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Révolte, Eric Jourdan

Publié le par Jean-Yves Alt

A la suite de l'assassinat d'un jeune révolté beau comme un ange, un adolescent, Roman, non moins angélique, est recueilli par Andrei. Celui-ci, jeune capitaine de métier, entoure Roman de sa tendresse, de sa protection, et lui offre son univers : ses amis, Catherine et Adam, la caserne, les livres.

Mais le colonel est là qui veille : la beauté du jeune garçon, son innocence tranchante le troublent et l'agacent. Il perçoit un danger : cet ange tombé du ciel, qui dit toujours la vérité, ce Petit Prince assoiffé d'amour ne conduit-il pas, comme l'autre assassiné, la même révolte ?

Le charme incorruptible de Roman l'isole, tant de vertus fait peur, et la haine des moins beaux, des moins purs, des moins doués s'exerce en sourdine, partout où passe l'ange.

Ni la tendre sollicitude d'Andrei, ni celle, amoureuse, de Nicolas, son ami de lycée, ne briseront le cercle de solitude dans lequel il se débat. Que veut-on de lui ? Qu'il soit comme les autres. Qu'a-t-on à faire de l'âme quand le corps, si gracieux, si délié, est si tentant ?

« Tu es un corps d'abord, tu as des yeux pour voir ce qui est beau, tu as des sens, tu n'es plus un enfant, tu as un corps, un corps... Avec des penchants et des désirs qui vont chaque jour devenir plus forts, plus forts, tu entends, ton corps veut vivre et ce ne sont pas les idées qui vont t'empêcher de grandir. »

Parmi les injustices, les brutalités d'un pays gouverné par la force militaire, c'est le combat de l'ange qui va tomber pour avoir volé trop haut.

Révolte est un roman très complexe se situant en un lieu intemporel, un univers onirique et charnel hanté par la guerre, traversé par la figure de Roman dont la fatalité est de provoquer le désir, d'être lui-même soumis à la beauté de son propre corps.

Sauvé des humiliations, des offenses, émergeant lumineux des dédales les plus vénéneux, Roman est un enfant de la passion, en écho à celle du Christ à qui je pense bien sûr, celle aussi d'un jeune homme tenté par l'homosexualité mais qui ne peut la vivre que sublimée ou meurtrie.

■ Révolte, Eric Jourdan, Editions du Seuil, 1991, ISBN : 2020127849


Du même auteur : Les mauvais anges - Charité

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Des nouvelles des éditions Pierre Mainard (novembre 2019)

Publié le par Jean-Yves Alt

Parmi le nouveautés de cette rentrée :

Ourson les neiges d’antan ? de Lucien Suel et William Brown

Ce livre présente l’ensemble des collaborations du duo William Brown/Lucien Suel.

Le peintre et le poète avaient fait connaissance dans le réseau international du Mail-Art et pendant une douzaine d’années, de 1995 à 2006, ils ont travaillé ensemble à la création de poèmes illustrés, de livres d’artistes, d’expositions, de performances.

« Ourson les neiges d’antan ? » est la question qu’avec humour, William Brown (1953-2008) posait de temps en temps, ayant vécu enfance et jeunesse au milieu des ours et des neiges du Canada, dans la fréquentation de la poésie de Villon et Rimbaud, avant de s’installer et de travailler au Pays de Galles.

■ Ourson les neiges d’antan ? Lucien Suel et William Brown, Éditions Mainard, collection Hors Sentier, 90 pages, au format 21,5 x 27 cm, ISBN : 9782913751767, 20 €


Maurice Blanchard de Pierre Peuchmaurd

En 1924, Maurice Blanchard, aviateur/ingénieur, bat deux records mondiaux d’altitude. En 1942, Maurice Blanchard devenu poète/ingénieur n’a pas vingt lecteurs et seulement « dix hommes peut-être dans le monde savent qu’un des plus grands poètes de notre temps porte ce nom (...)* ».

Pierre Peuchmaurd qui a publié un grand nombre de poètes de sa génération, a contribué à faire découvrir l’extraordinaire Maurice Blanchard, en exaltant on ne peut mieux son surréalisme anarchiste dans la présentation (80 pages) qui ouvre le livre paru chez Seghers (collection Poètes d’aujourd’hui, 1988) et que nous rééditons cette année. Pierre Peuchmaurd ne se propose rien d’autre que de donner à Maurice Blanchard « ce qui lui fut le plus refusé sa vie durant, sa mort suivant : la possibilité d’une écoute. »

La seconde partie du livre propose un choix de textes du poète Blanchard tel qu’il figurait dans l’édition originale.

*Noël Arnaud, La Rencontre avec Maurice Blanchard, 2005

■ Maurice Blanchard de Pierre Peuchmaurd, Éditions Mainard, collection Grands Poèmes, Vie supposée & choix de textes, 204 pages sous couverture à rabats, 15 x 24 cm - ISBN : 9782913751750, 17 €


Pierre Mainard éditeur

18, rue Émile Fréchou - 47600 Nérac

Tél. : 05 53 65 93 92 - mainardeditions@free.fr

www.pierre-mainard-editions.com

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Le temps usé, Françoise Xenakis

Publié le par Jean-Yves Alt

Un triple bilan de femme, de mère, d'écrivain. Françoise Xenakis l'a voulu serein selon la légende qui veut que vieillir soit mûrir beaucoup, alors que, je me demande, si ce n'est pas déjà mourir un peu. Néanmoins, elle ne se berce pas de duperies et affronte les miroirs.

« Trois » livres qui se superposent, se contrarient, mais finalement se conjuguent pour atteindre mieux que la sérénité, cette lucidité sensible, écorchée vive et si poignante qui fait les vrais souvenirs.

● Il y a la fiction, chant d'une femme qui veille sur l'illusion de l'amour, sentinelle noire dans la maison du passé, mémoire rêvée de toutes les femmes.

● Il y a le livre de la femme-mère qui dit, avec tendresse, humour et cruauté, qu'enfanter, aimer le même homme, élever sa fille sont combats douloureux, présence arrachée, étincelles de paix et fragments de bonheur, mais plus souvent deuil de son propre corps qui "devient une carrosserie que je ne reconnais pas comme étant mienne», heures lourdes où «je vais être basse agressive."

● Il y a enfin, Françoise Xenakis qui a le courage d'une déclaration essentielle : "Je n'ai pas d'aptitude pour le bonheur." Inaptitude dont l'heureuse conséquence est le troisième versant du livre : "Si je pouvais devenir sage. Je n'aurais plus, paisible, à tenter l'écriture."

Le Temps usé est un très grand livre, au sommet de la vie d'un écrivain, quand la tentation est grande de « dériver vers le silence ». Un livre devenu « roman » qui m'a bousculé et révélé ma pareille solitude.

■ Le temps usé, Françoise Xenakis, Editions Balland, 1992, ISBN : 2715808836

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Noli me tangere par Tiziano Vecellio (Titien)

Publié le par Jean-Yves Alt

La main droite du Christ tient son vêtement ; l'autre tient un instrument agricole : le bras s'ouvre, semblant envelopper Marie Madeleine. Cette dernière, la main gauche posée à terre tient un flacon tandis que son autre main désire accomplir un geste que la sainte implore de son regard.

Ces mouvements du Christ et de Marie Madeleine sont d'une tendresse infinie et d'une grâce bouleversante…

La scène représente le moment où le Christ ressuscité dit à Marie Madeleine : « Ne me touche pas ».

Jésus dit à Marie Madeleine : Ne me touche pas car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Mais va trouver mes frères, et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. (Jean 20,17)

Le Christ est comme inséré dans un demi-cercle où son recul peut se lire, paradoxalement, comme un accueil, au sens le plus profond : se montrer en se soustrayant !

Tiziano Vecellio - Noli me tangere - vers 1514

Huile sur toile, 109 cm x 91cm, National Gallery, Londres

Ce qui me séduit dans la manière du peintre à nous présenter cette scène, c'est ce retrait du Christ dans un geste qui, tout à la fois, se dégage de Marie Madeleine et l'accueille. Comme si son interdiction était aussi un encouragement à se joindre à lui.

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La débauche, André Birabeau [1924]

Publié le par Jean-Yves Alt

Madame Mathilde Casseneuil est une digne femme qui ne manque jamais l'office du dimanche et qui a élevé son grand fils, Dominique, parfaitement bien, ainsi que le pense tout son entourage.

Une fois par semaine, elle joue avec quelques amis, chez elle, de la musique de chambre. Son mari, grand reporter, n'est pratiquement jamais là si bien que certaines personnes la croient veuve.

Dominique, le fils, a quitté le domicile parental parisien pour se rendre en Avignon où on lui a proposé de représenter les automobiles « Bog ». Depuis son départ, sa mère ne cesse de feuilleter les albums de photographies où son fils occupe toute sa place.

Un jour, elle reçoit une dépêche : son fils est mort dans un accident de voiture. Elle se rend en Avignon où elle découvre, semble-t-il, pour la première fois la chambre que son fils avait loué : là, elle est attirée par une reproduction d'un Apollon d'après l'antique. Il a toujours été si artiste, le pauvre chéri, pense-t-elle. (p.72)

Après l'enterrement, un monsieur, les larmes aux yeux, vient lui serrer la main. Elle se dit que son fils avait vraiment de vrais amis. De retour dans la chambre de son fils, elle découvre des lettres d'amour : elle imagine, émue et tout à la fois un peu jalouse, une amourette, une autre femme qui, quelque part, pleure aussi. Pourtant aucune autre femme n'était présente à la cérémonie d'enterrement.

En lisant ces lettres, elle pense que cette amoureuse devait avoir bien peu d'instruction au regard des fautes d'orthographe laissées : « Je suis forcé de partir pour Nîmes. » Forcé au masculin. (p.80)

Madame Casseneuil découvre enfin que l'amoureuse est un amoureux : un homme. Le dégoût la saisit : « Dominique, Dominique ! Ah ! Quelle ordure ! » (p.81)

De magnifiques pages suivent et montrent le parcours de cette mère pour tenter de comprendre son fils face à ce dégoût et aux préjugés qui l'alimentent :

● Réflexion sur la peur des mères face à la découverte de l'amour par leurs propres enfants : « C'est beau un fils qui séduit ; et elles peuvent si difficilement croire qu'il va cesser d'être un enfant ! » (p.101) « Chaque mère croit que son fils restera innocent plus longtemps que les autres. »(p.102) [1]

● Questionnement pour savoir si elle doit garder le « secret » de son fils ou le faire partager à son mari : « Dans quel cœur serait-il le plus pesant, ce secret ? » (p.148)

● Découverte de la débauche chez les autres pour se rassurer : « Tous alors ? […] Tous. Où qu'on regarde, on ne voit que la débauche, l'universel délire des pauvres corps humains. » (pp.178-179)

● Retour sur une idéalisation de son fils et rejet de la « faute » de son fils sur l'amant obligatoirement abominable : « Ah ! Celui-là, un être ignoble, un monstre, une bête ! Ça s'abat une bête… » (pp.223-225)

Madame Casseneuil a alors le projet de tuer cet amant. Non pas par vengeance mais seulement pour que son fils, Dominique, redevienne l'enfant innocent qu'il n'aurait pas dû cesser d'être. Elle achète pour cela un revolver et retourne en Avignon.

Chez l'amant de son fils, elle découvre, à sa plus grande surprise, un homme qui a aimé son fils, un homme qui souffre, qui lui parle affectueusement de son fils : « Et c'est [alors] un flot de douceur qui entre elle. » (p.243)

Cet amour de cet homme pour son fils et le sien comme mère la rendent prête à tout accepter :

« - Il vous adorait madame. Nous parlions souvent de vous.

Et c'est vrai. Il l'adorait. Ses lamentables égarements ne corrompaient pas l'autre homme qui était en lui. C'était son fils. Il est mort. La seule chose affreuse est qu'il soit mort. » (p.244)

Un roman émouvant qu'il conviendrait de rééditer.

■ La débauche, André Birabeau, Editions Flammarion, 1924


[1] J'ai songé alors à la nouvelle de Stefan Zweig, « Destruction d'un cœur » où un homme âgé découvre que sa fille, qu'il croyait encore une enfant, est déjà une femme qui se glisse volontiers dans le lit des hommes. Détruit, renvoyé à la vieillesse, l'impuissance et la mort, il se laisse glisser vers cette dernière. Un texte magnifique où la dégradation physiologique et psychologique est suivie pas à pas par l'auteur avec une précision à la fois médicale et subtile. [Editions Le Livre de Poche, 1994, ISBN : 2253095257]

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