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Les hommes et l'amitié, Stuart Miller

Publié le par Jean-Yves Alt

Jeune ou vieux, hétéro ou homosexuel, la notion d'amitié interroge chaque individu au niveau de son vécu. Un américain, Stuart Miller, psychologue de formation, a voulu comprendre la nature de ce sentiment. Et spécifiquement l'amitié masculine, entre hommes.

A partir d'une centaine d'interviews d'hommes (et aussi de quelques femmes) aux Etats-Unis et en Europe, complétées par une lecture de ce qui a été écrit sur l'amitié, Stuart Miller a tenté de cerner une définition la plus authentique possible.

Mais l'intérêt de son livre réside dans une double démarche :

 d'une part c'est un exposé sur la situation de l'amitié masculine dans le monde moderne.

 d'autre part l'auteur rend compte de son voyage personnel à travers les méandres de l'amitié entre hommes.

Ce qui frappe le lecteur tout d'abord, c'est la difficulté rencontrée par Stuart Miller à faire parler ses interlocuteurs de l'amitié. Il l'attribue en partie au manque de poésie des hommes dans leur maturité : selon lui, l'abandon de la recherche de l'amitié viendrait de la perte de l'innocence (aujourd'hui, l'intimité étant réduite à la seule sexualité à cause du rationalisme, du professionnalisme, de la mobilité économique et sociale, de l'individualisme, engendrés par la société moderne). Une amitié profonde entre deux hommes adultes serait ainsi tout à fait exceptionnelle dans la société occidentale.

La difficulté de parler de l'amitié tient aussi à un quiproquo très souvent ancré dans les mentalités : l'association de l'amitié masculine avec l'homosexualité. Presque tous les hommes interrogés ont peur d'être pris pour des homosexuels ou pis de le devenir.

L'amitié la plus authentique que l'auteur a rencontrée est celle qui lie deux homosexuels. Pour lui, cela viendrait du féminisme qui a donné un rude coup au sacro-saint concept de virilité. Et, au bout du compte, c'est la sexualisation quasi automatique de tout rapport humain qui semblerait à l'origine de cette répression intime des hétérosexuels à l'égard de l'amitié masculine. A cela s'ajouterait la vulgarisation souvent trop simpliste de l'œuvre de Freud. Ce qui aurait incité les gens à interpréter toutes les rencontres humaines en termes sexuels. Comme si dans les réactions humaines, le sexe était la seule réalité fondamentale. Comme si toute attirance vers un autre humain, même la plus passagère, la plus occasionnelle, devait être sexuelle.

La conclusion, pleine de bon sens, qu'en tire Stuart Miller c'est qu'il faudrait – collectivement – commencer à accepter l'idée qu'en amour le sexe n'est pas tout. Ni même prééminent.

L'amitié masculine est un sentiment trop intime pour ne pas être ressenti par chacun de manière très différente. Le lecteur ne suivra peut-être pas l'auteur sur tous les points, mais, au bout du compte, la grande qualité de cet ouvrage est de conduire chacun à s'interroger sur la véritable place que tient l'amitié dans sa propre vie.

Stuart Miller définit sa propre approche du sentiment amical de la façon suivante : « Le consentement à s'exposer pour l'ami, le sentiment de détente et de sécurité, la fin de la rivalité et de l'aliénation, le plaisir de rendre justice à l'autre, la valorisation de la vitalité et de la nature masculines. Et par-dessus tout une présence dans le cœur. » Comment ne pas être d'accord ?

Pour ma part, je suis sensible et adhère volontiers à cette parole d'un homme interviewé par Stuart Miller : « D'une certaine façon, un peu compliquée, l'amitié, a son plus haut degré de perfection, est liée à une profonde souffrance, à un malaise profond : l'horreur aiguë d'être poussé vers le désespoir par une société manifestement peu intéressée par les valeurs humaines. Aussi, quand deux personnes vont l'une vers l'autre, il s'agit en fait d'une intense, d'une très intense thérapeutique. La véritable amitié est une relation divine qui permet à deux êtres de partager les mêmes sentiments, d'éprouver des sentiments que la vie nie continuellement. »

■ Les hommes et l'amitié, Stuart Miller, Editions Robert Laffont, 1984, ISBN : 2221011082

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La colère de l'Agneau, Guy Hocquenghem

Publié le par Jean-Yves Alt

« J'avais à peine seize ans. Le sang du Seigneur séchait encore sur le Golgotha...» Prokhore, ultime témoin, écrit la biographie de l'apôtre Jean. Récit épique sur l'agitateur du premier christianisme.

Jésus, Jean, l'autre Jean dit Prokhore : un trio d'amour porte l'histoire fabuleuse du fils de Dieu fait homme, la plus belle légende de tous les temps, l'interrogation suprême.

Guy Hocquenghem a choisi la figure énigmatique et vulnérable de l'archi-apôtre Jean, le disciple aimé de Jésus, le fils en religion de la Vierge, l'homme qui a partagé l'intimité du Christ jusqu'à la Croix et brûlé sa vie à préserver sa vraie parole.

L'Agneau symbolise à la fois l'Israélite de l'Apocalypse, le sang sacrifié, mais aussi dans sa blancheur immaculée et glorieuse, la victoire toujours à refaire de la vie sur la mort. Celle métaphorique des humains, celle visible des peuples.

Par son titre, le roman de Guy Hocquenghem définit le personnage central du livre et la dimension historique de son étude. Jean, c'est le disciple le plus proche d'Israël, le converti dans la pureté de la fidélité intégrale, c'est l'homme intransigeant qui, jusqu'à la violence, luttera pour que vive la double image charnelle et divine du Christ et s'accomplisse le message le plus révolutionnaire : l'amour de Dieu par l'amour des hommes.

Jean apparaît dans sa réalité vivante mais garde le charisme de l'homme qui a « vu » le Christ, a partagé ses nuits, en a été aimé charnellement. Personnage puissant et tendre qui porte avec humilité l'exceptionnelle force des guetteurs de la lumière, chargés de tirer l'homme vers Dieu.

L'entreprise de l'écrivain était périlleuse : comment s'attaquer à la légende, comment se retrouver dans l'accumulation de documents contradictoires ou altérés par le temps et les magouillages religieux, comment préserver la dimension mythique d'une aventure, tout en l'inscrivant dans l'histoire tumultueuse d'un siècle, comment enfin dévoiler sans parti pris, mais avec la fougue du partisan, les combats âpres et mesquins à l'intérieur même du christianisme, au sein de la communauté juive ?

L'auteur résout ces problèmes, par la rigueur de ses recherches (il s'en explique à la fin du livre) sans déflorer la magnificence romanesque de son texte : scènes colorées, vocabulaire précis, mise en scène somptueuse de la vie romaine ou de la chute de Jérusalem. Les personnages, et Jean le tout premier, loin des stéréotypes, vivent, sans jamais devenir des fantoches racoleurs. Le plus bel exemple en est Le Christ lui-même.

Le narrateur c'est Prokhore, de son nom grec, Yohanan de son nom chrétien, du même nom que l'Aimé lui-même avec qui l'histoire le confondra souvent. Mais c'est Yohanan/Prokhore qui rédige, sous la dictée du maître, et qui adresse le récit de la vie du premier disciple de Jésus au premier chef temporel de l’Église : « Moi, Prokhore, guetteur et veilleur de l'archi-apôtre Jean depuis soixante années, à Clément, chef et père de l'Église universelle. »

Prokhore, c'est le lien qui garde intact la longue vie de Jean, faussement mort lors de son martyre à Rome, relégué dans la légende pour ressurgir en 70 à la destruction de Jérusalem, pour disparaître, comme une lumière s'épuise, en 93. Prokhore, le diacre, est le double indissoluble de Jean, avec, grâce à son éducation grecque, la distance qui crée l'histoire.

La Colère de l'Agneau s'étend de 8 à 96 après Jésus-Christ. Le meilleur témoin ne pouvait être que Prokhore dont la vie se résume à son amour pour Jean : « Aussi pris-je soin de lui, de son ménage, de son corps... à qui d'autre que moi aurait pu échoir ce redoutable testament celui de transmettre à mon tour ce que Jésus lui légua ? »

Trois lectures se dégagent de la personnalité de Jean, elle-même enrichie du « miracle » qui sous-tend sa longue existence : l'amour de l'homme Jésus :

 La première lecture est la révélation de l'amour comme connaissance du Christ. Vie de Jésus mais aussi mystère de Marie, mère à douze ans, jeune fille amoureuse de son fils, gardée et vénérée par Jean jusqu'à sa mort secrète, dans le silence d'une adoration sans failles. Vie de Jésus mais aussi une autre morale. Marie de Magdalena, la pécheresse repentie. Vie et passion du Christ mais aussi Jean l'homme sans femmes, sans foyer (scandale bien plus grave que l'homosexualité ambiante aussi bien en Orient qu'en Occident), Jean et Prokhore le compagnon de toute une vie, Jean et Florin l'adolescent/dernier amour... surtout une nouvelle conception du rapport de l'homme à l'homme, inspirée des Grecs certes, mais imprégnée d'un nouveau sens : le sacrifice du corps, le désir de s'alléger du charnel, la fascination du dénuement, la découverte du martyre comme dimension sublime de l'amour.

 Une deuxième lecture prend naissance sur l'opposition radicale entre les apôtres Jean et Paul, malaise qui conduit à la haine de la part de Jean : Paul, résigné et pratique, tente d'inscrire le christianisme dans le monde décadent (Pierre le suit dans cette volonté). Jean c'est l'homme de la Résurrection, celui qui attend à nouveau Jésus, l'auteur de l'Apocalypse, l'apôtre de l'Orient.

 Une troisième lecture avec cet Orient que Jean garde au cœur : l'origine juive de Jean lui fait imposer (au contraire de Paul) la circoncision à tous les nouveaux chrétiens étrangers à Israël, le ramène toujours de Rome à son pays : « Suprême douleur ! Cette vie juive, il semblait tout exprès la reprendre, comme on retourne à un premier amour, au moment où notre communauté s'en éloignait. »

Jean est l'homme du Christ tendre et violent, celui qui tend l'autre joue mais trouve tous les courages, sans compromissions, pour faire entendre la parole divine. Le roman de Guy Hocquenghem atteint sa profonde signification par ce qu'il désigne implicitement : l'analogie historique. La Rome de Néron rappelle la monstruosité du nazisme. Les dissensions entre juifs et chrétiens (la délation de certains d'entre eux collaborant avec Rome) et l'implacable dogmatisme des deux camps font le jeu de la suprématie de l'Empire comme aujourd'hui les « guerres de religion » alimentent les nouveaux antagonismes.

La Colère de l'Agneau est passionnant parce que ce roman rappelle l'inquiétude d'un siècle, l'anxiété qui nourrit le christianisme, proclame la part mystique de l'homme, dévoile l'insuffisance des valeurs temporelles dans l'accomplissement de l'être humain.

Livre aux résonances essentielles, fresque pittoresque d'une époque avide, superstitieuse, folle de plaisirs toujours inassouvis, cruelle, époque en mal de conquêtes terrestres que vient déchirer l'image fulgurante de l'agneau immolé, le premier dieu fragile et doux, le premier amour qui ne soit pas possession.

■ La colère de l'Agneau, Guy Hocquenghem, Éditions Albin Michel, 1985, ISBN : 2226024581


Du même auteur : L'amour en relief - Les petits garçons - Les voyages et aventures extraordinaires du frère Angelo - L'âme atomique (avec René Schérer) - Comment nous appelez-vous déjà ? (avec Jean-Louis Bory) - Le désir homosexuel - Race d'Ep - La dérive homosexuelle

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L'ange déchu, Per Olov Enquist

Publié le par Jean-Yves Alt

« Un roman d'amour », prévient la quatrième de couverture. À n'en pas douter, c'est bien d'amour qu'il s'agit, et du plus pur, même si l'on pénètre un peu heurté, un peu inquiet dans ce curieux petit livre.

Des monstres, voilà ce que sont, tous à leur manière, les personnages présentés simultanément, et qu'un destin similaire attend.

Monstrueux, ce K qui observe avec une haine patiente, puis avec amour et abandon, l'assassin de sa fille.

Monstrueux à son tour, ce jeune assassin qu'une malédiction pousse par deux fois à l'infanticide.

Monstre glacé, cet homme enseveli vivant, les yeux ouverts, dans la neige, et dans lequel le narrateur découvre son propre père avant de s'y voir lui-même.

Enfin, ce beau monstre de cirque, que l'on montre (sens étymologique de « monstre ») et qui porte sur la tête une autre tête, celle de sa femme.

Haine, jalousie, amour, ces damnés de la terre et du ciel, anges déchus du titre et de qui Satan, l'Ange déchu de Dieu, devient le seul maître, comprennent que leur douleur prend un sens :

« Maintenant ils comprenaient que leur souffrance avait été un sacrifice au Dieu qu'ils avaient choisi, pas à celui qui avait rejeté Satan, mais à l'Homme. »

Un récit bref, douloureux, qui ne laisse pas indifférent.

■ L'ange déchu, Per Olov Enquist, Éditions Actes Sud, 1986, ISBN : 286869909X

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Michel, Alain Ravennes

Publié le par Jean-Yves Alt

Les chants d'amour, qui d'emblée semblent plus envoûtants, sont souvent les plus désespérés. La recherche paroxystique de l'amour est ce qui forme la trame même de la vie d'Alain Daubral, le narrateur de ce roman, une recherche obsessionnelle qui le conduit à créer, à engendrer, ce que les êtres rencontrés ne peuvent lui donner, l'amour dans sa perfection idéale.

Cet amour-là, Alain croit d'abord l'avoir trouvé et pouvoir le vivre avec Michel dont le retour impromptu après un éloignement de deux ans causé en grande partie par l'hostilité de sa mère, lui laisse espérer l'assouvissement de son besoin d'aimer.

Mais très vite leurs rapports se dégradent : Alain aime passionnément Michel, trop passionnément sans doute, et celui-ci, se refermant totalement sur lui-même, impose, par son mutisme agressif, sa peur et son refus d'un amour trop excessif.

Au bout de dix années d'une relation traumatisante, par un ultime sursaut de sa volonté, de son exigence, d'aimer à toute force, peut-être également par ressentiment, Alain épouse la sœur de Michel, Elisabeth, à la seule fin d'avoir un enfant d'elle, un garçon qu'il prénomme du nom vénéré de Michel et qui, de surcroît, en grandissant, devient le sosie physique de l'autre Michel, son oncle.

MICHEL ALAIN RAVENNESDès lors, Alain Daubral consacre sa vie uniquement à son fils, s'occupant entièrement de son éducation après la disparition assez opportune de sa femme dans une maison de repos. En élevant, en façonnant plutôt, un être qui ressemble physiquement à son amour inassouvi, mais surtout qui a toutes les qualités morales et intellectuelles que celui-ci n'avait pas, le narrateur réussit alors à s'approcher de son idéal, de son désir d'un amour total et exclusif.

Cet amour voulu parfait jusque dans son équivoque sera forcément menacé dès que Michel s'intéressera à d'autres personnes qu'à son père. Celui-ci est alors conduit à un choix crucial, impossible, entre son comportement d'amoureux impérieux et son devoir paternel.

« Michel », long récit passionné, est le drame d'un homme qui préfère souffrir de ses exigences fantasmatiques plutôt que de se contraindre à vivre un amour plus ancré dans la réalité, avec ce que cela nécessite d'attention et de respect de l'autre dans son individualité même.

■ Michel, Alain Ravennes, Éditions Denoël, 1987, ISBN : 220723391X


Du même auteur : Une guerre amoureuse

Michel, Alain Ravennes

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La cérémonie de l'appel racontée par Hans Heger

Publié le par Jean-Yves Alt

« Dès que nous fûmes déchargés sur la place de l'appel, les coups se mirent à pleuvoir... Après, l'appel commença : l'un après l'autre, nous étions appelés, nous devions alors avancer d'un pas, répéter notre nom, annoncer le motif de notre détention.

Ce fut bientôt mon tour d'être appelé. Je répétai mon nom après avoir avancé d'un pas et mentionnai le paragraphe 175 comme cause de mon internement. Immédiatement, je reçus des coups de pied dans les côtes et, avec les mots : espèce de cochon, ordure de pédé, je fus confié à l'Oberscharführer qui s'occupait de mon bloc.

Pour commencer, ce dernier m'administra deux gifles sur les oreilles, d'une violence telle que je m'écroulai par terre. Je me relevai et restai debout, tremblant de peur. Il m'envoya de toutes ses forces son genou dans les testicules et je me roulai par terre tellement cela me faisait souffrir. Aussitôt, les détenus qui aidaient à l'appel me crièrent de me relever pour l'empêcher de me piétiner.

Le visage hagard, je me relevai devant le chef de bloc qui me dit : "C'était pour faire connaissance. Ainsi, espèce de merde, tu sauras qui est ton chef de bloc."

Nous nous retrouvâmes une vingtaine de "cochons de pédés" à être rassemblés. Les SS nous firent alors courir parmi les différents commandos... Enfin nous fûmes conduits devant notre bloc... Là il fallut se mettre en rang par trois. Puis nous dûmes nous déshabiller complètement... Et puis, il fallut attendre, attendre... On était en janvier, la température devait être de quelques degrés au-dessous de zéro ; un vent glacé s'engouffrait dans la rue du camp, mais ils nous laissèrent nus, les pieds à même le sol.

Puis un SS-Scharführer en manteau d'hiver à col de fourrure allait et venait devant nous et frappait tantôt l'un, tantôt l'autre avec un nerf de bœuf. Il criait : "C'est pour ne pas geler, tas de cochons !" Et consciencieusement, avec ses lourdes bottes, il marchait sur les orteils de tel ou tel détenu qui hurlait de douleur. Ceux qui se plaignaient trop à son gré recevaient immédiatement un coup de bâton dans l'estomac, qui les laissait sans voix. Il transpirait presque de cette distribution de coups et toujours allant et venant devant nous, il criait : "Espèces de truies en chaleur, je vais vous faire rester jusqu'à ce que vous soyez froids !" »

Hans Heger

in « Le Triangle rose. La Déportation des homosexuels (1933-1945) », de Jean Boisson, Editions Robert Laffont, 1988, ISBN : 2221055187, page 141


Lire aussi sur ce blog :

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- Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel

- Histoire de l'homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919 – 1939

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