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La course au bonheur : histoire d’une vie, gay de Benoît Lapouge

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce récit est une tentative d’écrire une expérience de vie : suite d’images documentarisées - à travers une subjectivité et une intimité revendiquée - dès les premières pages.

Album-Souvenirs : impressions tour à tour graves, heureuses, douces-amères ou acides, dont on tourne les pages définitivement pour liquider le passé, émaillé d’incursions heureuses, vers le vierge, le vivace et le si bel aujourd’hui et qui colle le plus possible à la réalité de la vie gay contemporaine enchâssée qu’elle est dans cette promenade amoureuse d’en France et qui a toujours gardé en ligne de mire et comme horizon définitif la réalité urbaine et Paris.

Ce n’est pas un récit sur le sida même si l’évocation de la mort rouge en est, même ténu, le fil rouge. En même temps, nier ce fait, à un moment donné, nos vies vécues n’ont-elles pas été, en masse, des paysages de cimetière ?

C’est là, sans doute que "La course au bonheur", retrouve l’universel : d’une particularité, cette expérience de la vie gay, décrite presque phénoménologiquement, affrontée à la question non-paritaire et non-communautariste qu’est la confrontation avec la maladie, la mort, le deuil, et parle pour toute une et tout un.

« C'est peut-être violent, mais j'avais besoin de liquider ce passé, pour ne pas faire du surplace et rester là à remâcher tristement le passé comme un insipide brouet, quand la vie, est là au coin de la rue. »

La course au bonheur : histoire d’une vie, gay de Benoît Lapouge

Vingt-cinq millions de morts estimés, mais vilipendés aussi et sans doute autant de personnes qui les ont accompagnés, dont les décès ont, surtout au début de la pandémie, été invisibilisés, dissimulés, sous toutes sortes de noms comme les célèbres maladies tropicales car morts honteuses indignes d’un hommage.

C'est aussi l’existence des quartiers gay : réalité mondiale, gay, c’était dehors, le trottoir, les rues : Some streets in lives and towns : a great movie, bollywood style, colored and queer.

Autant d’arrêts sur images et sur mots, certes, mais jamais statufiés, fossilisés dans le passé, car le récit est un chant d’amour à la vie présente, vivante et s’achève sur un hommage vibrant à l’amour présent. Vive la vie !

La course au bonheur : histoires d’une vie, gay de Benoît Lapouge, éditions L'Harmattan, février 2016, ISBN : 978-2343079257, 21€85

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Le cœur découvert, Michel Tremblay

Publié le par Jean-Yves Alt

Jean-Marc, 39 ans, et Mathieu, 24 ans, élèvent Sébastien, l'enfant de Mathieu. Dans son dernier roman, Michel Tremblay parle de l'enfant dans le couple gay.

Mathieu, jeune garçon de vingt-quatre ans, se retrouve confronté à sa paternité non seulement vis-à-vis de son fils, Sébastien, mais aussi vis-à-vis de son ami. Mathieu a déjà beaucoup vécu. Il s'est marié, a fait un enfant, a découvert son homosexualité, a divorcé. Il se sent une lourde responsabilité vis-à-vis de son fils, dont il se demande s'il doit ou non l'emmener dans son nouveau couple. Mais il a également une grande responsabilité vis-à-vis de cet adolescent attardé de trente-neuf ans qu'est Jean-Marc, qui lui, n'a presque rien vécu. Il a beaucoup baisé, ce qui n'est pas vivre.

L'enfant élevé par trois hommes et une femme trouve cette situation parfaite. Jusqu'à ce qu'un personnage extérieur au quatuor, qui représente en quelque sorte le spectre de l'ancienne société, vienne lui suggérer que ce n'est pas normal.

Quand ce roman est paru la première fois en 1986, cette situation était nouvelle : auparavant les homosexuels mariés ne divorçaient pas. Leurs enfants ne savaient pas qu'ils étaient des enfants d'homosexuels.

Michel Tremblay n'a pas cherché à faire une apologie du bonheur dans ce roman. Ce n'est pas un livre idyllique parce que les problèmes ne sont pas résolus à la fin.

La présence de l'enfant permet de prendre conscience que certains homosexuels s'ennuient de la clandestinité ou du côté élu et marginal. Elle pose aussi la question de l'acceptation : pour être admis, faut-il aussi consentir à devenir un peu plus comme tout le monde ?

Ce que j'ai apprécié dans cette histoire, c'est que tout le monde est de bonne foi et cherche à travailler au bonheur de l'enfant. Même si les problèmes restent en suspens. Ce qui donne une impression de bonheur dans le dernier chapitre – consacré à l'enfant – c'est que ces difficultés n'ont aucune importance.

Le titre « Le cœur découvert » m'a séduit : car la découverte est à prendre dans deux sens. Jean-Marc se découvre un cœur qu'il n'avait pas. Il le découvre ensuite aux autres.

Un roman qui montre que les homosexuels ont un cœur et qu'ils peuvent en avoir un (et le montrer). Comme tout le monde. Ce qui ne veut pas dire que tout le monde devrait vivre en couple. Mais savoir que c'est possible, autant que tout le reste, était pour moi nécessaire à lire dans le milieu des années 80.

■ Le cœur découvert, Michel Tremblay, Éditions Grasset, 1986, ISBN : 2246389917


Du même auteur : Les anciennes odeurs [Théâtre]

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La beauté grecque par Amédée Guiard

Publié le par Jean-Yves Alt

« La beauté ne consiste pas dans l'énorme, dans le grandiose, dans le dramatique, mais au contraire dans la réalisation de ce qui nous reste de nos premières virtualités. Il est curieux de constater que tous les grands artistes, depuis Michel-Ange et le Titien jusqu'à Raphaël, depuis la sculpture grecque jusqu'aux imagiers du Moyen âge, ont eu le sentiment de la beauté qui réside en des choses simples, peu épiques et peu théâtrales. Pour l'architecture, les premiers sont les Grecs, ils n'ont été ni égalés ni dépassés. Or qu'est-ce que leur temple, leur Parthénon ? Une maison, une simple maison, mais dont tous les organes sont travaillés avec amour, dont toutes les lignes sont simples, harmonieuses et équilibrées et qui est située à l'endroit où l'homme désire le mieux établir sa maison au-dessus de la ville et au-dessus de la mer. Ils sont partis de ce principe : ce qui nous est le plus intime c'est notre maison, offrons donc à la divinité ce qu'il y a de mieux comme maison. En sculpture ils n'ont pas été dépassés non plus ; or qu'est-ce qu'ils ont fait de mieux ? sont-ce les grands sujets dramatiques Hercule terrassant l'hydre de Lerne ou Laocoon enlacé par les serpents ? Non, ce qu'ils ont fait de mieux, ce sont des jeunes filles portant des corbeilles sur leur front, ou plus simplement encore un jeune homme levant les bras pour se mettre un bandeau autour de la tête. Et cela avilit par la comparaison tout ce qu'il y a de pompeux et de déclamatoire dans la sculpture et l'architecture romaines. Les Grecs ont saisi le moment précis où, dans un acte simple, l'homme développe le mieux les virtualités de son corps, toute la beauté de ses formes. »

Amédée Guiard

Jeudi 5 Septembre 1907

in « Carnet intime », Librairie Bloud & Gay, 1926

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La règle d'or, Isabelle Minière

Publié le par Jean-Yves Alt

Rentrée des classes à l'école primaire d'un petit village : un nouvel élève de Cours Moyen est immédiatement remarqué par les anciens de l'établissement. Ce qui frappe ces derniers, c'est que le nouveau n'a l'air ni apeuré ni angoissé. Il semble « tranquille comme s'il était en visite dans un musée et qu'il regardait les objets exposés » (p. 7). Quelques élèves vont néanmoins l'aborder : ils apprennent que le nouveau se nomme « Camille » et que contrairement à ce qu'ils croyaient, ce prénom est aussi celui d'un garçon comme « Claude » ou « Dominique ».

Camille a un comportement très différent de bien des garçons : il a l'esprit libre, il est généreux, il ne semble pas souffrir des moqueries ou des insultes. Léo, un élève de sa classe et narrateur de cette histoire, désire ardemment devenir son ami. Sophie et Agathe aussi. D'autres élèves ont des intentions moins honorables : Camille pourrait devenir leur parfait bouc émissaire.

Quand l'institutrice demande le métier que chaque élève envisage, Camille répond tranquillement qu'il « veu[t] faire le bien, c’est tout » (p. 16). Quelques élèves rient sous cape. Camille explique ensuite sa règle d'or :

« Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l'on te fasse. »

Ce qui déchaîne Sylvain qui, en prenant une voix aigüe et maniérée, répond :

« D'où tu sors, toi ? Tu viens de la planète des bisounours ? Faut atterrir, mademoiselle Camille, le monde est si cruel !!! Ah non, je ne veux pas faire de mal, c'est trop affreux !!! » (p. 26)

Peu après, le même Sylvain reprend :

« Alors dis-le, Camillette, comment on fait, hein ? On fait comme toi, on devient pédé et tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ? » (p. 28)

Léo, le narrateur, sent que quelques élèves regardent son ami Camille de travers, qu'ils se moquent de lui et de sa règle d'or :

« T'es riche, alors, si t'as une règle en or !

— C'est une règle pour pédés, ton truc, t'es pas un homme, Camillette ! » (p. 34)

Quand Léo demande à Camille de réagir, de ne pas se laisser insulter de « pédé », de se défendre, ce dernier répond calmement :

« Ce n'est pas une insulte. C'est comme d'être traité de blond ou de brun, tu ne choisis pas ta couleur de cheveux, et aucune n'est meilleure que l'autre.< » (pp. 34-35)

A la sortie des classes, Sylvain et deux de ses copains agressent Camille à coups de poing. Léo essaie d'aider son ami mais il se retrouve lui-aussi à terre. Les agresseurs partis, Léo et Agathe décident de raccompagner Camille jusque chez lui.

Camille habite avec ses « parents » à l'extérieur du village, à l'orée d'une forêt, dans une maison tout en bois. Sur place, les deux accompagnateurs découvrent que deux hommes habitent la maison : Paul et Pierre.

« C'est lequel, ton père ? Paulo ou Pierrot ?

— Je veux bien vous le dire, mais ce sera un secret entre nous, d'accord ? »

On a aussitôt promis le secret ; c'était très mystérieux tout ça...

On ne le répètera pas, a juré Agathe, alors ? C'est lequel, ton père ?

— Les deux.

Camille a éclaté de rire devant la tête d'Agathe. Moi, je me disais que c'était une blague et j'ai rigolé avec lui. Mais pas longtemps : il nous a regardé tous les deux, et il a ajouté :

— J'ai deux pères.

On ne savait pas quoi dire. On ne comprenait pas très bien, ou on n'était pas sûrs de bien comprendre.

Paulo et Pierrot ont voulu un enfant ensemble... et c'est moi. Voilà, j'ai deux pères. » (p. 52)

Ce petit livre n'évacue pas la question de la mère. Rien n'a été caché à Camille sur elle :

« C'est Sophie qui a osé, un soir après l'école. […]

— Et ta mère ? T'as bien une mère, Camille ?

— Forcément...

Puis il a parlé tout bas :

— Je vais vous dire...

On s'est approchés très près, Bastien, Sophie, Alex, Agathe et moi. C'était un autre secret, il ne nous a pas demandé de ne pas le répéter : ça allait de soi. […]

— Ma mère m'a abandonné à la naissance, mes pères m'ont adopté. Peut-être qu'un jour je retrouverai ma mère, peut-être qu'elle aura changé d'avis... Enfin voilà, c'est pour ça que j'ai deux pères. » (pp. 55-56)

« Deux pères... c'était très insolite au début, parfois Bastien avait envie d'éclater de rire, en les regardant tous deux se comporter comme un couple, se chahuter, se plaisanter, se consulter du regard. S'aimer. Je ressentais cela, moi : les deux pères de Camille s'aimaient, qu'ils soient deux hommes n'était plus qu'un détail, comme d'être brun ou blond. Je me suis souvenu de ce que Camille nous avait dit un jour dans la cour : on ne choisit pas sa couleur de cheveux – même si on peut les teindre. » (pp. 58-59)

Pierre et Paul sont bienveillants avec leur fils. Ils restent cependant pragmatiques quant à la règle d'or qu'ils ont enseignée à Camille parce qu'ils n'oublient pas que l'humanisme de certaines pensées n'est pas accessible à tous.

Ce court roman montre l'importance de mieux regarder la vie autour de nous et de trouver un sens à ce que nous vivons. Camille est un garçon qui a construit une forte estime de soi, ce qui lui permet de vivre l'instant en pleine conscience : s'enthousiasmer, s'extasier, applaudir, glorifier, repousser l'amertume, rejeter l'animosité…

Camille ne fait pas de sa règle d'or un savoir. Pour lui, il suffit d'abord de la vivre. Il ne passe pas son temps à expliquer aux autres élèves cette règle ; il tente de les motiver à la mettre en pratique. Camille a compris que lorsque l'on n'a pas de bonnes raisons de pleurer, on doit s'appliquer à sourire.

Quel est le but de la règle d'or de Camille ? Peut-être, tout simplement, vivre un peu plus heureux, en évitant d'être inutilement malheureux. Avec cette règle, la notion de « normalité » devient caduque.

■ La règle d'or, Isabelle Minière, Editions du Jasmin, septembre 2013, 63 pages, ISBN : 978-2352841234


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Jean Genet, menteur par Tahar Ben Jelloun

Publié le par Jean-Yves Alt

Homosexualité

Lors de sa première visite chez moi à Tanger, il me demanda si au Maroc les gens toléraient l'homosexualité. Si je connaissais des homosexuels qui ne se cachaient pas. Pas évident de lui répondre, j'étais assez ignorant sur la question. Il me dit qu'en Afrique il avait pu constater que c'était tout de même plus facile qu'ailleurs. Je lui demandai comment il s'était découvert homosexuel. Il sourit et me raconta une histoire qu'il était le seul à pouvoir inventer. Peut-être était-elle vraie.

« J'avais quatorze ans, j'étais malade, hospitalisé. Une infirmière m'avait pris en sympathie. Elle m'apportait des bonbons. J'avais remarqué un garçon à l'autre bout de la chambrée. Il avait le visage d'un ange. On se regardait et je crois qu'on se comprenait. Je lui faisais passer les bonbons en donnant le paquet à mon voisin qui se servait puis passait à son voisin et ainsi de suite, mais il restait toujours pour mon copain assez de bonbons. Pour me remercier, il me faisait un clin d'œil. Dès que j'ai pu me lever, je suis allé me glisser dans son lit. C'était naturel. Nous faisions l'amour en silence et sans nous poser de question. Depuis j'ai su que je ne ferais l'amour qu'avec des hommes. C'était si évident que ça ne posait jamais le moindre problème. » Albert Dichy écrit dans la chronologie de l'édition du Théâtre de Genet dans la Pléiade qu'à cette époque, dans son rapport, le directeur de l'école note l'« aspect efféminé » et la « mentalité douteuse de cet enfant abusé par la lecture de romans d'aventure ». En réalité, les choses étaient très simples. Ce n'était ni la lecture de romans d'aventure ni son aspect physique qui firent de lui un homosexuel. Genet me le dit assez clairement : c'était une évidence naturelle. Il n'y avait pas de doute ni de « complexe d'Œdipe mal vécu » !

Quand nous nous sommes rencontrés, j'avais l'impression que la sexualité ne l'intéressait plus. En tout cas, il n'en parlait jamais sauf pour insulter des « pédés » qui essayaient d'utiliser son nom pour la cause homosexuelle ou pour reprocher à Gide de n'avoir voyagé en Afrique du Nord que pour rencontrer des garçons qu'il « payait mal » — Genet méprisait les écrivains épris de tourisme sexuel avant la lettre. Il reprochait à Michel Foucault d'avoir fait pression sur des jurés de prix littéraires pour faire obtenir un grand prix à un de ses amis Juif de Tunisie. Je lui fis remarquer qu'il n'avait pas à préciser que le petit ami de Foucault était juif et qu'il avait oublié tout ce qu'il avait fait pour ses amis. Il ne me répondit pas. Sa mauvaise foi n'avait pas de limites !

Il m'arrivait aussi de me demander comment Genet pouvait être « ami » et vivre avec Mohamed, un homme avec lequel il ne partageait rien de culturel, rien de littéraire, pis encore, avec lequel les rares discussions tournaient autour de généralités. C'est en écoutant Mohamed parler que ce décalage me paraissait immense. Quand Mohamed disait que Genet était un « prophète », il y croyait. Pour lui, Genet avait été envoyé par Dieu ou le Destin afin de lui offrir une autre vie. Une vie toute fabriquée, imaginée, structurée par Genet, bien sûr. Il avait tout prévu, le passeport, le travail, le mariage, la naissance d'un « héritier », l'avortement, le divorce, tout y compris les moindres mots et gestes de Mohamed. Mais tout démiurge qu'il fût, Genet n'avait pas réussi à détourner son ami du haschich et des putes. Mohamed se conduisait comme un enfant gâté, comme un petit, tout petit délinquant, pas même un voleur ou un rebelle. Genet vers la fin de sa vie s'en agaçait, il ne savait quoi faire pour retrouver le Mohamed qu'il idéalisait. Quant à Mohamed, il m'arrivait souvent de parler avec lui en arabe et je percevais chez lui un désarroi, un trouble, voire une déprime. La réaction de son entourage au Maroc l'avait marqué. Était-ce par pudeur ou par naïveté, jamais Mohamed ne parlait devant moi de sexualité. Il allait souvent chez les putes, que ce fût à Paris ou au Maroc, sans doute en réaction aux médisances des voisins de Larache qui par jalousie le taquinaient ou même parfois l'injuriaient. Il ne voulait pas passer pour un « type entretenu par un vieux ». Mais c'était la réalité et les gens n'étaient pas dupes. Peut-être que ses parents aussi s'en doutaient, peut-être eut-il des disputes avec eux à ce propos. Quand Mohamed était au Maroc, il téléphonait à Genet uniquement pour se plaindre et lui demander de l'argent, jamais pour donner des nouvelles. Genet se déplaçait, arrangeait les choses puis revenait à Paris décontenancé. Un jour il me dit : « Mais qu'est-ce qu'il fait avec tout cet argent ? » Comment savoir ? Mohamed ne disait pas les choses clairement, parlait par métaphores. Rien à voir avec la relation qu'entretenait Genet avec Jacky, avec qui il avait des liens Plus forts, parce que plus anciens — des rapports d'adultes, de vrais complices. Il n'empêche, tout le monde autour de Genet était mis à contribution pour que Mohamed et Azzedine vivent dans les meilleures conditions possibles.

Jacky a une vision de Mohamed légèrement différente de la mienne : « Mohamed était triste, il était ailleurs, il n'écrivait pas des poèmes mais les récitait, c'était un poète oral dans la tradition de l'Orient arabe ; il avait une grande sensibilité, il disait des choses magnifiques, parlait sans précaution, sans calcul ; il connaissait le Coran par cœur ; il racontait des choses extraordinaires ; je lui disais : "Tu devrais écrire !" Derrière son apparence d'homme brut, il était très raffiné. Il était seul dans son monde et pensait à beaucoup de choses qui le préoccupaient. Il voyait Paris avec des yeux neufs, il remarquait des choses que nous, nous ne voyions plus. C'était un poète : on s'entendait très bien. Le scénario de La Nuit venue lui a été inspiré par les moments qu'il passait avec Genet, c'est pour ça qu'il a tant insisté pour faire inscrire dans les contrats "d'après une idée originale de Mohamed Al Katrani" ; Genet le mettait en avant, pas parce qu'il était son ami mais parce qu'il méritait d'être mis en avant. Genet avait l'habitude de poser cette question : "Comment tu vois ça ? Tu ne penses pas que... ?" »

Il est vrai que Mohamed était quelquefois étonnant. Comme s'il était soudain ébloui, n'en revenant pas de vivre ce qu'il vivait. « Que Dieu remplisse de lumière la maison de Genet ! Lui qui n'a pas de maison ! » m'avait-il déclaré, un jour, sans raison.

 Tahar Ben Jelloun 

in Jean Genet, menteur sublime, éditions Gallimard, octobre 2010, ISBN : 978-2070130191, pp. 107/110


De Jean Genet : Querelle de Brest - Elle

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