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Le mari de mon frère, Gengoroh Tagame (manga)

Publié le par Jean-Yves Alt

Yaichi et Ryôji sont deux frères jumeaux. A la mort de leurs parents dans un accident de la route, les deux frères se séparent. Le premier reste au Japon tandis que le second part vivre au Canada. Les deux frères n'ont alors plus aucune relation pendant près de dix ans.

C'est le début du manga : Yaichi a une petite fille – Kana – de six/sept ans, délurée et vive d’esprit. Son père attend la visite de son beau-frère, Mike, qui vient du Canada et qui est venu au Japon, pour découvrir le pays de l'homme qu'il aimait. Car Mike était le mari de Ryôji. Mais ce dernier est décédé pour une cause que le manga ne dit pas. C'est la première fois que les deux hommes se rencontrent.

Mike est un homme de forte corpulence – type bûcheron canadien. C'est le type même de personnage que Gengoroh Tagame adore dessiner dans d'autres mangas beaucoup plus érotiques. Yaichi, tout en étant musclé, est beaucoup plus frêle de corps.

Yaichi se demande comment il doit recevoir le mari de son frère. D'où le titre de ce manga : « Le mari de mon frère ».

Le malheureux Yaichi promène dans sa tête un lot de clichés concernant les homosexuels. Son éducation lui interdit de les formuler si bien qu'il se trouve confronter à des injonctions paradoxales : celles dictées par ces clichés qu'il a intégrés et celles de son éducation qui l'invite à être respectueux de son hôte. Ce qui conduit à quelques scènes amusantes d'autant que Kana, qui n'est pas encore totalement formatée, met les pieds dans le plat sur des questions que son père n'ose pas aborder de front.

— Durant ton séjour au Japon, tu dors à l'hôtel ? dit Yaichi. (Kana rappelle alors que le cousin de son père a dormi à la maison quelques temps auparavant.)

— Dans cette tenue, ça le fait peut-être pas ? s'interroge encore Yaichi. (Il sort de la salle de bain en shorty. Quand sa fille Kana le voit, elle est étonnée et dit que d'habitude, son père est en slip !)

— C'était qui le mari et qui l'épouse ? demande Kana à son oncle. (Mike répond en souriant : « Nous étions deux Husbands. » Kana ne perçoit pas comme son père la dimension sexuelle de sa question ; d'ailleurs la réponse de son oncle la satisfait pleinement.)

Le mari de mon frère, Gengoroh Tagame (manga)

Ce manga japonais aborde – depuis la légalisation du mariage gay dans de nombreux pays (une page informative sur ce thème est insérée au milieu du manga) – les nouvelles formes du vécu homosexuel et les réactions des familles traditionnelles. Il montre aussi la force occulte de l'image de l'amour hétéro sur l'amour homo qui aveugle le protagoniste « straight » quant à l'originalité profonde de l'amour homosexuel : cette affectivité inventant sa propre forme qui n'a rien d'une évidence pour le père de Kana.

Jusqu'à l'arrivée de Mike, il n'était jamais venu à l'idée de Yaichi que l'homosexualité pût être autre chose qu'une perversité, une divagation ou le mobile d'une friponnerie. Petit à petit, il interroge les représentations qu'il a dans sa tête à propos des homosexuels.

On pourrait ricaner sur le cliché du couple homo que véhicule Yaichi, mais on aurait tort de se laisser arrêter par cette vision un peu simpliste des pensées de cet homme que déstabilise involontairement sa fille.

Les poncifs instinctifs de Yaichi sont peu à peu remis en cause dans une mise en page adroite par le jeu de doubles bulles « pensées » et « formulées ». On sent que Yaichi tire, peu à peu, au contact de Mike, un trouble et une émotion qui sont propres à une rencontre véritable avec son beau-frère.

Ce manga, dénué de toute agressivité, se déguste comme du petit lait.

Un second volume – déjà paru au Japon – est attendu en France pour la fin de l'année 2016.

■ Le mari de mon frère Tome 1, Gengoroh Tagame, Editions Akata, 9 septembre 2016, 180 pages, ISBN : 978-2369741541


Un message de l'auteur : Pour être honnête, même si j'avais très envie de dessiner cette série, je craignais un peu que ce soit trop difficile, pour moi. Et pourtant, la voilà sous forme de livre relié ! Je suis vraiment reconnaissant à tous ceux qui ont rendu cela possible. J'espère que vous aimerez ces trois personnages, et que vous porterez un regard bienveillant sur la suite de leur quotidien.

Gengoroh Tagame, le 15 avril 2015

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Tempo di Roma, Alexis Curvers

Publié le par Jean-Yves Alt

Jimmy est un jeune esthète autodidacte venu du Nord, prétendument cicérone, en tout cas sans le sou, à qui son adorable culot, mais aussi sa beauté, sa candeur et surtout son amour de Rome ouvrent toutes les portes.

Ainsi, dans une ville éternelle à peine remise des affres du fascisme et de la guerre, le verra-t-on, d'aventures en mésaventures, s'acoquiner à des nobles décavés et des ecclésiastiques en rupture de ban comme aux mauvais garçons ou aux pires matrones du cru.

Lyrique et sordide, affublant d'airs de fête les plaies et tares sociales les plus tristes, l'énorme fresque de Curvers, avec ses allures de mascarade endiablée – à la Fellini – est une véritable leçon de vie.

Tempo di Roma, Alexis Curvers

Ce n'est pas sans rappeler les grands déclins décrits par les meilleurs auteurs comme Pétrone, ou, plus près de nous, Proust, Visconti ou Yourcenar avec ses « Mémoires d'Hadrien » : ici comme chez eux, la méditation crépusculaire sur l'Histoire, le Temps, l'Art et la Beauté s'accompagnent, en contrepoint, du thème de l'amour impossible, celui déchirant de Sir Craven pour Jimmy, qui rappellera à plus d'un « La confusion des sentiments » de Zweig.

Ce roman avait en 1957 connu un succès retentissant.

■ Tempo di Roma, Alexis Curvers, Editions Espace Nord, 505 pages, 2012, ISBN : 978-2930646398

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Sauf-Conduit pour un zèbre, Patrick Veillerot

Publié le par Jean-Yves Alt

Une jeune métisse sud-africaine part à la recherche de son père biologique probablement français. Après avoir parcouru la Belgique, la France, elle va finir par le découvrir à l'Île Maurice écrivain méconnu et travesti.

Sauf-Conduit pour un zèbre, Patrick Veillerot

■ Sauf-Conduit pour un zèbre, Patrick Veillerot, Format Kindle, Taille du fichier : 888 KB, 159 pages

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Niagarak, Yves Navarre

Publié le par Jean-Yves Alt

Celles et ceux qui ont fait le parcours de « Biographie » revivront la version des heures espagnoles de l'auteur. Cuelga serait Huelva. Le poète Sevy Erravan serait Yves Navarre (anagramme).

Niagarak, mot de code entre Pilar et Thadeo, veut dire « amour ».

Dans ce roman, Yves Navarre utilise une écriture cinématographique Navarre fait ici du cinéma. A l'italienne et à l'américaine. Pas du facile. Du « torturé » du « brûlant, du « pensé ».

C'est une mosaïque d'images ; de petites scènes montées sur le thème d'un thriller. Une ville : Cuelga. Un crime : « forfait émasculatoire par morsures » sur la personne d'un bel adolescent. Un assassin au regard rare et tout un défilé de personnages dont un curieux cinéaste qui réalise un film à Cuelga. Ce film que, sans doute, Yves Navarre aurait bien aimé tourner.

■ Niagarak, Yves Navarre, Editions Grasset, 1976, 376 pages, ISBN : 2245005015

Niagarak, Yves Navarre

Présentation : Que se passe-t-il à Cuelga ? Ce qui se passe dans toutes les villes. À quoi rêvent les habitants de Cuelga ? Ils rêvent la vie, comme tout le monde. Pourtant dans cette petite ville de l'extrême sud de l'Europe, un meurtre atroce et banal va défrayer la chronique d'un matin. Un matin seulement. Le juge du chef-lieu de province aura vite fait d'étouffer l'histoire. Seulement voilà : la photo de l'assassin a été vue, dans les journaux, le temps de ce premier matin de printemps. Les journalistes ont été plus diligents que le juge don Francisco. Et ceux qui ont vu la photo de Klaus, l'assassin, ne peuvent pas oublier son regard, ne peuvent plus vivre leur vie et leur ville comme avant.

La liste des personnages de ce roman ressemble à un véritable générique de film. On tournera un film, d'ailleurs, à Cuelga. Mais quels sont les rapports entre le metteur en scène Marcello Bolucelli et les gens de la ville ?

Les couleurs dans ce roman d'Yves Navarre déterminent tout. Les sons aussi, et le rythme du récit. Ses précédents romans s'apparentent à la musique de chambre. Celui-ci est symphonique. Une manière de poème symphonique.


Quelques ouvrages d'Yves Navarre : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Kurwenal ou la part des êtres - L'espérance de beaux voyages - Louise - Le petit galopin de nos corps - Premières pages - Une vie de chat - Romances sans paroles - Les dernières clientes [Théâtre] - Portrait de Julien devant la fenêtre - Le temps voulu - Killer - Niagarak - Pour dans peu

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La dérive homosexuelle, Guy Hocquenghem (1977)

Publié le par Jean-Yves Alt

Cet essai de Guy Hocquenghem est – à travers différents articles parus dans « Les Temps modernes » de Sartre, « Libération », « Le Nouvel Observateur », « Partisans », etc. – le trajet personnel de l'auteur. En cela, son livre est passionnant malgré une terminologie d'universitaire qu'il aurait pu pourrait facilement se passer.

Cri d'un écorché

En face d'une homosexualité sur laquelle on ne peut rien ou qu'on tente (malaisément) d'intégrer au système, Hocquenghem réagit. Avec angoisse, avec le plus de rationalisme possible, et avec finesse.

Guy Hocquenghem pèse le pour et le contre dans ce qui demeure « la difficulté d'en être », et d'en être bien, sans honte, honnêtement. Comment ne pas souffrir de mener une double existence lorsqu'il se reconnaît homosexuel ? « D'un côté la vie militante, la révolution. De l'autre la vie affective, l'homosexualité ».

Plus tard, il n'aura plus à cacher ses désirs, et connaîtra la sérénité d'allier sa vie personnelle avec sa vie militante. Il deviendra même l'écrivain homosexuel de service, le représentant de la cause.

La dérive homosexuelle, Guy Hocquenghem (1977)

Guy Hocquenghem est un insoumis. Il devine rapidement que l'essentiel des attentes des homosexuels vise la respectabilité et l'honorabilité, forme d'embourgeoisement qu'il honnit. Car Guy Hocquenghem magnifie les bas-fonds, remémore les attaches entre homosexualité et délinquance, complimente Pasolini d'être mort en aventurier, convoite la clandestinité…

Hocquenghem reste sceptique devant la possibilité d'une homosexualité logiquement bien vécue, dans un équilibre intime et social. Il fait grincer les dents des idéalistes de tous bords, et c'est avec enjouement qu'il se s'expose comme une « machine à jouir », se moque de l'amour et ridiculise ceux et celles qui sont à la recherche de l'âme sœur : « le gna-gna à l'eau de rose des sentiments me soulève le cœur ».

Hocquenghem dénonce la venue d'un monde aseptisé où la loi érigerait en système organisé actes et comportements. Il rêve pour tout être humain le droit au vagabondage, à l'aventure, à l'impétuosité.

Autre chose : Guy Hocquenghem étudie le cas des « folles », des « mariconas », faune étrange, provenant d'une humanité comme à part. Faut-il se détourner de ces sources vives, de cette spontanéité à se vivre ?

« La Dérive homosexuelle », dont le titre crée un inutile malentendu, est un livre passionnant.

■ La dérive homosexuelle, Guy Hocquenghem, Editions Jean-Pierre Delarge, 160 pages, 1977, ISBN : 271130065X


Du même auteur : L'amour en relief - La colère de l'Agneau - Les petits garçons - Les voyages et aventures extraordinaires du frère Angelo - Le désir homosexuel - L'âme atomique (avec René Schérer) - Race d'Ep - Comment nous appelez-vous déjà ? (avec Jean-Louis Bory)

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