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Un homophile au temps des bûchers par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves

Les Archives nationales n'ont jamais passé pour le temple de l'érotisme, ni leurs publications pour rivales des livres de sex-shops. Les temps seraient-ils changés ?

 

Un petit livre que vient de publier la vénérable Maison, « Confessions et jugements de criminels au Parlement de Paris, 1319-1350 » (1), contient un passage du plus haut intérêt pour les Arcadiens, et les termes fort crus du document du XIVe siècle y sont reproduits sans coupures ni faux-fuyants. Notable évolution : le temps n'est pas si lointain où, même dans les éditions d'auteurs classiques, une pudibonde érudition voilait ou supprimait purement et simplement les passages réputés obscènes. Rendons grâce aux deux archivistes auteurs du livre, Mlles Langlois et Lanhers (cette dernière connue par ailleurs par des publications sur Jeanne d'Arc : aimable éclectisme !) de leur honnêteté à l'égard du texte.

 

Il s'agit, on l'a deviné d'après le titre, de la reproduction du texte d'un registre manuscrit du Parlement de Paris (2) – un des fameux Olim, familiers aux fervents de mots croisés – conservé aux Archives nationales sous la cote X 2A 4. C'est un recueil de « confessions » (nous dirions : aveux) d'accusés. Mlles Langlois et Lanhers nous assurent que, sauf exceptions, ces confessions furent obtenues « sans contrainte ». Souhaitons-le. Le Moyen Age catholique n'était pas scrupuleux sur les moyens d'obtenir des aveux des accusés ; les pratiques de la Gestapo et des Tontons-Macoutes apparaîtraient plutôt anodines en comparaison.

 

A en juger par ces textes, la société du XIVe siècle fait assez penser au Far-West de la belle époque ; il y est beaucoup question de rixes, de vols, d'embuscades, d'enlèvements, de fausse monnaie, mais aussi – couleur locale ! – d'envoûtements, de sorcellerie, d'hérésie et de sodomie. Nous y voici.

 

On sait que, grâce au pieux empereur Théodose et au non moins pieux Charlemagne, le Moyen Age considéra unanimement la sodomie comme le crime abominable par excellence, assimilé à l'hérésie et passible de la peine de mort sur le bûcher. Le ton est donné par la fameuse Coutume de Beauvaisis (vers 1290) : « Qui erre contre la foi... ou qui fait sodomiterie, il doit être brûlé, et tous ses biens confisqués. » L'Eglise veillait au respect de la loi.

 

C'était donc un mauvais cas où s'était mis Me Raymond Durant, procureur au Parlement, lorsqu'il fut accusé de sodomie par ses deux valets Perrot Favaresque, âgé de dix-huit ans, et Bernard de Montgieux, quinze ans. C'est la « confession » des deux garçons qui figure dans le registre, et le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne laisse aucun détail dans l'ombre.

 

Les lecteurs du volume publié par les Archives nationales sont sans doute familiers du langage du XIVe siècle. Ceux d'Arcadie le sont moins, dans leur majorité. Nous traduirons donc en français moderne le vieux style du manuscrit, dont voici (à titre d'illustration) un exemple : « Et demoura il qui parle avec li continuelment des ledit temps jusques a la semaine peneuse en laquelle il se departit de sondit maistre. » (Comprenez : « Et celui qui parle demeura continuellement avec lui depuis cette époque jusqu'à la Semaine Sainte, date à laquelle il se sépara de lui ».) C'est bien le diable si la censure nous reproche la crudité des termes employés : ou alors, en toute justice, il faudrait aussi poursuivre le Directeur des Archives nationales, et Mlles Langlois et Lanhers, et même le Ministre des Affaires culturelles, sous l'égide de qui paraît le volume en question...

 

Donc, voici la confession du jeune Perrot.

 

« Aux environs de la Toussaint dernière, il s'engagea comme valet auprès de Me Raymond Durant, procureur au Parlement pour le servir, garder son cheval et faire tout ce qui appartient à l'office d'un valet de pied. Il y demeura jusqu'au Vendredi Saint, date à laquelle il le quitta. Une nuit, dont il ne peut préciser la date, quand son maître fut couché en son lit, Perrot, sur l'ordre de sondit maître, lui frotta les jambes fort longuement, et il vit qu'il avait le vit bien tendu. Et, après cela, un dimanche soir pendant le dernier Carême, quand il eut déchaussé et couché sondit maître, et qu'il le voulut quitter pour s'aller coucher en son lit, sondit maître le rappela et lui demanda de se déshabiller et de se coucher tout nu avec lui. Et Perrot le refusa beaucoup, mais à la fin il accepta, sur le commandement de son maître, de se coucher tout nu à côté de lui. Et sitôt qu'il fut couché, sondit maître se tourna vers lui et le baisa et l'embrassa fortement, et monta sur lui comme s'il eût été une femme, et lui mit son vit tout tendu entre les jambes, tout près de son vit à lui... et lui jeta son ordure (sic) sur lui... et s'essuya au drap du lit où ils gisaient. Et ledit maître coucha avec lui, Perrot, cette nuit-là par deux fois de cette même manière, l'une au coucher et l'autre après dormir. Perrot dormait quand ledit maître monta la seconde fois sur lui ; il s'en éveilla et fut très courroucé de ce que son maître lui faisait, et l'en blâma comme il l'avait déjà fait la première fois. »

 

Les choses en restèrent là ce jour-là, mais peu après, un jeune valet, nommé Bernard, qui se trouvait jusqu'alors en congé, arriva au logis. Quelques jours plus tard, les deux valets se trouvaient seuls à la campagne, et Bernard demanda tout à coup à son compagnon :

 

« Au nom de Dieu, dis-moi la vérité, et pendu sois-tu si tu mens. Est-ce que Monseigneur t'a mis son vit entre les cuisses comme il le fait à moi ? »


A quoi Perrot répondit oui. Bernard lui raconta alors que la chose lui était arrivée déjà trois fois, « en la manière dessus-dite », et que c'était « grand hérésie et grand mauvaiseté ».

 

S'étant une fois plaint à la chambrière (gouvernante) de Me Durant, celle-ci « se mit à rire et lui dit qu'il n'en tirerait pas profit, car les autres valets qui avaient demeuré avec lui n'avaient nullement fait leur profit ».

 

Après cette édifiante confession, qu'advint-il des héros, si l'on ose dire, de cette histoire ? Mlles Langlois et Lanhers nous informent que Me Raymond Durant nia les faits rapportés par ses valets ; on le comprend. De toute façon, étant clerc, c'est-à-dire ecclésiastique des ordres mineurs, son dossier fut transféré à l'Officialité, tribunal ecclésiastique. Il faut croire que la procédure n'y était pas expéditive, ou que Me Durant bénéficiait de protections efficaces, car en 1335 il était encore en prison au Prieuré Saint-Eloi, d'où il s'échappa. Nous ignorons s'il fut rattrapé.

 

Du reste, plus qu'à aucune époque, la justice du Moyen Age était « à la tête du client ». En 1334 – juste à la même date que l'affaire de Me Durant, par conséquent – un nommé Pierre Porrier fut brûlé vif pour sodomie à Chambéry, et un autre accusé du même crime fut simplement condamné à une amende de 18 florins, dont une partie lui fut même restituée (3).

 

Quant aux deux valets de Me Durant, ils furent libérés par ordre du Parlement le 1er avril 1335. Ils avaient bien mérité l'indulgence de la Cour.

 

Cette historiette est moins légère qu'il n'y paraît. D'abord elle est presque unique en son genre dans la littérature historique pour cette époque ; en règle générale, les pièces des procès de sodomie étaient brûlées avec les coupables, ce qui explique qu'il n'en subsiste guère. Ensuite, elle prouve que, malgré la sévérité des lois, un procureur au Parlement pouvait, de notoriété publique, coucher avec ses valets sans en souffrir particulièrement : si Perrot Favaresque n'avait pas été le dénoncer (peut-être pour une histoire de gages mal payés, qui sait ?), Me Durant aurait probablement continué à recruter encore bien d'autres jeunes valets.

 

Enfin – et c'est pour nous, Arcadiens, la leçon essentielle – elle nous montre, sur le vif, le comportement sexuel d'un de nos semblables qui vécut voici six cents ans et qui fut, en somme, bien semblable à nous, malgré l'ombre menaçante du bûcher à l'horizon...

 

Ce sont des faits comme ceux-là qui, mieux que toute autre chose, font progresser notre connaissance de l'histoire homophile.

 

(1) En vente au S.E.V.P.E.N., 13, rue du Four, Paris-6e. L'ouvrage a 206 pages, in-8°, de belle présentation.

(2) Le Parlement de Paris était, jusqu'à la Révolution, la plus haute juridiction civile et criminelle de France. C'était notamment la suprême juridiction d'appel.

(3) A. du Boys, Histoire du droit criminel de la France, t. I, 1874, p. 220

 

Arcadie n°220, Marc Daniel (Michel Duchein), avril 1972

 

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Enjeu mystérieux par Joan Tuset

Publié le par Jean-Yves

Joan Tuset, artiste catalan, peint des personnages qui, malgré une certaine simplification, ont des volumes assez marqués. Les poses révèlent souvent une tension physique extrême.

 

Débarrassés de tout signe anecdotique (aucun accessoire, aucune coupe de cheveux… qui signaleraient une époque), chacun impose sa masse charnelle tout en restant dans l'intemporel.

 

L'artiste suggère plus qu'il ne montre, conduisant ainsi à abandonner tout a priori pour entrer dans son univers fantasmatique, un univers d'un érotisme d'autant plus lancinant que la sexualité ne s'y exprime qu'à l'état latent.

 

 

 

 

Joan Tuset – El refugi – 2002

Peinture, 60cm x 60cm

 

Comment rester indifférent à cette volupté si bien maîtrisée ?

 

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Aperçus greeniens par Gilles Daes

Publié le par Jean-Yves

L'œuvre greenienne, pour ample et forte qu'elle soit, se refuse toujours au tapage, à ces fracassantes révélations qui font la une de nos journaux, à tous les éclats factices qui, faute de talent et de réelle envergure, réussissent à imposer leur homme. D'aucuns diront que la récente parution de deux inédits (dont la transparence de « l'aveu » éclipse l'intérêt strictement romanesque), qu'une Radioscopie de Jacques Chancel (France-Inter, juillet 1974) à l'occasion de la sortie en librairie d'un essai autobiographique sur sa Jeunesse autorisent les plus grandes réserves. Ce serait un vain procès d'intentions, une méconnaissance du rapport privilégié et très complexe, qui s'est tissé entre l'homme et son œuvre. L'âge et la relative tolérance de la capitale, ont pu enhardir notre académicien (successeur de François Mauriac) à sortir de son silence, à jeter le masque ; n'en disconvenons pas. La maturité, toutefois, dans son acception d'épanouissement et d'apaisement, de reconquête et de maîtrise de soi, fournit à notre avis une bien meilleure explication. Elle rend compte du lent cheminement littéraire de Green, des mutations profondes de l'homme et de son travail d'écrivain. Le Journal nous en offre des preuves irréfutables :

 

« Si je n'avais pas écrit, je n'aurais pas conservé mon équilibre, je serais devenu fou... Mes romans sont le journal de l'inconscient. »

 

L'écriture, la parole revêtent leur pureté primitive, l'exorcisme. Ecrire pour dire ce qui ne peut pas l'être, pour avouer, pour se défendre en se libérant, pour en finir avec cet autre qui l'habite : « Je me sens autre, je me sens seul, je ne parle pas le langage qu'on parle autour de moi. » Cette problématique du dire, de l'aveu d'une passion douloureusement endiguée est inévitablement l'épicentre psychologique, le ressort dramatique par excellence. La solitude, la souffrance intime et lancinante étoffent cette toile d'araignée où l'homme s'englue.

 

Dans L'autre sommeil (Plon), Denis remonte le cours de ses souvenirs d'enfant ; la mélancolie et la tristesse président à ses rêveries, à ses premiers désirs impérieux, à son premier amour, son cousin Claude. La Seine et ses eaux sales et grasses, pour toile de fond symbolique. Alors puiser dans l'ennui, dans l'amertume feutrée de l'échec, dans la lassitude de l'adulte déçu par la vie, pour y retrouver le pur joyau de l'Amour-Passion. Un cristal de mille reflets, de mille images comme celle où le corps touche enfin de son ombre le corps aimé, où une main en effleure une autre. L'admirable pudeur qui accompagne la lente découverte de cette passion, rend plus captivante encore l'exploration des profondeurs insondables du personnage et plus émouvants certains moments remarquables d'intensité dramatique : l'avortement de l'aveu, la sidérante impuissance. Cet adieu à l'enfance, qui contrairement à ce qu'on pourrait penser de prime abord n'a rien de timoré (le passage à l'acte n'est pas son objet) restitue ce mélange d'impétueux désirs et d'hésitations, d'interrogations pressantes et de doutes, cette anarchie sensuelle un peu à la dérive dans laquelle tout adolescent essaie de se frayer un chemin. Dans le cours tumultueux et souterrain des émois et des sourdes inquiétudes, l'auteur pourrait se livrer à une sombre ou morbide délectation. Le besoin de souffrir laisse plutôt sa place à l'émergence naturelle d'une irrésistible attraction où le corps et le cœur sont en totale harmonie, et où le péché semble exclu. Le sens du mystère, du tréfonds onirique de l'homme (procédant peut-être d'une tradition fantastique anglo-saxonne à laquelle Green a été formé) brident, s'il le fallait, cette tentation facile d'un masochisme galvaudé. « Du plus profond de ses rêves surgit parfois le visage extasié de l'enfant torturé d'amour. » Quelles traces déceler dans ce possible sous-titre ? Nulles.

 

L'atmosphère sera tout autre dans Le malfaiteur (Plon), beaucoup plus chargée, où l'accumulation de la violence qui lacère et déchire celui qu'elle habite, ne peut mener qu'à une issue fatale, qu'à un ultime éclat de non-retour. Le malfaiteur, c'est Jean : coupable d'aimer les trop beaux garçons, il vit obscurément tapi dans une société bourgeoise qui l'ignore, jusqu'à ce que le scandale le désigne comme une proie de prédilection. Très longtemps Jean vivra caché avant de se confier à Hedwige qui ne peut le comprendre mais qui aime le même garçon que lui et, plus que tout, il veut détourner la jeune fille de ce destin misérable de femme amoureuse d'un homme incapable physiquement de s'intéresser à elle.

 

La confession de Jean est le récit de ses expériences, un « miniroman » d'apprentissage où peu à peu cœur et corps désormais s'excluent ; il cherchait l'amour et n'a trouvé dans sa quête que des nuits blanches, des peurs atroces, et quelquefois de furtifs instants de plaisir, dérobés à la grisaille quotidienne. Au fond de lui, il y avait un sourd appel à la beauté, incarnée par la statuaire antique qui l'avait émerveillé dans son enfance, mais il avait oublié, que dans nos contrées, on ne la consommait qu'au féminin. Alors Jean se révolte contre cette société qui l'oppresse. « La passion qui s'est ancrée en moi peut vous sembler bizarre et répugnante, à moi elle paraît belle. Elle m'a enrichi plus que ne l'eussent fait les tranquilles amours de l'homme à femmes, elle a aiguisé mon intelligence et développé dans mon âme timide, le goût du risque et de l'aventure. La réprobation de ce qu'on appelle les honnêtes gens a vite cessé d'être pour moi un épouvantail... Je sais à présent ce que valent les défenseurs de la vertu : ils se recrutent pour la plupart dans la foule immense des adultères. » Jean compte se défendre en écrivant un roman intitulé Le Malfaiteur. « Un esprit d'apostolat m'animait, je voulais être vrai, je voulais porter témoignage et prendre la défense de ceux qui n'osent pas parler. » Roman dans le roman, où sa vie se déforme, se transfigure ; la fiction et la réalité s'interpénètrent sans possibilité de tracer des frontières et recréent sans cesse la relation vivante du vécu à l'œuvre et inversement. Sa faiblesse de caractère annihile le duel des deux hommes qui sont en lui, et entre lui et les autres. Cette confession doit s'y substituer. Elle ne parviendra jamais, hélas, à Hedwige. Elle tombera entre les mains de la mort « bourgeoise », Mme Pauque, un des piliers de la famille qui met chaque printemps des boules de naphtaline dans les vêtements d'hiver et qui écrit, placide et sèche, les faire-part et surveille les mœurs. Ce sera la préfiguration symbolique de l'issue finale : le suicide de Jean à Naples. La révélation de la vraie nature de Gaston Dolange, le « double aimé », conduira à son tour la jeune fille vers une mort salvatrice. L'incompréhension qui règne en maîtresse absolue et le tourment du Désir que sillonne l'obsession de la foi seront les deux dominantes de ce livre. Mais loin de filer, avec plus ou moins de bonheur, un ou deux thèmes, Green s'occupe de destinées humaines ; ses héros dramatiques acquièrent une stature, une présence sans pareilles.

 

Il faut voir comment ces destinées mi-hasardeuses mi-fatidiques parviennent à se recouper, à s'emboîter pour mieux converger vers telle ou telle figure, l'emprisonner, et la pousser à accomplir son forfait, pour en être convaincu. L'inscription de ce drame dans une réalité provinciale étouffante, permet une plus grande corrélation « des consciences malheureuses », une meilleure et plus sournoise démolition du bel édifice (cercle familial, bourg de province) déjà miné par de silencieuses hostilités.

 

Et certains critiques de l'époque de s'empresser de dire que Green : « c'est Poe dans la robe de chambre de Balzac ». L'opinion est d'autant plus discutable que le fantastique de Poe dérive surtout du ténébreux et du macabre (ce qui n'est pas le cas de Green) et que, même lorsqu'il s'immisce dans la vie quotidienne de ses personnages, il ne se révèle pas réaliste à la Balzac. A moins d'entendre par là ce qu'Albert Béguin avait remarquablement saisi : l'impression de réalité ne naît que de la présence en filigrane de tout un univers de forces obscures et diaboliques.

 

Certes le vieil hôtel bourgeois aux armoiries effritées qu'occupent des couples mal assortis et quelques solitaires maléfiques, n'est pas sans rappeler la pension Vauquer du Père Goriot. La construction serrée du roman, un style minutieux, voire pointilliste, agençant les moindres détails, étayaient aussi l'hypothèse d'un renouveau naturaliste. Le roman greenien s'avérait alors opération du regard. Mais ce regard à force de s'aiguiser sur les objets bascule vers l'intériorité : traversant la réalité brute et opaque, dans la fusion des sensations et de la vision crue surgit l'autre réalité. Spirituelle ? Monstrueusement charnelle? Ce sont les deux univers confrontés (plutôt enchevêtrés) nécessaires à cet écrivain « réaliste ».

 

L'écrivain est le lieu où ces deux mondes se concilient ou se déchirent. « Troublé par le problème que j'ai pris l'habitude d'appeler le problème des deux réalités : la réalité métaphysique et la réalité charnelle. Vais-je leur servir de champ de bataille jusqu'à la fin de mes jours ? »

 

Le lieu circonscrit le secret fondamental (l'écart sexuel). Sans lui pas de romans possibles, pas d'écrivain, pas de langage. Ce secret permet le romanesque, l'étoffe d'une mystérieuse étrangeté, où fourmillent les voix « brouillées de l'intérieur ». Ces voiles diaphanes qui parent ce secret n'existent que pour être ôtés (un à un – avec l'indicible plaisir de l'effeuillage), que pour nous inviter à un voyeurisme subtil et raffiné.

 

Du voyou au voyant, du prosateur au « somnambule hanté », ce sont les étapes d'un long itinéraire spirituel que les romans, plus que le Journal, dévoilent subrepticement. A nous maintenant de déchiffrer les signes épars de cet univers, et de recomposer dans leur touffeur, notre propre itinéraire.

 

Arcadie n°255, Gilles Daes, mars 1975

 


Une interview : Julien Green par André-Michel Calas (1974)

Jeunesse de Julien Green par Jean-Noël Segrestaa

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Gide le contestataire par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves

L'actualité, par deux voies différentes, nous remémore ces temps-ci André Gide : tout d'abord par l'exposition qui lui est consacrée à la Bibliothèque nationale, ensuite par la publication du premier tome de la Vie d'André Gide entreprise par Pierre de Boisdeffre : l'un et l'autre événement étant, bien entendu, lié au centenaire de la naissance de l'écrivain en 1869 (1).

 

Cette double circonstance est pour tout Arcadien l'occasion d'un utile et enrichissant retour aux sources. Car, précisément, l'exposition de la Bibliothèque nationale aussi bien que le livre de Pierre de Boisdeffre montrent, en le replaçant dans son contexte, tout le caractère révolutionnaire de Corydon, lorsqu'il fut entrepris en 1908 certes, mais même lorsqu'il fut publié en 1924.

 

Nous qui avons toujours connu Corydon et qui savons combien, du point de vue scientifique, cette étude sur l'homosexualité est dépassée, nous avons peine à concevoir tout ce qu'une telle publication pouvait avoir de scandaleux et de provocant à son époque ; il nous faut faire effort pour imaginer la complexité du cheminement et la violence du drame intérieur qui ont conduit Gide à ce livre, et à Si le grain ne meurt.

 

La biographie qu'a entreprise Pierre de Boisdeffre s'arrête, pour l'instant, à 1909, c'est-à-dire, précisément, à la veille de Corydon. La coïncidence est d'intérêt, car elle nous permet d'imaginer le souvenir qu'aurait laissé Gide si, d'aventure, il était mort en 1909, à l'âge de quarante ans.

 

Grand bourgeois fortuné (les photographies de famille exposées à la Bibliothèque nationale sont impressionnantes, à la fois par l'image de confort cossu qu'elles évoquent et par l'austérité des visages), né et élevé dans le sein du protestantisme le plus rigoureux, c'est, dès l'âge du lycée, une manière de jeune contestataire que se révèle le fils du professeur Paul Gide. En fait, rien ne l'intéresse que la poésie et la littérature ; avec son ami Pierre Louis (le futur Pierre Louÿs) il ne rêve que d'écrire. La tutelle morale de la pieuse Mme Gide lui pèse : aussitôt qu'il sera en âge de voyager seul, il s'échappera. Il se vêt avec recherche, porte les cheveux longs (déjà !), des cravates « à l'artiste » et des capes d'allure fort peu bourgeoise. Et il est amoureux de sa cousine Madeleine, mais amoureux comme dans les romans de la Table Ronde : amoureux de l'âme, pas du corps. D'ailleurs Mme Gide voit d'un très mauvais œil cette passion qu'elle juge puérile (elle n'a pas tort) et contraire à la décence : dans une famille bien élevée, on ne se marie pas entre cousins.

 

Donc, faute de pouvoir épouser Madeleine – qui se montre elle-même très réticente –, André Gide voyage. Son premier livre a été un échec ; il va se remettre de sa déception en Algérie, où il attrape une bronchite mais où, surtout... surtout, il découvre le plaisir sous l'apparence d'un jeune Arabe qui l'entraîne dans les dunes de Biskra et « se laisse tomber contre lui en riant » après avoir tranché « d'un coup de poignard » les lacets qui retenaient sa culotte.

 

Désormais, toute l'existence de Gide est une alternance de brèves flambées de joie – les séjours en Afrique du Nord – et de longues périodes d'impatience et de frustration — les mois passés en France dans le milieu familial. L'œuvre littéraire, petit à petit, se construit ; mais la vie sexuelle, celle qu'a inaugurée le petit Arabe de Biskra et qu'a ouverte toute grande la rencontre avec Oscar Wilde en 1895, se poursuit dans la clandestinité. Nul, en France, en cette fin du XIXe siècle, n'oserait impunément avouer de telles mœurs. Surtout dans le milieu bourgeois et protestant des Gide ! La condamnation de Sodome pèse encore de tout son poids. L'exemple catastrophique de Wilde, arrêté et condamné quelques semaines après sa rencontre avec Gide à Alger, suffirait à faire hésiter le plus intrépide : or, Gide n'est pas intrépide, mais seulement mal à l'aise et divisé contre lui-même.

 

Madeleine, pour comble de malheur, consent enfin au mariage avec son cousin (Mme Gide mère est morte en 1895). Catastrophe : le mariage reste désespérément « spirituel ». Madeleine, l'inspiratrice de l'œuvre littéraire, laisse de glace le corps de son époux ! Et celui-ci, dès le voyage de noces, se reprend à courir en cachette après les garçonnets complaisants de Rome et de Florence. Notre ami Robert Amar a naguère consacré une étude particulièrement lucide à ce problème, si déroutant, du mariage de Gide (2) : il est indubitable, en effet, qu'il aimait Madeleine : non moins indubitable qu'il la fit amèrement souffrir, et qu'il eut toujours auprès d'elle la sensation d'être prisonnier, lui qui avait si durement ressenti la tutelle de sa mère et l'esclavage moral de sa jeunesse. Pourquoi donc cette union ? De la part de tout autre, on pourrait croire à un manque de lucidité ou de franchise vis-à-vis de soi-même ; mais il était le plus introspectif des hommes. Sans doute y eut-il surtout illusion, à la fois sur sa femme et sur lui... Quoi qu'il en soit, ayons l'honnêteté de reconnaître que ce mariage désastreux est, de toute la vie de Gide, ce qui attire le moins notre sympathie. Il est un des exemples les plus éclatants de cette vérité qui nous paraît aujourd'hui évidente, mais qui était alors ignorée : un homosexuel doit avoir l'honnêteté de ne jamais se marier.

 

Du moins le conflit moral où le mariage a plongé Gide va-t-il le mûrir et faire jaillir de lui l'œuvre maîtresse, celle qui inspirera et enthousiasmera des générations de jeunes : les Nourritures terrestres.

 

Gide y prêchera, avec des accents d'une poésie et d'un lyrisme inégalés, la liberté, la disponibilité, le refus du confort et des valeurs consacrées, la haine des entraves et des liens : « Familles, je vous hais... Que chaque attente, en toi, ne soit même pas un désir, mais simplement une disposition à l'accueil... Commandements de Dieu, vous avez endolori mon âme ; vous avez entouré de murs les seules eaux pour me désaltérer... ». Et surtout, courage suprême de la part de cet ancien protestant, élevé dans l'horreur du sexe et du plaisir, il chante la volupté, la joie du corps satisfait dans la lumière du matin : « Il y a profit aux désirs, et profit au rassasiement des désirs, parce qu'ils en sont augmentés... Il y a d'étranges possibilités dans chaque homme... Satisfactions, je vous cherche ; vous êtes belles comme les aurores d'été... Qu'un autre, s'il lui plaît, vous condamne, amères joies de la chair et des sens ; qu'il vous condamne : moi, je n'ose... »

 

Le conseil exalté par quoi se closent les Nourritures terrestres (« Ne t'attache en toi qu'à ce que tu sens qui n'est nulle part ailleurs qu'en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres ») contient en germe toute une morale de l'anticonformisme, qui fit évidemment scandale dans la France bourgeoise de 1897, mais où les homophiles trouvent le fondement de la seule éthique qui leur permette d'assumer leur humanité sans avoir à se mutiler pour autant.


Jamais peut-être, dans toute l'histoire de la littérature (à part le cas de Marcel Proust), l'homosexualité d'un écrivain ne fut si immédiatement, si directement, si évidemment à la source de sa pensée et de son inspiration. Sans elle, Gide aurait été un écrivain esthète, féru de symbolisme et de préciosité ; elle seule l'a contraint à refuser un ordre moral auquel elle le rendait étranger malgré qu'il en eût, et lui a ouvert les yeux sur l'autre côté des choses.

 

Elle allait bientôt le conduire plus loin encore. Déjà certains esprits perspicaces s'étonnaient de certaines allusions bizarres des Nourritures terrestres (« La nuit, j'allais dormir au fond des granges ; le postillon venait me retrouver dans le foin »). Les œuvres suivantes de Gide multiplient les demi-aveux du même ordre. Saül (1898) met en scène fort explicitement l'amour du vieux roi d'Israël pour le jeune David. Peu à peu la réputation de Gide se teinte d'une lueur de soufre pour les bien-pensants, à mesure qu'elle s'affermit sur le plan littéraire.

 

Et soudain, vers 1908, le besoin de vérité est le plus fort « sentiment de l'indispensable », note-t-il dans son Journal. Il jette sur le papier, fiévreusement, un projet de « dialogue socratique » où il affirme la légitimité, la grandeur et le caractère naturel de l'homosexualité. Il l'intitule Corydon et en lit des passages à ses intimes. Un coup de tonnerre ne ferait pas pire effet : c'est la consternation. Le scandale risque de rejaillir sur Madeleine et d'engloutir toute l'œuvre de Gide. Celui-ci accepte de ranger l'œuvre dans un tiroir – provisoirement. Il la fait seulement imprimer à douze exemplaires en 1911 et passe à autre chose : mais il n'oublie pas son dessein.

 

Ce qui a retenu Gide d'aller (pour l'instant) jusqu'au bout de son intention, c'est la crainte de blesser irrémédiablement sa femme. Il l'aime toujours, bien qu'elle ait enfin découvert son secret et qu'elle lui ait dit, horrifiée, après l'avoir vu dévorer des yeux les petits Arabes dans le train de Constantine : « Tu avais l'air d'un criminel ou d'un fou... » Tromper Madeleine avec des garçonnets est une chose ; l'humilier publiquement par la publication de Corydon en serait une autre. Gide le sait et n'insiste pas. Bientôt la Grande Guerre va éclater, et d'autres soucis se substitueront à ceux-là...

 

Nous arrêterons, pour aujourd'hui, à cette « fausse sortie » de Corydon notre réflexion sur Gide. Nous y reviendrons lorsque Pierre de Boisdeffre nous aura donné le tome II de sa biographie, qui couvrira la période 1910-1951.

 

Comment, du point de vue d'Arcadie (car notre ambition ne va pas au-delà : ne sutor ultra crepidam...), juger le premier volume ?

 

La documentation de Pierre de Boisdeffre est, de toute évidence, encyclopédique. Non seulement il a lu tout ce qui, depuis cinquante ans, a été écrit par Gide ou sur Gide, mais il a eu accès aux archives privées de la famille et des amis de l'écrivain et en a tiré des quantités de citations inédites.

 

Est-ce à dire que, sur la vie homosexuelle de son héros, il apporte beaucoup de nouveau ? Non, sans doute ; et cela pour une bonne raison : c'est qu'il ne se reconnaît aucune compétence particulière pour cet aspect de la personnalité de Gide, et qu'il suit de très près, lorsqu'il en parle, l'étude du professeur Jean Delay (3) dont Arcadie a rendu compte en son temps.

 

Ce n'est donc pas dans ce premier volume de Pierre de Boisdeffre que nous trouverons une réflexion sur le caractère particulier de l'homosexualité de Gide, ni sur les malentendus durables qui devaient en résulter, non seulement pour Gide lui-même, mais pour l'homosexualité en général. (Malentendus du type : « les Françaises sont rousses » parce que la première Française rencontrée à la frontière est rousse). Que Gide ait été, sa vie durant, dans l'incapacité de réconcilier en lui le sexe et l'amour – l'Eros et l'Agapè –, a lourdement pesé sur l'image que la société littéraire, et par elle le grand public, devait se faire de l'homosexualité pendant les années 1920 et au-delà. Il a contribué, par son talent, par son prestige, à implanter l'idée d'une homosexualité réduite au sexe et exclusivement orientée vers les jeunes garçons : idée (nous le savons bien, nous) qui ne répond pas davantage à la réalité que si l'on s'avisait de juger toutes les femmes d'après la seule Françoise Sagan, mais qui n'a pas cessé d'étendre son ombre sur des générations d'homosexuels.

 

Pour Gide, l'homosexualité a été essentiellement une forme de refus – ou de contestation, pour employer un mot à la mode. Cette particularité a coloré toute son œuvre et toute sa vie. Le deuxième volume de Pierre de Boisdeffre nous donnera l'occasion d'y revenir : l'engagement social et politique de Gide, dans les années 20 et 30, découle de là en droite ligne. En revanche, cela l'a condamné à ignorer l'amour, qui est aussi une des dimensions de l'homosexualité, avec ce qu'il implique d'engagement profond, de don de soi et de stabilité : on peut le regretter – pour lui et pour nous.

 

Sur le plan littéraire, l'ouvrage de Pierre de Boisdeffre est brillant, sans rien laisser dans l'ombre, alternant avec bonheur les narrations purement biographiques, les « portraits » de parents et d'amis de Gide, et les analyses des œuvres replacées dans leur contexte chronologique. Il fait penser – et ce n'est pas un mince éloge – au Proust de George Pointer et au Wilde de Philippe Jullian. On attend le tome II avec gourmandise.

 

Quant à l'exposition de la Bibliothèque nationale, présentée avec une parfaite méthode, elle nous rend Gide si vivant, si proche (surtout lorsqu'on vient de lire Pierre de Boisdeffre) qu'on ne s'étonnerait pas de le voir surgir, à la sortie, au détour d'un couloir, avec sa mince silhouette et sa voix un peu précieuse que restituent des enregistrements mis à la disposition des visiteurs grâce à des magnétophones. Tous les manuscrits originaux sont là, et les lettres autographes (Gide était très conservateur et méthodique), et les objets familiers, et les photographies, et les tableaux, et les premières éditions, et les jeux d'épreuves corrigées, à peine jaunis...

 

Je ne sais quel commentateur de l'O.R.T.F., parlant de ce centenaire de Gide, se croyait tenu, comme pour s'excuser, de déclarer « Je sais bien qu'aujourd'hui, pour les jeunes, Gide ne représente plus grand'chose... »

 

Si c'était vrai, il faudrait plaindre les jeunes.

 

Mais je n'en crois rien : car si être jeune, c'est d'abord refuser le monde tel qu'il est et œuvrer pour le rendre meilleur, alors, de toute façon, Gide est le plus jeune de tous.

 

(1) Pierre de Boisdeffre, Vie d'André Gide, tome 1 : Avant la fondation de la N.R.F., 1869-1909, Hachette, 1970, 45F

(2) Robert Amar, Regards sur trois homosexuels mariés. III. André Gide (Arcadie, n°147, 148, 149, mars-mai 1966).

(3) Jean Delay, La jeunesse d'André Gide (Paris, Gallimard, 2 vol., 1956-1957).

 

Arcadie n°206, Marc Daniel (Michel Duchein), février 1971

 

 

 


Lire aussi sur ce blog : "Corydon" d'André Gide

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Max Jacob par André Calas

Publié le par Jean-Yves

Au mois d'avril 1942, un policier nazi en civil pénètre dans la basilique de Saint-Benoist-sur-Loire et avise un petit groupe de visiteurs que conduit un guide amateur. Il s'approche de lui et lui dit d'une voix sèche  :

 

— Vous vous appelez Max Jacob. Vous êtes Juif.

Le curé Albert Fleureau accourt :

— Mais c'est un excellent paroissien. Il assiste à la messe, la sert et communie tous les matins.

L'homme de la Gestapo tranche.

— Il ne s'agit pas de religion. C'est la race qui compte !

 

Ce jour-là on n'arrêta pas Max Jacob.

 

L'intervention du maire de Saint-Benoist fut sans doute efficace. Il avait dit « Ne touchez pas à cet homme. C'est un érudit. C'est un poète ». La barbarie respecterait-elle le génie ?

 

Le 24 février 1944, vers la fin de la matinée, le sursis que le Destin, que Dieu avait donné à Max Jacob et dont il n'avait pas voulu profiter pour s'enfuir sous un nom d'emprunt, prit fin. Une voiture noire s'arrêta sur la place, trois hommes en descendirent. Ils venaient arrêter le poète, cette fois pour de bon. Ses amis accoururent, ne purent rien faire. Sa logeuse eut ce cri :

 

— Vous voyez, ça vous a bien servi de tant prier ! 

 

De la prison d'Orléans au camp de Drancy, les gendarmes français qui le « transféraient », lui permirent d'écrire quelques lettres à ses amis, à Jean Cocteau, à André Salmon, à Sacha Guitry. Toutes se terminaient à peu près par ces mots : « J'ai confiance en Dieu et en mes amis. Je le remercie du martyre qui commence ».

 

Son martyre fut bref. Débarquant le 24 février 1944 à Drancy, Max Jacob y mourut cinq jours plus tard d'une double pneumonie. A Drancy trois de ses compagnons, convertis, comme lui, récitèrent en cachette la messe des morts. L'un d'eux, Julien J. London, dit aux hommes qui emportaient son corps vers le cimetière d'Ivry :

 

— Savez-vous que vous allez enterrer Max Jacob, un grand poète.

L'un d'eux haussa les épaules :

— Jacob, Jacob, il doit rester bien d'autres Jacob ici.

 

Et pourtant il était unique. Il repose aujourd'hui au cimetière de Saint-Benoist où une rue porte son nom. Le Musée d'Orléans possède une salle Max Jacob et ses « Amis » se rendent régulièrement en pèlerinage sur sa tombe.

 

Un grand amour : Picasso

 

De son vivant, au milieu de cette bohème moqueuse et libertine, on a souvent douté de la sincérité de sa foi. « C'est du théâtre », disait-on. Parce qu'il était fantaisiste, qu'il aimait les calembours, les bons mots, la comédie. Pourtant les nombreuses années qu'il passa à l'abbaye et sa mort ne laissent pas de doute sur sa sincérité.

 

On discerne deux périodes dans sa vie : l'une d'amusements et de folies, l'autre austère et pieuse ; les deux se sont mêlées parfois. Max Jacob était mal à l'aise dans sa peau ; il ne s'aimait pas. Son humilité touchait au masochisme. Il n'aimait ni sa race ni sa religion d'origine, ni sa famille. Il est vrai que celle-ci ne comprenait rien à ses goûts. Il se sentait de tout son être différent des autres, en marge, en révolte. Un lecteur lui écrivit un jour de la Jamaïque avec cette simple adresse « M. Max Jacob, poète et peintre, Paris ». La lettre alla au rebut mais un employé des postes, passionné de peinture, la remarqua et la lui fit parvenir, après avoir découvert son adresse précise. Ravi, Max Jacob le remercia et entama avec lui une correspondance. Comme finalement, ils voulaient se rencontrer, Max l'avertit à l'avance : Je suis un petit vieux (il n'avait que 45 ans) avec une petite figure rougeaude, de grands pieds. Je suis chauve, bête, distrait, méchant, pieux, larmoyant, conteur, bavard... je suis sale, mal habillé, prétentieux, bonasse, jaloux mais assez aimable et poli ».

 

Tant d'acharnement contre soi-même frise le dérangement mental. Et comme cette tendance à s'humilier reparaît dans beaucoup de ses lettres, jusqu'à la fin de sa vie, on est forcé d'admettre qu'elle n'est pas feinte. La psychanalyse y verrait un profond sentiment d'infériorité, doublé d'une volonté quasi obsessionnelle d'autopunition. Et cela explique en partie sa conversion au catholicisme ; cela explique également pourquoi Max Jacob n'a pas voulu durant l'Occupation se sauver, éviter l'arrestation alors que toute sa famille avait été déjà déportée. On peut même imaginer qu'il porta l'Etoile jaune sans déplaisir.

 

Ainsi s'expliquent ces vers :

 

Je suis la honte. Je suis la boue.

Je suis la vidange et la crotte.

Mon œil est un péché.

 

Né en Bretagne à Quimper le 11 juillet 1876, il vient assez tôt à Paris où il accepte pour vivre de faire toutes sortes de petits métiers, employé de magasin, garde d'enfant, ouvrier menuisier. Il est si pauvre que, pour peindre, il mélange de la cendre de cigarette à la poussière de crayons, de pastel et essaie même de la teinture d'iode. C'est alors qu'il rencontre Pablo Picasso. Ils habitent tous deux dans un atelier misérable 13, rue Ravignan à Montmartre. Picasso n'a que 22 ans, Max, cinq ans de plus mais il est subjugué par la personnalité, l'imagination folle et la volonté dominatrice de son ami. Au physique, Max encore jeune a du charme : des yeux très noirs, perçants avec de longs cheveux d'ébène. C'est Picasso qui le pousse à écrire :

 

« Que nous avons été heureux, malgré toute notre misère, écrira-t-il plus tard. Picasso me le rappelait : "Tu te souviens Max, quand nous ne pouvions prendre un fiacre ; et maintenant j'ai une voiture de luxe et je m'en fous." »

 

Dans une lettre à Jean Cocteau, Max a confessé cette passion pour le peintre génial : « Ah, si Picasso avait été comme Maritain, ma vie aurait été un paradis. L'amour-admiration, genre Madeleine, que j'ai pour Picasso est un amour admirable, un hommage rendu à Dieu dans ses créations réussies ».

 

Lorsque, bien plus tard, Max Jacob fut menacé d'être arrêté sous l'Occupation, André Salmon et plusieurs amis lui proposèrent de le cacher chez eux, il répondit :

 

— Si je demandais asile à quelqu'un, ce serait à Picasso, comme il est naturel !

 

Déchiré entre un besoin de pureté – très grand – et ses instincts sexuels – très exigeants – entre le souvenir de son enfance en famille et l'existence bohême qu'il a choisie, entre deux religions, le judaïsme et le christianisme, Max Jacob cherche et apporte un ton nouveau, une conception neuve de la poésie. Finis le vers classique et même le vers libre. Il invente le poème en prose. Il se fait un masque de l'humour ; du burlesque ; du fantasque derrière lesquels il dissimule sa faiblesse, son besoin de tendresse et son angoisse. Ses amis disent qu'il n'est jamais sérieux ; il l'est mais il le cache :

 

— Je me suis appliqué, dit-il, à saisir en moi les données de l'inconscient, les mots en liberté, les associations hasardeuses des idées, les rêves de la nuit et du jour, les hallucinations.

 

Cet art nouveau qui va être celui de la poésie moderne, de la peinture, de la musique du XXe siècle, est issu bien évidemment des découvertes de Freud sur les zones cachées de la conscience. Nous sommes loin de la clarté cartésienne. Max Jacob ouvre la voie à toute une cohorte de jeunes poètes, plus ou moins surréalistes qui mêleront les sortilèges du rêve et du fantastique au goût du burlesque, de la drôlerie, de l'humour : Blaise Cendrars, Aragon, Philippe Soupault, Desnos, Michaux, Prévert. Le Cornet à dés, son chef-d'œuvre, est plein de ces trouvailles : « Un incendie est une rose sur la queue ouverte d'un paon ». Ou : « Elle est si lasse que les paupières des renoncules se ferment sur son chapeau ».

 

Les doigts surchargés de bagues

 

Sa foi profonde (le 22 septembre 1900), il a une vision du Christ qu'il a décrite longuement) ne l'empêche pas de s'abandonner à ses passions homosexuelles. C'est l'époque où selon André Salmon il s'intéresse à « plusieurs malfaiteurs, à des misérables traqués par la police ». C'était chez lui un acte de charité, payé, récompensé par quelque attendrissement. Un jour il s'est excusé de manquer un rendez-vous en invoquant ce prétexte « je dois recevoir un jeune cambrioleur de mes amis ». Plus tard, il aura une assez longue liaison avec le jeune écrivain Maurice Sachs qui lui fut aussi un peu voleur, un peu dénonciateur.

 

Max encore jeune est habillé comme un excentrique : talons hauts, chaussettes rouges, capes et chapeau de dandy, cravates de couleurs voyantes qu'il change selon les indications de l'astrologie. Il a les doigts chargés de bagues.

 

Et soudain en 1921, lassé de ce genre de vie, il quitte Paris pour l'abbaye de Saint-Benoist-sur-Loire sur les conseils d'un jeune prêtre converti comme lui, l'abbé Weill. Désormais, il ne portera qu'un béret, une pauvre pèlerine et des sabots :

 

— J'ai ma cellule au plâtre blanc, mon lit blanc, sans tapis devant, écrit-il, quelques rayons de planches et un lavabo de bonne.

 

Il reviendra à Paris vers 1928 pour se retirer définitivement à Saint-Benoist en 1936. Levé dès six heures, il assiste chaque matin à la messe, communie, écrit de nombreuses lettres, retouche des poèmes et peint en s'inspirant de cartes postales. Il reçoit encore de temps en temps quelque jeune admirateur ce qui fait dire à sa logeuse « Encore un qui vient prendre des leçons de poésie ! ».

 

Mais désormais pour lui l'essentiel n'est plus la poésie, ni l'art, ni l'amour mais la vie mystique. Il se préoccupe de convertir ceux qui viennent le soir. Un médecin qu'il a amené à la religion a dit de lui « Ce mystérieux bonhomme tenait caché sous son ample manteau un gros morceau de soleil dont il m'a donné une miette ».

 

Que pouvait lui faire alors l'approche de la mort ! Il ne l'a pas évitée. Il l'a attendue avec résignation et sans doute avec joie.

 

Arcadie n°206, André Calas, février 1971

 


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Max Jacob par René Soral

 

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