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Enjeu mystérieux par Joan Tuset

Publié le par Jean-Yves

Joan Tuset, artiste catalan, peint des personnages qui, malgré une certaine simplification, ont des volumes assez marqués. Les poses révèlent souvent une tension physique extrême.

 

Débarrassés de tout signe anecdotique (aucun accessoire, aucune coupe de cheveux… qui signaleraient une époque), chacun impose sa masse charnelle tout en restant dans l'intemporel.

 

L'artiste suggère plus qu'il ne montre, conduisant ainsi à abandonner tout a priori pour entrer dans son univers fantasmatique, un univers d'un érotisme d'autant plus lancinant que la sexualité ne s'y exprime qu'à l'état latent.

 

 

 

 

Joan Tuset – El refugi – 2002

Peinture, 60cm x 60cm

 

Comment rester indifférent à cette volupté si bien maîtrisée ?

 

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Aperçus greeniens par Gilles Daes

Publié le par Jean-Yves

L'œuvre greenienne, pour ample et forte qu'elle soit, se refuse toujours au tapage, à ces fracassantes révélations qui font la une de nos journaux, à tous les éclats factices qui, faute de talent et de réelle envergure, réussissent à imposer leur homme. D'aucuns diront que la récente parution de deux inédits (dont la transparence de « l'aveu » éclipse l'intérêt strictement romanesque), qu'une Radioscopie de Jacques Chancel (France-Inter, juillet 1974) à l'occasion de la sortie en librairie d'un essai autobiographique sur sa Jeunesse autorisent les plus grandes réserves. Ce serait un vain procès d'intentions, une méconnaissance du rapport privilégié et très complexe, qui s'est tissé entre l'homme et son œuvre. L'âge et la relative tolérance de la capitale, ont pu enhardir notre académicien (successeur de François Mauriac) à sortir de son silence, à jeter le masque ; n'en disconvenons pas. La maturité, toutefois, dans son acception d'épanouissement et d'apaisement, de reconquête et de maîtrise de soi, fournit à notre avis une bien meilleure explication. Elle rend compte du lent cheminement littéraire de Green, des mutations profondes de l'homme et de son travail d'écrivain. Le Journal nous en offre des preuves irréfutables :

 

« Si je n'avais pas écrit, je n'aurais pas conservé mon équilibre, je serais devenu fou... Mes romans sont le journal de l'inconscient. »

 

L'écriture, la parole revêtent leur pureté primitive, l'exorcisme. Ecrire pour dire ce qui ne peut pas l'être, pour avouer, pour se défendre en se libérant, pour en finir avec cet autre qui l'habite : « Je me sens autre, je me sens seul, je ne parle pas le langage qu'on parle autour de moi. » Cette problématique du dire, de l'aveu d'une passion douloureusement endiguée est inévitablement l'épicentre psychologique, le ressort dramatique par excellence. La solitude, la souffrance intime et lancinante étoffent cette toile d'araignée où l'homme s'englue.

 

Dans L'autre sommeil (Plon), Denis remonte le cours de ses souvenirs d'enfant ; la mélancolie et la tristesse président à ses rêveries, à ses premiers désirs impérieux, à son premier amour, son cousin Claude. La Seine et ses eaux sales et grasses, pour toile de fond symbolique. Alors puiser dans l'ennui, dans l'amertume feutrée de l'échec, dans la lassitude de l'adulte déçu par la vie, pour y retrouver le pur joyau de l'Amour-Passion. Un cristal de mille reflets, de mille images comme celle où le corps touche enfin de son ombre le corps aimé, où une main en effleure une autre. L'admirable pudeur qui accompagne la lente découverte de cette passion, rend plus captivante encore l'exploration des profondeurs insondables du personnage et plus émouvants certains moments remarquables d'intensité dramatique : l'avortement de l'aveu, la sidérante impuissance. Cet adieu à l'enfance, qui contrairement à ce qu'on pourrait penser de prime abord n'a rien de timoré (le passage à l'acte n'est pas son objet) restitue ce mélange d'impétueux désirs et d'hésitations, d'interrogations pressantes et de doutes, cette anarchie sensuelle un peu à la dérive dans laquelle tout adolescent essaie de se frayer un chemin. Dans le cours tumultueux et souterrain des émois et des sourdes inquiétudes, l'auteur pourrait se livrer à une sombre ou morbide délectation. Le besoin de souffrir laisse plutôt sa place à l'émergence naturelle d'une irrésistible attraction où le corps et le cœur sont en totale harmonie, et où le péché semble exclu. Le sens du mystère, du tréfonds onirique de l'homme (procédant peut-être d'une tradition fantastique anglo-saxonne à laquelle Green a été formé) brident, s'il le fallait, cette tentation facile d'un masochisme galvaudé. « Du plus profond de ses rêves surgit parfois le visage extasié de l'enfant torturé d'amour. » Quelles traces déceler dans ce possible sous-titre ? Nulles.

 

L'atmosphère sera tout autre dans Le malfaiteur (Plon), beaucoup plus chargée, où l'accumulation de la violence qui lacère et déchire celui qu'elle habite, ne peut mener qu'à une issue fatale, qu'à un ultime éclat de non-retour. Le malfaiteur, c'est Jean : coupable d'aimer les trop beaux garçons, il vit obscurément tapi dans une société bourgeoise qui l'ignore, jusqu'à ce que le scandale le désigne comme une proie de prédilection. Très longtemps Jean vivra caché avant de se confier à Hedwige qui ne peut le comprendre mais qui aime le même garçon que lui et, plus que tout, il veut détourner la jeune fille de ce destin misérable de femme amoureuse d'un homme incapable physiquement de s'intéresser à elle.

 

La confession de Jean est le récit de ses expériences, un « miniroman » d'apprentissage où peu à peu cœur et corps désormais s'excluent ; il cherchait l'amour et n'a trouvé dans sa quête que des nuits blanches, des peurs atroces, et quelquefois de furtifs instants de plaisir, dérobés à la grisaille quotidienne. Au fond de lui, il y avait un sourd appel à la beauté, incarnée par la statuaire antique qui l'avait émerveillé dans son enfance, mais il avait oublié, que dans nos contrées, on ne la consommait qu'au féminin. Alors Jean se révolte contre cette société qui l'oppresse. « La passion qui s'est ancrée en moi peut vous sembler bizarre et répugnante, à moi elle paraît belle. Elle m'a enrichi plus que ne l'eussent fait les tranquilles amours de l'homme à femmes, elle a aiguisé mon intelligence et développé dans mon âme timide, le goût du risque et de l'aventure. La réprobation de ce qu'on appelle les honnêtes gens a vite cessé d'être pour moi un épouvantail... Je sais à présent ce que valent les défenseurs de la vertu : ils se recrutent pour la plupart dans la foule immense des adultères. » Jean compte se défendre en écrivant un roman intitulé Le Malfaiteur. « Un esprit d'apostolat m'animait, je voulais être vrai, je voulais porter témoignage et prendre la défense de ceux qui n'osent pas parler. » Roman dans le roman, où sa vie se déforme, se transfigure ; la fiction et la réalité s'interpénètrent sans possibilité de tracer des frontières et recréent sans cesse la relation vivante du vécu à l'œuvre et inversement. Sa faiblesse de caractère annihile le duel des deux hommes qui sont en lui, et entre lui et les autres. Cette confession doit s'y substituer. Elle ne parviendra jamais, hélas, à Hedwige. Elle tombera entre les mains de la mort « bourgeoise », Mme Pauque, un des piliers de la famille qui met chaque printemps des boules de naphtaline dans les vêtements d'hiver et qui écrit, placide et sèche, les faire-part et surveille les mœurs. Ce sera la préfiguration symbolique de l'issue finale : le suicide de Jean à Naples. La révélation de la vraie nature de Gaston Dolange, le « double aimé », conduira à son tour la jeune fille vers une mort salvatrice. L'incompréhension qui règne en maîtresse absolue et le tourment du Désir que sillonne l'obsession de la foi seront les deux dominantes de ce livre. Mais loin de filer, avec plus ou moins de bonheur, un ou deux thèmes, Green s'occupe de destinées humaines ; ses héros dramatiques acquièrent une stature, une présence sans pareilles.

 

Il faut voir comment ces destinées mi-hasardeuses mi-fatidiques parviennent à se recouper, à s'emboîter pour mieux converger vers telle ou telle figure, l'emprisonner, et la pousser à accomplir son forfait, pour en être convaincu. L'inscription de ce drame dans une réalité provinciale étouffante, permet une plus grande corrélation « des consciences malheureuses », une meilleure et plus sournoise démolition du bel édifice (cercle familial, bourg de province) déjà miné par de silencieuses hostilités.

 

Et certains critiques de l'époque de s'empresser de dire que Green : « c'est Poe dans la robe de chambre de Balzac ». L'opinion est d'autant plus discutable que le fantastique de Poe dérive surtout du ténébreux et du macabre (ce qui n'est pas le cas de Green) et que, même lorsqu'il s'immisce dans la vie quotidienne de ses personnages, il ne se révèle pas réaliste à la Balzac. A moins d'entendre par là ce qu'Albert Béguin avait remarquablement saisi : l'impression de réalité ne naît que de la présence en filigrane de tout un univers de forces obscures et diaboliques.

 

Certes le vieil hôtel bourgeois aux armoiries effritées qu'occupent des couples mal assortis et quelques solitaires maléfiques, n'est pas sans rappeler la pension Vauquer du Père Goriot. La construction serrée du roman, un style minutieux, voire pointilliste, agençant les moindres détails, étayaient aussi l'hypothèse d'un renouveau naturaliste. Le roman greenien s'avérait alors opération du regard. Mais ce regard à force de s'aiguiser sur les objets bascule vers l'intériorité : traversant la réalité brute et opaque, dans la fusion des sensations et de la vision crue surgit l'autre réalité. Spirituelle ? Monstrueusement charnelle? Ce sont les deux univers confrontés (plutôt enchevêtrés) nécessaires à cet écrivain « réaliste ».

 

L'écrivain est le lieu où ces deux mondes se concilient ou se déchirent. « Troublé par le problème que j'ai pris l'habitude d'appeler le problème des deux réalités : la réalité métaphysique et la réalité charnelle. Vais-je leur servir de champ de bataille jusqu'à la fin de mes jours ? »

 

Le lieu circonscrit le secret fondamental (l'écart sexuel). Sans lui pas de romans possibles, pas d'écrivain, pas de langage. Ce secret permet le romanesque, l'étoffe d'une mystérieuse étrangeté, où fourmillent les voix « brouillées de l'intérieur ». Ces voiles diaphanes qui parent ce secret n'existent que pour être ôtés (un à un – avec l'indicible plaisir de l'effeuillage), que pour nous inviter à un voyeurisme subtil et raffiné.

 

Du voyou au voyant, du prosateur au « somnambule hanté », ce sont les étapes d'un long itinéraire spirituel que les romans, plus que le Journal, dévoilent subrepticement. A nous maintenant de déchiffrer les signes épars de cet univers, et de recomposer dans leur touffeur, notre propre itinéraire.

 

Arcadie n°255, Gilles Daes, mars 1975

 


Une interview : Julien Green par André-Michel Calas (1974)

Jeunesse de Julien Green par Jean-Noël Segrestaa

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Gide le contestataire par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves

L'actualité, par deux voies différentes, nous remémore ces temps-ci André Gide : tout d'abord par l'exposition qui lui est consacrée à la Bibliothèque nationale, ensuite par la publication du premier tome de la Vie d'André Gide entreprise par Pierre de Boisdeffre : l'un et l'autre événement étant, bien entendu, lié au centenaire de la naissance de l'écrivain en 1869 (1).

 

Cette double circonstance est pour tout Arcadien l'occasion d'un utile et enrichissant retour aux sources. Car, précisément, l'exposition de la Bibliothèque nationale aussi bien que le livre de Pierre de Boisdeffre montrent, en le replaçant dans son contexte, tout le caractère révolutionnaire de Corydon, lorsqu'il fut entrepris en 1908 certes, mais même lorsqu'il fut publié en 1924.

 

Nous qui avons toujours connu Corydon et qui savons combien, du point de vue scientifique, cette étude sur l'homosexualité est dépassée, nous avons peine à concevoir tout ce qu'une telle publication pouvait avoir de scandaleux et de provocant à son époque ; il nous faut faire effort pour imaginer la complexité du cheminement et la violence du drame intérieur qui ont conduit Gide à ce livre, et à Si le grain ne meurt.

 

La biographie qu'a entreprise Pierre de Boisdeffre s'arrête, pour l'instant, à 1909, c'est-à-dire, précisément, à la veille de Corydon. La coïncidence est d'intérêt, car elle nous permet d'imaginer le souvenir qu'aurait laissé Gide si, d'aventure, il était mort en 1909, à l'âge de quarante ans.

 

Grand bourgeois fortuné (les photographies de famille exposées à la Bibliothèque nationale sont impressionnantes, à la fois par l'image de confort cossu qu'elles évoquent et par l'austérité des visages), né et élevé dans le sein du protestantisme le plus rigoureux, c'est, dès l'âge du lycée, une manière de jeune contestataire que se révèle le fils du professeur Paul Gide. En fait, rien ne l'intéresse que la poésie et la littérature ; avec son ami Pierre Louis (le futur Pierre Louÿs) il ne rêve que d'écrire. La tutelle morale de la pieuse Mme Gide lui pèse : aussitôt qu'il sera en âge de voyager seul, il s'échappera. Il se vêt avec recherche, porte les cheveux longs (déjà !), des cravates « à l'artiste » et des capes d'allure fort peu bourgeoise. Et il est amoureux de sa cousine Madeleine, mais amoureux comme dans les romans de la Table Ronde : amoureux de l'âme, pas du corps. D'ailleurs Mme Gide voit d'un très mauvais œil cette passion qu'elle juge puérile (elle n'a pas tort) et contraire à la décence : dans une famille bien élevée, on ne se marie pas entre cousins.

 

Donc, faute de pouvoir épouser Madeleine – qui se montre elle-même très réticente –, André Gide voyage. Son premier livre a été un échec ; il va se remettre de sa déception en Algérie, où il attrape une bronchite mais où, surtout... surtout, il découvre le plaisir sous l'apparence d'un jeune Arabe qui l'entraîne dans les dunes de Biskra et « se laisse tomber contre lui en riant » après avoir tranché « d'un coup de poignard » les lacets qui retenaient sa culotte.

 

Désormais, toute l'existence de Gide est une alternance de brèves flambées de joie – les séjours en Afrique du Nord – et de longues périodes d'impatience et de frustration — les mois passés en France dans le milieu familial. L'œuvre littéraire, petit à petit, se construit ; mais la vie sexuelle, celle qu'a inaugurée le petit Arabe de Biskra et qu'a ouverte toute grande la rencontre avec Oscar Wilde en 1895, se poursuit dans la clandestinité. Nul, en France, en cette fin du XIXe siècle, n'oserait impunément avouer de telles mœurs. Surtout dans le milieu bourgeois et protestant des Gide ! La condamnation de Sodome pèse encore de tout son poids. L'exemple catastrophique de Wilde, arrêté et condamné quelques semaines après sa rencontre avec Gide à Alger, suffirait à faire hésiter le plus intrépide : or, Gide n'est pas intrépide, mais seulement mal à l'aise et divisé contre lui-même.

 

Madeleine, pour comble de malheur, consent enfin au mariage avec son cousin (Mme Gide mère est morte en 1895). Catastrophe : le mariage reste désespérément « spirituel ». Madeleine, l'inspiratrice de l'œuvre littéraire, laisse de glace le corps de son époux ! Et celui-ci, dès le voyage de noces, se reprend à courir en cachette après les garçonnets complaisants de Rome et de Florence. Notre ami Robert Amar a naguère consacré une étude particulièrement lucide à ce problème, si déroutant, du mariage de Gide (2) : il est indubitable, en effet, qu'il aimait Madeleine : non moins indubitable qu'il la fit amèrement souffrir, et qu'il eut toujours auprès d'elle la sensation d'être prisonnier, lui qui avait si durement ressenti la tutelle de sa mère et l'esclavage moral de sa jeunesse. Pourquoi donc cette union ? De la part de tout autre, on pourrait croire à un manque de lucidité ou de franchise vis-à-vis de soi-même ; mais il était le plus introspectif des hommes. Sans doute y eut-il surtout illusion, à la fois sur sa femme et sur lui... Quoi qu'il en soit, ayons l'honnêteté de reconnaître que ce mariage désastreux est, de toute la vie de Gide, ce qui attire le moins notre sympathie. Il est un des exemples les plus éclatants de cette vérité qui nous paraît aujourd'hui évidente, mais qui était alors ignorée : un homosexuel doit avoir l'honnêteté de ne jamais se marier.

 

Du moins le conflit moral où le mariage a plongé Gide va-t-il le mûrir et faire jaillir de lui l'œuvre maîtresse, celle qui inspirera et enthousiasmera des générations de jeunes : les Nourritures terrestres.

 

Gide y prêchera, avec des accents d'une poésie et d'un lyrisme inégalés, la liberté, la disponibilité, le refus du confort et des valeurs consacrées, la haine des entraves et des liens : « Familles, je vous hais... Que chaque attente, en toi, ne soit même pas un désir, mais simplement une disposition à l'accueil... Commandements de Dieu, vous avez endolori mon âme ; vous avez entouré de murs les seules eaux pour me désaltérer... ». Et surtout, courage suprême de la part de cet ancien protestant, élevé dans l'horreur du sexe et du plaisir, il chante la volupté, la joie du corps satisfait dans la lumière du matin : « Il y a profit aux désirs, et profit au rassasiement des désirs, parce qu'ils en sont augmentés... Il y a d'étranges possibilités dans chaque homme... Satisfactions, je vous cherche ; vous êtes belles comme les aurores d'été... Qu'un autre, s'il lui plaît, vous condamne, amères joies de la chair et des sens ; qu'il vous condamne : moi, je n'ose... »

 

Le conseil exalté par quoi se closent les Nourritures terrestres (« Ne t'attache en toi qu'à ce que tu sens qui n'est nulle part ailleurs qu'en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres ») contient en germe toute une morale de l'anticonformisme, qui fit évidemment scandale dans la France bourgeoise de 1897, mais où les homophiles trouvent le fondement de la seule éthique qui leur permette d'assumer leur humanité sans avoir à se mutiler pour autant.


Jamais peut-être, dans toute l'histoire de la littérature (à part le cas de Marcel Proust), l'homosexualité d'un écrivain ne fut si immédiatement, si directement, si évidemment à la source de sa pensée et de son inspiration. Sans elle, Gide aurait été un écrivain esthète, féru de symbolisme et de préciosité ; elle seule l'a contraint à refuser un ordre moral auquel elle le rendait étranger malgré qu'il en eût, et lui a ouvert les yeux sur l'autre côté des choses.

 

Elle allait bientôt le conduire plus loin encore. Déjà certains esprits perspicaces s'étonnaient de certaines allusions bizarres des Nourritures terrestres (« La nuit, j'allais dormir au fond des granges ; le postillon venait me retrouver dans le foin »). Les œuvres suivantes de Gide multiplient les demi-aveux du même ordre. Saül (1898) met en scène fort explicitement l'amour du vieux roi d'Israël pour le jeune David. Peu à peu la réputation de Gide se teinte d'une lueur de soufre pour les bien-pensants, à mesure qu'elle s'affermit sur le plan littéraire.

 

Et soudain, vers 1908, le besoin de vérité est le plus fort « sentiment de l'indispensable », note-t-il dans son Journal. Il jette sur le papier, fiévreusement, un projet de « dialogue socratique » où il affirme la légitimité, la grandeur et le caractère naturel de l'homosexualité. Il l'intitule Corydon et en lit des passages à ses intimes. Un coup de tonnerre ne ferait pas pire effet : c'est la consternation. Le scandale risque de rejaillir sur Madeleine et d'engloutir toute l'œuvre de Gide. Celui-ci accepte de ranger l'œuvre dans un tiroir – provisoirement. Il la fait seulement imprimer à douze exemplaires en 1911 et passe à autre chose : mais il n'oublie pas son dessein.

 

Ce qui a retenu Gide d'aller (pour l'instant) jusqu'au bout de son intention, c'est la crainte de blesser irrémédiablement sa femme. Il l'aime toujours, bien qu'elle ait enfin découvert son secret et qu'elle lui ait dit, horrifiée, après l'avoir vu dévorer des yeux les petits Arabes dans le train de Constantine : « Tu avais l'air d'un criminel ou d'un fou... » Tromper Madeleine avec des garçonnets est une chose ; l'humilier publiquement par la publication de Corydon en serait une autre. Gide le sait et n'insiste pas. Bientôt la Grande Guerre va éclater, et d'autres soucis se substitueront à ceux-là...

 

Nous arrêterons, pour aujourd'hui, à cette « fausse sortie » de Corydon notre réflexion sur Gide. Nous y reviendrons lorsque Pierre de Boisdeffre nous aura donné le tome II de sa biographie, qui couvrira la période 1910-1951.

 

Comment, du point de vue d'Arcadie (car notre ambition ne va pas au-delà : ne sutor ultra crepidam...), juger le premier volume ?

 

La documentation de Pierre de Boisdeffre est, de toute évidence, encyclopédique. Non seulement il a lu tout ce qui, depuis cinquante ans, a été écrit par Gide ou sur Gide, mais il a eu accès aux archives privées de la famille et des amis de l'écrivain et en a tiré des quantités de citations inédites.

 

Est-ce à dire que, sur la vie homosexuelle de son héros, il apporte beaucoup de nouveau ? Non, sans doute ; et cela pour une bonne raison : c'est qu'il ne se reconnaît aucune compétence particulière pour cet aspect de la personnalité de Gide, et qu'il suit de très près, lorsqu'il en parle, l'étude du professeur Jean Delay (3) dont Arcadie a rendu compte en son temps.

 

Ce n'est donc pas dans ce premier volume de Pierre de Boisdeffre que nous trouverons une réflexion sur le caractère particulier de l'homosexualité de Gide, ni sur les malentendus durables qui devaient en résulter, non seulement pour Gide lui-même, mais pour l'homosexualité en général. (Malentendus du type : « les Françaises sont rousses » parce que la première Française rencontrée à la frontière est rousse). Que Gide ait été, sa vie durant, dans l'incapacité de réconcilier en lui le sexe et l'amour – l'Eros et l'Agapè –, a lourdement pesé sur l'image que la société littéraire, et par elle le grand public, devait se faire de l'homosexualité pendant les années 1920 et au-delà. Il a contribué, par son talent, par son prestige, à implanter l'idée d'une homosexualité réduite au sexe et exclusivement orientée vers les jeunes garçons : idée (nous le savons bien, nous) qui ne répond pas davantage à la réalité que si l'on s'avisait de juger toutes les femmes d'après la seule Françoise Sagan, mais qui n'a pas cessé d'étendre son ombre sur des générations d'homosexuels.

 

Pour Gide, l'homosexualité a été essentiellement une forme de refus – ou de contestation, pour employer un mot à la mode. Cette particularité a coloré toute son œuvre et toute sa vie. Le deuxième volume de Pierre de Boisdeffre nous donnera l'occasion d'y revenir : l'engagement social et politique de Gide, dans les années 20 et 30, découle de là en droite ligne. En revanche, cela l'a condamné à ignorer l'amour, qui est aussi une des dimensions de l'homosexualité, avec ce qu'il implique d'engagement profond, de don de soi et de stabilité : on peut le regretter – pour lui et pour nous.

 

Sur le plan littéraire, l'ouvrage de Pierre de Boisdeffre est brillant, sans rien laisser dans l'ombre, alternant avec bonheur les narrations purement biographiques, les « portraits » de parents et d'amis de Gide, et les analyses des œuvres replacées dans leur contexte chronologique. Il fait penser – et ce n'est pas un mince éloge – au Proust de George Pointer et au Wilde de Philippe Jullian. On attend le tome II avec gourmandise.

 

Quant à l'exposition de la Bibliothèque nationale, présentée avec une parfaite méthode, elle nous rend Gide si vivant, si proche (surtout lorsqu'on vient de lire Pierre de Boisdeffre) qu'on ne s'étonnerait pas de le voir surgir, à la sortie, au détour d'un couloir, avec sa mince silhouette et sa voix un peu précieuse que restituent des enregistrements mis à la disposition des visiteurs grâce à des magnétophones. Tous les manuscrits originaux sont là, et les lettres autographes (Gide était très conservateur et méthodique), et les objets familiers, et les photographies, et les tableaux, et les premières éditions, et les jeux d'épreuves corrigées, à peine jaunis...

 

Je ne sais quel commentateur de l'O.R.T.F., parlant de ce centenaire de Gide, se croyait tenu, comme pour s'excuser, de déclarer « Je sais bien qu'aujourd'hui, pour les jeunes, Gide ne représente plus grand'chose... »

 

Si c'était vrai, il faudrait plaindre les jeunes.

 

Mais je n'en crois rien : car si être jeune, c'est d'abord refuser le monde tel qu'il est et œuvrer pour le rendre meilleur, alors, de toute façon, Gide est le plus jeune de tous.

 

(1) Pierre de Boisdeffre, Vie d'André Gide, tome 1 : Avant la fondation de la N.R.F., 1869-1909, Hachette, 1970, 45F

(2) Robert Amar, Regards sur trois homosexuels mariés. III. André Gide (Arcadie, n°147, 148, 149, mars-mai 1966).

(3) Jean Delay, La jeunesse d'André Gide (Paris, Gallimard, 2 vol., 1956-1957).

 

Arcadie n°206, Marc Daniel (Michel Duchein), février 1971

 

 

 


Lire aussi sur ce blog : "Corydon" d'André Gide

Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur "Corydon" sur son site altersexualite.com

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Max Jacob par André Calas

Publié le par Jean-Yves

Au mois d'avril 1942, un policier nazi en civil pénètre dans la basilique de Saint-Benoist-sur-Loire et avise un petit groupe de visiteurs que conduit un guide amateur. Il s'approche de lui et lui dit d'une voix sèche  :

 

— Vous vous appelez Max Jacob. Vous êtes Juif.

Le curé Albert Fleureau accourt :

— Mais c'est un excellent paroissien. Il assiste à la messe, la sert et communie tous les matins.

L'homme de la Gestapo tranche.

— Il ne s'agit pas de religion. C'est la race qui compte !

 

Ce jour-là on n'arrêta pas Max Jacob.

 

L'intervention du maire de Saint-Benoist fut sans doute efficace. Il avait dit « Ne touchez pas à cet homme. C'est un érudit. C'est un poète ». La barbarie respecterait-elle le génie ?

 

Le 24 février 1944, vers la fin de la matinée, le sursis que le Destin, que Dieu avait donné à Max Jacob et dont il n'avait pas voulu profiter pour s'enfuir sous un nom d'emprunt, prit fin. Une voiture noire s'arrêta sur la place, trois hommes en descendirent. Ils venaient arrêter le poète, cette fois pour de bon. Ses amis accoururent, ne purent rien faire. Sa logeuse eut ce cri :

 

— Vous voyez, ça vous a bien servi de tant prier ! 

 

De la prison d'Orléans au camp de Drancy, les gendarmes français qui le « transféraient », lui permirent d'écrire quelques lettres à ses amis, à Jean Cocteau, à André Salmon, à Sacha Guitry. Toutes se terminaient à peu près par ces mots : « J'ai confiance en Dieu et en mes amis. Je le remercie du martyre qui commence ».

 

Son martyre fut bref. Débarquant le 24 février 1944 à Drancy, Max Jacob y mourut cinq jours plus tard d'une double pneumonie. A Drancy trois de ses compagnons, convertis, comme lui, récitèrent en cachette la messe des morts. L'un d'eux, Julien J. London, dit aux hommes qui emportaient son corps vers le cimetière d'Ivry :

 

— Savez-vous que vous allez enterrer Max Jacob, un grand poète.

L'un d'eux haussa les épaules :

— Jacob, Jacob, il doit rester bien d'autres Jacob ici.

 

Et pourtant il était unique. Il repose aujourd'hui au cimetière de Saint-Benoist où une rue porte son nom. Le Musée d'Orléans possède une salle Max Jacob et ses « Amis » se rendent régulièrement en pèlerinage sur sa tombe.

 

Un grand amour : Picasso

 

De son vivant, au milieu de cette bohème moqueuse et libertine, on a souvent douté de la sincérité de sa foi. « C'est du théâtre », disait-on. Parce qu'il était fantaisiste, qu'il aimait les calembours, les bons mots, la comédie. Pourtant les nombreuses années qu'il passa à l'abbaye et sa mort ne laissent pas de doute sur sa sincérité.

 

On discerne deux périodes dans sa vie : l'une d'amusements et de folies, l'autre austère et pieuse ; les deux se sont mêlées parfois. Max Jacob était mal à l'aise dans sa peau ; il ne s'aimait pas. Son humilité touchait au masochisme. Il n'aimait ni sa race ni sa religion d'origine, ni sa famille. Il est vrai que celle-ci ne comprenait rien à ses goûts. Il se sentait de tout son être différent des autres, en marge, en révolte. Un lecteur lui écrivit un jour de la Jamaïque avec cette simple adresse « M. Max Jacob, poète et peintre, Paris ». La lettre alla au rebut mais un employé des postes, passionné de peinture, la remarqua et la lui fit parvenir, après avoir découvert son adresse précise. Ravi, Max Jacob le remercia et entama avec lui une correspondance. Comme finalement, ils voulaient se rencontrer, Max l'avertit à l'avance : Je suis un petit vieux (il n'avait que 45 ans) avec une petite figure rougeaude, de grands pieds. Je suis chauve, bête, distrait, méchant, pieux, larmoyant, conteur, bavard... je suis sale, mal habillé, prétentieux, bonasse, jaloux mais assez aimable et poli ».

 

Tant d'acharnement contre soi-même frise le dérangement mental. Et comme cette tendance à s'humilier reparaît dans beaucoup de ses lettres, jusqu'à la fin de sa vie, on est forcé d'admettre qu'elle n'est pas feinte. La psychanalyse y verrait un profond sentiment d'infériorité, doublé d'une volonté quasi obsessionnelle d'autopunition. Et cela explique en partie sa conversion au catholicisme ; cela explique également pourquoi Max Jacob n'a pas voulu durant l'Occupation se sauver, éviter l'arrestation alors que toute sa famille avait été déjà déportée. On peut même imaginer qu'il porta l'Etoile jaune sans déplaisir.

 

Ainsi s'expliquent ces vers :

 

Je suis la honte. Je suis la boue.

Je suis la vidange et la crotte.

Mon œil est un péché.

 

Né en Bretagne à Quimper le 11 juillet 1876, il vient assez tôt à Paris où il accepte pour vivre de faire toutes sortes de petits métiers, employé de magasin, garde d'enfant, ouvrier menuisier. Il est si pauvre que, pour peindre, il mélange de la cendre de cigarette à la poussière de crayons, de pastel et essaie même de la teinture d'iode. C'est alors qu'il rencontre Pablo Picasso. Ils habitent tous deux dans un atelier misérable 13, rue Ravignan à Montmartre. Picasso n'a que 22 ans, Max, cinq ans de plus mais il est subjugué par la personnalité, l'imagination folle et la volonté dominatrice de son ami. Au physique, Max encore jeune a du charme : des yeux très noirs, perçants avec de longs cheveux d'ébène. C'est Picasso qui le pousse à écrire :

 

« Que nous avons été heureux, malgré toute notre misère, écrira-t-il plus tard. Picasso me le rappelait : "Tu te souviens Max, quand nous ne pouvions prendre un fiacre ; et maintenant j'ai une voiture de luxe et je m'en fous." »

 

Dans une lettre à Jean Cocteau, Max a confessé cette passion pour le peintre génial : « Ah, si Picasso avait été comme Maritain, ma vie aurait été un paradis. L'amour-admiration, genre Madeleine, que j'ai pour Picasso est un amour admirable, un hommage rendu à Dieu dans ses créations réussies ».

 

Lorsque, bien plus tard, Max Jacob fut menacé d'être arrêté sous l'Occupation, André Salmon et plusieurs amis lui proposèrent de le cacher chez eux, il répondit :

 

— Si je demandais asile à quelqu'un, ce serait à Picasso, comme il est naturel !

 

Déchiré entre un besoin de pureté – très grand – et ses instincts sexuels – très exigeants – entre le souvenir de son enfance en famille et l'existence bohême qu'il a choisie, entre deux religions, le judaïsme et le christianisme, Max Jacob cherche et apporte un ton nouveau, une conception neuve de la poésie. Finis le vers classique et même le vers libre. Il invente le poème en prose. Il se fait un masque de l'humour ; du burlesque ; du fantasque derrière lesquels il dissimule sa faiblesse, son besoin de tendresse et son angoisse. Ses amis disent qu'il n'est jamais sérieux ; il l'est mais il le cache :

 

— Je me suis appliqué, dit-il, à saisir en moi les données de l'inconscient, les mots en liberté, les associations hasardeuses des idées, les rêves de la nuit et du jour, les hallucinations.

 

Cet art nouveau qui va être celui de la poésie moderne, de la peinture, de la musique du XXe siècle, est issu bien évidemment des découvertes de Freud sur les zones cachées de la conscience. Nous sommes loin de la clarté cartésienne. Max Jacob ouvre la voie à toute une cohorte de jeunes poètes, plus ou moins surréalistes qui mêleront les sortilèges du rêve et du fantastique au goût du burlesque, de la drôlerie, de l'humour : Blaise Cendrars, Aragon, Philippe Soupault, Desnos, Michaux, Prévert. Le Cornet à dés, son chef-d'œuvre, est plein de ces trouvailles : « Un incendie est une rose sur la queue ouverte d'un paon ». Ou : « Elle est si lasse que les paupières des renoncules se ferment sur son chapeau ».

 

Les doigts surchargés de bagues

 

Sa foi profonde (le 22 septembre 1900), il a une vision du Christ qu'il a décrite longuement) ne l'empêche pas de s'abandonner à ses passions homosexuelles. C'est l'époque où selon André Salmon il s'intéresse à « plusieurs malfaiteurs, à des misérables traqués par la police ». C'était chez lui un acte de charité, payé, récompensé par quelque attendrissement. Un jour il s'est excusé de manquer un rendez-vous en invoquant ce prétexte « je dois recevoir un jeune cambrioleur de mes amis ». Plus tard, il aura une assez longue liaison avec le jeune écrivain Maurice Sachs qui lui fut aussi un peu voleur, un peu dénonciateur.

 

Max encore jeune est habillé comme un excentrique : talons hauts, chaussettes rouges, capes et chapeau de dandy, cravates de couleurs voyantes qu'il change selon les indications de l'astrologie. Il a les doigts chargés de bagues.

 

Et soudain en 1921, lassé de ce genre de vie, il quitte Paris pour l'abbaye de Saint-Benoist-sur-Loire sur les conseils d'un jeune prêtre converti comme lui, l'abbé Weill. Désormais, il ne portera qu'un béret, une pauvre pèlerine et des sabots :

 

— J'ai ma cellule au plâtre blanc, mon lit blanc, sans tapis devant, écrit-il, quelques rayons de planches et un lavabo de bonne.

 

Il reviendra à Paris vers 1928 pour se retirer définitivement à Saint-Benoist en 1936. Levé dès six heures, il assiste chaque matin à la messe, communie, écrit de nombreuses lettres, retouche des poèmes et peint en s'inspirant de cartes postales. Il reçoit encore de temps en temps quelque jeune admirateur ce qui fait dire à sa logeuse « Encore un qui vient prendre des leçons de poésie ! ».

 

Mais désormais pour lui l'essentiel n'est plus la poésie, ni l'art, ni l'amour mais la vie mystique. Il se préoccupe de convertir ceux qui viennent le soir. Un médecin qu'il a amené à la religion a dit de lui « Ce mystérieux bonhomme tenait caché sous son ample manteau un gros morceau de soleil dont il m'a donné une miette ».

 

Que pouvait lui faire alors l'approche de la mort ! Il ne l'a pas évitée. Il l'a attendue avec résignation et sans doute avec joie.

 

Arcadie n°206, André Calas, février 1971

 


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Max Jacob par René Soral

 

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Le cas de Lawrence d'Arabie par Françoise d'Eaubonne

Publié le par Jean-Yves Alt

Les journalistes Philip Knightley et Colin Simpson ont publié en juillet 1970 une nouvelle vie de T. E. Lawrence intitulée Les vies secrètes de Lawrence d'Arabie (1) qui est d'une importance capitale, puisque cet ouvrage fait état de révélations jusqu'alors ignorées sur le comportement intime du célèbre « Prince de la Mecque », révélations qui font apparaître une grave névrose inconnue des biographes et du public.

Le malheur c'est que les auteurs — qui ne sont pas médecins et se sont contentés de décrire le tableau clinique avec la supervision d'un psychiatre, le Dr Denis Leigh – tirent des conclusions aussi incertaines qu'erronées qui aboutissent à cette énormité : nier l'homosexualité de T. E. Lawrence (2).

On croit rêver quand on lit sous leur plume qu'il n'y a rien de probant dans ce « procès » qu'on lui fit, comme s'il s'agissait d'un fait d'ordre moral qui puisse entacher la mémoire du conquérant. Et les candides auteurs, prenant une à une chaque preuve de cette particularité, désireraient nous convaincre qu'il ne s'agit que d'interprétations plus ou moins malveillantes.

Lawrence, de sa vie, ne s'intéressa jamais à une femme ? On ne peut lui connaître ni maîtresse, ni aventure ? Peuh... Il était toujours strictement rasé dans un pays où l'absence de barbe donne lieu à tous les soupçons ? C'est peu de chose. Il a attiré ouvertement, du propre aveu de celui-ci, au moins un homme : Vyvyan Richards ? Mais il a repoussé ses avances ! Il manqua toujours de maturité ? « Sa voix, semble-t-il, n'avait pas mué ; il laissait entendre un petit rire aigu, un gloussement, et avait le menton imberbe d'un garçonnet ? » Ce n'est pas une preuve. Les pages consacrées à l'homosexualité dans Les Sept Piliers de la Sagesse qu'un biographe de premier plan estime « inutiles, n'ayant rien à voir avec la guerre en Arabie » et, disent les auteurs, « ne sont (d'après lui) que prétexte saisi par Lawrence pour expliquer ses sentiments personnels » ? Oh, il n'y a pas lieu de les retenir ! « Ce serait une erreur de s'appuyer trop sur elles » (p. 305).

Et les auteurs ajoutent tranquillement : « Les arguments sont minces ! »

On croit encore rêver lorsqu'on voit par ailleurs l'importance déterminante qu'ils accordent, sans doute à raison, à la place (dans la vie et dans la névrose autopunitive de Lawrence) du bel éphèbe Dahoum dont ils jugent que la mort a rongé de remords T.E. Lawrence, jusqu'à la fin de ses jours, et même le poussa à ses extravagantes relations avec John Bruce, au plus fort de cette maladie mentale où sa raison faillit sombrer. La photographie reproduit cette beauté et son sympathique sourire (entre la page 128 et 129 de l'ouvrage) ; et celle qui suit représente Lawrence lui- même, portant les vêtements mêmes de Dahoum et photographié par lui. Les auteurs ne font aucune difficulté pour reconnaître que le jeune Dahoum « posait nu » pour lui ; mieux, ils distinguent en lui le dédicataire des brûlants vers d'amour si souvent cités :

« Je t'aimais, aussi j'attirais ces marées d'hommes entre mes mains... »

Il va de soi qu'on reconnaît aussi, par la même occasion, ledit Dahoum dans ce « motif n°1 » qu'avec précision et loyauté Lawrence cite avant même patriotisme et ambition comme origine de sa volonté de libérer le monde arabe. La rigueur morale de cet aveu se marie, de façon très anglaise, avec la pudibonderie victorienne, un peu comique pour nous, de sa formulation :

« J'aimais profondément une personne arabe, en particulier, et je pensais que la liberté, pour sa race, serait un cadeau acceptable... » (Lettre à Robert Graves, 1922).

Ensuite, dans l'examen de ce que sont devenus tous ces « motifs » :

« Motif 1 — Je l'ai vu mourir quelques semaines auparavant et mon don a été perdu. Tout ce que j'ai fait par la suite m'a laissé indifférent » (Ibid.).

Tout ceci est si clair qu'on resterait perplexe ou crierait à la mauvaise foi si l'on ne connaissait pas la profonde homophilie anglaise qui, de façon paradoxale, s'oppose souvent à la reconnaissance de l'homosexualité. Un Anglais, même en 1970, peut de bonne foi s'imaginer – et c'est là la première leçon de cette lecture – qu'une relation entre deux hommes peut être aussi fondamentale, aussi passionnée même que celle de Dahoum et de Lawrence, sans qu'aucun acte érotique y soit forcément impliqué.

Ne crions donc pas trop vite à l'hypocrisie. Il nous semble même qu'il ne s'agisse pas tellement de moralisme chez les deux journalistes qui se défendent, dans la prière d'insérer, de « rechercher le scandale » ; mais du souci très vif, devant l'importance de leur découverte, de minimiser toute autre motivation du comportement intime de Lawrence, ait profit de leur fameux « élément inconnu »...

Encore une fois, les auteurs ne sont pas psychiatres et ont ignoré la liaison intime, visible à toute personne un peu éclairée en psychopathologie, entre ledit « élément inconnu » qu'ils ont eu le grand mérite de dévoiler, et la forme particulière de l'homosexualité qui, chez Lawrence, n'est plus à prouver (3).

Il est fort possible que l'homosexualité de Lawrence ait été beaucoup plus rêvée que vécue, et que les actes érotiques, à coup sûr commis avec Dahoum, aient été relativement peu nombreux, précédés et suivis sans doute par de fort longues périodes de jeûne, ou de continence absolue. Elle n'en fut pas moins fondamentale, et précisément ravageuse, en raison de la chasteté prolongée de Lawrence. Nous verrons par là son rapport direct avec « l'élément inconnu ».

Mais de quoi s'agit-il au juste ?

L'histoire est tellement effarante qu'il a fallu aux auteurs plus d'une vérification pour l'accepter.

Après avoir émis une série de critiques (qui semblent fondées) sur la véracité du fameux « incident de Deraa » jusqu'ici donné comme clef de voûte du destin lawrencien, les auteurs passent à la relation de l'affaire John Bruce.

On sait ce que signifie « l'incident de Deraa ». C'est la capture de Lawrence par le bey Hacim, son ennemi turc, qui l'aurait sauvagement fait fouetter, puis violer par ses gardes. (Autre version de Lawrence à la femme de Shaw, Charlotte : pour éviter la suite de la torture, il aurait accepté la sodomisation du bey, alors que dans la version officielle il prétend y avoir résisté.) Les auteurs, après une minutieuse enquête, auraient conclu que l'histoire est bourrée d'invraisemblances et de contradictions. Le Bey en question ne semble susceptible ni d'avoir sodomisé ni d'avoir laissé échapper un prisonnier de cette importance. Il se peut que Lawrence l'ait confondu avec un autre. Il se peut surtout qu'il ait été flagellé et non violé. En tout cas, il a vécu là un de ces événements qui marquent à jamais la vie d'un être humain, et que le viol soit finalement très secondaire dans l'importance de cette épreuve ; ici, nous rejoignons tout à fait les conclusions de Knightley et Simpson. (Mais il n'est pas secondaire, peut-être, que si le viol ne fut pas commis, Lawrence le prétendît.) Quel est l'élément déterminant ?

« Vrai ou faux, l'incident de Deraa est important dans la mesure où il apporte l'exemple classique d'une situation dans laquelle un flot de plaisir érotique déferle par tout le corps en réaction à la douleur physique et à l'humiliation infligée. Lawrence a bel et bien fait l'expérience de réactions anormales à la souffrance infligée » (p. 329-330).

Ces réactions anormales, seule issue sans doute pour la reconquête de la normalité, à savoir : la fonction orgasmatique, Lawrence le conquérant, le chef qui « attira dans ses mains cette marée d'hommes », il les recherchera tout le reste de sa vie. Sans doute les auteurs – et à travers eux le Dr Leigh dont on sent la délicate suggestion – n'ont-ils pas tort de prétendre que l'aventurier déchu ne cherchait pas uniquement un plaisir érotique par ce moyen, mais aussi une façon d'apaiser, grâce à un rituel compliqué, un profond sentiment de honte et de remords ; ce sentiment était-il dû à l'escroquerie morale que Lawrence avait soutenue avec son gouvernement pour obtenir un soutien au Moyen-Orient en sacrifiant les Arabes ? Etait-il dû à la mort du bien-aimé Dahoum, victime d'une mission appartenant à cette action politique ? Ou bien à quelque mystérieuse faute familiale, commise envers la mère que Lawrence traite avec une étonnante dureté ? Quoi qu'il en soit, il ne faut pas mésestimer ce complexe de culpabilité ; mais toujours, ce semble, on doit se souvenir que le premier but visé était bel et bien l'orgasme, impossible à obtenir différemment.

Et voici l'affaire Bruce, à savoir la genèse de « l'élément inconnu » :

En 1968, cet Ecossais marié, père de famille et directeur d'une usine de mécanique (ce qu'il doit indirectement à Lawrence qui l'orienta vers cette branche) se trouva frappé par le malheur et réduit à sa pension d'invalidité. Il se résolut alors à tirer un parti financier des secrets qu'il connaissait sur le « Prince de la Mecque » et qu'il avait juré à Charlotte Shaw de ne pas révéler avant la mort de la mère de Lawrence. Celle-ci, Sarah Maden, pour qui le père de Lawrence avait quitté son foyer légitime, était morte en 1959. Rien ne liait plus la langue de Bruce.

Il raconta avec d'abondants détails et des preuves à l'appui comment il avait rencontré Lawrence en 1922, alors âgé de trente-quatre ans et en pleine dépression nerveuse. Le jeune John, lui, avait dix-neuf ans. Il était simple et rude, très loyal, d'un milieu modeste. Il faut lire l'accumulation des petits faits qui, peu à peu, brossent le tableau hallucinant de leurs relations. Naïf à l'extrême, John Bruce crut tout le scénario que Lawrence agença à son intention, et, disent même les auteurs, il y croit encore aujourd'hui !... (Ceci nous semble difficile à admettre.) Après une sorte d'apprentissage digne d'un roman policier, où Lawrence lui confia de petites missions secrètes et tout à fait inutiles, il finit par lui faire ingurgiter un roman digne de Sacher-Masoch. Un mystérieux parent que l'ex-aventurier appelle le Vieux (dans la plus pure tradition du film d'espionnage !) s'est emparé de la liberté de celui qui fut un roi sans couronne ; il l'astreint à « tout ce qu'il n'aime pas », comme de monter à cheval par exemple, ou nager dans l'eau glacée, ou servir comme deuxième classe dans l'infanterie, et... recevoir le fouet à titre de punition régulière. Et c'est John Bruce qui est chargé de veiller sur l'exécution de ce programme et d'administrer les verges. Mieux encore : il doit adresser au « vieux » énigmatique un rapport détaillé sur la façon dont la correction fut donnée et reçue !

L'Ecossais put se débattre, refuser ; rien ne résistait longtemps à la volonté inflexible du veuf de Dahoum. Jusqu'à la fin des jours de son ami et patron, qu'il admirait et servait dévotieusement, il s'acquitta avec horreur de son étrange devoir. Les exigences du Vieux se firent pourtant plus cruelles et plus extravagantes à mesure que le temps passait. En 1930, peu avant sa mort, Lawrence fut encore flagellé « sur ses ordres », dans la crique d'Aberdeen où l'aventurier était « obligé » de nager dans un mer très dangereuse et glaciale ; mieux, la punition dut être administrée en présence du palefrenier Nicolson qui faillit se trouver mal et dut sortir !

C'est pendant les dix dernières années de sa vie que le Prince de la Mecque noua une amitié fort intéressante avec la femme de Shaw, Charlotte, autre névrosée de la plus belle eau, qui avait exigé que son mariage restât blanc. Ces deux déséquilibrés se réconfortèrent par une tendresse pathétique, et bien entendu d'une pureté absolue.

La description du délire masochiste de Lawrence est passionnante à plus d'un titre. Son complexe d'autopunition a pu faire croire à un suicide plutôt qu'à un accident quand il succomba à une aventure routière. (Pour que sa mort fût marquée par la griffe d'un insolite qui aurait plu à Cocteau, il fallut encore que cet accident de moto fût le prix d'avoir voulu éviter un adolescent à bicyclette... tandis qu'une longue auto noire comme celle de la Mort dans le Testament d'Orphée paraissait sur les lieux du désastre et disparaissait mystérieusement.) Non, fort probablement, Lawrence, qui reprenait goût à la vie et à l'action, ne se suicida pas ; mais on sait la conséquence des « actes manqués » chez tout le monde, surtout chez les névrosés. Il prit des risques, c'est le moins qu'on puisse dire.

Pourquoi la démentielle inutilité de ce long scénario, si minutieusement agencé au cours des relations masochistes avec Bruce ?

Il semble fort instructif de se référer, sur ce point, à l'ouvrage capital de Gilles Deleuze sur Sacher-Masoch (Ed. de Minuit, 1968). L'auteur nous y apprend que, pour le masochiste, il importe que le bourreau ne soit jamais un sadique mais plutôt quelqu'un que l'on contraint, que l'on amène (de très loin) à vous martyriser. Un subalterne dévoué comme la femme de Masoch faisait mieux l'affaire qu'une authentique sadique, ou qu'une mercenaire. L'honnête et sot John Bruce satisfaisait Lawrence bien mieux qu'un quelconque voyou payé à cet effet ; idée qui aurait du reste horrifié la puritaine victime. De même, Gilles Deleuze met l'accent sur la nécessité, dans le fantasme masochiste, du contrat. Qu'il s'agisse de Sacher-Masoch lui-même ou de Schlegel avec Mme de Staël, le masochiste de type courant a le besoin impérieux d'un acte écrit, d'une formulation d'allure la plus froide, la plus juridique possible. Enfin le masochiste se situe toujours entre la bonne et la mauvaise mère, créations de son esprit nécessaires à son scénario ; nous voyons ici aussi apparaître la nouvelle mère, la bonne, Charlotte Shaw, à côté de la mauvaise, la rejetée ; cette Sarah Meaden à qui le grand aventurier n'a pas pardonné sa naissance illégitime.

Mais si la profonde dépression nerveuse et le complexe de culpabilité de Lawrence peuvent devoir leurs origines à tant de faits différents, il est un fait clair et patent : la longue chasteté apparente ou réelle du Prince de la Mecque correspond sans nul doute à une inhibition des instincts qui devait se payer très cher ; peut-être son tempérament était-il froid et calme en raison des oreillons qu'il contracta dans son adolescence ? Mais il n'était pas inexistant. L'amour pour Dahoum combla sans doute son cœur plus que ses sens, mais la révélation explosive de Deraa le bouleversa de fond en comble en liant à jamais l'orgasme à la douleur et à l'humiliation infligées par des hommes. Pour revivre ce frisson dont l'être humain ne peut plus se passer quand il l'a ressenti une seule fois, il lui fallut agencer l'extravagante mystification du « Vieux ». Encore psychanalytique, le choix de ce surnom : c'est le symbole même du Surmoi cruel et punitif où survit le Dieu de l'enfance. Mais le fait même qu'il ne fut jamais question pour Lawrence de se faire ainsi traiter par des femmes – alors que, selon ses biographes, ce fut sa mère très puritaine qui le fessa naguère avec la violence qu'on devait aux petits Anglais de sa génération – le fait même qu'il n'eut jamais recours qu'à l'emploi et au public masculins montre assez clairement l'homosexualité fondamentale de Lawrence pour ne pas la remettre en question, de façon primaire et mécaniciste, au nom de son masochisme.

(1) Ed. Laffont.

(2) Sur Lawrence, voir Arcadie, n°81, septembre 1960, et n°111, mars 1963 (Serge Talbot).

(3) Il s'agit peut-être d'une confusion mentale chez les auteurs, car ils ne seraient pas les seuls à la commettre : à savoir, identifier le terme « homosexualité » à un nombre continu, bref ou long, mais informant la vie, d'actes érotiques commis avec une personne du même sexe. Ceux qui font cette confusion très courante ignorent qu'une tendance n'est pas moins authentique si elle n'est pas vécue, ou peu vécue, et qu'au contraire elle n'en est que plus violente (et souvent dangereuse). Entre le collégien qui se fait masturber par un camarade de classe pour mieux rêver à une femme et le père de famille qui n'éprouve de désir pour sa femme que si elle s'habille en homme, il va sans dire que c'est le premier qui est hétérosexuel (au moins de façon prédominante) et le second homosexuel (de la même façon).

Arcadie n°203, Françoise d'Eaubonne, novembre 1970

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