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Les tasses, toilettes publiques, affaires privées, Marc Martin (2019)

Publié le par Jean-Yves Alt

Trois grands chapitres articulent l'ouvrage :

1. La recherche : l'histoire des pissotières sur 200 ans (de 1834 à nos jours) avec des documents inédits et photos du vieux Paris.

2. Les regards : critiques d'arts, historiens, sociologues… décryptent les photos de Marc Martin.

3. Les rencontres : revivre les émois des lieux grâce à la retranscription d’entretiens avec témoins.

1. La recherche

Les premières vespasiennes ont fait leur apparition en 1834 au cœur de la vie parisienne, sur les grands boulevards .

« Oh ! que les urinoirs sont tristes ! Le soir, lanternes sourdes à la lueur si tremblotante ; souricières pour prendre les hommes ; mausolées lugubres et pleins de mystères ! Pourquoi donc êtes-vous si tristes, ô urinoirs ! », s'exclame Henri Sauvage (« La boutique à treize » – 1923).

Le cabinet est le lieu premier de toutes les initiations, d'autant plus dangereux qu'il peut contribuer en même temps à la découverte du plaisir et à la naissance du plaisir d'écrire, comme l'illustre Pierre Guyotat dans « Langage du corps » (1972).

Placé au centre du cocon familial, le cabinet reste attaché à la honte et à la peur-envie d'être découvert, malgré les jouissances qu'il peut recéler : « Je me ruais le long du couloir jusqu'aux lavabos et, en dix ou quinze furieux coups de poings, déflaquais debout dans un urinoir », écrit Philip Roth dans « Portnoy et son complexe » (1969).

Le petit Marcel Proust se consacrera dans son petit cabinet aux iris à la « lecture, la rêverie, les larmes et la volupté » (« Du côté de chez Swann »). Comme le petit Marcel a laissé la clef sur la serrure, la solitude du cabinet, assurée par les verrous, s'inversera en une scène d'exhibitionnisme où le lecteur est mis en position de voyeur. Ce malicieux retournement, cette inversion généralisée, réalisée ici dans un lieu intime et privé, sera justement la clé d'interprétation de l'usage des toilettes publiques ou vespasiennes.

« Un inverti est un désorganisateur de la famille » dit Zola dans sa préface de « Roman d'un inverti-né » (1896). En effet, ce qui va intimider, décourager voire terroriser dans la fréquentation voyante des vespasiennes par les homosexuels, c'est la tentative de jonction souvent réussie entre « deux côtés », le « devant » et le « derrière », l'intérieur et l'extérieur.

Avec sa manie de faire circuler des activités privées dans un espace public, l'homosexuel va bousculer la fonction sacrée du « cabinet » qui va devenir un excellent baromètre de la tolérance à l'égard des « sodomites », et un instrument de mesure privilégié de la fièvre qu'elle enclenche chez les tenants de la moralité publique.

Pierre Hahn rappelle à juste titre dans « Nos ancêtres les pervers » (1979) que « vivre dans la rue » semble être le propre des pédérastes, véritables magiciens (ou sorciers) du retournement du « privé » en « public ». Après tout, c'est sur les boulevards eux-mêmes, au cœur de la vie parisienne, que les premières vespasiennes vont faire leur apparition en 1841.

À l'origine de l'histoire des toilettes publiques, on découvre une anarchie jugée insupportable aux yeux des pisse-froid qui stigmatisent la liberté régnant dans l'expression des besoins naturels. Cette liberté excessive signe l'émergence d'une morale bourgeoise de la « discrétion ». Ne voit-on pas périr les arbres du Palais-Royal perpétuellement arrosés par des pisseurs qui rendent irrespirable l'air des jardins ? Cette odeur d'urine croupie va contribuer à engager la cité dans la saine vie hygiénique : l'édification des toilettes publiques est liée, plus qu'au confort des citoyens, au problème crucial de l'hygiène publique.

La liaison houleuse de la police parisienne et des homosexuels remonte au milieu du XVIIIe siècle, lorsque la police étend son emprise sur la population et recommande par exemple de ne plus pisser contre un arbre car les « sergents du guet » ont déjà un penchant pour la traque à l'homosexuel, la pratique du fichage se répand et l'utilisation de « mouches » provocatrices est désormais fréquente. Les « gens de la manchette » sont en effet les champions du subterfuge et le pipi-prétexte, lorsqu'ils font semblant de s'exonérer, n'a pour but que d'exhiber leurs organes génitaux.

Les premiers essais de vespasiennes en 1830 donnent à voir des colonnes à double usage – urinoirs et affichage publicitaire – élevées sur le boulevard des Italiens : ils ressemblent aux minarets de l'Orient, architecture érotique pour les uns, repoussante pour les autres. Ces urinoirs offrent rapidement de subtiles et coquines variations : ils possèdent bientôt plusieurs places. L'ingénieur Adolphe Alphand au cours de ses Promenades dans Paris remarque un de ces nouveaux modèles dans un bosquet des Champs-Élysées : huit stalles sur deux rangées avec un réverbère à chaque extrémité.

Mais si de jour l'endroit offre un visage paisible, à la tombée de la nuit les abords des urinoirs ne sont pas sans danger. Les rapports de police sont là pour en témoigner : les jeunes prostitués qui racolent et les pickpockets qui viennent y œuvrer font de chaque pissotière le lieu de tous les dangers. Il est fortement déconseillé de se promener avec un jeune homme qui pourrait s'arrêter et prétexter un besoin pressant : entre-temps il aura fait survenir de faux agents qui rendront des plus convaincante son opération de chantage.

Jean Genet a décrit dans « Journal du voleur » (1949) cette avalanche de sensations procurée par un de ces rackets dans une pissotière : « Dans les tasses, René frappe avec tranquillité les pédés, il les fouille, les dévalise, quelquefois il leur donne, comme un coup de grâce, un coup de talon sur la gueule. » L'érotisation du geste du beau racketteur (« Chaque endroit de son corps, nocturne, y participa : ses mains, ses bras, ses jambes, sa nuque ») n'empêche pas Genet de livrer des informations sur la psychologie et le comportement du « divin voleur » : « Mon oreille saisit des lambeaux d'aventures : "Un officier en caleçon à qui il dérobe le portefeuille et qui, l'index pointé, lui intime : Sortez !" "La réponse de René moqueur : Tu te crois dans l'armée." "Un coup de poing qu'il donna trop fort, sur le crâne d'un vieux." "Celui qui s'évanouit quand René, brûlant, ouvre un tiroir qui contient une réserve d'ampoules de morphine." "Le pédé fauché qu'il oblige à s'agenouiller devant lui." ». Genet, ce captif amoureux de la trahison, écoute avec ravissement le récit de ces hauts faits. Il y va bientôt de son petit conseil : « J'encourage René, je le conseille il m'écoute. Je lui dis que jamais il ne parle le premier. Laisse venir le gars, laisse-le tourner autour de toi. Sois un peu étonné qu'il te propose l'amour. Sache avec qui feindre l'ignorance. » Auréolée du pouvoir transfigurateur de l'amour, chaque scène de violence dont la pissotière est le décor privilégié recèle des trésors d'enchantement. Même si le traitement imposé par cette littérature au lyrisme amoureux confère à l'événement un soupçon d'irréalité, ce genre d'épisode aura le mérite de nous renseigner aussi sur les mobiles du « casseur » alors qu'on connaît surtout la version des victimes. Cependant l'histoire policière des vespasiennes est loin d'avoir ces charmes littéraires.

Le plaisir des uns suscite la violence des autres. Avec un goût prononcé pour l'hyperbole, Carlier (copieusement cité par Pierre Hahn) raconte les jeux de cache-cache entre les homosexuels et la police autour des toilettes publiques. Les homosexuels incriminés se distinguent par leur caractère informe, indéterminé et surtout, totalement indénombrable : c'est vraiment l'invasion d'une masse sans visages et sans noms.

L'homosexualité est décidément une manie intarissable et son lieu de rencontre favori exerce un magnétisme qui semble mettre en péril l'équilibre hétérosexuel. L'impayable Carlier raconte l'épisode émouvant d'un garçon de café qui venait trouver chaussure à son pied en tenue de travail (« tablier blanc relevé par coin ») chaque soir au même endroit. Pourchassé, persécuté, il se retrouve un jour avec un bras cassé ; mais rien n'y fait, il revient et est en fin de compte arrêté. Au lieu de se dissimuler il affronte fièrement les autorités « en avouant hautement le but de ses promenades ».

Les recoins malpropres et puants servent spécialement de lieux de rendez-vous. Ceux que leurs goûts pervertis poussent à rechercher cette singulière condition de bien-être – et ils sont très nombreux – forment la classe des Renifleurs. L'ironie se devine. Car les mares d'urine stagnante, gênantes pour l'odorat, favorisaient aussi les honteuses pratiques de ces innombrables pervers, comme en témoigne le docteur Gallus dans « L'amour chez les dégénérés » (1905).

Si l'on fait autant de bruit autour de ces lieux, c'est aussi que les gestes s'y accomplissent dans le plus imperturbable des silences. « Sodome » ne signifie-t-il pas à l'origine « muet » ? La fellation s'appelait de même « tacere » qui signifie « se taire ». Décidemment, les auteurs du peccatum mutu, le péché muet ont toujours à voir avec le silence. Mais les « nouveaux barbares » qui fréquentent ce « cloaque » restent également attachés à la qualité de l'ombre qui doit y régner.

On se souvient que Stephen Frears gratifiait son public dans « Prick Up Your Ears » (1987) d'une grande scène d'attouchements collectifs dans de ténébreuses toilettes londoniennes. Le malicieux protagoniste avait d'un geste vif dévissé toutes les ampoules de l'endroit et nous avait inauguré une gigantesque backroom improvisée.

Tous ces édicules seront bientôt munis de candélabres d'éclairage. À la même époque Gustave Macé, ancien chef de la Sûreté, raconte dans « Mes lundis en prison » [Charpentier et Cie, Paris, 1889] les méfaits d'un certain Bec-de-Gaz qui s'était fait la spécialité d'éteindre les lumières des vespasiennes, mais pas pour les mêmes raisons que le sympathique héros du film de Frears : Bec-de-Gaz préférait œuvrer dans le noir pour faire chanter les malheureux qui se trouvaient sur sa route. La douce et propice pénombre qui règne dans les vespasiennes rend facile le culte de l'œil et le voyeurisme.

Mais le papillonnement autour des toilettes publiques fait également peur et envie par le mélange des genres qu'il permet. Le prolétaire y vient pour un besoin « naturel » tandis que le bourgeois vient s'y encanailler, par souci d'exotisme : c'est la revanche de l'un et le dépaysement de l'autre. Carlier, encore, se base sur cette réalité qui ignore les barrières de classe et de métier pour écrire : « La passion est tellement impérieuse pour les véritables adeptes de la pédérastie qu'elle amène, au point de vue social, les accouplements les plus monstrueux. Le maître et son domestique, le voleur et l'homme sans casier judiciaire, le goujat en guenilles et l'élégant s'acceptent comme s'ils appartenaient à la même classe de la société. » Or la vespasienne, ce monde ouvert où tout communique, encourage ces rencontres à une vitesse exorbitante. Les toilettes favorisent l'accélération des rencontres et leur immédiateté compromet la bonne répartition des rôles : plus personne n'est à sa place et tout est allégrement renversé.

Cependant le XXe siècle verra un spectaculaire rétrécissement de toutes ces possibilités. Certes on trouve chez Proust à l'aube du XXe siècle quelques beaux restes des toilettes comme lieu paradisiaque et maudit. Dans « La prisonnière » de Marcel Proust, le maître d'hôtel s'étonne des curieuses activités de Palamède de Charlus : « Certainement Monsieur de Charlus a pris une maladie pour rester si longtemps dans une pistière. Voilà ce que c'est que d'être un vieux coureur de femmes. Il en a les pantalons. Ce matin, Madame m'a envoyé faire une course à Neuilly. À la pistière de la rue de Bourgogne, j'ai vu entrer M. le baron de Charlus. En revenant de Neuilly, bien une heure après, j'ai vu ses pantalons jaunes dans la même pistière, à la même place, au milieu, où il se met toujours pour qu'on ne le voie pas. »

Les exploits moins innocents des protagonistes de Genet jettent une lumière plus crue sur la violence à laquelle peut inciter la fréquentation des toilettes ; nous sommes au milieu du XXe siècle et René « opère, dans la nuit la plus troublante, au bord des pissotières, des pelouses, des bosquets, sous les arbres des Champs-Elysées, près des gares, à la porte Maillot, au bois de Boulogne (toujours la nuit) avec un sérieux d'où le romantisme est exclu. » Ici le plaisir tiré de la fréquentation des toilettes se mesure à l'aune du butin de la soirée qui peut être varié : « De sa poche il sort les bagues, les alliances, les montres. »

Plus proche de nous dans le temps, Roger Peyrefitte, avec son instinct cancanier et sa langue de vipère, viendra révéler au public à quelles honteuses pratiques se livrait le torero Montherlant dans les toilettes publiques.

En 1955, Matthieu Galey (écrivain, chroniqueur) en parle dans son journal : « Les "tasses", chapelles de l'abjection. Il me faut en parler pour être honnête ; j'y vais, moi aussi, de temps à autre. Toutes les classes de la société s'y côtoient, mais on y trouve également des êtres indéfinissables, incolores, ni beaux, ni laids, et qu'on ne voit nulle part ailleurs, comme s'ils n'en sortaient jamais, confondus, aux petites heures de l'aube, avec la grisaille de l'ardoise mouillée. Il est vrai qu'en y pénétrant on s'y transforme aussitôt en quelqu'un d'autre, un anonyme inconnu – même de soi – et tremblant. Nauséeux plaisir de cette métamorphose : on se sent naître à une vie tout le jour contenue par les règles de la morale ; on s'abandonne à l'instinct soudain resurgi. On s'oublierait presque tout à fait si la peur ne vous tiraillait. Car c'est une volupté coupable, avivée par l'inquiétude. Par l'angoisse, même, à quoi se mêle le dégoût, au point que c'est en détournant la tête, après un bref coup d'œil quêteur, qu'on tend la main vers l'alvéole voisin. Qui verrait les visages à cet instant n'y lirait qu'une étrange indifférence ; la tête fait semblant d'ignorer les ignobles agissements du bras. Mais la force du désir l'emporte sur la crainte, l'émotion, la honte, le trac, et rien ne pourrait empêcher les habitués de se rencontrer la, furtivement, pour ne plus se revoir ensuite ; Ignorer son complice, c'est s'innocenter tout en péchant. Si parfois l'un ou l'autre se risqué à suivre le compagnon de hasard, cela ne va guère plus loin : faire d'un témoin à charge un ami pour toujours, comment y songer ? Et quand s'éclipsent ces ombres, lestées ou déçues, un agent de police qui fait benoîtement les cent pas dans le coin leur procure un ultime frisson, épice de ce repas secret. »

Extrait du Journal daté du 25 mars 1955. Matthieu Galey a alors vingt ans.

Malgré tous ces exemples empreints d'une certaine nostalgie, le débraillage intime induit par la pratique assidue des tasses va connaître son coup de grâce dans les années 70. La consternation est à son comble le 28 janvier 1980 lorsque le conseil de Paris autorise l'installation des trois premières sanisettes Decaux, société avec laquelle Paris a passé des conventions au milieu des années 70. Abolie la chorégraphie incessante des « Renifleurs », « Soupeurs » et autres partisans du « crime contre-nature ». La frénésie purgative a trouvé son aboutissement logique, les portes de l'Hadès que sont les vespasiennes sont désormais fermées et les travailleurs rectaux peuvent aller se rhabiller.

2. Les regards

Extrait : Graffiti, classé X

Les graffiti contemporains évoluent dans le monde de l'art et garnissent les salons bourgeois […] Le graffiti à caractère sexuel, lui, reste autonome. Souterrain, il n'appartient à aucune règle. Sa transgression est totale. Ses auteurs sont discrets et se réjouissent de cet anonymat. Leurs messages sont aussi des appels à l'autre. Marc Martin ne s'intéresse qu'à ce genre de graffiti-là. […] Observations de terrains, prises de photographies... Si l'artiste s'étonne du manque d'intérêt de la part des chercheurs sur la valeur ethnographique de la prose obscène qui tapisse les murs de l'ombre, il refuse d'y voir la misère sexuelle qu'on lui attribue aisément. Au graffiti des chiottes publiques, parent pauvre de la famille Street Art, il consacre un triptyque.

Dans la tête d'Ernest (premier volet du triptyque)

Photographie de Marc Martin – Tête en terre cuite modelée par Jan Krass – 2019

Photographie de Marc Martin – Tête en terre cuite modelée par Jan Krass – 2019

Tête patinée à la cire, peinture acrylique sur papier imprimé et sur matières organiques, vernis mat et brillant

« La première des 3 installations se penche sur la personnalité d'Ernest-Ernest, ancien documentaliste au CNRS qui, pour son plaisir personnel, de 1963 à 1978, recensera des dizaines de milliers de graffiti sexuels, tous collectés dans les toilettes publiques. Jean-Luc Hennig, alors journaliste à Libération, avait rencontré Monsieur Ernest. Il le décrit comme un homme d'une cinquantaine d'années, discret et passionné. Méticuleusement, il décalquait les dessins, recopiait chacun des messages à la virgule près puis les classait, un à un, selon leurs thématiques Aujourd'hui, Jean-Luc Hennig n'est pas très optimiste sur la pérennité de ces archives anthropologiques Je me souviens d'épais volumes reliés, de papier hygiénique glissé entre les pages. Mais c'était il y a 40 ans. Je n'ai jamais revu Monsieur Ernest après l'entretien, c'était un solitaire. Il aurait plus de 90 ans... L'installation rend compte de cette énigme. Qu'est-ce qui a poussé Ernest dans ce travail d'exploration urbaine ? Qu'avait-il en tête ? En dispatchant les 350 pages de graffiti, Marc Martin ouvre le champ à l'inconscient collectif. Acolytes et inconnus entrent alors dans son processus créatif. […] Sous les traits de ce portrait maculé – façonné, fissuré –, les fantasmes en papier mâché démasquent toute une société. Les mots crus, capturés par un vernis d'éternité, mat ou brillant, selon les zones du crâne, apaisent le visage buriné d'une expression lascive et sereine. Ainsi, trône sur son piédestal « Dans la tête d'Ernest ». En épigraphe, une citation attribuée à Dali (le peintre espagnol, et non la chanteuse égyptienne) : Le graffiti doit rester un mot merdeux, une insulte aux constipés de l'esprit. » (p. 215)

3. Les rencontres

Gérard Koskovich, Jean-Pierre Espérandieu (témoignage joyeux d'un homme âgé de 73 ans ; paroles trop rares de nos jours), Florien Hetz, Philippe C., Bruce LaBruce, Patrick Cardon, Rudi Bleys, Piotr Nathan, Michael Bochow.

Extrait : « Il y a autre chose, au lycée, qui m'évoque des plaisirs charnels : le long lavabo blanc. Et tous les mètres, un savon était imbriqué dans le carrelage par un support de fer. Quand on se lavait les mains, ça sentait la bite ! C'était un savon qui sentait la bite. »

Patrick Cardon, p. 273

Un ouvrage sur les dessous oubliés des pissotières, à la fois transgressif et créatif : à avoir absolument chez soi.

■ Les tasses, toilettes publiques, affaires privées de Marc Martin, avec de très nombreuses photographies de l'auteur, éditions Agua, 300 pages, novembre 2019, ISBN : 9782955307861, 58 €


Tous les noms soulignés (dans cet article) apparaissent dans l'ouvrage de Marc Martin


Lire dans le bulletin trimestriel n°19 (juin 2020) des éditions Quintes-Feuilles : [Argot, mœurs, légendes ] – Les « soupeurs » des pissotières : réalité créée par suggestion ou « légende urbaine » ?

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Lettre à l'enfant du rêve dans le roman de Marcel Guersant, « Jean-Paul »

Publié le par Jean-Yves Alt

Jean-Paul Chargnier, à la veille de mourir, décide d'écrire à Philippe, cet adolescent dont il fut épris, celui qu'il nommait « enfant du rêve », pour le conjurer d'envisager une autre vie… Il ne l'enverra pas estimant Philippe non prêt à la recevoir ni à la comprendre.

Mon cher Philippe,

Je crois que je vais mourir bientôt, et c'est très bien ainsi. Comme nous en avons convenu au mois de juin, ne cherche pas à me revoir. Je veux te dire, avant de m'en aller, deux choses également importantes et que mon expérience ainsi que mon extrême affection pour toi m'autorisent à te dire, plus que personne.

D'abord, ne continue pas à, demander à la vie les joies du coeur et du corps, selon l'inclination qui a été la nôtre. Tu es encore jeune et les habitudes n'ont pas encore été assez répétées pour créer en toi de véritables impuissances à être normal ; ton corps n'est pas encore exclusif ; garde-lui sa disponibilité. Si tu persévérais dans la voie où tu es engagé, laisse-moi te dire que tu serais bien vite un malheureux, comme je l'ai été moi-même, c'est-à-dire au delà de tout ce qui se peut imaginer tant que l'on n'y est pas soi-même passé. Ne cherche pas le plaisir, seul ou avec d'autres garçons. Il n'y a que des poisons mortifiants à recueillir. Fais, en souvenir de moi, si tu le veux, l'effort de volonté de te contenir quand tu es seul et de te refuser à autrui. Crois-moi, surtout crois-moi : humainement parlant, tu seras moins malheureux à vivre dans le désert qu'à subir des contacts pourrisseurs.

Et puis, je voudrais que tu profites de ton année de philo pour te mettre à penser aux problèmes sérieux de l'existence : Dieu, la destinée, la mort, l'après-mort, la morale, la liberté, la responsabilité, l'instauration de soi-même. Au nom de notre affection qui aurait pu être très belle et très profonde, je crois, si nous ne l'avions tout de suite gâchée par le péché, je te demande d'aller voir le Père Mermillod. Il habite rue de Sèvres, n°..., tout près des Missions étrangères. Il te connaît déjà parce que je lui ai parlé de toi. Il t'aidera comme un père, et un peu en mon nom. C'est un type formidable. C'est à lui que je dois tout. Tu pourras tout lui dire de toi. Seul, tu seras incapable de te prendre en main; avec lui, je t'assure que tu le pourras et que la vie, même austère, aura du goût et vaudra d'être vécue. Fais-le, afin que je m'en aille complètement en paix sur ton compte. Ton avenir me trouble.

Je ne vois pas autre chose à te dire. Si mes souffrances et celles de ma mort peuvent te servir à quelque chose, elles sont offertes dans cette intention, pour réparer s'il est possible le mal que je t'ai fait et pour t'ouvrir la voie où je voudrais te voir me suivre. Voilà. Je t'embrasse, mon cher petit enfant, bien tendrement. C'est vrai : bien tendrement et très purement, cette fois.

[Jean-Paul]

■ in Jean-Paul, roman de Marcel Guersant, Editions de Minuit, 1953, pages 514-515

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Bras de fer, un film de Gérard Vergez (1985)

Publié le par Jean-Yves Alt

Trahisons, passions, jalousies, amitiés, chantage à l'homosexualité... Le vice et la vertu ont la part belle dans Bras de Fer, au coeur de la Résistance.

Bras de Fer, c'est un duo comme dans Les cavaliers de l'orage du même réalisateur.

Un duo dramatique, un duo de frères d'armes, Pierre Wagnies dit Augustin (Christophe Malavoy) et Delancourt dit Condor (Bernard Giraudeau), un duo de sportifs, d'escrimeurs de haut niveau habitués à croiser le fer pour la gloire. Un duo d'amis lancés dans un réseau de Résistance dans le Paris de l'Occupation.

Entre eux, une femme blafarde, sensuelle et camée (Camille jouée par Angela Molina), à qui chacun voue une passion sans bornes : si la Résistance et l'action patriotique rapprochent Augustin et Condor, la femme les sépare et influence leurs décisions au plus profond d'eux-mêmes.

Rien n'est simple dans cet affrontement où la raison d'Etat (le devoir) se mêle intimement aux bouillonnements impulsifs de l'amour : l'amitié se montre telle qu'elle est souvent, incertaine, parfois fidèle, parfois perverse.

Ce film regorge d'hésitations, de revirements, de réactions imprévues. Aussi, jusqu'à la fin, le spectateur reste dans un flou artistique de ses propres suppositions : où commence la trahison ? où finit-elle ? Condor est-il vraiment un salaud ? Augustin, jaloux jusqu'à la moelle, d'une jalousie qu'il refoule totalement, mérite-t-il un brevet de sainteté ? Condor trahit-il Augustin ?

Mais, alors que l'opération Judas prévoyait l'élimination d'Augustin une fois accomplie la mission de ce dernier, Condor lui sauve la vie. Une vie qu'il n'hésite pourtant pas à livrer en pâture aux nazis durant tout le film.

Rien n'est évident dans ce film. D'emblée, Bras de Fer plonge le spectateur en eaux troubles : le décor de cet hôtel parisien luxueux, avec sa piscine et sa salle d'escrime où naviguent les requins de tous bords, participe pleinement de l'ambiance générale. C'est le lieu où se croisent officiers nazis et espions de la Résistance, putes de haut vol et hommes d'affaires, tout le gratin interlope et sournois d'une époque aux enjeux capitaux (les nazis veulent extorquer à Condor des renseignements sur le débarquement allié).

Rivalités au sein de la Résistance donc, mais partie d'échecs aussi entre Condor et les Allemands : il sait profiter du petit défaut de l'officier Von Bleicher incarné par Mathieu Carrière pour marquer des points en le compromettant dans les bras d'un gymnaste dénudé. Il tient Von Bleicher par son homosexualité, comme les nazis le tiennent, lui, par Angela Molina interposée : Angela en chanteuse de cabaret, accrochée à la cocaïne pour être mieux tenue en laisse par ses geôliers.

Gérard Vergez a vraiment réussi une mixture savante d'étude des comportements, en un moment dramatique sans oublier l'action. Du sens et du suspense : magnifique !

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Mon regard sur une peinture de saint Sébastien de la cathédrale de Strasbourg

Publié le par Jean-Yves Alt

Il n'y a sans doute pas, sur la terre, de désespoir plus absolu que de mourir sous la torture car l'humanité se trouve alors totalement bafouée, néantisée.

Telle est l'idée force que je lis dans ce saint Sébastien de la cathédrale de Strasbourg.

Les archers-bourreaux ont été d'une telle maladresse – ou alors, ils ont un tel de degré de perversité – que de tous les impacts des flèches, aucun n'est mortel.

Tableau avant tout d'une torture d'où ce surcroît de souffrance que je ressens face à cet homme qui n'est saint que par la présence de son auréole.

Si l'homme est retenu debout par des liens, il n'est pas défaillant. Il ne penche pas même vers la mort : l'agonie lente n'est pas suggérée ; seulement la barbarie des bourreaux et son inadéquation à renverser le déroulement des événements.

Saint Sébastien – Revers d'un panneau de retable – deuxième quart du XVIe

Huile sur bois, cathédrale de Strasbourg

Ce Sébastien est un homme du commun : aucune beauté antique chez lui. Il se présente comme un homme qui a d'abord cru au partage et qui ne regrette rien de ses choix. Il a aspiré à un autre monde terrestre et découvre maintenant que même les rêves, à la longue, peuvent tuer.

Ce tableau descend en moi, au plus profond, dans ces espaces secrets où adviennent les seuls motifs qui mènent ma vie.

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Planches d'anatomie, Robert Vigneau

Publié le par Jean-Yves Alt

Le corps réfracté par Robert Vigneau

En découvrant le titre de ce recueil, j'ai songé à ces planches d'anatomie humaine du XIXe ainsi qu'à tous les vieux objets auxquels je les associe : microscope, spéculum, lampe frontale… parce que leur usage a disparu, et que je supporte mal qu'un objet soit regardé hors son usage. Comme s'il ne pouvait être beau que, justement, hors d'usage...

J'ai songé encore au corps de l'être souffrant qui, paradoxalement, peut solliciter mon sens de l'esthétique : telle éruption, telle image sont superbes... J'ai eu en tête cette expression entendue dans la bouche d'un médecin : C'est un cas magnifique, c'est un beau cas.

« Ma peau, malheur ! se décolle.

Je la vois se liquéfier,

Elle a glissé des épaules

Et tombe en flaque à mes pieds.

Se dévoilent mes abîmes :

Mon corps, mon cœur écorchés

Montrent mon ordure intime,

Je ne peux plus rien cacher. » (Peau, p.12)

Robert Vigneau révèle toute l'ambiguïté que, par mon regard, je porte sur ce qui m'environne. Il sait que le corps – source d'un imaginaire qu'il a en propre – est magique. Robert Vigneau fait surgir un théâtre personnel de mémoire. Il met en scène sa propre vie en créant un catalogue basé sur chacune des parties du corps. Il anéantit le temps en mettant en rapport son passé avec un présent et un futur qui lui échappe.

« Dans l'aquarium des paupières

L'œil gauche tourne à l'étroit

De ses larmes ordinaires

À la recherche du droit.

L'œil droit coulé dans l'orbite

De ses conforts lacrymaux

Guette en vain, poisson presbyte,

L'autre œil gauchement jumeau.

Ainsi vivent-ils à deux

Mais jamais ne s'aperçoivent

L'un et l'autre. En amoureux

Si j'en crois mon expérience. » (Œil, p.21)

Robert Vigneau s'approprie d'une certaine façon son corps qui souffre d'être un en-soi, un corpus alors qu'il n'existe que par rapport à sa vie, à sa souffrance.

« Qu'est-ce qui le retenait d'aimer ?

A personne il n'osa le dire » (Epaules, p.84)

« Est-ce exister qu'exister

Seulement pour exister

Entre le lit et l'usine

Et le dimanche pour Dieu ? » (Anémie, p.129)

Tendresse et horreurs froides voisinent. Robert Vigneau met « en mots [son] corps pour conjurer la mort » (Yeux, p.153). Il m'oblige à traverser les apparences, à critiquer le positivisme ambiant, à revoir la mort à l'œuvre.

« De la vraie mort, nul divin n'en protège.

Prière est sacrilège, plaisir est seul credo :

Les fleurs des cerisiers ont brûlé sous la neige. » (Âme, p.121)

« Pourquoi mourir de n'avoir pas su vivre ? » (Œsophage, p.135)

« J'aurai gâché ma vie à m'y croire éternel. » (Intestins, p.141)

« Pourquoi devrais-je penser :

Aucune raison de vivre,

Aucune de mourir aussi ? » (Corps, p.148)

Robert Vigneau me guide dans ce chemin difficile qu'est le regard superficiel sur mon propre connu et inhabité, et le regard plus riche, de biais, vers la richesse de l'inconnu, habité, et toujours surprenant.

Ce n'est pas de la dérision que l'auteur porte sur lui-même. C'est le contraire. Ces écrits rendent sa vie plus réelle qu'imaginaire. Ils intègrent la douleur dans le grand tout, comme une tentative de conjurer le sort.

Robert Vigneau restitue, au-delà de lui-même, l'homme, et en fait le point de départ d'un nouvel humanisme.

Admirable retournement.

■ Planches d'anatomie, Robert Vigneau, Editions Eolienne, 2005, ISBN : 291199129X


Lire aussi une analyse de Lionel Labosse


Le site de Robert Vigneau


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