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Violence et extase dans le corps masculin par Luis Caballero

Publié le par Jean-Yves Alt

Avec le corps, on peut tout dire, tout exprimer : le bonheur, le malheur, la grâce...

Le corps est l'outil d'expression le plus parfait qui soit. On a pu faire des mathématiques avec un corps humain comme les Grecs, de la théologie comme Michel-Ange sur les plafonds de la Chapelle Sixtine, ou exprimer un drame comme l'a fait Matthias Grünewald.

Peintre colombien, Luis Caballero est né à Bogota en 1943. Il est mort en 1996. Il a peint des corps masculins. Le corps comme objet et le corps comme signe car le corps peut tout dire.

Luis Caballero a travaillé un thème unique et obsessionnel : celui du corps. Corps seul ou au corps à corps : des corps qui s'unissent pour ne faire qu'un. Comment ne pas ressentir nos propres tensions et nos propres abandons dans les réalisations de Luis Caballero ?

Les corps masculins dessinés par l'artiste sont souvent meurtris et blessés. Le plus étonnant c'est de ne pas pouvoir distinguer si ces corps agonisent de douleur ou de plaisir : il reste que la beauté blessée et/ou la force déchue de ses corps sont sensuelles et émouvantes.

L'intention du peintre n'a pas été d'exciter sexuellement (ce que n'importe quelle photo porno peut faire mieux), mais de provoquer l'émotion à partir de la beauté des formes.

L'art de Luis Caballero n'est pas réservé aux homosexuels. N'importe qui, quelle que soit sa sexualité, peut être ému par la « Vénus » de Botticelli comme par les « esclaves » de Michel-Ange.

Violence et extase dans le corps masculin par Luis Caballero
Violence et extase dans le corps masculin par Luis Caballero

Certes, dans les œuvres de Caballero, le côté charnel et animal est lisible, mais c'est surtout le choc de l'image, qui reste ensuite. Choc qui invite à la réflexion.

Parler d'érotisme à propos de la peinture de Luis Caballero serait en faire une lecture limitée. Car ce qui apparaît nettement dans ses tableaux, c'est la violence ou l'extase. L'extase vue, plus d'un point de vue religieux qu'érotique. Peut-être parce qu'il a été déçu par l'extase érotique… Dans le sexe, on peut se perdre… Peut-être aussi, parce qu'il reste influencé par les pratiques de la religion catholique de son enfance, en Amérique Latine. Des images obsessionnelles d'horreur et de beauté. L'image obsédante du Christ : cet homme pendu et torturé sur une croix, agonisant puis mort, mais toujours beau, et qu'on lui demandait d'aimer…

Violence et extase dans le corps masculin par Luis Caballero

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Le principal facteur de déséquilibre pour l'homosexuel est l'opprobre sociale par Daniel Guérin (1969)

Publié le par Jean-Yves Alt

J'ai toujours pensé que le corps humain, par nature, est réceptif à toute la gamme des stimulants sexuels : non pas même bisexuel, mais polysexuel, Fourier lui-même n'a pas hésité à suggérer, dans son « Nouveau Monde amoureux », qu'on devait utiliser aussi bien l'homosexualité que d'autres formes d'amour pour créer l'harmonie sociale, dans la vie collective qu'il proposait aux hommes et aux femmes. De même, après Stirner, tous les mouvements anarchistes, de caractère individualiste, ont eux aussi défendu le droit à l'expression homoérotique, tout autant que les autres formes de relations sexuelles. Cela n'était pas dû – entendons-nous bien – à une préférence particulière. Ce qu'ils souhaitaient, c'était donner à chacun la possibilité d'être soi-même dans l'ensemble de ses dimensions (sociale, politique et sexuelle). Dans les premières années de la Révolution russe, la société qui se dessinait alors se fondait beaucoup plus sur un type de modèle libertaire, où, dans un enthousiasme collectif, hommes et femmes participaient aux tâches énormes de la construction socialiste, sans être réprimés dans leur sexualité. Cette communion s'appuyait sur les échanges idéologiques et sur les échanges sentimentaux ou érotiques : l'homosexualité était intégrée (voir l'article de Reich : « Rétablissement de la loi contre l'homosexualité en Union Soviétique »).

Or, paradoxalement, cette société socialiste a pris ensuite un visage autoritaire, la forme d'une dictature qui, tout en continuant à construire ce qu'on appelait le « socialisme», a, peu à peu, rétabli les valeurs petites-bourgeoises (structure du couple institutionnalisée, vie de famille, interdiction de l'homosexualité et même intolérance à l'égard de conduites hétérosexuelles telles que le donjuanisme).

Il n'en reste pas moins, à mes yeux, que seule une société collectiviste de caractère libertaire peut, dans la fraternité retrouvée, faire sa place aux homosexuels. Le travail et la vie en collectivité n'excluent pas les droits de l'individu, les valeurs individuelles. Cela dit, même à l'heure actuelle, dans les sociétés capitalistes, les victoires partielles sur l'obscurantisme ne sont pas à sous-estimer, loin de là ! Je ne fais aucune différence entre l'amélioration des salaires, du régime des prisons ou du droit civil (par exemple, l'émancipation de la femme) et la lutte en matière de répression des homosexuels, lutte qui doit être engagée dès maintenant.

Sur un plan scientifique, Gide avec son « Corydon » (livre beaucoup moins dépassé qu'on voudrait le faire croire), Émile Armand dans ses innombrables conférences, articles et brochures, René Guyon dans ses remarquables « Études d'éthique sexuelle » (trop peu connues) et surtout Kinsey ont aidé, à mon avis, beaucoup plus que Freud, empêtré dans sa théorie des « stades à dépasser », à modifier l'attitude de la société à l'égard des homosexuels. Je voudrais rappeler d'ailleurs que dans mon essai : « Kinsey et la sexualité », J'avais montré que, beaucoup mieux que les psychanalystes, Kinsey avait posé le problème de l'homosexualité de manière scientifique et rationnelle : pour lui, la sexualité n'obéit à aucune « finalité » (la procréation), et, pour tout un chacun, ce qui est bienfaisant est de recourir à toutes les possibilités de soulagement sexuel. La nature, en somme, a offert à l'être humain de se livrer à une fête sexuelle qui n'exclut aucune pratique ni aucun objet.

Le principal facteur de déséquilibre pour l'homosexuel est l'opprobre sociale par Daniel Guérin (1969)

L'homosexuel est-il « normal » ? S'il s'agit de l'homosexuel exclusif, ce dernier est peut-être moins « normal» que les autres qui peuvent avoir des rapports sexuels avec les deux sexes, avec les objets sexuels les plus différents. Il est difficile pourtant de faire la part de « l'anormal » dans le cas des homosexuels exclusifs. Je pense que le principal facteur de déséquilibre, dans la vie d'un homosexuel, doit être attribué à un sentiment d'opprobre sociale : ce seront les voisins qui l'espionnent, la concierge qui ricane à son passage, etc. Je crois qu'on pourrait comparer le malheur de l'homosexuel à celui de Don Juan. Dans une belle page des « Cenci », Stendhal observe que si le légendaire séducteur est devenu un monstre, c'est à cause de la condamnation portée sur lui par la société de son temps. Le déséquilibre qu'on peut, à l'occasion, découvrir dans le comportement de certains homosexuels n'a pas d'autre origine. Cela dit, l'être humain est contradictoire, soumis à diverses motivations intérieures – l'hérédité peut-être ? La transmission des gènes obéit à des lois si mystérieuses... La science, sur ce point, n'en est qu'à ses débuts.

On répète parfois encore que la répression de l'homosexualité se justifierait, en ce qu'elle serait un facteur de « décadence ». Et l'on se réfère assez souvent à l'Empire romain. Il se trouve que j'ai étudié d'assez près cette société. Qu'y trouve-t-on ? Un empereur avec des moyens financiers énormes, et, près de lui, de grands propriétaires fonciers, accaparant des latifundia d'une immense richesse. Ils pouvaient bafouer toutes les valeurs humaines en faisant une consommation mercantile de chair humaine. Il faut donc bien distinguer, quand on parle de l'Antiquité – surtout de la Rome impériale –, entre le comportement sexuel en soi, d'une part, et, d'autre part, l'usage qu'on en pouvait faire par la grâce du signe monétaire. La réaction chrétienne, dans un premier temps, s'explique et se justifie même fort bien : les esclaves de Rome, devenus chrétiens, ne pouvaient pas ne pas se révolter avec violence contre la rapacité sexuelle des praticiens qui pouvaient s'offrir leur fils ou leur fille à coups de sesterces. Lisez à ce sujet Juvénal !

Je pense qu'il y a aujourd'hui, de plus en plus – et je m'en réjouis –, une tendance générale vers la diminution de la différence entre les deux sexes. Dans la rue, il arrive qu'on ne puisse plus distinguer un garçon d'une fille. En ce qui concerne les homosexuels, je pense avant tout à ceux qui sont emprisonnés comme des « droits communs » pour avoir tenté de satisfaire leur sexualité par un acte qui était l'expression d'eux-mêmes. Aussi, à tous ces homosexuels qui ont peine à s'assumer eux-mêmes, à supporter la réprobation sociale dont ils sont l'objet et que hante l'idée du suicide. J'ai reçu à ce sujet des lettres bouleversantes. Le plus urgent est de rendre à ces homosexuels le goût de vivre.

Daniel Guérin

Plexus n°26, juillet 1969, pp. 123-124


Du même auteur : La vie selon la chair - Homosexualité et Révolution - Le feu du sang : autobiographie politique et charnelle

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Ritournelles (Chats, lunes, fleurs…), Robert Vigneau

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce recueil de poèmes montre une nouvelle fois – si besoin était – que la poésie n'est pas morte. Robert Vigneau – avec ses « Ritournelles : Chats, lunes, fleurs… » le prouve magistralement en se nourrissant aux sources essentielles de l'inspiration, sans tapage ni artifices.

L'auteur possède le pouvoir de traduire une vision complexe de l'univers des hommes en des vers d'une étonnante simplicité. Ses poèmes semblent couler de source, mais leur musique est le résultat d'une alchimie subtile : poésie du regard intérieur et du temps saisi dans l'infini de notre monde, à la fois banal et tourmenté.

Ritournelles (Chats, lunes, fleurs…), Robert Vigneau

Ses « Ritournelles » condensent les instants de beauté, comme la note prolongée d'un piano magique :

« Si tu tends bien ton oreille, / La musique de cristal / De la lune t'émerveille : / Tu partages le régal / Des ânons et des lapins / Dont les pavillons s'étirent / Pour capter les baratins / Des contes à debout dormir… / Vite, allonge ton oreille / Vers la lune du sommeil ! » (Lune pour s'endormir, page 49).

Robert Vigneau, à qui nous devons les superbes encres sur papier : Eros au potager, est un grand poète. Dans ses « Ritournelles », il réunit de superbes poèmes écrits dans la marge solitaire d'une méditation dégagée des scories de la philosophie.

L'homme s'absente à lui-même pour mieux saisir l'ampleur triviale et dramatique du monde.

■ Ritournelles (Chats, lunes, fleurs…), Robert Vigneau, Editions La Timbale, décembre 2016


Du même auteur : Une vendange d'innocents, Planches d'anatomie d'innocents

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Poèmes du fond de l'œil, Claude Michel Cluny

Publié le par Jean-Yves Alt

Poète lui-même, les recueils de Claude-Michel Cluny étaient l'occasion intime d'un retour profond à la source du langage, une terre des mots où le corps et l'intelligence retrouvent leur première légèreté qui n'est que notre appartenance à la fusion de l'homme et de l'univers.

Poèmes du fond de l'œil se divise en trois parties :

Les Ossolètes

« Les Ossolètes n'ont pas de ville pour les morts. Ils ignorent la beauté des stèles, des cippes... Leur monde est lisse, comme la peau du ciel, l'innocence, l'eau du temps qui passe... Ils vivent sans passé ni mémoire, et croient leur race neuve comme l'aurore. »

D'ici, les voit-on bien ?

De très beaux textes : Les Restreints, L'Ignoble, Le Refusé...

« Il laisse vide la main qu'à soi-même il se tend. Inutile, refusé. Refusé. »

D'autres planètes 

« Pour eux, mous et laiteux, l'univers est tout en creux. Couloirs, puits, vagins, corridors qu'ils rongent, qu'ils forent. »

Poèmes du fond de l'œil, Claude Michel Cluny

Le recueil se termine par une magnifique lettre d'Erasme au noble Thomas Grey. Écrite de Padoue, elle prend pour thème les songes. Mais pour qui sait qu'Erasme fut suspecté d'homosexualité (1), cette longue poésie est aussi lettre d'amour. Lettre en français vibrante de savoir, de sagesse et de subtiles déclarations :

« Tout d'abord, à quoi veux-tu jauger l'aune de tes rêves ? Sont-ils seulement délicieux ? Tu n'en dis rien, et me prives ainsi de cette autre part de toi où j'aimerais tant que ma félicité repose. Et voilà que je rêve à ton ombre ensoleillée, en changeant ainsi la pensée attique qui veut que ce que j'ai perdu embellisse ce qui me reste. »

■ Poèmes du fond de l'œil, de Claude Michel Cluny, Editions Gallimard, 112 pages, 1989, ISBN : 9782070716227

(1) « Il s'éprit si fortement que le mentor des jeunes gens, un lourd Écossais, s'opposa à grand bruit à leurs relations » (A. L. Rowse, « Les homosexuels célèbres, Albin Michel, 1980)


Du même auteur : Disparition d'Orphée de Girodet d'après Arman - L'été jaune

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Saül, André Gide (1903 - Théâtre)

Publié le par Jean-Yves Alt

Saül, roi des Juifs, déraisonne. Son épouse croit astucieux de lui procurer la compagnie d'un berger de dix-sept ans, beau et fort, qui le soulagera en lui jouant de la harpe : David, de Bethléem. A sa vue, le roi s'écrie : « Ah ! c'est qu'il est terriblement beau » et l'attache à sa personne. Gide suit le Livre de Samuel : « Et Saül l'aima fort et il en fit son écuyer ». Mais Jonathan, fils du roi, éphèbe frêle et tendre, se prend lui aussi d'amour pour David et s'exclame : « Que tu es beau, David ! » Et voudrait « reposer près de sa force ». Le berger acquiesce avec des « sanglots d'amour », consolant dans ses bras le faible adolescent. La Bible : « Jonathan aimait David autant que son âme. »

Le roi Saül souffre de n'être pas préféré et, se traînant comme fou, hurle : « Et moi alors ? » et, à son fils qui défaille, il demande : « Est-ce d'aimer David qui te pâlit ? ». Le vieil homme, voulant séduire le berger, se fait couper la barbe qui le vieillissait et le rendait trop respectable. Aux dires de son barbier, le voilà méconnaissable, rajeuni de dix ans.

Peine perdue. D'une sorcière, il implore une réponse : « Quelqu'un t'a dit qui j'aimais ? Oui... Tu sais tout... David ! » Et la réplique de suivre, impérieuse : « Tout ce qui t'est charmant t'est hostile. Délivre-toi, Saül ! ».

Hélas, David ne répond pas à des avances séniles. Il ne veut voir en Saül qu'un roi, avec ou sans barbe. Le monarque s'exaspère : « Oiseau sauvage, rien ne peut dont t'apprivoiser ! »

Il ne hait pas David comme la Bible le laisse croire, mais il est rongé par la plus atroce des jalousies. Il presse de questions le premier échanson venu : « David, Jonathan, ils sont ensemble n'est-ce pas ? Qu'est-ce qu'ils font ? Qu'est-ce qu'ils disent ? »

Et il s'enfonce dans un monologue halluciné : « Ce que j'aime surtout en lui, c'est sa force. La souplesse de ses reins est admirable ». Et de gémir : « Trouverai-je autre que sa satisfaction, quelque remède à mon désir ? »

André Gide ne paraphrase la Bible qu'à demi-mots. Mais tout homosexuel âgé, que les étreintes de deux garçons proches de lui frustrent du plaisir des sens, ne peut manquer de s'y reconnaître.

« Avec quoi l'homme se consolera-t-il d'un déchéance ? Sinon avec ce qui l'a déchu. »

■ Saül, André Gide, Théâtre, Mercure de France, 1903

Présentation de l'éditeur : Écrit en 1897-1898 à la suite des Nourritures terrestres – « en matière d'antidote ou de contrepoids » –, Saül est le premier texte important composé pour la scène par André Gide. Si le texte fut publié en 1903 au Mercure de France, la pièce ne fut créée qu'en juin 1922 par Jacques Copeau, au Vieux-Colombier. Gide attendait ce moment avec fébrilité. La lecture assez libre qu'il y donne de l'épisode biblique de la succession de Saül, mettant en scène son fils Jonathan et le jeune David, provoquerait un scandale sans égal, dans le prolongement duquel il envisageait de publier la première édition « commerciale » de Corydon (NRF, 1924), son essai sur l'homosexualité. Ces deux textes, d'époque distincte, portaient, sur des registres singuliers, l'une des clés morales de son œuvre, ce dialogue rare entre abandon de soi et intégrité personnelle, rigueur morale et libres mœurs. Aussi Gide vécut-il comme un échec personnel l'incompréhension du thème central de la pièce, son manque d'impact réel sur le public et le détournement de sens qui put résulter de la mise en scène lors de sa création. Mais l'expérience, toute manquée qu'elle pût être, fut inaugurale (même si, de fait, celle du Roi Candaule l'avait précédée) ; elle faisait dire à Gide en 1929 : « Si Saül avait réussi, qui sait ! je ne me serais peut-être plus occupé que de théâtre. » Voilà qui engage à redécouvrir un drame puissant, profondément ancré dans l'ensemble de l'œuvre gidienne.


Du même auteur : Amyntas - Le Prométhée mal enchaîné - Le retour de l'enfant prodigue - Isabelle - Corydon

Lire aussi : Hommage à André Gide - Gide : le contemporain capital par Eric Deschodt

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