Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Valise « crèche »

Publié le par Jean-Yves

A la fin des années 80, le petit Jésus, pondu par l'agence TBWA pour les valises Delsey, était … une fille.

 

Pourtant, l'effet « crèche » était réussi pour cette campagne publicitaire résolument biblique, au profit des marchands-voyageurs du temple.

 

Mais peut-être n'était-ce que l'embryon d'une reconstitution policière des divers trafics d'enfants ?

 

 

Publicité pour les valises Delsey

Photographie de l'agence TBWA

 

Voir les commentaires

Le péché philosophique ou de l'homosexualité au XVIIIe siècle par Pierre Nouveau

Publié le par Jean-Yves Alt

Pourquoi intituler cette étude de mœurs : « le Péché philosophique » ? C'est l'expression courante au XVIIIe siècle pour désigner l'homosexualité masculine ; par commodité, ce terme a été retenu, ce qui n'empêchera pas, au fil des lignes, de parler du lesbianisme, ou, comme on disait, du « tribadisme ».

 

On pourrait penser que, comme l'idée que se font les hétérosexuels de l'homosexualité est dérangeante, que cela correspond à ce que l'on pense alors des Philosophes du Siècle des Lumières, qu'ils dérangent ; or cette expression se trouve dès octobre 1726 dans le Journal de Barbier :

 

« On me contait, ces jours-ci, en parlant du Maréchal d'Uxelles, qu'il avait toujours été entiché du péché philosophique (ce vice n'a pas laissé d'avoir de grands hommes pour amis). »

 

Et l'on ne parle de parti philosophique qu'après 1750... (Nous verrons plus loin ce que les « Philosophes » pensent de cette forme d'amour). De plus, Montesquieu, qui voyage en Italie en 1728, écrit à cette date :

 

« A Rome, les femmes ne montent pas sur le théâtre ce sont des castrati habillés en femmes Cela fait un très mauvais effet sur les mœurs, car rien n'inspire plus (que je sache) l'amour philosophique aux Romains. »

 

Il faut donc que l'expression « Péché philosophique » se réfère aux philosophes antiques, et en particulier à Socrate. Ainsi Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, traite-t-il de l' « Amour socratique », comme nous le verrons plus loin.


Notons enfin quelques remarques de vocabulaire :

 

— En 1732, le Dictionnaire de Trévoux observe « Quelques-uns appellent l'amour des garçons le péché de non-conformité. »

 

— Les homosexuels sont couramment appelés bougres (et ce, depuis longtemps), mais aussi chevaliers de la manchette, arracheurs de palissades, batteurs de fausse monnaie, ou guèbres (1).

 

L'homosexualité n'est pas absente, loin de là, dans les faits, ni dans les pensées, au XVIIIe siècle ; d'où vient alors la difficulté de documentation sur le sujet ?

 

Les disparitions « ordinaires » de textes sont trop connues pour qu'on insiste : vieux livres vendus à l'épicier qui en emballe ses marchandises, incendies nombreux, blocus à partir de 1805 qui fait que des bateaux quittent les ports français chargés de la contre-valeur (théorique) des produits étrangers en productions françaises : si les porcelaines, les passementeries trouvaient des acquéreurs en Grande-Bretagne, il n'en était pas de même pour les vieux habits ou les vieux livres qu'on jetait par-dessus bord dès que le navire s'éloignait des côtes. Les sujets scabreux pouvaient mener leurs auteurs en prison, et de tels écrits, imprimés clandestinement, circulaient de même ; en 1803, le Premier Consul ordonna « que tous les livres obscènes que l'on trouverait en possession des filles de joie fussent saisis et anéantis. Un seul exemplaire de chaque livre serait déposé à la Bibliothèque Nationale » (2).

 

Par ailleurs, si l'homme moyen aime parfois la paillardise, le libertin préfère les actes aux écrits, et tâche de ne pas se faire connaître : car la condamnation est rude, et même infamante ; l'opprobre se porte sur l'entourage : au lendemain de l'exécution de Damiens (28 mars 1757), on condamna sa femme et sa fille à être bannies et ses frères à changer de nom. Cela s'explique :

 

« Dans un Etat où la considération suit la naissance, le rang, le crédit et les richesses, tous moyens d'impunité, une famille qui ne peut soustraire à la justice un parent coupable est convaincue de n'avoir aucune considération, et par conséquent est méprisée ; le préjugé doit donc subsister » (3).

 

Sur la rudesse de la condamnation, deux extraits seront sans doute suffisants pour édifier le lecteur ; ils sont tirés du Traité des Crimes et de leurs Peines (4) de Muyart de Vouglans, publié en 1757 ; leur rigueur n'est pas une exception.

 

« (De la Sodomie).

La peine d'un si grand crime ne peut être moindre que celle de la mort. La vengeance terrible que la Justice Divine a tirée de ces villes impies, où ce crime était familier, fait assez voir qu'on ne peut le punir par des supplices trop rigoureux, et surtout lorsqu'il est commis entre deux personnes du même sexe, cette peine est portée expressément par le chapitre XX du Lévitique en ces termes : Qui dormierit cum masculo coitu fœmineo, uterque operatus est nefas, morte moriatur, sit sanguis eorum super eos (5).

Par rapport à la dernière espèce de ce crime, qui se commet sur soi-même, la peine de ceux qui y tombent, lorsqu'ils sont découverts (ce qui est extrêmement rare), est celle des galères ou du bannissement, suivant les circonstances de scandale qu'ils ont causé. »

 

(1) En France, ce dernier terme évoque d'une manière approximative les mœurs qu'on prête alors aux Orientaux. En fait, ce terme générique désigne les Persans restés fidèles à la religion de Zoroastre, et réfugiés en Inde lors de l'islamisation de leur pays. La tragédie de Voltaire : les Guèbres (1769) n'a ni de près ni de loin de rapport avec l'homosexualité.

(2) A.J.B. Parent-Duchâtelet : De la prostitution dans la Ville de Paris.

(3) Charles Duclos : Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et Louis XV – 2, 28.

(4) Titre III, chapitre X : « de la Sodomie », pp. 509-510. A propos de la condamnation et du supplice du jeune chevalier de La Barre (1766) cet auteur, avocat au Parlement de Paris, n'hésite pas à écrire que « cet arrêt est le meilleur modèle que l'on pût proposer aux juges en cette affaire ». S'il ne s'agit que de la forme, c'est inique ; s'il s'agit du fond, c'est odieux.

(5) Lévitique : XX-13 : « L'homme qui couche avec un homme comme on couche avec une femme : c'est une abomination qu'ils ont tous deux commise, ils devront mourir, leur sang retombera sur eux. » Traduction de H. Cazelles, P.S.S. ; in la Bible de Jérusalem, Club Français du Livre, 1955, I-p. 328.

 

Arcadie n°254-255-257-258-259/260-262, Pierre Nouveau, février-mars-mai-juin-juillet/août-octobre 1975

 


Lire l'article complet de Pierre Nouveau publié dans Arcadie n°254-255-257-258-259/260-262

 

Voir les commentaires

Quand Léon Fauret faisait rêver...

Publié le par Jean-Yves

 

Léon Fauret – Gravure pour le magazine L'Illustration – début XXe

 

Voir les commentaires

L'homosexualité dans les camps nazis par Aimé Spitz

Publié le par Jean-Yves Alt

Notre délégué d'Alsace, M. Aimé Spitz, qui a passé plus de trois ans dans les camps de concentration nazis, condamné à mort par le Tribunal militaire de Dijon en qualité d'officier des Services de Renseignements de la Résistance, nous révèle le calvaire des homosexuels dans ces camps.

M. Aimé Spitz, arrivé à Lyon, au Centre d'accueil du Palais de la Foire, comme premier évadé d'Alsace, a accueilli, en tant que secrétaire du Comité d'accueil, les homosexuels d'Alsace qui lui ont révélé leur sort.

C'est ainsi qu'il a pu apprendre par la suite que la Sûreté nationale française avait établi un « fichier des homosexuels » en Alsace, et qu'à l'arrivée des Allemands ces derniers en prirent possession. Ainsi tous nos frères homosexuels furent arrêtés et transférés dans un camp, soi-disant de rééducation, à Schirmeck, en Alsace. Ils y furent maltraités au possible et au bout de six semaines ils furent expulsés en zone dite libre. C'est ainsi que M. Spitz a pu les recevoir à Lyon en qualité de secrétaire du Comité d'accueil.

M. Spitz, au cours de sa déportation, a contacté plusieurs déportés, à l'insigne rose, signe distinctif des homosexuels.

Nous lui cédons la parole.

« Nous avions la chance que tous les déportés français portaient le triangle rouge, c'est-à-dire déporté politique. Cependant la réception au camp du Struthof fut écœurante. Accroupis sur le sol, le S.S. de service introduisit une règle dans l'anus de chaque déporté pour contrôler s'il n'avait rien caché dans son corps, puis, sans l'essuyer, l'introduisit dans la bouche du suivant pour voir si rien n'était caché sous la langue. Enfin le déporté recevait un habillement quelconque tout aussi grotesque.

Cela s'est passé au camp du Struthof en janvier 1944. Un camion des S.S. déchargea cinq jeunes hommes portant le triangle rose, donc homosexuel. Deux S.S. les réceptionnèrent à coups de pieds et de gifles et les insultèrent : Sales cochons ! Enculeurs ! Ils durent, sous les coups, se mettre au garde à vous, indiquer leur nom et le motif de leur arrestation : article 175. Ceci fait, ils furent giflés et un S.S., responsable de leur bloc, leur donna un violent coup de genou dans les testicules. De douleur ils s'effondrèrent. Des détenus voyant cela leurs crièrent : Levez-vous vite, il va vous tuer !

Une fois debout il commanda : Couchez-vous, levez-vous, ceci une série de fois.

Amené devant leur bloc d'accueil, ils durent se déshabiller, ranger leurs habits sur le neige qui recouvrait le sol et attendre nus sur le sol glacé balayé par un vent glacial. Arriva un S.S. avec un manteau d'hiver garni de fourrure. En passant il frappa dans le tas avec un nerf de bœuf disant : Pour que vous ne geliez pas, salauds pervers !

Dans le bloc 15 où ils furent admis, les déportés politiques cherchaient à leur donner du courage. Le lendemain ils furent répartis dans différents commandos. L'un d'eux, un jeune garçon de Düsseldorf, âgé de vingt-cinq ans, me raconta comment il fut arrêté. Il a été surpris dans un parc derrière une haie, faisant l'amour avec un soldat de la Wehrmacht. Il fut affecté au Lager-Kommando où je me trouvais. Il me prit en sympathie car je lui confiai également mes sentiments. Il me dit : si un jour nous sortons de cet enfer, je voudrais faire ma vie avec toi en France. Quelque temps plus tard, trouvant qu'il ne travaillait pas assez vite, un S.S., le sinistre Erhmantraut, jeta son chien sur lui, lui déchirant les mollets. Ne tenant plus debout, il resta étendu sur le sol glacé jusqu'à la rentrée au camp. Porté par des camarades à l'infirmerie il n'en sortit plus jamais. Il avait disparu par le crématoire.

Une autre fois, dans mon bloc, un déporté à triangle rose avait tenté des travaux d'approche, durant la nuit, auprès d'un triangle vert (droit commun). Celui-ci le repoussa et le dénonça au chef de bloc qui fit un rapport au S.S. responsable du bloc. Pendant son travail un S.S. vint le chercher et il ne revint plus jamais. Le chef de bloc nota sur sa feuille : départ par décès.

Il y avait aussi dans le camp une certaine mafia homosexuelle entre les déportés responsables et les plus anciens déportés, tous des condamnés pour droit commun (triangle vert). C'est ainsi que le kapo de la cuisine s'était attaché à son service deux jeunes Polonais de treize ou quatorze ans, qui recevaient des rations supplémentaires prélevées sur la nourriture des déportés du camp. Ces deux jeunes étaient gros et gras mais le soir dans la baraque ils étaient obligés de satisfaire leur maître.

Le kapo du dépôt de charbon s'était adjoint un jeune Belge. Le dimanche après-midi, assis sur les genoux du kapo ils s'embrassaient et faisaient des attouchements devant nous.

Alors que j'étais dans la baraque n°11, j'étais obligé, le soir après la distribution de soupe, d'apporter une gamelle de soupe à un jeune Polonais d'environ dix-huit ans qui était l'ami de notre chef de chambrée et qui se trouvait au bloc n°13.

Un jeune Alsacien de mon convoi, âgé de dix-neuf ans, était l'ami du chef de la section de naturalisation des animaux. Il recevait des suppléments de nourriture. Il fit la bêtise de plaire également au chef d'un bloc voisin qui lui donnait tous les dimanches un cigare. La jalousie s'en mêla et un jour il fut appelé à l'infirmerie et n'en sortit plus. Mort par embolie, fut-il dit ! Ainsi il fut liquidé par une piqûre mortelle.

L'homosexualité en cachette a existé dans tous les camps, seulement au risque et péril de ceux qui jouaient ce jeu ! » (1)

(1) Sur la vie au camp de Struthof, voir le livre de M. Aimé Spitz, Struthof : bagne nazi en Alsace (*) ; ce livre, préfacé par le Maréchal de Lattre de Tassigny, est malheureusement épuisé.

Arcadie n°258, Aimé Spitz, juin 1975


Les homophiles dans les camps de concentration de Hitler


(*) dans cet ouvrage, Aimé Spitz raconte, comme il le précise dans l'article de la revue Arcadie ci-dessus, qu'il portait le triangle rouge (prisonnier politique) (p. 7) ; il parle, plus loin dans son livre, de son éventuelle ( ?) homosexualité, d'une manière très allusive :

Il appela le premier d'entre nous. […] Enfin ce fut mon tour, j'étais le dernier.

— Ton nom ?

— Spitz, répondis-je.

— Ah, c'est toi qui est de Schlettstadt (Sélestat), je connais ton affaire ! Ça va, retourne à ta place !

Que signifiait cette scène ? Je ne l'ai jamais su ! (p. 35)

Voir les commentaires

Une interview : Julien Green par André-Michel Calas (1974)

Publié le par Jean-Yves

« Le phénomène de libération sexuelle actuel me paraît très étrange. »

 

Cette interview que Julien Green m'a accordée il y a quelque temps, je dois préciser qu'elle était destinée à un autre magazine que notre revue et qu'elle y a paru. Mais il y a des sujets sur lesquels on aime faire silence dans la grande presse et que Julien Green, malgré sa grande pudeur, avait abordés. Ils nous intéressent, nous, passionnément.

 

Debout, d'une minceur et d'une allure juvénile étonnantes, parmi ses meubles anciens et ses reliures précieuses, Julien Green, soixante-quatorze ans, me tend la main avec un sourire cordial. Je ne l'avais pas revu depuis quinze ans. Les cheveux sont devenus gris mais ils restent abondants. Ses beaux yeux sombres sous les sourcils charbonneux, demeurent aussi vifs que jadis, malgré un sourire un peu forcé, le sourire des timides.

 

Julien Green, écrivain français, l'un des meilleurs puristes de notre langue, est de nationalité américaine :

 

— Oui, j'ai gardé la nationalité américaine, me dit-il, mais acquis en même temps la nationalité française. François Mauriac autrefois avait eu idée de m'entraîner à l'Académie Française. Mais c'était prématuré. Lorsqu'en 1970 l'Académie m'a donné son Grand Prix, c'était un signe, une invite, une manière de dire : « la porte vous est ouverte ». J'ai fait l'objection naturelle : « Je ne peux pas poser ma candidature parce que je suis Américain. » Des amis dont Marcel Achard ont parlé au Président de la République. « On » a tourné la difficulté avec beaucoup d'élégance. Voilà !

 

Ce « voilà » chez ce timide est net. Il n'en dira pas plus. Le difficile avec Julien Green est qu'on ne peut obtenir de lui de réponse précise, concrète, détaillée. Une pudeur extraordinaire et le goût du secret, profondément enraciné en lui, l'en empêchent. Il écourte les explications avec un sourire navré mais avec fermeté. Très souvent dans l'entretien, il me dira :

 

— Gide me citait souvent cette phrase d'Oscar Wilde : « Ce ne sont pas les questions qui sont indiscrètes, ce sont les réponses. »

 

C'est qu'il y a en lui, une impossibilité absolue de s'extérioriser, de se confier. Son Journal le confirme. Il reste un « emmuré ». Il se dérobe. Il fait silence. Fermement. On mesure alors le courage qu'il a fallu à la fin de sa carrière pour confesser dans ses livres ce qu'il y avait de plus intime et de plus singulier en lui.

 

A une époque où déferle sur nous une vague d'érotisme des deux côtés de l'Atlantique, toute l'ouvre de Green n'exprime que pudeur, goût et apologie de la pureté, de la vie spirituelle, horreur de la sexualité. Et pourtant Julien Green n'ignore pas les démons de la sensualité. Il a été torturé par d'étranges désirs qu'il a découverts tardivement en lui, avec stupeur. Il a été au centre d'un combat entre le pur et l'impur mais il n'a jamais voulu faire prendre l'un pour l'autre.

 

Julien Green est né presque avec ce siècle à Paris le 6 septembre 1900. Son père Edward Green s'était fixé en France sept ans plus tôt ; il représentait une firme américaine d'importation de coton. Sa mère, Marie Hartdrige, était une femme vive, aimante qui élevait ses huit enfants (Julien est le dernier) dans le culte du « Sud ».

 

Quelques jours avant Noël 1914, une de ses sœurs Retta qui se trouvait près de la fenêtre, en face de la grille du jardin, crut voir des hommes noirs qui montaient sur une échelle pour placer sur la porte des draperies de deuil. Elle appelle Anne, son autre sœur, qui elle ne vit rien. Mais sept jours plus tard – vision prémonitoire – des employés des Pompes Funèbres vinrent chez les Green poser ces rideaux de malheur : Mary Green, d'une santé toujours délicate, était morte en quelques heures, le 27 décembre 1914, épuisée d'avoir élevé avec des revenus modestes une famille trop nombreuse. Julien Green adorait sa mère d'un amour si tendre et si violent qu'aujourd'hui encore, devant moi, il refuse par pudeur d'en parler :

 

— C'est assurément l'être que j'ai le plus aimé au monde et quand elle est morte, ça a été un moment terrible pour moi. La fin d'une période... Tout ce que je devrais en dire... Non, cela ne peut s'exprimer ainsi avec des mots... Je l'ai écrit dans mes livres... mais le dire comme ça, non, ce n'est pas possible.

 

C'est à sa mère que Julien Green doit sa foi très ferme très naïve et son goût de la pureté parce que la vigilance maternelle l'a préservé, enfant, de toutes les mauvaises influences :

 

— Ce que ma mère m'avait dit sur le corps qui est le temple du Saint-Esprit m'a marqué à jamais. On ne pouvait me toucher même du bout des doigts ; si par hasard on me frôlait l'épaule, je m'écartais avec une sorte de dégoût... Je ne m'asseyais jamais à un endroit qu'un autre venait de quitter et où il avait laissé la chaleur de son corps, parce que cette chaleur me causait un malaise...

 

Aucune place dans cette formation pour ce que nous appelons aujourd'hui l'éducation sexuelle :

 

— Jusqu'en 1921, donc jusqu'à l'âge de mes vingt et un ans, personne ne me parla des choses sexuelles et les demi-révélations que j'en avais eues dans mon adolescence constituaient tout mon savoir sur ce point... Dans mon esprit les rapports entre gens mariés étaient rarissimes...

 

Une passion inavouable...

 

Une rencontre parmi les jeunes étudiants athlétiques, débordants de santé (durant un séjour d'études qu'il fit aux Etats-Unis en 1919) lui révèle soudain ce qu'il appelle sa « croix ». Cet étudiant se nomme Mark. Il éprouve pour lui une admiration sans borne parce qu'il est pur mais aussi parce qu'il est beau :

 

— D'une part, je voyais l'amour idéal qui m'attachait à Mark et cet amour, je ne parvenais ni ne songeais à le dominer. De l'autre, pensais-je, il y avait l'amour tout animal qui se rivait à la chair ; celui-là était impur mais les deux, le pur comme l'impur, m'isolaient du monde.

 

Leur amitié resta platonique et, du moins pour Julien Green, passionnée. Quelques années plus tard Mark vint à Paris voir Julien. Près de la Seine, sur le Pont Royal, Julien décida de lui avouer cette « passion inavouable » :

 

— Mais les mots si simples me restaient dans la gorge... Une ou deux minutes plus tard, je dis à Mark : « Je regrette... je ne peux pas... » Il me serra légèrement le bras. « Je comprends très bien. »

 

Bien plus tard, en juillet 1940, lorsque Julien Green quitta la France pour ne pas subir l'occupation nazie, Mark l'attendait sur le quai de New York, fidèle, chaleureux, lui proposant même une aide financière, ce que Green refusa car Mark avait une femme et des enfants à nourrir :

 

— Mais son geste me récompensa d'avoir toujours gardé le silence.

 

Green avait pris enfin conscience d'une singularité qu'enfant, trop pur, il n'avait fait que pressentir :

 

— Aujourd'hui je puis dire qu'à vingt ans je connaissais déjà ma croix. Dans mon for intérieur, je la refusais, j'en voulais une autre, moins humiliante. Je voulais une croix qui ménageât l'amour-propre... Pour moi jusqu'alors la honte de l'humanité était tout ce qui se voyait dans la région du bas-ventre. J'essayais d'oublier que cela existait.

 

Jamais pourtant, il ne s'est abandonné à l'apologie de sa « singularité sentimentale ».

 

C'est ce qu'il m'a dit :

 

— Oui, ce qui a créé chez moi l'œuvre et le conflit, c'est l'élément religieux. Si on le supprime comme le font les jeunes gens d'aujourd'hui, il n'y a pas de conflit. Si je n'avais pas eu de sentiment de culpabilité – disons du péché, c'est un mot très juste – je n'aurais pas été Julien Green. Je n'aurais pas été le même du tout. Le phénomène de libération sexuelle actuel me paraît très étrange. C'est un phénomène de révolte. J'appartiens à une humanité tout à fait différente.

 

— N'avez-vous jamais souhaité chercher un remède dans la psychanalyse ?

 

— Je n'entends rien à la psychanalyse. Je n'ai pas envie de l'écouter. Que ferait-elle ? Elle démonterait la machine... comprenez-vous ? Elle prend une montre et elle la met en pièces puis elle dit : « Maintenant remets tout en place. » ça serait la destruction de tout mon mécanisme, de toute une sensibilité. Ça, je ne pourrais pas le supporter.

 

Psychanalysé, Julien Green n'eût sans doute rien écrit !

 

Arcadie n°247/248, Propos recueillis par André-Michel Calas, juillet/août 1974

 


Aperçus greeniens par Gilles Daes

Jeunesse de Julien Green par Jean-Noël Segrestaa

 

Voir les commentaires