Yves

Écrit à la fin de sa vie, et publié trente-trois ans après sa mort, le « testament » de Melville présente tous les caractères d'une allégorie spirituelle. E. L. Grant Watson parle d'un « testament d'acceptation » tandis que Phil Withim appelle Billy Budd un « testament de résistance ». En fait, nous essaierons de montrer qu'il participe des deux, car il exprime magistralement un conflit interne.

 

E. L. Grant Watson a bien saisi l'aspect sexuel du récit. Il parle de « l'amère perversion de l'amour qui ne peut se soulager que dans la destruction » (le sadisme comme réaction de défense), et il a très bien compris le rêve éveillé de Melville d'un paradis terrestre où l'homme n'aurait que des « droits », où il n'y aurait ni tabou (« ban ») ni les lois martiales du Bellipotent.

 

Billy Budd, le Beau Marin, le Bel Homme (qu'il soit blond et costaud, petit et brun, ou quelque Apollon polynésien) qui, de Typee à Billy Budd semble obséder Melville, représente sa tentation homosexuelle. Tentation qu'il est obligé de déguiser et de sublimer en admiration esthétique (appel à la mythologie, à la coïncidence de l'âme d'un gentleman et de la jolie tournure, à la théorie platonicienne du beau corps reflet d'une belle âme, du regard céleste, symptôme d'innocence et de pureté, etc.). Billy, c'est l'essence de la beauté masculine (la force) mais dans laquelle se glisse, sous le hâle viril, la douceur féminine des fleurs. La dévirilisation qui s'accompagne d'une déshumanisation, comme l'étude de quelques images le montrerait, est un stratagème que nous voulons croire conscient, tant il est systématique. Pour être aimé, choyé par les marins du Droits de l'Homme (ils le courtisent comme une fille), par ceux du Bellipotent (eux-mêmes féminisés), par le commandant Vere (à la personnalité duquel s'est incorporée « la mère »), par le lecteur et par l'auteur lui-même, Billy ne doit être, à aucun prix, un homme. Pour les marins, c'est un élément de douceur qui fait cruellement défaut dans un monde rude sans femmes, pour le commandant du Bellipotent, c'est un enfant, pour celui des Droits de l'Homme, c'est « le joyau de son troupeau », pour le lecteur, c'est le symbole du Bien, de l'innocence, de la pureté. A la fin du récit, Billy devient ange, Christ.

 

Le Droits de l'Homme représente la concrétisation d'un Eden rêvé dans la nostalgie, paradis d'avant le serpent (Claggart), d'avant la Chute qu'a suivi la société répressive (les lois martiales du navire de guerre), paradis où l'homme n'avait que des « droits ». Ce serait une sorte de démocratie à la Whitman (ou à la Marcuse) où les instincts pourraient se libérer du joug du « moi » et du « surmoi », où l'amour et l'harmonie régneraient sans partage. Paradis homoérotique : pas l'ombre d'une femme à l'horizon. Paradis androgyne à dominante virile : Billy, dont la force est immense, admet sans gêne qu'il a été trouvé dans un joli panier de soie. Sur le Droits de l'homme, île flottante loin de la terre et de la société répressive, des hommes beaux et forts s'adonnent à l'adoration tendre et passionnée d'un beau garçon, si doux mais si viril, avec la bénédiction du pacha, incarnation de l'autorité bienveillante d'une société sans tabous. Mieux, le Droits de l'homme, c'est lui-même, l'homme innocent d'avant la Chute, le « barbare » dont les instincts sont par nature bons et beaux, tout amour, toute harmonie. Billy devient la personnification de l'instinct d'amour – même son premier coup de poing, preuve de sa virilité, apporte paix et réconciliation. Sur le Droits de l'homme, on peut se laisser aller à l'adoration amoureuse d'un beau garçon : le commandant Graveling (l'âme, le « moi » du bateau marchand) accepte et loue les sentiments de ses marins (les instances inférieures de la « personnalité » du bateau). Parlant de Billy, il déclare : « Non qu'il prêchât ou leur dît quoi que ce soit de particulier, mais une vertu émanait de lui qui adoucissait les plus aigres... Ils l'aimaient tous. Certains font sa lessive, reprisent ses vieux pantalons ; le menuisier lui fait, à ses moments perdus, une jolie petite commode. Chacun est prêt à tout faire pour Billy; nous formons une famille heureuse. » Il n'est pas nécessaire de « sublimer » l'amour en amitié bourrue ou de le pervertir en sadisme. Les tabous n'existent pas. Devant laisser partir Billy, le commandant Graveling a du mal à réprimer un sanglot devant l'ambassadeur du bateau de guerre, le lieutenant Ratcliffe.

 

Si Billy représente un « instinct » (le « ça » freudien), on comprend qu'il n'ait pas de passé. Il n'a ni parents, ni famille, ni nom authentique. Son surnom est symbolique : Billy Budd – ou « Baby » Budd. Il représente le bourgeon qui ne demande qu'à s'épanouir, la promesse de la jolie fleur et du beau fruit. « Baby » suggère « l'innocence enfantine » ou plutôt, en termes freudiens, la « perversion polymorphe », le « principe de plaisir » qui n'a pas encore été en contact avec le répressif « principe de réalité » et qui, par conséquent, est encore « amoral » mais non pas « immoral ». Claggart n'a pas davantage de curriculum vitae. On se perd en conjectures sur ses origines, mais personne ne sait au juste qui il est et d'où il vient. A bord du Bellipotent, navire hautement civilisé (les marins sont comme des « dames de la cour » en face de Billy, « beauté rustique »), l'équipage est soumis à la loi martiale appliquée avec d'autant plus de vigueur que le pacha se souvient de la célèbre mutinerie du Nore, au cours de laquelle les inférieurs se sont révoltés contre leurs supérieurs. Claggart est maître d'armes, chef de la police ; il est, par conséquent, le symbole même de la répression. Il inspire la terreur et personne n'ose contester ses ordres. Il sait aussi se dominer lui-même. Sa pâleur est celle de la loi. Mais pour la société, c'est un auxiliaire apprécié ; d'où le symbolisme de la beauté de son front, de sa bouche, de son corps. Les marins le détestent car il les domine, les réprime, mais l'œil « objectif » du narrateur voit en lui le symbole de l'harmonie d'une société organisée. La police est peut-être un mal, mais c'est un mal nécessaire dans une société d'après la Chute, où les instincts de l'homme ne sont plus tout amour. N'oublions pas que certains marins sont « impressed », c'est-à-dire « pressés » contre leur gré, « réprimés ».

 

Le commandant Vere, l'âme, la personnalité, le « moi » du Bellipotent, loue le tact habituel de cet agent répressif. Dans la société fortement organisée qu'est le bateau de guerre, le chef de la police est, pour le commandant, un adjoint précieux : chez un homme équilibré, bien intégré à la culture de sa race, le « surmoi », l'instance sociale de la personnalité, n'est en conflit ni avec le « moi » ni avec le « ça ». En termes freudiens, le « surmoi » ne « réprime » pas, il « refoule », c'est-à-dire qu'il fait son travail de sublimation sans provoquer de douloureuse névrose. Claggart, dont le nom claque comme des talons ferrés, est le « surmoi » du Bellipotent. Son rôle est de refouler ou de réprimer les instincts.

 

Avant l'arrivée de Billy, les marins des ponts inférieurs, les instincts, étaient énergiquement tenus en laisse. Ils acceptaient cette tutelle passivement. L'arrivée de Billy bouleverse tout. Il leur fait entrevoir que la société est répressive car, tout innocence et amour, il vient d'un Eden où les tabous n'existent pas. Claggart, considéré comme beau par la société qui loue sa volonté (le menton proéminent), son intelligence (l'intellect de l'officier prussien symbolise aussi la maîtrise de soi), son « génie dépisteur », son patriotisme austère (acceptation des lois et de la morale sociales), est au contraire, pour les instincts, l'agent destructeur de vie; ils voient en lui un symptôme de la maladie de la civilisation. Instance de la personnalité civilisée, il est dégagé de toute sensualité qu'il a justement mission de maîtriser. La « nature » de l'homme civilisé est « dépravée » depuis sa tentation par Satan. Le « surmoi » est né de cette dépravation. Le symbolisme chrétien se superpose et va jusqu'à se mêler chez Melville au symbolisme psychologique. Fusion parfaitement normale : le psychologue ou le psychanalyste travaillent sur un matériau façonné par la tradition morale chrétienne. On comprend mieux pourquoi Claggart n'a pas de passé. Lui aussi, comme Billy ou les marins anonymes ou peu décrits, symbolise une instance de la personnalité.

 

Vere et Claggart ont plusieurs points en commun : leur maîtrise de soi, leur « humeur rêveuse » vite réfrénée, leur « hauteur », leur horreur des infractions à la discipline. Mais des trois protagonistes, Vere est le seul qui ait un véritable passé qui nous soit donné en détail. Vere, qui est féminisé par plusieurs images, est le seul homme vivant des trois. Entre le « ça », reste de l'Eden d'avant la civilisation, et le « surmoi », tribunal de la conscience sociale, Vere – dont le nom suggère la vertu, la virilité, mais aussi le changement, le virage » (« veer ») du « moi » qui peut basculer vers le « ça » ou le « surmoi » – est le « moi », la personnalité du Bellipotent. Le navire, considéré comme une unité existentielle, représente donc l'être humain et – nous le supposons – l'auteur.

 

Billy a été repéré au premier regard par l'œil du bateau, le lieutenant Ratcliffe dont le regard n'est que le prolongement de celui du commandant. L'arrivée de Billy, le Beau Marin, menace de faire chavirer l'organisation parfaite du Bellipotent. Claggart, Vere, le lieutenant, les marins, sont charmés par la beauté de Billy. L'intuition d'un Eden perdu menace de bouleverser l'ordre établi. Le « surmoi » lui-même est près de perdre sa rigidité et de céder. Par l'« humeur rêveuse » s'est infiltré le poison délicieux qui ronge les fondations de l'organisme de contrôle. Le « sourire-grimace » de Claggart pour cette innocence qu'il désespère de partager, c'est la nostalgie de la société répressive pour l'Eden disparu où les instincts – homosexuels entre autres – pouvaient se donner libre cours. La réaction de défense de Claggart, c'est la tentation du sadisme ou la dénonciation véhémente et au grand jour. Il va avertir Vere. Le « surmoi » tire la sonnette d'alarme. Il lui fera comprendre que son intérêt visuel (« nu », « regard ») pour Billy est anormal.

 

Georges-Michaël Sarotte

 

in Comme un frère, comme un amant : l'homosexualité masculine dans le roman et le théâtre américain de Herman Melville à James Baldwin, éditions Flammarion, 1976, ISBN : 2080608347, pp. 88 à 92

 

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La fracture du myocarde, un film de Jacques Fansten (1991)

Publié le par Jean-Yves

Cette production jette avec beaucoup de pertinence, d'alacrité, de finesse, le regard candide et saisissant d'une classe de collège sur le monde adulte.

 

Pour épargner la Ddass à leur camarade Martin (il ne veut la rejoindre à aucun prix), des jeunes adolescents vont camoufler la mort de sa mère et organiser en secret son enterrement.

 

La conjuration s'enfle peu à peu du nombre croissant de ses membres et de l'énormité de ses conséquences…

 

Jacques Bonaffé, excellent comédien, endosse le rôle d'un enseignant homosexuel : le seul adulte sain, le seul complice authentique des collégiens.

 

Cela suffit à rendre aigu et dérangeant un film par ailleurs tout à fait réjouissant et tout public.

 

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Hommage et grotesquerie critique par Arcimboldo

Publié le par Jean-Yves

Cette tête de Vertumne, le dieu romain de la végétation, serait le portrait de Rodolphe II de Habsbourg (1552-1612), empereur du Saint Empire romain germanique, roi de Bohême et de Hongrie, né à Vienne et mort à Prague.

 

Reconnaissons que ce portrait bouffi, puissant, fantaisiste et hors du commun convient finalement assez bien à ce qu'on sait de Rodolphe : adepte de la Contre-Réforme, amateur de femmes et de bonne chère, tempérament mélancolique sujet à des accès de folie, souverain déplorable mais instruit, protecteur des arts et des sciences mais aimant s'entourer d'alchimistes et d'astrologues.

 

On sait aujourd'hui, grâce à la littérature de l'époque, que ce portrait à charge se voulait en réalité un éloge du souverain, dont les fleurs et les fruits s'épanouissant sur sa face donnent le sens de son règne : le retour à un âge d'or, de paix et de prospérité.

 

 

Arcimboldo – Vertumne – vers 1590

Huile sur bois, 68cm x 56cm, Stockholm, Suède

 

Les trouvailles d'Arcimboldo – dans le choix des végétaux – ont, à l'intérieur d'un même tableau, un effet recherché parfois laborieux : les cernes-poires, les lèvres-cerises dans ce tableau.

 

Mais on peut bien sûr penser que ces effets disparates répondent à l'ambiguïté fondamentale des œuvres d'Arcimboldo, oscillant sans cesse entre la magie qui rend hommage et la grotesquerie critique.

 

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La nuit juste avant les forêts, Bernard-Marie Koltès [théâtre]

Publié le par Jean-Yves

Un homme paumé, rencontre son frère et s'adresse à ce semblable : se saoule de mots, contre la solitude, contre tous les enfermements, rugit son amour avec toute la fougue du désespoir. Une pièce sur la quête impossible d'un autre semblable.
 
Il vient, ce paumé tout fou, de rencontrer un alter ego, son futur frère qui peut-être l'hébergera pour la nuit : un copain de passage avec qui il s'improvise, un temps, la plus simple des amitiés de fortune.
 
Cet homme aborde, dans un vibrant monologue tantôt offensif tantôt sur la défensive, avec toute l'énergie du désespoir, ses envies, ses peurs, ses haines et ses hontes. Il poétise et philosophe, s'invente dans l'urgence des principes, mais pour en revenir toujours à l'autre, celui qui l'écoute :
 
« ...Camarade, je te trouve et je te tiens le bras, […] ne dis rien, ne bouge pas, je te regarde, je t'aime, camarade, camarade, moi, j'ai cherché quelqu'un qui soit comme un ange au milieu de ce bordel, et tu es là, je t'aime, et le reste, de la bière, de la bière. »
 
C'est une parole ingénue qui cherche, comme dit le texte, un ange au milieu du bordel du monde dans lequel il vit.
 
Cet homme prend en charge tous les exclus, que ce soit l'homosexuel, le sans travail ou la pute. Mais il n'a jamais de jugement moral : quand il parle des loubards qui le tabassent, il pardonne presque, tout est pareil, au même niveau.
 
Il y a un rapport de séduction, même si l'interlocuteur masculin n'existe peut-être que dans la tête de l'homme qui est à la recherche d'une camaraderie entre hommes.
 
Cette fraternité impossible, c'est pour cet exclu, la recherche d'un semblable, de quelqu'un qui soit comme lui : cet interlocuteur absent est peut-être lui-même, l'enfant qu'il a été. Il l'appelle « petit frère ».
 
nullCette recherche peut aussi être une définition de l'homosexualité : la recherche, à travers un autre, de soi-même et du désir de soi. Il se perd dans « la nuit juste avant les forêts », c'est-à-dire la nuit juste avant qu'on ne lui tire dessus.
 
Ce personnage de paumé est contre tous les territoires et toutes les hiérarchies : « …toute la série de zones que les salauds ont tracées pour nous, sur leurs plans, et dans lesquelles ils nous enferment par un trait de crayon, les zones de travail pour toute la semaine, les zones d'hommes, les zones de pédés, les zones de tristesse, les zones de bavardage… », contre les petits thésauriseurs du sexe : « tous ces cons de Français prêts à jouir leur petit coup dans leur coin, leur sale foutre de cons ». C'est un arpenteur des rues qui a une perception très aiguë du système de la ville où toute mémoire est absente.
 
Cet homme guérit sa solitude par un babil mi-amoureux mi-roublard ; il parle à la place de faire l'amour et ne nourrit qu'une seule ambition : s'empêcher de bander et de jouir, se tenir à tout prix. C'est l'idée que s'il y a accomplissement sexuel, il y a forcément un risque : on se dévoile mais on risque gros. La seule façon de s'en sortir pour lui est de se la mettre sous le bras pour ne pas se faire niquer. Quand on se livre on ignore encore le prix à payer ; l'amour peut se payer très cher.
 
■ Editions de Minuit, 1988, ISBN : 2707311634

 


Du même auteur : Quai ouest
 

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