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expositions-arts

Le carnaval des maudits : James Ensor ou l'ironie belge

Publié le par Jean-Yves Alt

Les saltimbanques jouent et font fi de la couleur. Mais, la lumière est là, qui ne les manque jamais. James Ensor (1860-1949) l'utilise et, du même coup, l'assimile à l'intelligence la plus redoutable : celle qui démasque.

Car au sens propre, comme au figuré, c'est bien de masques dont il est question. Des scènes à la Watteau, resplendissantes de couleurs, aux fusains, plus réalistes, le thème qui les soutend est identique : la misère humaine.

De l'ironie la plus macabre à l'expressionnisme le plus profond, de la fausse joie à la vraie douleur, Ensor explore cet univers d'où toute mélancolie a disparu. Il en dresse le catalogue des exemples les plus pitoyables.

James Ensor, Les masques singuliers, 1892

Huile sur toile, 100x80 cm, Musée Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles

Des bouffons qui se bousculent aux portes de l'enfer...

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Gustave Courbet (1819-1877), incompris jusqu'à nos jours

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce jour-là, il fait une chaleur de four à Versailles. Pourtant, on se bouscule dans la salle du tribunal lorsque le président du conseil de guerre, fait entrer les accusés. Le Tout-Paris des arts et de la politique est là et, ce 14 août 1871, il n'a d'yeux que pour un gros homme hagard, aux cheveux blanchis, au teint jaunâtre, aux yeux injectés.

La salle se réjouit de ses tourments. Décidément, il est bien tel que la presse l'a décrit, ce « peintre du laid », socialiste avoué, qui a démoli la colonne Vendôme par vengeance.

C'est de la haine, disproportionnée, qui déborde loin au-delà des cercles parisiens. Mal remise des affres de la Commune, la bourgeoisie a trouvé son bouc émissaire.

Artiste célèbre et provocateur de talent apprécié des élites les mieux averties, Gustave Courbet, à 52 ans, est un homme « arrivé » qui s'est allié à la canaille, aux « rouges » ; il a trahi, on le méprise en proportion.

Lui est abasourdi. Il ne comprend pas ce qu'il fait là. Certes il a participé : la République puis la Commune, c'était la revanche sur les frustrations accumulées depuis 1848, le pouvoir central aboli, la démocratie, la liberté, tous ses rêves enfin réalisés. Il a rêvé. Mais en pacifiste, pas en émeutier. On ne l'a jamais vu sur les barricades et très peu au conseil municipal, dont il s'est retiré au bout d'un mois. Elu président de la fédération des artistes, il a surtout débattu de réformes utopiques comme le remplacement des Beaux-Arts par des écoles techniques...

L'essentiel de son énergie, il l'a employée à remplir la mission officielle que lui avait confiée le gouvernement en septembre 1870, bien avant la Commune, alors que les Prussiens encerclaient Paris : protéger les musées et les objets d'art menacés.

Quant à la fameuse colonne, il a certes publiquement souhaité voir disparaître de la place ce « bloc de canons fondus qui perpétue la tradition de conquêtes, de pillages et de meurtres. » Mais il n'a pas été le premier ni le seul. En 1848 déjà, Auguste Comte avait réclamé la démolition de ce symbole de l'Empire devant lequel les bonapartistes se rassemblaient chaque année. Lorsque, le 12 avril 1871, la Commune a finalement voté la démolition, il n'en était pas membre, et il n'a pas assisté à l'abattage, le 16 mai.

C'est ce qu'il explique calmement au président du conseil de guerre, témoignages à l'appui. L'un des coaccusés, membre de la Commune, prend d'ailleurs complètement sur lui le renversement de la colonne et assure que Courbet n'y est pour rien.

Le tribunal le condamne pourtant à six mois de prison et à une amende de 5 000 francs. Le verdict est « modéré » - deux des inculpés seront exécutés et les autres déportés.

Mais c'est cher payer le rêve pour un peintre épris de nature, innocent et malade de surcroît. « Ils m'ont tué, ces gens-là, je ne ferai plus rien de bon ! », gémit-il à l'hôpital militaire où il a été transporté.

Rares sont les criminels, les hommes politiques à avoir suscité une telle rage. A fortiori les artistes ! Courbet est un cas, et il le sait. À dire vrai, il l'a un peu cherché. Car ce qui l'accable en ce terrible mois d'août 1871, c'est la légende qu'il a lui-même créée. Celle d'une grande gueule anarchiste et anticléricale, disciple de Proudhon, pourfendeur d'institutions, un ogre excessif en tout, buveur, noceur, bagarreur, un « maître peintre » qui fait profession d'inculture parce qu'il a compris, bien avant le marketing, que le scandale fait vendre. Il voulait « épater le bourgeois » : il a réussi, au-delà de toute mesure.

Son œuvre n'a qu'un but : la vérité. Et elle choque : ses campagnes sont dures, ses forêts sombres, ses chasses des carnages, ses curés ont le nez rouge, ses pauvres sont de vrais pauvres, déformés par le labeur, ses nus de vrais nus, sensuels voire érotiques. « Le réalisme, a-t-il expliqué en 1861, n'est que la négation de l'idéal. » En cela, il est révolutionnaire, d'autant plus qu'il entend faire de sa propre libération un modèle. Bien avant les impressionnistes, qui s'engouffreront dans la brèche, Gustave Courbet a ouvert la voie de l'art moderne. Par le choix de ses sujets, par ses méthodes commerciales, par sa peinture même, il a rompu avec tout ce qui l'avait précédé.

En 1851, Courbet a 32 ans, il part dans le Doubs dans son village natal, fait poser tous les habitants et revient au Salon de 1850 avec une toile gigantesque (7 m × 3,50 m) qui fera date dans l'histoire de l'art. C'est le fameux «Enterrement à Ornans.» Un monument à la gloire du réalisme. Le format, panoramique, jusque-là réservé aux sujets nobles, détourné au profit d'une simple cérémonie rurale, la composition inspirée de l'imagerie populaire, le paysage, les couleurs sinistres où le noir domine, les personnages, paysans ou petits bourgeois aussi laids que nature, tout dérange dans ce tableau. C'est le but. Le scandale est énorme, les critiques s'écharpent, la politique s'en mêle. La légende est née. «M. Courbet s'est fait une place dans l'école française à la manière d'un boulet de canon qui vient se loger dans un mur», note, ravi, un écrivain socialiste. Le désormais fameux « peintre du laid », lui, se frotte les mains, sa cote est faite. Il vend enfin, pas à l'Etat, mais, ce qui est mieux, à des collectionneurs, et il n'a qu'une envie : continuer.

C'est un Turc, l'ambassadeur ottoman à Paris, qui, en 1866, commande la toile la plus provocatrice de toutes, « L'Origine du monde », un sexe de femme si « réaliste », si cru, qu'il restera caché jusque dans les années 1950 - y compris par son dernier acquéreur, le psychanalyste Jacques Lacan.

Le procès n'était rien, le pire reste à venir. À peine sorti de prison, il est déjà menacé. La Chambre des députés veut reconstruire la colonne et envisage de saisir ses biens. À Paris, on le surveille ou on l'évite. A Ornans, il trouve son atelier vandalisé.

Sa mère est morte, ses amis d'enfance aussi. Tout le monde profite de son infortune : son ex-logeuse lui a volé deux caisses de tableaux, ses débiteurs - marchands et collectionneurs - font traîner les règlements, ses créanciers exigent au contraire d'être payés de suite, même sa sœur Zoé le berne et renseigne la police. Il s'épuise en procédures.

La peine purgée n'a pas calmé les passions, au contraire. En mai 1873, le maréchal Mac-Mahon, champion de « l'ordre moral », arrive au pouvoir. La Chambre décide aussitôt que Courbet paiera la colonne. La somme reste à fixer, mais elle sera énorme - au final, 330 091,68 francs or, l'équivalent de 800 000 euros. Les biens du peintre sont mis sous séquestre. Faute de payer, il risque encore la prison. Il s'est remis à peindre, il n'a pas le choix, mais comment travailler en sachant que chaque tableau risque d'être confisqué ? Il fait appel, sans illusion.

« Je suis dans un état d'angoisse inexprimable », écrit-il. La réaction, à nouveau, se déchaîne. Un écrivain suggère de « montrer à toute la France le citoyen Courbet, scellé dans une cage de fer sous le socle de la colonne !»

Ne reste que l'exil. Le 22 juillet 1873, il se réfugie en Suisse, où il finit par se fixer à La Tour-de-Peilz, un petit port du canton de Vaud. Là, il produit à la chaîne, mais le cœur n'y est plus. Il a toujours abusé de l'alcool. La dépression aidant, il passe les bornes, se met à l'absinthe, qu'il coupe de vin blanc ! Il espère, vainement, pouvoir regagner la France. Là-bas, ses ennuis continuent. Son appel a été rejeté, ses biens définitivement confisqués ; seul son père continue de le défendre. Il meurt, en 1877, à 56 ans, rongé par la cirrhose et l'hydropisie.

Il y a une dizaine d'années, en 1994, à Besançon, les gendarmes obligent les libraires à retirer un livre (Adorations perpétuelles de Jacques Henric. Roman, collection Fiction et Cie, Seuil, 1994, ISBN : 2020211793) de leurs vitrines.

En couverture, l'auteur avait choisi de reproduire «L'Origine du monde.»


LA POMME de Enis BATUR, Traduit du turc par Ferda Fidan, Actes Sud, janvier 2005, ISBN 2742753087.

Présentation de l'éditeur : Enis Batur étudie ici, en romancier, le grand étonnement causé par l'apparition en Occident de L'Origine du monde, cet incroyable tableau de Courbet.

Il nous conduit auprès de Khalil Chérif Pacha, le commanditaire du tableau, personnage étrange et méconnu, à l'époque ambassadeur de l'Empire ottoman à Paris. Puis, à partir de la liberté de cet Oriental capable d'initier une telle œuvre, et de la complicité qu'il partageait avec Courbet, Enis Batur compose des interprétations ou des suites imaginaires venant éclairer ou réinventer l'histoire de cette toile. En passant par une hypothétique rencontre entre Dostoïevski et Khalil Chérif Pacha, et par l'évocation de Jacques Lacan - qui avait voilé l'œuvre sous une autre - , Enis Batur revisite les représentations de la Genèse et du Paradis dans l'histoire de l'art et, pour finir, élabore une "théorie de la Pomme" ludique et passionnante...

Une couverture du livre qui dévoile et qui cache...

Dès la couverture de "La Pomme", tout est dit. Sur fond rouge se détache une pomme blanche aux reliefs curieux, qui lorsqu'on y prête attention révèlent un sexe de femme, plus précisément un détail de "L'Origine du monde", le fameux tableau de Courbet.

L'auteur : Poète, essayiste, romancier, journaliste, éditeur, Enis Batur est l'une des figures centrales de la littérature turque. Ses livres sont traduits dans de nombreux pays. Amer savoir, premier volet de ce travail sur la fiction, a été publié en 2002 aux éditions Actes Sud.

Source principale : D'après un article de Véronique Maurus paru dans Le Monde du 29 juillet 2003

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Allégorie des vanités du monde

Publié le par Jean-Yves Alt

“L’homme se vante sans cesse, et pour des minuties.”

Isidore Ducasse (Comte de Lautréamont)

Les Chants de Maldoror - Chant I

Sous les voûtes effondrées d’un palais en ruine, gît un grand nombres d’objets déposés semble-t-il de façon hasardeuse, pourtant, certains d’entre eux si l’on en juge la qualité des matériaux sont luxueux, et s’offrent à notre regard autant qu’à nos mains.

Comment se fait-il qu’un tel trésor soit déposé, là, comme une offrande, et que personne n’ait songé à l’enlever de son écrin de pierre ?

À cette question fait écho un lourd silence, car malgré la musique de la couleur, Pieter Boel plonge le spectateur dans ce qui pourrait être la représentation d’un instant suspendu pour l’éternité.

Pieter Boel, Vanité – allégorie des vanités du monde, 1663

Lille, Palais des Beaux-Arts

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Nuit de pleine lune par Claude Dityvon

Publié le par Jean-Yves Alt

Sous la lune brillante

Je rentre chez moi en compagnie

De mon ombre

Haiku de Yamaguchi Sodô (1642-1716)

Photographie de Claude Dityvon

Cliquer sur la photographie pour accéder au site du photographe

Un haïku est un petit poème japonais de trois vers, respectant le rythme 5-7-5 (syllabes). Extrêmement concis, il doit restituer une émotion fugitive, un instant fugace mais intense. Il décrit souvent des événements liés à la nature et aux saisons ce qui est également la caractéristique de la poésie japonaise en général. Mais il peut aussi décrire un sentiment, une idée philosophique, et reprend presque tous les thèmes habituels de la poésie : amour, solitude, temps qui passe, mort, beauté...

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Daniel Arasse : La passion de l'exactitude

Publié le par Jean-Yves Alt

Tôt disparu, en décembre 2003 (à l'âge de 59 ans), Daniel Arasse n'aura pas eu le temps de rédiger sa «théorie» de l'histoire de l'art, alors en chantier aux éditions du Regard. Sans en distiller toute la sève, les « Histoires de peintures » que publie Denoël [1] : la transcription de vingt-cinq émissions diffusées durant l'été 2003, sur France Culture, et dont on lira ci-après un court extrait, offre cependant un condensé du «discours de la méthode» de cet historien hors pair.

Connu pour ses études sur la Renaissance (le thème de l'Annonciation, Léonard de Vinci, la perspective...) et comme auteur de livres qui ont fait date (le Détail, l'Annonciation italienne, On n'y voit rien...), Daniel Arasse doit l'être aussi pour sa «méthode».

Quels sont donc les grands axes de sa méthode ?

«À défaut de retrouver le regard ancien, retrouver au moins les questions que posait ce regard».

Une attention forcenée à l'iconographie, à la définition du thème pictural. Pas d'analyse crédible en histoire de l'art, encore, sans une claire conscience du caractère fatal de l'anachronisme, dont il faut veiller à corriger les effets. Une œuvre d'art, appartient-elle à un temps précis, en annexe fréquemment plusieurs autres. De même, notre regard est l'otage de temporalités diverses promptes à biaiser l'analyse. De là, cette obligation pour le «regardeur» de pister le temps de l'œuvre, en s'essayant notamment à reconstituer les conditions de sa visibilité première : par exemple, les tableaux de la Renaissance, ou ultérieurs à celle-ci, étaient conçus à dessein pour ne pas être vus, ou en partie seulement, ou par quelques privilégiés tout au plus, une restriction de la vision qui en elle-même fait «sens», plus en tout cas que la libre appropriation visuelle.

Une boucle d'oreille et un archange auto-stoppeur par Daniel ARASSE

Pourquoi évoquer systématiquement la perspective à travers l'Annonciation ?

La perspective construit une image du monde commensurable à l'homme et mesurable par l'homme, tandis que l'Annonciation, de son côté, est l'instant où l'infini vient dans le fini, l'incommensurable dans la mesure... L'Annonciation n'est pas seulement l'histoire visible de l'Ange allant saluer Marie, c'est aussi lové dans cette histoire visible, le mystère fondateur de la religion chrétienne qu'est l'Incarnation. Il n'y a que deux mystères dans la religion chrétienne : l'Incarnation et la Résurrection.

L'Annonciation est donc au fondement de la foi chrétienne, parce que avec l'Incarnation on passe de l’ère de la Loi, qui est celle de Moïse avec l'Ancien Testament, à l'ère de la Grâce, qui est celle de Jésus dont la mort permettra de racheter la Loi, qui avait enregistré le Péché et les Commandements. La Loi demeure valide, mais la Grâce vient s'y superposer, comme le montrent très bien les fresques latérales de la chapelle Sixtine mettant en parallèle Moïse et le Christ.

Le mystère de la boucle d'oreille et de l’archange auto-stoppeur

Le fait est que certains peintres étaient conscients de la valeur fondatrice de ce moment où l’incommensurable vient dans la mesure, le fini dans l'infini, le Créateur dans la créature, l'infigurable dans la figure, l'inénarrable dans le discours :

Un peintre, en particulier, en a eu parfaitement conscience, c'est Ambrogio Lorenzetti.

Comment puis-je dire qu’Ambrogio Lorenzetti nous indique que nous passons de l’ère de la Loi à celle de la Grâce ? Pour une raison très simple. Si nous regardons les figures de Lorenzetti, on remarquera au moins deux choses.

Premier détail, l’Archange Gabriel ne s’adresse pas à la Vierge en la montrant de l’index ou en montrant le ciel de l’index. Il a plutôt un geste d’auto-stoppeur : il indique la direction située derrière lui avec son pouce, geste unique dans toutes les Annonciations… Bien sûr, l’auto-stop n’existait pas à l’époque, mais le geste n’est pas attesté comme étant celui fait sur les chemins pour arrêter un char. Il a donc un autre sens que celui d’un problème de transport gratuit, mais il s’agit quand même bien d’un problème de transport gratuit puisque, finalement, c’est bien la Vierge qui va transporter gratuitement le corps de Dieu… ce geste a en réalité un sens extrêmement précis. Si l’on prend l’ensemble de l’œuvre d’Ambrogio Lorenzetti, on constate que c’est un geste qu’il attribue (il en a l’idée avec son frère Pietro) à la «demande charitable». C’est le geste que fait toute personne intervenant auprès d’une tierce personne, la Vierge en général, pour lui demander charité à l’égard de la personne qu’elle représente… Que vient donc faire ce geste de charité de la part de Gabriel à Marie ? Eh bien, c’est extrêmement simple : Dieu demande charité à Marie. Il faut que Marie dise oui pour que l’Incarnation puisse se faire, et la charité ce n’est pas seulement les bonnes œuvres, c’est la grande vertu chrétienne de la caritas… Mais ce geste était tellement singulier dans une Annonciation qu’à ma connaissance il n’a jamais été repris.

Personne n’a compris ce geste, jusqu’au moment où l’on peut avoir une approche d’historien de l’art, qui dit que ce geste est aberrant, qu’il faut donc regarder l’ensemble de l’œuvre de Lorenzetti pour le comprendre. Mais ce n’est pas comme cela qu’on regardait un tableau au 14ème siècle. Ce geste, absolument génial en tant qu’idée, était trop singulier pour avoir une postérité dans l’histoire de l’art. Je trouve que c’est ce qui fait aussi aujourd’hui tout son charme, toute sa beauté à Sienne.

Autre détail très étrange des figures de cette Annonciation (datant de 1344), la Vierge a une splendide boucle d’oreille. Voilà un détail surprenant, aberrant, car la Vierge est humble, pauvre, et les bijoux ne sont pas recommandés à une jeune fille vierge, et encore moins à la Vierge elle-même. Une historienne américaine a fini par comprendre pourquoi Ambrogio Lorenzetti … a mis cette boucle d’oreille à la Vierge. Cette historienne a lu que toute une série de décrets de loi dans les villes toscanes et en particulier à Sienne, faisaient obligation aux femmes juives de porter des boucles d’oreilles quand elles sortaient de chez elles de manière qu’on les reconnaisse. Ce n’était pas encore l’étoile jaune, mais il y avait déjà ce besoin de les identifier… Donc, quand Ambrogio Lorenzetti … met une boucle d’oreille à la Vierge, il indique qu’elle est juive… Effectivement la Vierge est juive, elle n’est pas née à Naples, non, elle vient de la Maison de David…

On peut donc dire que l’Annonciation, par son caractère fondateur pour les chrétiens, est au cœur de multiples questions, aussi bien théologiques que picturales ou théoriques du 14e siècle…

L’image n’est donc pas à lire comme un espace réel, d’une représentation du monde, mais bien comme une représentation théologique où la perspective est ce qui permet de construire un bâtiment représentant le corps mystérieux de Marie, et par ailleurs de rappeler que la colombe du Saint-Esprit descend sur Marie pour racheter cette première descente qu’était la chute d’Adam et Ève.


La série Histoires de peintures de Daniel Arasse a été diffusée du 28 juillet au 29 août 2003 sur France Culture, dans une réalisation de Jean-Claude Loiseau. L'extrait présenté ci-dessus est une transcription, allégée, d’une de ces émissions. Les intertitres ont été ajoutés.

[1] Histoires de peintures (avec 1 CD audio) de Daniel Arasse, Denoël, Collection : MEDIATIONS, 18 novembre 2004, ISBN : 220725481X

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