Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

L'homophilie oubliée de la société iranienne par Doug Ireland

Publié le par Jean-Yves

Pendant plus d'un millénaire, les Perses ont considéré les relations homosexuelles avec bienveillance. Répandus notamment à la cour et dans la bonne société, ces attachements étaient célébrés par la poésie classique et les traités sur l'art de gouverner. Une tradition rompue au XXe siècle, avec l'importation de la norme hétérosexuelle européenne, dont le régime Ahmadinejad est l'héritier inattendu.

 

Quand Mahmoud Ahmadinejad affirma en septembre 2007, lors d'une intervention à l'université Columbia de New York, qu'« il n'y a pas d'homosexuels en Iran », l'absurdité de cette présomption a fait du président la risée du monde entier. Aujourd'hui, un livre écrit par une éminente universitaire iranienne en exil, Sexual Politics in Modern Iran, lui apporte la plus cinglante des répliques en exposant en détail la longue histoire de l'homosexualité en terre persane.

 

Consacrant une large partie de son ouvrage à l'Iran prémoderne, l'historienne Janet Afary présente la forme dominante de ces relations en termes d'« homosexualité définie par le rang ». Il s'agissait de liaisons particulièrement codifiées, où un homme mûr se procurait un partenaire plus jeune, l'amrad. Les « relations homo-érotiques masculines, écrit l'auteur, étaient régies en Iran par un véritable rituel courtois qui passait, pour l'aîné, par la distribution de cadeaux, l'enseignement de textes littéraires, la musculation et l'entraînement militaire, la guidance intellectuelle et l'exploitation de contacts sociaux susceptibles d'aider le partenaire plus jeune dans sa carrière ». Parfois, ces hommes échangeaient officiellement des vœux, les sigeh de fraternité (1). « Le sexe n'était pas l'unique raison d'être de ces relations, précise l'historienne. Il s'agissait aussi de cultiver l'affection entre les partenaires et de confier à l'homme certaines responsabilités quant à l'avenir du garçon. » Les "sigeh de sororité", concernant les pratiques lesbiennes, étaient également répandus.

 

Rien ne témoigne davantage des codes qui régissaient traditionnellement les relations entre personnes de même sexe, explique Afary, que « le genre littéraire du "miroir des princes" (andarz nameh) [qui] porte à la fois sur les amours homosexuelles et hétérosexuelles. Souvent écrits par des pères pour leurs fils ou par des vizirs pour leurs sultans, ces ouvrages consacraient des chapitres distincts au traitement des compagnons masculins et à celui des épouses (2). »

 

Dans l'un des plus célèbres d'entre eux, le Qâbâs Nâmeh (1082-1083), un père conseille ainsi à son fils : « Entre les femmes et les jeunes hommes, ne limite pas tes penchants à l'un ou l'autre sexe ; ainsi, les deux pourront te procurer du plaisir sans que l'un ou l'autre ne te devienne inamical. [...] L'été, oriente tes désirs vers les jeunes hommes, et l'hiver vers les femmes. » D'une manière générale, l'auteur rappelle à quel point les thèmes homosexuels émaillaient la littérature persane classique (XIIe-XVe siècles), via des allusions homo-érotiques passionnées ou même des références explicites à de jeunes et beaux garçons.

 

D'une manière générale, la société iranienne est restée, jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle et les premières années du XXe, « tolérante à l'égard de bien des pratiques homo-érotiques. [...] Les relations pédérastiques acceptées, à demi publiques, entre hommes adultes et amrads étaient monnaie courante dans différents milieux ». Apparue à l'âge classique, ce que Janet Afary appelle une « bisexualité romantique » était fréquente à la cour et dans l'élite : « Une forme d'amour intermittent (eshq-e mosalsal) était communément pratiquée, où l'affection pouvait osciller d'une fille à un garçon, et réciproquement. »

 

« Mais le pire scandale, rappelle l'historienne, concerna le simulacre de mariage organisé par deux jeunes hommes de la bonne société, liés à la cour. C'était la confirmation publique, surtout aux yeux des plus pieux, que la maison Pahlavi était pervertie par les pires mœurs et que le shah n'était plus maître chez lui. Ces rumeurs alimentèrent l'indignation populaire, et furent récupérées par les islamistes. »

 

Peu après son accession au pouvoir en 1979, l'ayatollah Khomeyni instaura la peine de mort pour les homosexuels. Afary résume ainsi la situation de cette minorité sous Ahmadinejad : « Tandis que la charia exige soit les aveux en bonne et due forme des accusés, soit quatre témoins les ayant surpris en flagrant délit, les autorités actuelles ne recherchent que des preuves médicales de pénétration. Si elles les trouvent, la peine de mort est prononcée. Parce que les exécutions pour homosexualité ont soulevé des protestations à l'échelle internationale, l'État a généralement associé ces accusations à des charges de viol ou de pédophilie. Le recours permanent à cette tactique a encore ébranlé le statut de la communauté gay iranienne aux yeux de l'opinion. »

 

1. En Iran, le sigeh n'est pas l'apanage des homosexuels. Il s'agit d'une forme de mariage temporaire contrarié devant un mollah, pouvant durer de quelques heures (on la considère alors comme une sorte de prostitution) à 99 ans.

2. Ces manuels de conseil politique aux souverains sont apparus au Moyen Âge dans plusieurs civilisations mais, particulièrement répandus en terre d'islam, ils jouissaient d'une grande popularité en Iran. Ces opus sur l'art de bien gouverner, destinés à montrer au prince la voie à suivre pour régner selon la volonté de Dieu, traitaient à la fois des questions d'éthique personnelle, de la gestion de la maisonnée et de l'administration des sujets.

 

Extrait d'un article de Doug Ireland paru dans BOOKS numéro Spécial, History News Network, décembre 2011/janvier 2012 (Cet article est paru sur le site History News Network le 1er mars 2009. Il a été traduit par Béatrice Bocard)

 


Lire l'article entier


Illustration : En couverture d'un magazine iranien, un jeune homme à moitié maquillé pour évoquer l'homosexualité, pourtant violemment réprimée par le régime (AFP)

 

Voir les commentaires

Un écrit mystérieux et déconcertant : la prière sur Sodome par Louis Massignon

Publié le par Jean-Yves

Louis Massignon, qui vécut de 1883 à 1962, était un homme tout à fait admirable et exceptionnel. Il fut le maître incontesté des études sur la langue et la civilisation arabes, le meilleur connaisseur occidental de l'Islam, mais il n'était pas seulement un savant, un grand universitaire. Il milita pour la défense des opprimés, en particulier ceux que l'Occident maltraitait dans le Tiers-Monde lors des guerres coloniales. Son attitude courageuse en faveur de l'indépendance de l'Algérie lui valut, entre 1954 et 1962, bien des admirations et bien des inimitiés. Mais la clé de son œuvre et de son action était sa foi religieuse. Profondément chrétien, Massignon était devenu, dans les années 1950, prêtre catholique de rite oriental. Son vœu suprême était la réconciliation de tous les « fils d'Abraham », c'est-à-dire les juifs, les chrétiens et les musulmans, par la prise de conscience de leur foi commune au Dieu unique.

 

Or, Massignon a laissé un écrit singulier, qu'il diffusa par deux fois, en 1929 et en 1949, sans jamais le faire imprimer : le texte fut simplement ronéotypé et diffusé en un petit nombre d'exemplaires, envoyés à des amis par les soins de son auteur. Il fait partie d'une série de « Trois prières d'Abraham », qui sont « L'hégire d'Ismaël », la prière pour l'Islam, « Le sacrifice d'Isaac », la prière pour Israël, et enfin « La prière pour Sodome », qui concerne les homosexuels (1).

 

C'est un texte déconcertant, et de prime abord fort décevant. De la part d'un homme qui a consacré sa vie à lutter contre les préjugés, à faire découvrir aux occidentaux des trésors de civilisation qu'ils méprisaient stupidement, de la part, surtout, d'un homme qui a vaillamment lutté contre les injustices dont étaient victimes les opprimés, contre le racisme et l'intolérance, on pouvait légitimement attendre une vision généreuse et hardie, une dénonciation des discriminations et des persécutions dont les homosexuels ont été victimes au long des siècles. Au contraire, nous allons le voir, Massignon adopte les condamnations les plus violentes et sans nuance fulminées par l'Église au long de son histoire. Après une première lecture, on est donc tenté de vouer ce document étrange à l'oubli. Mais une étude plus attentive amène pourtant à voir les choses de plus près.

 

Le point de départ de la réflexion de Massignon est le récit biblique du 18e chapitre de la Genèse : Abraham reçoit, sous le chêne de Mambré, les trois anges qui lui annoncent la future naissance de son fils Isaac. Mais ils lui disent aussi que Dieu va détruire la cité pécheresse de Sodome. Alors, Abraham intercède : Peut-être y a-t-il cinquante justes à Sodome ? Quarante-cinq ? Quarante ? Trente ? Vingt ? Dix ? Mais il n'y a pas même dix justes à Sodome. Les Sodomites refusèrent l'hospitalité aux messagers divins et voulurent abuser d'eux. La cité maudite fut détruite sous un déluge de feu, à l'exception du juste Loth, neveu d'Abraham, et de ses enfants (2).

 

Dans cet épisode, le péché essentiel des Sodomites était la cruauté envers des étrangers, le refus du devoir sacré de l'hospitalité. Le désir d'exercer sur les hôtes des violences sexuelles n'était qu'un aspect de cette attitude, mais c'est celui que la tradition juive et chrétienne a retenu et auquel Massignon s'attache. Son but est de susciter parmi les chrétiens une prière pour Sodome, dans la suite de celle d'Abraham, acharné à demander à Dieu le salut de la ville maudite.

 

Il faut ici constater une certaine confusion dans la pensée de Massignon. « Sodome, écrit-il, ce sont les pécheurs endurcis, les réprouvés... la cité de la fausse hospitalité, qui a voulu abuser des anges, donc, la cité du péché contre l'Esprit Saint. C'est l'hospitalité humaine que son crime viole ». Est donc ici symbolisée toute communauté humaine où règnent la haine, l'égoïsme, la cruauté ; la haine envers l'étranger peut s'assimiler au racisme, à la volonté de réduire en esclavage des peuples opprimés. Or, Massignon avait vu une terrible résurrection de cette cité maudite, je veux dire l'Allemagne hitlérienne, qui correspondait trait pour trait à cette vision de Sodome. Lui qui, toute sa vie, a lutté contre les oppressions engendrées par la colonisation pouvait aussi discerner ces traits dans le racisme et l'oppression que subissaient les peuples non-européens. Pourtant, Massignon retient, conformément à la tradition, l'homosexualité comme le crime de Sodome par excellence.

 

Suit en effet un exposé sur l'histoire de l'homosexualité, depuis les coutumes des populations primitives d'Afrique ou d'Amérique jusqu'aux sociétés actuelles, en passant évidemment par la Grèce antique et l'Islam médiéval. Ces pages manifestent une grande érudition, mais aussi une hostilité sans faille. Les pratiques homosexuelles étudiées par les ethnologues chez les tribus bantoues ou indiennes d'Amérique sont présentées comme le comportement de « tribus sauvages probablement dégénérées », ce qui est une explication bien courte. On donne ensuite un coup de chapeau à l'idéal grec (en fait platonicien) d'un amour pur et non charnel, mais on déplore que cette belle théorie masque mal un comportement homosexuel en fait physique. Même chose pour les mystiques musulmans du Moyen âge : l'amour homosexuel pur auquel ils aspirent est « ambigu », contradictoire. Lucidement, Massignon constate que toutes les sublimations de l'homosexualité (compagnonnage militaire, fraternité religieuse, etc.) ne font qu'occulter la nature de ces attachements, car l'âme reste inséparable du corps.

 

Il passe ensuite à une énumération des diverses explications physiques ou psychologiques de l'homosexualité, y compris les plus aberrantes, comme les délires des anatomistes du siècle dernier ou une étrange théorie sur une contagion microbienne. Curieusement, la conception freudienne qui, quelles que soient ses limites, a une portée infiniment plus considérable, est expédiée en six lignes.

 

Ce qui suit (le paragraphe 8) est odieux et inacceptable. Massignon expose et semble plus ou moins reprendre à son compte les aberrations de théologiens du Moyen âge sur le rapport entre l'homosexualité et le satanisme : une relation homosexuelle serait plus ou moins un rapport avec le diable. Il faut citer cette phrase atroce : « Ce crime qui crie vers Dieu donne accès dans l'au-delà par la porte des démons ; les âmes, à leur contact, se désagrègent, et les suicides, si fréquents parmi ces malheureux, manifestent à travers un sadisme et un masochisme exaspérés, l'atroce hâte d'une âme vers la consommation de sa destruction définitive ». Comment cet homme qui, durant toute son existence se consacra à la défense des opprimés et tout particulièrement des victimes du racisme, n'a-t-il pas perçu que les homosexuels furent souvent poussés au désespoir et au suicide par la haine, l'injustice de leur entourage, en particulier de leur entourage chrétien, et non par une quelconque fatalité intérieure ?

 

Dans la suite de son texte, Massignon évoque la condamnation et la persécution de l'homosexualité par le christianisme depuis saint Paul, et il s'en félicite. La chrétienté, dit-il, réussit durant mille années à « désinfecter » les peuples convertis, les remèdes religieux ou la rigueur des lois civiles traitant les cas isolés et évitant « toute épidémie ». Mais, depuis la fin du Moyen âge, « des foyers locaux d'infection ont percé » et, de nos jours, la contamination s'étend. Ce vocabulaire tiré de la terminologie médicale pour les maladies microbiennes est particulièrement odieux et injurieux. Rappelons seulement qu'Hitler et ses séides l'utilisaient pour parler des juifs et des autres races qu'ils voulaient exterminer.

 

Massignon en vient enfin aux « remèdes ». Ils sont simples pour lui, tout homosexuel est appelé à une vie de type monastique, consacrée à la prière, la pénitence, la mystique. Celui ou celle qui ne s'y voue pas trahit le dessein de Dieu sur lui. Notons au passage que cette solution est en contradiction avec ce qui était dit plus haut : à savoir que toute sublimation est ambiguë, que l'âme ne peut se séparer du corps (paragraphe 7 : « ... bien que (l'âme de l'homosexuel) s'en défende, s'en cache, se surveille, elle a conclu avec ses sens un "pacte" physique »). Enfin Massignon propose une sorte de croisade de prière pour supplier la grâce divine de sauver Sodome, d'arracher des élus à la cité maudite. L'homosexualité sera une heureuse faute (felix culpa) si elle amène à se consacrer à Dieu et à vivre dans sa louange « des cœurs d'hommes et de femmes mystérieusement dépossédés de l'attrait sexuel naturel ».

 

En bref, la seule chance de salut pour un homosexuel serait de devenir un saint. Autrement, il sera le citoyen maudit de la cité perdue de Sodome. Et qu'on ne se fasse pas d'illusion : même s'il n'y a pas de « faute physique »... le consentement à cette tentation qui renie la nature » est une trahison de la vocation des rescapés de Sodome. Il faut donc, à chaque instant, refuser d'accepter d'être ce qu'on est, ce qui risque, assurément, de susciter plus de névroses et d'angoisses que de vies pures et paisibles. Surtout, est-il légitime, est-il réaliste, d'exiger des pauvres homosexuels chrétiens un tel héroïsme ?

 

La vocation monastique n'est pas donnée à n'importe qui. A toutes les époques, des hommes et des femmes, hétérosexuels ou homosexuels, ont trouvé dans une vie de chasteté et de prière la source d'un grand équilibre humain et spirituel, et parfois d'une authentique sainteté. Mais cela ne concerne pas tout un chacun, et le fait d'avoir une orientation homosexuelle ne suffit nullement pour fonder une telle vocation.

 

En fait, la « Prière sur Sodome » constitue un excellent document sur les angoisses terribles que pouvait ressentir un homosexuel chrétien durant la première moitié de ce siècle. Massignon, on l'a vu, prend totalement à son compte les condamnations les plus violentes émises par l'Église au cours de son histoire. Jamais cet homme si charitable n'a le moindre mouvement de charité envers des hommes et des femmes brimés, condamnés, persécutés, alors qu'ils ne sont pas le moins du monde responsables de leur situation. Pas un mot, chez cet homme toujours prêt à dénoncer les injustices, pour déplorer celles dont souffraient les homosexuels. Et pourquoi refuser toujours la possibilité d'un amour homosexuel réel, positif, lumineux, pourquoi voir toujours dans « Sodome » l'abjection et l'échec ? Ce texte est la manifestation d'une grande angoisse intérieure, d'un drame non résolu. Le plus étrange demeure le luxe de précautions dont Massignon s'entoura pour la diffusion de son écrit : il reprenait toutes les condamnations qu'avait subies l'homosexualité au cours de l'histoire, et il conseillait aux homosexuels de vivre comme des moines. Et pour cela, il refusait l'impression de son texte, il le diffusait en peu d'exemplaires, adressés nominalement à quelques amis, à la manière d'un écrit licencieux ou subversif... Preuve que parler, même en ces termes, de l'homosexualité en 1929 et encore en 1949 était une audace et un risque. On peut mesurer aujourd'hui le chemin parcouru.

 

Notons pour terminer une curieuse absence : ce texte comprend des centaines de références à des écrits multiples. Mais il ne renvoie jamais à l'Évangile. Or, c'est justement dans cette source qu'il faut chercher un christianisme libéré de l'angoisse et de la terreur, libéré de l'image d'un Dieu de vengeance qui écrase ses fidèles, pour retrouver cette foi très simple, qui a manqué dans sa « Prière sur Sodome » au grand croyant Massignon, en un Dieu qui aime toutes ses créatures telles qu'elles sont.

 

(1) Un article sur Louis Massignon et sa « Prière » a déjà paru dans Arcadie en 1971 (n°205, p. 38-44), sous la plume de Serge Talbot et sous le titre « Louis Massignon et les saints apotropéens ».

(2) Il convient de préciser qu'à part quelques intégristes, aucun théologien ou exégète actuel ne considère ce récit comme véritablement historique.

 

Arcadie n°330, Jean-Claude Vilbert, juin 1981

 

Voir les commentaires

Saint Aelred, priez pour nous ! par Christian Gury

Publié le par Jean-Yves

« Pour moi, si j'étais pape un jour, je canoniserais le saint qui, invoqué après sa mort, permettrait ce miracle, le plus difficile de tous : conduire dans les bras d'un garçon celui qu'il choisit de loin et qui ne songe pas à lui »

André du DOGNON, « Le bel âge »

 

Pourquoi les homosexuels qui, bien souvent, ne savent plus à quel saint se vouer, n'auraient-ils pas, à l'instar des corporations et des communautés humaines les plus diverses, un protecteur céleste ?

 

En attendant – personne n'est pressé – l'érection solennelle d'André Baudry, « le petit Saint Vincent de Paul de Sodome » selon le mot affectueux d'André du Dognon (1), aux honneurs de l'autel, ils invoquent, s'ils sont pédophiles, St Nicolas, modèle en tout bien tout honneur des amateurs d'enfants , s'ils pratiquent en dignes élèves des Jésuites certains exercices : St Ignace de Loyola ; s'ils aiment les biographies troubles de héros aux jeunesses agitées et les ragots historiques : St Paul ou St Augustin (2), s'ils redoutent, dans l'accomplissement de leur sport préféré, les hémorroïdes douloureuses : St Fiacre de Meaux, dont les reliques produisent, paraît-il, merveilles en ce domaine (3); s'ils donnent dans l'esthétisme et le masochisme : St Sébastien, le bel archer qui, à en croire les très nombreux artistes attirés par sa figure et le gratifiant au cours des siècles, sous l'alibi religieux, des poses les plus voluptueusement pâmées, mêlait dans son martyre l'extase de la foi à celle du plaisir (4) et dont une version apocryphe de la légende, inspiratrice pour Gabriele d'Annunzio, dit que, tombé entre les mains – palpeuses ! – des Infidèles, il aurait été transpercé par des traits de chair tout autant que par des lances de métal (5).

 

Depuis quelques années, une mode, lancée semble-t-il par des homosexuels chrétiens d'Angleterre et soucieux de la mise en valeur de leur patrimoine national, accrédite dans les esprits pieux la primauté de St Aelred de Rievaux, patron idéal des homophiles. Qui donc était ce vénéré personnage ?

 

*

 

Il était une fois un jeune homme de bonne et noble famille, d'ailleurs – quelle référence ! – fils et petit-fils de prêtres catholiques, – la coutume locale et d'époque ne voyait rien à redire à cet état de choses –, et sur le berceau de qui la fine fleur de l'aristocratie des fées semblait s'être penchée. L'enfant avait reçu dans son lot la Beauté, l'Intelligence et la Richesse. Malheureusement, ainsi qu'il arrive souvent dans ces cas-là, une Carabosse, comme il en existe quelques-unes Outre-Manche, soit qu'on eût omis de l'inviter dans les formes, soit qu'elle fût soûle, par maladresse sinon par malveillance, mania sa baguette à l'envers et dota le bébé du don d'homophilie.

 

Aelred naquit à Hexham, dans le Northumberland, probablement l'année 1109. Tout jeune, il reçut une excellente éducation et, muni d'un solide bagage littéraire – le « nouvel humanisme » de son époque –, il fut, en qualité de page, envoyé à la cour du roi David d'Écosse. Il y trouva bientôt son Jonathan en la personne d'Henry, fils du souverain.

 

A la suite de Walter Daniel, disciple et premier biographe d'Aelred qui, notant que son héros vécut dans l'entourage royal « à la manière d'un moine » précise aussitôt et avec une relative franchise – dont le ton s'est depuis perdu dans la littérature d'Église – qu'il entend par là que l'adolescent menait une existence humble et non pas qu'il n'avait jamais « défloré sa chasteté », tous les hagiographes insistent sur ce point, capital, de l'histoire personnelle du futur saint : sa très grande amitié avec le comte Henry.

 

Aelred séjourna de 1124 à 1133, approximativement de sa 15e à sa 24e année, autrement dit à l'âge tendre des premiers émois, au château de David d'Écosse. Inséparable d'Henry, dont il était « le compagnon préféré » (6) dans l'étude, le travail et les jeux, « lié avec lui d'une amitié étroite » (7).

 

Devenu sénéchal de la maison royale, bénéficiant de la confiance de son protecteur, de l'intimité d'un ami, de la sympathie de tous les courtisans – car il avait le caractère le plus enjoué qui soit – Aelred aurait dû s'épanouir de bonheur. Mais, résume le « Dictionnaire historique des saints » de John Coulson, « bien que tout lui fût prospère, son âme était pourtant déchirée par un poignant conflit auquel, a-t-il confié, il ne voyait d'autre échappatoire que la mort, c'est que, tout en se sentant appelé à chercher Dieu dans un cloître, il ne pouvait se résoudre à rompre l'amitié qui le liait à Henry ».

 

Qu'il devait être fort, en effet, l'attachement unissant les deux hommes, pour que les historiens évoquent longuement un « sévère combat intérieur », s'étalant sur plusieurs années ! (8). Au retour d'une entrevue qu'il avait sollicitée près de l'archevêque d'York, Aelred se rendit tout droit au monastère cistercien de Rievaux et là, brusquement, brutalement, c'était le seul moyen de s'arracher au monde et à ses plaisirs, décida d'y rester, il ne regagna jamais la cour d'Écosse.

 

*

 

Parenthèse. Parmi les influences dont se réclamait Aelred et qui le guidèrent sur le chemin du renoncement aux amitiés excessives, il faut citer l'exemple d'une très populaire figure du christianisme en Écosse, honorée alors et cinq siècles après sa mort d'un culte particulièrement vivace : Saint Cuthbert.

 

Cuthbert, berger du VIIe siècle, devenu moine à dix-sept ans, prieur de son abbaye puis ermite sur une île déserte, vivait dans le creux d'un rocher et prenait à la nuit des bains d'eau glacée en chantant vigiles lorsqu'on le vint chercher pour l'installer évêque d'Hexham. Doué d'un grand pouvoir de pénétration sur les âmes et d'un don de sympathie pour les problèmes humains, il parcourut son diocèse d'un bout à l'autre, puis celui de Lindisfarne qu'il évangélisa. Au soir de sa vie, fatigué, il retourna sur son île seulement peuplée d'animaux, oiseaux de mer qui obéissaient à son appel et se laissaient caresser par lui et loutres marines qui léchaient et réchauffaient son corps après ablutions. Zoophile bon enfant, St Cuthbert, qui serait assurément un patron idéal pour les écologistes, a donné son nom à une espèce de palmipèdes et à une variété d'algues.

 

St Cuthbert est aussi un héros de l'amitié. Une fois l'an, sa solitude se trouvait rompue par l'arrivée de son « intime ami » (9), le futur St Herbert, lui aussi ermite de profession, anachorète d'un lac du Cumberland. Je vous laisse à deviner la joie des retrouvailles, les embrassades fraternelles et la volupté des entretiens des deux compères, leur congrès se préoccupant surtout d'échanger sur le thème de la vie future qui les verrait réunis.

 

« On dit, nous assure le « Dictionnaire historique des saints », que toute sa vie, Herbert implora le seigneur afin de mourir en même temps que son meilleur ami, St Cuthbert ». Dom Baudot rapporte que, lors de leur dernière entrevue, Cuthbert ayant souhaité de mourir, Herbert s'écria, les yeux baignés de larmes : « Je t'en conjure, ne me laisse pas sans toi ici-bas ; au nom de notre amitié, demande à Dieu, qu'après l'avoir servi ensemble sur cette terre, nous puissions entrer ensemble dans sa gloire » (10). Et le Seigneur, dans son infinie bonté, n'ayant rien à refuser aux deux amis, les exauça. Cuthbert et Herbert, chacun dans sa solitude, expirèrent — coïncidence qui frappa les esprits — le même jour et à la même heure, au moment où commençait l'office des matines du 20 mars 687.

 

St Cuthbert, force de la nature et dompteur de ses instincts, exerça une authentique fascination non seulement sur ses contemporains mais encore sur des personnages plus tardifs tels que Béde le Vénérable, le roi Alfred le Grand ou Aelred de Rievaux, ce dernier au demeurant natif du terroir d'exploits de « l'évêque aux oiseaux ».

 

*

 

Moine, Aelred trouva l'apaisement. Sans renoncer véritablement au culte de l'amitié, qui fut la grande affaire et la passion de sa vie.

 

D'abord, la gentillesse et la gaieté de son tempérament lui firent gagner le cœur et les suffrages de la communauté monastique toute entière. En 1143, Aelred était élu le premier abbé de Revesby, filiale de Rievaux. Quatre ans plus tard, il revenait à Rievaux pour y occuper jusqu'à sa mort, survenue en 1167, la charge abbatiale.

 

Aelred adorait ses moines, qui le lui rendaient bien. Il créa un « monastère d'amis ». « La charité pour ses religieux était incroyable, écrit Dom Baudot (11) ; il veillait sur eux avec une tendresse maternelle (sic). Il ne pouvait les quitter sans leur exprimer sa douleur et la crainte qu'il avait de mourir loin d'eux au cours de son voyage. Quand il était de retour, c'étaient des expansions de joie et de contentement par lesquelles il leur témoignait son bonheur de vivre au milieu d'eux ». Et le « Dictionnaire historique des saints » de renchérir : « Nombreux furent ceux qui, attirés par sa nature humaine et accueillante, vinrent de tout le pays demander leur admission à Rievaux, et il n'aurait renvoyé personne qui fût de bonne volonté, car il tenait qu'un monastère ne saurait prétendre au titre de maison de Dieu si le faible devait en être rejeté. Il ne tolérait cependant aucun relâchement, si bien que la Règle n'était nulle part mieux observée qu'à Rievaux... Spirituel, la parole facile, la répartie plaisante, il était le plus charmant des compagnons et n'aimait rien tant que d'avoir autour de lui des moines jeunes et intelligents, il ne permit cependant jamais à ses inclinations naturelles de le faire verser dans le favoritisme, et il sut être ferme jusqu'à l'obstination ».

 

L'amour d'Aelred envers ses moines, pour apparaître évidemment désincarné, n'en semble pas moins ambigu. Et sans doute faut-il rechercher ici la raison du discrédit des écrits du saint, les siècles passant, dans la mémoire ecclésiastique (12). Car Aelred a sublimé, transposant dans le registre de la spiritualité, ses sentiments d'homme attiré par le commerce des hommes, lui qui s'exclamait : « Qu'est-ce que l'amour, ô mon Dieu ! sinon le plaisir ineffable de l'âme, d'autant plus doux qu'il est plus pur, d'autant plus sensible qu'il est plus ardent ? »

 

Aelred, cœur en feu, se souvenant qu'il appréciait plus que tout, en sa jeunesse folle et dans la compagnie d'Henry, la lecture du dialogue de Cicéron sur l'amitié, résolut de compléter chrétiennement le « De amicitia ». Il écrivit un « Traité de l'Amitié spirituelle », texte bref et que tous les commentateurs s'accordent à juger une œuvre gracieuse, subtile et riche de culture (13). « C'est le journal de son cœur » estime le Père Le Bail, qui résume : « La littérature chrétienne compte peu de traités similaires. Celui-ci, outre un prologue où l'auteur avoue son besoin d'aimer et de régler son amitié, comprend trois livres. Dans le premier, Aelred dégage, après l'avoir analysée, la notion chrétienne de l'amitié. Le second livre expose les fruits de l'amitié : il dit aussi les maux de l'isolement, les sens divers des baisers, charnel et spirituel, les différentes espèces de l'amitié vraie et les fausses amitiés : puériles, nuisibles, utilitaires. Le troisième livre établit les quatre stades par lesquels doit passer toute amitié digne de ce nom : l'élection, qui écarte les indignes et pose ses conditions, la probation, dans la fidélité, l'intention, la discrétion, la patience ; l'admission ; enfin la fruition ou communion dans les sept biens de l'amitié. Le couronnement de l'amitié spirituelle réside dans l'amitié du Christ » (14).

 

Bien entendu, l'amitié selon Aelred exclut « l'inclination au vice » et, dans ses « Sermons » comme dans son « Traité du Miroir de la Charité », qui porte sur le modèle de vie chrétienne, l'abbé de Rievaux montre l'homme libre de choisir entre l'amour divin et la concupiscence, proclamant pour sa part que la joie parfaite ne se trouve qu'en la mortification des sens et des passions. Mais, tout le monde en convient, Aelred fut un grand connaisseur du cœur humain, « moine intensément humain » selon son biographe Powicke, « nature très aimante, docteur de l'amour spirituel, qui a aimé intensément » selon le Père Le Bail.

 

Aelred, l'ami du comte Henry, l'ami des moines, chantre de l'amitié humaine autant que divine, se tailla, de son vivant, une haute réputation de sagesse et de sainteté. Les plus grands personnages de son temps sollicitèrent ses avis éclairés, – Aelred, en germain, signifie « de noble conseil » –, et l'abbé de Rievaux sut arbitrer des différends, – s'entremettant, par exemple, en 1160, à l'occasion d'une menace de schisme, au nom du pape Alexandre III, auprès d'Henri II d'Angleterre.

 

Considéré dans son pays comme un autre St Bernard, et d'ailleurs surnommé parfois « le St Bernard du Nord », Aelred, figure populaire du Moyen âge anglais, fut canonisé dès 1191. Sa fête est fixée au 3 mars.  Les cisterciens, dont on connaît l'esprit de contradiction, qui ne font rien comme tout le monde et tout à l'envers, le célèbrent le 3 février.

 

Saint Aelred de Rievaux, saint sympa, priez pour nous. Amen.

 

(1) Les homosexuels, s'ils ne sont pas tous des petits saints, se révèlent fort préoccupés de sainteté. André du Dognon, qui s'honore lui-même du titre de « St Tarcisius de la conjugalité homosexuelle », qualifie aussi St Jouhandeau de « veuf et martyr parvenu à la sainte Quiétude » (« Peyrefitte démaquillé », p. 177). Gabriel Matzneff nomme son ami Georges Lapassade : « Ste Félicité de la sociologie, Ste Perpétue de l'homosexualité » (« Vénus et Junon », p. 60). Tandis que Sartre baptise St Genet « comédien et martyr ».

(2) Voir J.-C. Vilbert, « Un amour de jeunesse de St Augustin », Arcadie n° 268, Avril 1976.

(3) Richelieu, « le ministre au cul pourry » selon l'expression du temps, invoquait St Fiacre (cité par Émile Magne, « Le plaisant abbé de Boisrobert »).

(4) Le héros de « Confessions d'un masque », au vrai Mishima lui-même, raconte qu'il éprouva son premier orgasme devant une reproduction du martyre de St Sébastien.

(5) Liste non limitative ! Par exemple, au vu d'accusations de bougrerie, Roger Peyrefitte propose d'ajouter le nom de St Charles Borromée (« Propos Secrets 2 », p. 279).

(6) Le Bail, « Dictionnaire de Spiritualité », éd. Beauchesne.

(7) « Dictionnaire historique des saints », sous la direction de John Coulson.

(8) « After a sharp inward struggle » dit le « Penguin Dictionary of Saints », 1965.

(9) Dom Baudot et Chaussin, « Vies des Saints et Bienheureux ». Dans le « Coulson » : « son ami de toujours ».

(10) Dom Baudot, o.p.

(11) Dom Baudot, o.p.

(12) Maurizio Bellotti, « Nouvelles d'Italie », Arcadie n° 325, Janvier 1981, p. 38, signalant la critique dans un journal italien d'une « Vie » de St Aelred, en rend compte de la manière suivante, significative des malentendus traînant au sujet du pieux personnage : « Il s'agit d'un moine... dont les écrits et les lettres ont été tenus sous clefs pendant des siècles. Pourquoi ? Parce qu'il chante et exalte l'amour pour les novices. Document important pour la connaissance de l'amour masculin dans les couvents ».

(13) « Un traité de l'amitié spirituelle qui, autant pour son thème que pour la délicate beauté avec laquelle il est rédigé, est unique dans la littérature chrétienne » (Coulson) Voir aussi l'opinion de Pierre Pourrai, dans l'encyclopédie « Catholicisme ».

(14) Le Bail, o.p.

 

Arcadie n°329, Christian Gury, mai 1981

 

Voir les commentaires

L'homophilie chez les Incas

Publié le par Jean-Yves

Dans son Essai de méthodologie pour l'étude des aspects homosexuels de l'Histoire (Arcadie, n°133, janvier 1965) Marc Daniel écrivait : « Ceux d'entre nous qui ont tenté de pousser leurs recherches vers l'Empire des Incas connaissent bien ces silences irritants de trop nombreux chroniqueurs espagnols de la Conquista ».

 

C'était là appeler, sinon la contradiction, du moins le complément d'information. Un de nos lecteurs espagnols s'est empressé de signaler à Marc Daniel de nombreuses références dans les chroniqueurs, précisément, de la Conquête de l'Amérique, qui ne laissent aucun doute sur la diffusion de l'homosexualité, et notamment de l'homosexualité rituelle chez les Incas. Il n'est que juste de mettre le dossier sous les yeux des lecteurs d'Arcadie.

 

Lettre de Hernan Cortès à l'empereur Charles-Quint, 10 juillet 1519 : « Nous savons et avons été informés en toute certitude que tous ces hommes sont sodomites et pratiquent cet abominable péché ».

 

Francisco Lopez de Gourara (XVIe siècle) parlant de l'île d'Hispaniola (Saint-Domingue) : « Ils s'unissent facilement aux femmes, bien qu'ils soient grandement sodomites ».

 

Du même chroniqueur, à propos de la Floride : « On voit des hommes épouser d'autres hommes impuissants et châtrés... Ce sont de grandissimes débauchés, et ils ont publiquement des bordels d'hommes, où la nuit se retrouvent mille d'entre eux ou davantage, selon les villages ».

 

A propos de ces bordels d'hommes l'explorateur et conquérant Nuñez de Balboa écrit : « Ils ont des bordels publics de femmes, et aussi d'hommes qui s'habillent et servent comme des femmes ».

 

Le fameux chroniqueur Bernal Diaz de Castillo : « Les Indiens commettaient la sodomie les uns avec les autres ». Parlant des prêtres indiens : « Ils n'avaient pas de femmes, mais pratiquaient la sodomie maudite ».

 

Pedro de Cieza, autre chroniqueur : « La plupart d'entre eux commettaient publiquement et ouvertement le péché abominable de sodomie ».

 

La répression de ces mœurs, après la Conquête espagnole, fut terrible : « Balboa fit saisir cinquante sodomites qui furent trouvés là, et les fit aussitôt brûler vifs... Et quand cette justice fut connue dans le pays on lui amena beaucoup d'autres sodomites pour qu'il les mette à mort ». D'autres chefs espagnols préféraient faire dévorer vivants les sodomites par leurs chiens : on peut en voir une image assez atroce, au tome IV du récent Grand Larousse Encyclopédique, p. 501, au mot Empire colonial espagnol.

 

Pour terminer, nous citerons le texte intégral du chapitre LXIIV de la fameuse Cronica del Peru de Cieza de Léon, dédiée au fils de Charles-Quint, le futur Philippe II :

 

« Dans la première partie de cette chronique, j'ai décrit de nombreuses coutumes et usages de ces Indiens, tant de ce que j'ai moi-même constaté parmi eux que de ce que j'ai entendu dire à des religieux et à des personnes de haute qualité lesquelles, à mon avis, ne s'éloigneraient pour rien au monde de la vérité de ce qu'elles savent et connaissent, car il est juste que nous, qui sommes chrétiens, ayons quelque curiosité, afin que, connaissant et comprenant les mauvaises coutumes de ces peuples, nous puissions les y arracher et leur faire comprendre le chemin de la vérité, pour leur salut éternel.

 

Pour parler ici d'une grande malédiction du diable, il faut dire que, dans certaines parties du grand royaume de Pérou, à savoir certains cantons autour de Puerto Viejo et l'île de Purra et non ailleurs se commettait le péché abominable. Je pense que la raison en est que les seigneurs Incas étaient exempts de ce vice, et aussi les autres seigneurs du pays. Dans le district de Popoyan non plus, on ne commettait pas ce péché, et le diable devait se contenter de les voir se manger les uns les autres et se conduire cruellement entre pères et fils. Mais dans d'autres régions, pour que le diable les tînt plus étroitement dans les liens de la damnation, je sais avec certitude que, dans les oratoires et temples où se rendaient leurs oracles, leurs prêtres faisaient croire qu'il était nécessaire pour le culte des idoles que des jeunes gens fussent élevés dans leurs temples depuis leur enfance, afin que, le jour venu au moment des sacrifices et fêtes solennelles, les seigneurs et les grands du royaume commissent avec eux le maudit péché de sodomie.

 

Et pour que mes lecteurs comprennent comment se conservait entre eux cette diabolique sainteté, je relaterai ce qu'on me raconta à ce sujet, dans la ville des Rois [Cuzco], le frère Dominique de Saint-Thomas :

 

Il est vrai que parmi les montagnards et paysans de ce pays le diable a introduit ce vice sous couvert de sainteté, de sorte que chaque temple ou lieu de culte principal possède un homme ou deux ou davantage, selon l'idole du lieu, lesquels sont vêtus en femmes depuis leur enfance et parlent de même, absolument semblables à des femmes par le costume, les manières et tout le reste. Avec ces hommes, les seigneurs et les grands s'accouplent charnellement et honteusement aux grandes fêtes, comme par sainteté et religion. J'ai dû en punir deux : l'un était un Indien de la montagne, qui vivait à cet effet dans un temple nommé Guaca, dans la province de los Concuchos, près de Guanaco ; l'auteur était de la province de Chines, tous deux appartenant donc à Sa Majesté [le roi d'Espagne]. Je leur ai représenté la gravité du péché qu'ils commettaient, mais ils m'ont répondu que ce n'étaient pas leur faute, car depuis leur enfance leurs caciques les avaient mis là pour pratiquer avec eux ce vice maudit et abominable, et pour faire d'eux des prêtres et des gardiens des temples des Indiens. De sorte que j'ai appris ici que le diable de ce pays est si habile que, non content de faire tomber les hommes dans un péché si énorme, il leur a laissé croire que c'était une espèce de sainteté et de religion ».

 

Quant aux résultats de la répression espagnole, ce même Cieza de Léon ne se faisait pas trop d'illusion (chap. XLIX) :

 

« Le capitaine Pacheco et le capitaine Olmos châtièrent ceux qui commettaient ledit péché, et les corrigèrent de telle façon que maintenant, on ne le pratique presque plus. Il est vrai que la foi s'imprime plus aisément dans les jeunes que dans la plupart des vieux : ce qui fait que, vieillis dans leurs vices, ils ne cessent pas de commettre leurs anciens péchés en secret et sans que les chrétiens puissent les comprendre ».

 

Arcadie n°146, article non signé, février 1966

 

Voir les commentaires

Les attitudes des médecins face à l'homosexualité

Publié le par Jean-Yves Alt

Le Docteur Michel Gayda, psychiatre, psychologue clinicien, a soutenu une thèse de doctorat le jeudi 22 janvier 1981 à l'Université de Paris 7.

Le thème en était donc : les attitudes des médecins face à l'homosexualité.

Le jury était composé du Professeur Gagey, de Madame le Professeur Favez-Boutonier et du Docteur Postel.

On lira ci-dessous comment le Docteur Gayda présente son étude. Arcadie rend hommage au travail précieux et indispensable du Dr Gayda.

Cette thèse sur « Les attitudes des médecins face à l'homosexualité », s'est attachée à repérer et à analyser la manière dont les médecins réagissent face à la question et au comportement homosexuel.

Ce sujet est important à étudier car il correspond à une tendance latente ou manifeste de nombreux individus, et celle-ci est révélatrice à la fois de la dynamique psychique (la manière dont la vie psychique se structure dans sa réalité) et de la dynamique sociale : posant le problème de la norme et du sens social de celle-ci.

Pour ma part, en tant que psychiatre, ces questions m'ont paru essentielles pour progresser de façon authentique dans le traitement des individus en respectant leur personnalité, tout en ne négligeant pas la réalité omniprésente de la vie sociale et de ses contraintes.

La manière dont le médecin est investi socialement d'un savoir concernant des domaines qui touchent à la philosophie de la personne, ou à son comportement en matière sexuelle, m'ont paru en contradiction avec le contenu des études et l'observation de la pratique clinique des médecins.

Le discours médical quêté par les médias, dans ce domaine du comportement sexuel, m'a paru n'être qu'un reflet d'un discours social. L'analyse du cheminement de la pensée médicale montre comment les nouvelles données scientifiques, depuis le siècle dernier, ont été reprises par le groupe social et orientées de telle manière que son aboutissement n'en n'a pu être que gauchi.

Je pense, par exemple, à la manière dont au 19e siècle et au début du 20e, l'orientation médicolégale des aliénistes ne pouvait qu'amener à une version très particulière de l'homosexualité à travers les homosexuels rencontrés par ces médecins dans les prisons. Les descriptions de ces « aberrations » – pour reprendre les termes anciens – sont restées étonnamment vivantes car en accord avec l'orientation sociale.

De même, la psychanalyse du fait des observations faites par les psychanalystes au sein de leur pratique clinique ne pouvaient raisonnablement pas amener à la prétention de décrire l'homosexualité ou les homosexualités dans leur ensemble.

Or, les extrapolations spéculatives et la généralisation abusive à partir de ces isolés ont amené à une conception de l'homosexualité en accord avec le discours social où la médecine, la psychiatrie, la psychanalyse, la sociologie servent de caution scientifique et jouent donc une fonction idéologique telle que Adam Schaff la définit :

« Un système d'opinions qui, en se fondant sur un système de valeurs admises, détermine les attitudes et les comportements des hommes à l'égard des objectifs souhaités du développement de la société, du groupe social ou de l'individu. »

Ou, selon L. Althusser

« Un système possédant sa logique et sa rigueur propre, de représentations (images, mythes, idées ou concepts) doué d'une existence et d'un rôle historique au sein d'une société donnée. »

Outre l'histoire de la médecine (de la psychiatrie plus particulièrement) et de la psychanalyse, ce qui a confirmé mes hypothèses ont été les enquêtes et études de documents que j'ai réalisées.

— Une pré-enquête faite à partir d'entretiens semi-directifs, enregistrés auprès de 25 étudiants en médecine ;

— Une étude du contenu d'une des revues de médecine les plus diffusées et anciennes : Le Concours Médical, pendant deux années,

— Une deuxième enquête auprès de 30 médecins, faite d'entretiens non-directifs, enregistrés avec des médecins d'âges, de spécialités de type d'exercices, différents, et des deux sexes.

— Enfin, une comparaison des résultats obtenus avec ceux retrouvés dans un sondage réalisé en 1978 par l'I.F.O.P. (Arcadie n° 304).

De ces diverses enquêtes, on peut tirer les conclusions suivantes : d'une façon générale, ce ne sont pas des connaissances scientifiques qui étayent le discours des médecins concernant l'homosexualité.

Le niveau de connaissance précise à ce propos est plus élevé chez les médecins sensibilisés aux problèmes de la relation interhumaine (psychiatres, certains gynécologues, des généralistes ayant suivi des formations Balint).

Les opinions émises sur l'homosexualité sont sous-tendues par les réactions affectives du médecin, son milieu social et culturel. Elles se réfèrent et ne semblent qu'assez peu influencées par la pratique clinique (celle-ci dans son orientation dépend essentiellement de la personnalité du médecin).

Ces opinions ne diffèrent guère de celles relevées dans les sondages s'adressant aux français moyens.

Sur le plan de la consultation médicale, l'attitude du médecin en général sera bienveillante et non moralisatrice, extérieurement. Pourtant, les résistances à l'acceptation authentique de comportements sexuels différents est grande, et se révèle par le fait que nombre de médecins chevronnés ne perçoivent jamais la particularité sexuelle de leurs patients et, à fortiori, n'en parlent jamais avec leur clients.

La sexualité reste encore un domaine exclu de beaucoup de consultations. « L'observation et l'interrogatoire » du patient qui représente le premier temps de la médecine, depuis Hippocrate, est donc faussée du fait de l'exclusion, souvent inconsciente, par les médecins, du comportement sexuel.

Même des médecins spécialistes comme les gynécologues restent fréquemment à l'écart de la compréhension de comportements déviants comme l'homosexualité. Le haut niveau de connaissances anatomophysiologiques et pathologiques contraste avec une méconnaissance de ce que représente la vie sexuelle pour l'individu : autre chose qu'un objet que l'on peut soigner isolément du reste.

(Cf. page 206 à 211 de la thèse).

Les psychiatres interviewés se démarquaient par une mise en question assez fréquente de leurs attitudes personnelles et un essai de se situer dans le contexte de la société. C'est une tentative pour préciser le champ médical et leur rôle, au besoin, en faisant sortir des problèmes comme l'homosexualité qui ne sont pas, à priori, médicaux ou psychiatriques.

En cela, on peut dire que les psychiatres correspondent bien aux stéréotypes de marginaux de la médecine, propagé par leurs confrères. Leur démarche est en effet originale par rapport aux autres médecins : ils ne s'attachent pas à démonter le sujet en fragments, mais à le situer dans un champ rationnel, et donc, aussi à s'interroger sur le type de relations médecin-malade, ainsi que sur la demande du malade.

La formation psychanalytique, par la prise de conscience par l'analysant de ses propres tendances homosexuelles, est vécue par les sujets comme quelque chose de très important pour établir une relation plus authentique avec les malades, non seulement pour les comprendre, mais aussi pour les aider dans une relation psychothérapique.

La reconnaissance des mécanismes de défense à l'œuvre dans les propres attitudes du médecin, lui en donne un meilleur contrôle.

(Cf. pages 206 à 209 de la thèse).

L'enquête de l'I.F.O.P. de 1978 (Arcadie n° 304), donne un autre éclairage sur les réponses faites à notre étude. (Cf. pages 223 à 225 de la thèse).

Arcadie n°329, Docteur Michel Gayda, mai 1981

Voir les commentaires