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Maurice Sachs d'Henri Raczymow

Publié le par Jean-Yves Alt

Comment devient-on un agent de la Gestapo quand on est un écrivain juif et homo ?

En 1944, Maurice Sachs est emprisonné à Hambourg. Il a trente-huit ans et il ne lui reste guère plus d'un an à vivre. L'essentiel de son œuvre est écrit, mais loin encore d'être publié. Arrivé en 1942 dans ce port allemand, comme simple ouvrier (engagé volontaire), il y devient ensuite un agent actif de la Gestapo. C'est pourtant cette même Gestapo qui le jettera en prison quelques mois plus tard. Non pas parce qu'il était juif (un bon motif) ni même homosexuel (un autre bon motif), mais parce que Sachs, aventurier par excellence, n'aura jamais été capable de servir sérieusement un autre maître que celui qui présidait aux caprices de son propre destin. Ange du mal par essence, traître et escroc par vocation, amoraliste par philosophie et écrivain par-dessus tout, qui était donc, en définitive, Maurice Sachs ?

Né dans le même milieu social que celui de Marcel Proust (une bonne génération après cependant, et sans la chaude affection maternelle et grand-maternelle qui entourait l'auteur de la Recherche), Maurice Sachs a plutôt tourné comme Jean Genet. A cette différence près qu'il laisse loin derrière lui son proche cadet en « voyoucratie littéraire » dont la vie, par comparaison avec celle de Sachs, apparaît – rétrospectivement – passablement embourgeoisée.

En 1944 donc, sentant venir sa mort prochaine (il rêve pourtant à de grands voyages en Orient, après la guerre) et ayant mis à profit ses longs mois d'incarcération pour achever ses Mémoires, Sachs rédige sa propre notice autobiographique.

Voilà comment il résume sa vie :

« Maurice Sachs est né à Paris en 1906. Sa famille tenait d'un côté à la bourgeoisie du négoce, de l'autre aux lettres et à la musique. Son grand-père qui avait été l'un des soutiens de Jaurès et de Briand, et l'un des douze fondateurs de L'Humanité, était l'ami intime d'Anatole France. Sa grand-mère avait épousé Jacques Bizet, fils du compositeur de Carmen et de madame Bizet-Strauss dont le salon était célèbre, qui protégeait Marcel Proust et dont les saillies d'esprit ont servi à tracer le portrait de la duchesse de Guermantes. Sachs pénètre dans le milieu des arts ; il rencontre Jean Cocteau, s'affide aux jeunes qui l'entourent, monte pour la première fois sur la scène à l'époque des Soirées de Paris du comte de Beaumont. Mais ces milieux sont travaillés par d'autres pensées que celles de la poésie. L'influence de Jacques Maritain s'y fait sentir, Sachs se lie d'amitié avec le philosophe néo-thomiste, s'exalte et entre au séminaire des Carmes, bien sincèrement persuadé de sa vocation pastorale. Mais le service militaire verse une eau froide sur cette fièvre religieuse. Il quitte le séminaire, et se jette dans les folies. Passe en Amérique, s'y débrouille au mieux, y reste quatre ans et revient en France. André Gide l'y protège. Il commence à publier et sa vie, dès lors, aurait pu prendre un tour plus sérieux si Sachs n'avait eu un caractère indisciplinable, et si la guerre, enfin, qui rompt les résolutions les meilleures, n'était venue à la traverser. Sachs, contraint par des revers de famille, de gagner sa vie dès l'âge de dix-sept ans, et ne sachant rien faire, s'est livré, sans calcul et sans prudence, à cette grande Aventure amorale qui tente ceux qui se sentent propres à tous les états, et ne peuvent se consacrer à aucun. Il s'est abandonné à cette existence d'intrigues et d'enthousiasmes, de farces et de malheurs, d'expédients et de plaisirs, qui l'a porté de pays en pays et de métier en métier. Journaliste, comédien, religieux, fonctionnaire, commis chevalier d'industrie, marchand, critique, agent secret, ouvrier d'usine, conférencier célèbre aux Etats-Unis, puis mendiant obscur, il s'enivrait d'alcools et de rêve avec Nietzsche dans une poche et Casanova dans l'autre. Homme des villes et des campagnes, reçu dans bien des salons, adulé dans bien des milieux, renié par bien d'autres, Sachs a beaucoup vu et beaucoup vécu : mais ce qu'il sait, il l'a payé son prix. La passion des lettres lui est venue très tôt ; il les a cultivées sans cesse malgré les vicissitudes extraordinaires. Mais sa singulière existence explique le mélange de traits intéressants et d'articles inégaux ou hâtifs qu'offrent les écrits de sa jeunesse (...). Moraliste sceptique et pessimiste joyeux, sa philosophie consiste à reconnaître que l'homme si méprisable qu'il soit est toujours digne d'amour et si aimable soit-il peut être encore méprisé... »

Voilà qui est bien écrit et globalement juste après avoir fait la lecture de la très documentée biographie de Maurice Sachs par Henri Raczymow. Bien sûr, il y aurait quelques correctifs, quelques précisions à apporter à cet auto-résumé. Sur sa mort qu'il ne pouvait rédiger et qui permet de voir la part qu'il faut sans cesse faire chez Sachs entre la légende et la réalité. Philippe Monceau, qui avait fricoté avec le Maurice Sachs gestapiste de Hambourg, a publié en 1950, avec l'aide d'André Du Dognon, dans « Le dernier sabbat de Maurice Sachs », son témoignage sur la fin tragique de l'auteur. Voilà comment Henri Raczymow résume les faits, selon la version de Philippe Monceau :

« De nombreux détenus dans la prison de Fuhlsbüttel l'étaient du fait de Sachs. Plus l'issue de la guerre approchait, plus les prisonniers étaient certains de la défaite de l'Allemagne, plus grandissait leur haine à l'égard de Sachs, leur désir d'en tirer vengeance le moment venu. Au printemps 1945, quand ils entendirent tonner les canons anglais aux portes de Hambourg, les Allemands déguerpirent de Fuhlsbüttel. Livrés à eux-mêmes, les détenus, dans chaque chambrée, à l'aide d'une table utilisée comme bélier, défoncèrent les portes et délivrèrent leurs codétenus. Au rez-de-chaussée, les prisonniers des cellules individuelles avaient tous été mitraillés. Sauf l'un d'eux : Sachs. "Ils nous ont laissé Maurice la tante" fut le bruit qui se répandit aussitôt comme une traînée de poudre. Les ex-détenus se précipitèrent dans la cellule de Sachs. Sachs tremblant, apeuré, […] s'était réfugié dans le fond de la cellule [...] Salope, ordure, enculé, ponctuaient les coups qu'il recevait en râlant [...]. Il s'appuyait au mur, son visage amaigri, moite de sueur et de sang, il subissait les injures et les coups avec des gémissements et parfois un cri de douleur. Lorsqu'il allait s'affaisser, une espèce de colosse au crâne tondu l'empoignait et le recollait au mur comme un chiffon. Bientôt, son corps ne fut plus qu'une masse sanglante et informe, une bouillie de chair, d'os et de sang. Et comme on perçut sous les fenêtres les hurlements des chiens bergers allemands abandonnés là, quelqu'un lança : "Y a qu'à leur foutre la tante à bouffer". Ce qui fut fait. Le cadavre de Sachs fut livré aux chiens affamés. »

Autant le dire tout de suite, cette version est entièrement fausse. Version trop belle pour être vraie, comme le montre de manière indiscutable Henri Raczymow dans son livre.

En fait, lorsqu'en 1945, les Anglais arrivent aux portes de Hambourg, les Allemands ont pris la fuite en emmenant leurs prisonniers. C'est au cours de leur longue marche vers la mer du Nord que Maurice Sachs, épuisé et refusant de reprendre la route, a été abattu d'une balle dans la nuque par un SS, le 14 avril 1945 à 11 heures du matin. Pourtant cette légende sera tenace.

Maurice Sachs s'appelait en fait Maurice Ettinghausen. Sachs est le nom de sa mère, Andrée. De son père, Herbert Ettinghausen, Sachs ne sait rien et ne voudra jamais rien se savoir. En 1912, Maurice a alors six ans, son père divorce d'avec sa mère et disparaît à tout jamais de leur vie. Quant à Andrée Sachs, ce n'est guère mieux. Pas très maternelle avec son fils unique, qu'elle l'abandonne bien vite à une nurse anglaise ; elle disparaîtra, complètement elle aussi, de la vie de Maurice lorsqu'il aura seize ans. De sa prime enfance, Maurice, d'habitude si volubile concernant les détails de sa vie, écrit qu'elle « n'intéresse personne ni moi-même » et il ajoute « Tout est gris et uniforme dans mes souvenirs. Dix ans de silence et d'ennui. » Sur cette période on apprend seulement qu'Andrée voulait une fille, et qu'ainsi, pour être aimé de sa mère, en vain, le petit Maurice désirera toujours être une fille, lui aussi. D'ailleurs, dès sa petite enfance, il scandalisera sa nounou en tenant à tout prix à « pisser assis ». C'est au fait que sa mère ne voulait pas de garçon, que Sachs – qui plus tard subira une analyse – attribue sa honte d'exister, le mépris qu'il portera toujours à sa propre personne et aussi son homosexualité.

A dix-sept ans, Maurice Sachs est livré à lui-même. Sa mère, fuyant les créanciers, s'est réfugiée à Londres. Elle reviendra à Paris, seulement dans les années 50, après la mort peu glorieuse de son fils. Celui-ci, commençant à atteindre une certaine notoriété, elle va enfin s'en occuper, via son œuvre posthume et ses droits d'auteur.

Encore adolescent, Maurice Sachs pénètre très rapidement dans le gai Paris de l'entre-deux-guerres. Commence pour lui ce qu'il appellera, pertinemment, la période des « travaux forcés de la frivolité » : le programme de toute sa vie. Ses livres, « Au temps du Bœuf sur le toit » ou « Le Sabbat », témoignent de cette jeunesse orageuse. Cultivé, séduisant, amusant la galerie par ses imitations ou ses propos mondains ou indiscrets, Maurice Sachs n'a aucun mal à s'introduire dans le monde et le demi-monde branché de l'époque. Il inaugure aussi la période des petits boulots et des premières indélicatesses. Celle également des premières dettes, Maurice aime les belles chemises de chez Charvet, les foulards de soie, les vestons bien coupés, les dîners fins.

Par ailleurs, jeune et séduisant, il prend déjà le pli de couvrir ses petits amis de cadeaux. Sachs, qui fréquente aussi les bals homos de l'époque où il lève gouapes et autres gigolos, aura toute sa vie recours aux amours tarifées. Se méprisait-il trop pour penser qu'on puisse l'aimer pour lui-même ? Pourtant, même vers la trentaine, alors qu'il aura monstrueusement engraissé (plus de 100 kg) et perdu une bonne partie de ses cheveux, tout le monde s'accorde encore pour témoigner de l'immense pouvoir de séduction qu'exerçait Maurice Sachs. Constamment, au cours de sa vie, il réussira à mettre dans son lit les garçons qu'il a désirés. Et cela jusqu'à la fin. A preuve cet autre témoignage de Philippe Monceau, rapporté par Henri Raczymow.

La scène se passe à Hambourg au printemps 1943. Sachs, redevenu Maurice Ettinghausen (ça sonnait plus aryen), est introduit par Monceau auprès d'un autre agent français de la Gestapo, le jeune Paul Martel, également homosexuel :

« Ils le rencontrèrent sur l'Alstersee, naviguant lui aussi, en compagnie d'un membre de l'Afrika-korps qu'il tenait par la main. Monceau arrime les deux voiliers et s'embarque avec Sachs dans celui de Martel. Alors, Sachs y va de son inusable numéro de charme, parlant anglais avec Werner, l'ami allemand de Martel. Ils mangent des gâteaux, débouchent deux bouteilles de vin d'Alsace. Et Monceau et Martel d'en venir à l'objet de cette rencontre : ce qu'on peut faire de Maurice Ettinghausen. L'avis de Martel tombe sans attendre : les services de la Gestapo. Il fera aussitôt une lettre à l'attention de Christian Mathisen, Oberkriminalsekretär, qu'il remettra à Sachs. A l'issue de cet après-midi entre hommes, Paul Martel fera cette confidence à Philippe Monceau : "Vois-tu Philippe, moi qui n'ai que de beaux garçons, je ne pourrais, s'il me le demandait, refuser de coucher avec lui." »

Très rapidement, Paul Martel deviendra l'amant de Maurice Sachs. Ce qui ne l'empêchera pas, quelques mois plus tard, de dénoncer le laxisme et le double jeu de Sachs, avec lequel il est chargé d'infiltrer les milieux français de Hambourg, à leurs supérieurs de la Gestapo. D'où l'emprisonnement de ce dernier, et sa mort. Comme quoi, d'une manière ou d'une autre, en amour, Sachs aura toujours payé.

Malgré tout, Sachs connaîtra deux grandes passions. La première avec Henry Wibbels, un jeune et beau Californien qui partagera sa vie entre 1933 et 1937. Et plus tard, en 1941, avec un garçon d'une beauté parfaite, Alcibiade retrouvé : il s'appelle Robert, Bob pour les intimes. L'un et l'autre des amants de Sachs, que celui-ci entretiendra totalement, magouillant et volant pour cela, le quitteront tour à tour, lassés.

Outre les amours, la vie de Sachs sera traversée par de solides amitiés. Solides amitiés qui elles aussi tourneront mal. Au commencement il y eut Cocteau, prince du verbe. Maurice a dix-sept ans lorsqu'il rencontre le poète. C'est un Cocteau de trente-cinq ans, fumeur d'opium et veuve inconsolable de Radiguet qui lui ouvre les bras. Dans ces années-là, on verra Sachs aimer, vénérer, idolâtrer Cocteau comme son dieu, son modèle, son maître. C'est d'ailleurs sur les pas de Cocteau, alors ramené à Dieu par Jacques Maritain, que Sachs se fera séminariste et même prêtre. Tout cela le plus sincèrement du monde. Ce qui n'interdira pas à Sachs de profiter d'un séjour de Cocteau à Villefranche, pour déménager les manuscrits et objets d'arts qui se trouvaient dans la chambre du poète, rue d'Anjou, et de les vendre à son profit. Cocteau lui pardonnera.

Ce qu'il pardonnera moins, quelques années plus tard, c'est lorsque Sachs le fera proprement chanter, lui proposant de retirer, moyennant finance, les quelques pages désobligeantes sur lui à paraître dans « Le sabbat ».

C'est pour des raisons identiques, qu'en 1935, Max Jacob mettra fin, définitivement, à la profonde amitié qui le liait depuis dix ans à Maurice Sachs. Max Jacob n'appréciera pas du tout le portrait peu amène que tracera de lui Maurice Sachs. Pourtant, entre le garçon de vingt ans et le poète de cinquante ans, s'était créée, dès 1926, une solide relation : Max Jacob déclarant à qui voulait l'entendre que son cher fils (Maurice Sachs) serait un jour un grand écrivain. Curieux de voir la similitude de destin et la différence des voies suivies par ces deux hommes. Max Jacob, homosexuel tiraillé par sa sensualité, poète subtil, juif converti au catholicisme, homme très pieux, baptisé par Cocteau, finira, lui aussi en 1945, mais pour d'autres raisons, dans un camp nazi.

La biographie d'Henri Raczymow conte aussi, dans le détail, la relation nouée entre Violette Leduc et Maurice Sachs. Une version qui fait pendant avec celle donnée par Violette Leduc dans « La bâtarde ». Cette dernière aima passionnément Maurice Sachs, bien avant de s'éprendre d'amour pour un autre homosexuel maudit, Jean Genet. C'est probablement parce qu'il était excédé par les incessantes pleurnicheries de cette grande amoureuse, avec laquelle il s'était réfugié quelques mois en Normandie, que Maurice Sachs a décidé de partir brusquement pour Hambourg, à la rencontre de son fatal destin.

Après les premiers mois d'euphorie comme ouvrier à Hambourg, Sachs se lassera de sa dure condition de prolétaire et ne verra plus en ses « camarades » qu'un « troupeau de cons ».

C'est alors qu'il demande à Violette Leduc, seule condition pour qu'il puisse retourner en France et résilier son engagement, un certificat de grossesse. Violette obtiendra ce faux document d'un médecin complaisant, mais, après hésitation, le déchirera, écrivant à Sachs qu'elle n'a pu obtenir ledit certificat. A la suite de quoi Sachs quittera l'usine pour la vie plus lucrative d'agent secret.

Au chapitre des amitiés de Maurice Sachs, il faut parler aussi d'André Gide, qui l'introduisit à la NRF, et également de Gaston Gallimard, qui refusa presque tous les manuscrits de Sachs de son vivant mais les publia dans les années 50. Deux hommes que Sachs admirait pour leur droiture morale, principalement. Car, contrairement à ce que l'on pourrait croire et conformément au principe des extrêmes qui s'attirent, Maurice Sachs, toute sa vie, cherchera le contact des personnes morales qu'il admire et auprès desquelles il espère se réformer. Nostalgie de la pureté, de la droiture, des racines aussi chez Sachs, qui enviera ses amis qui vivent en couple, dans l'harmonie, tels Jacques et Raïssa Maritain, Marcellin et Madeleine Castaing, Pierre Fresnay et Yvonne Printemps.

Malgré tous ses efforts, toutes ses tentatives, jamais Maurice Sachs ne parviendra à franchir la frontière qui sépare le mal du bien. Il aura tenté de devenir plus chrétien que Cocteau en se faisant prêtre, plus communiste que Gide (le Gide d'avant le voyage en URSS) en écrivant un éloge de Maurice Thorez (« Maurice Thorez et la victoire du communisme », 1936) ; il voulait être reconnu en tant qu'auteur et ne le sera qu'après sa mort. Cherchant un maître à penser, un statut social, des racines, un ordre moral, il sombrera dans le nazisme. Et là encore, il ne se fixera pas et les nazis le liquideront.

Après la publication du « Sabbat », en 1947, les jugements n'ont pas manqué. Les vrais critiques, tels Robert Kanters, Maurice Nadeau ou Etiemble, sur le strict plan littéraire, y sont allés de leurs éloges. Sur le plan « moral » les avis ont été plutôt contraires. Aragon a crié au scandale contre cette publication, affirmant que Maurice Sachs s'était fait naturaliser Allemand (faux), qu'il avait servi la Gestapo (vrai) et qu'il avait été fusillé par les Alliés (encore faux). Comme quoi les staliniens ne s'embarrassaient pas de la vérité.

Aux jugements sans appel, on peut préférer le témoignage, plus chrétiennement charitable, de Raïssa Maritain qui, tout autant indignée par la lecture du « Sabbat », écrit cependant à un ami :

« Il y a un autre mérite à son crédit, c'est que tout le mal qu'il a fait, il ne l'a pas déguisé en bien par de fausses théories, comme l'ont fait des auteurs renommés et couverts de gloire, mais le mal il l'a appelé mal ; et le bien, s'il n'a pas eu la force de le rechercher réellement, il a du moins aspiré vers lui, il a certainement souffert de ne pouvoir y atteindre. Dieu seul peut savoir le degré de sa responsabilité dans le mal ; pour nous qui connaissons un peu le lourd héritage qu'il a reçu des siens, ne le jugeons pas... »

■ Maurice Sachs d'Henri Raczymow, éditions Gallimard, 1988, ISBN : 2070713768

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Obsessions : Enquête sur les délires amoureux, par Jean-Luc Hennig

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans cet ouvrage, Jean-Luc Hennig traque tous ceux qui vivent pour une idée fixe. Obsessions, pas toujours sexuelles, qui concentrent toutes les activités de l'individu. Une manière de vibrer éternellement au cœur d'un cérémonial à soi-même dédié.

Jean-Luc Hennig – qui laisse pressentir sa propre philosophie, son respect total de l'autre dans sa différence – réunit là quelques histoires d'êtres marginaux. « Obsessions » révèle un autre univers, cohérent et sublime où l'homme se met en scène dans la poursuite d'un absolu dont il se donne l'exacte représentation. Là est le centre fascinant de cet ouvrage. Le sentiment que chaque femme, chaque homme interrogé atteint l'adéquation parfaite, une forme d'amour total.

Il y a la femme qui sans cesse se suicide, le garçon qui est la doublure de Jeffrey Lee Pierce, se croit l'autre, devient cet autre. Alain qui ne désire que les cheveux des hommes, qui vit pour les cheveux, qui collectionne tous les textes où la moindre phrase concernant la toison fait les délices d'un découpage. Cet autre encore qui ne peut jouir qu'entouré de flammes, qui va s'isoler la huit dans des lieux perdus, s'entoure de bougies, de cierges, d'allumettes accrochées à son corps, s'embrase dans des acrobaties incroyables pour ce martyre du bûcher qui lui donne l'extrême volupté.

Si certains d'entre eux trouvent les moyens et la fin dans leur seule personne, d'autres sont en quête d'un partenaire sur mesures, qui comprendrait les rites de leur plaisir, s'y inféoderait dans la soumission la plus totale et, suprême luxe, trouverait son propre plaisir dans ce rôle de servant. Il y a chez certains cette nostalgie du frère particulier, un jumeau qui saurait tout d'avance.

Comment l'être humain arrive à se créer Dieu dans un enfer de délices, dont il voit toute la dramatique exception, ne se lasse pas d'en démêler l'ordonnance et d'en juger les périls ? Seul compte l'espace entre la perfection de l'état à atteindre et les contraintes qu'impose la société.

Dans notre société du mimétisme et de la banalité ces « fous » ont la stature des saints. Ils clament une absence, un amour absolu, ils donnent à la solitude sa vertigineuse splendeur.

« Ce sont les artistes de leur obsession. Ils enferment l'autre dans des litanies, des prescriptions, des lexiques, des journaux intimes, pour mieux le circonvenir, le posséder, et en retire infiniment toute l'absence, les déchirements et les peurs. »

■ Obsessions : Enquête sur les délires amoureux, par Jean-Luc Hennig, éditions Albin Michel, 1985, ISBN : 2226022325


SOMMAIRE : Présentation : L'amour parfait. Chapitre 1 : Le délire célibataire (L'encyclopédiste, le carnet à Georgina). Chapitre 2 : Photographies de l'amour (le bas nylon, la femme embarrassée, la jacinthe et les hommes écureuils). Chapitre 3 : Le ravissement (l'homme chien, la doublure, jalousie, les guerriers, gueule d'enfer). Chapitre 4 : L'exercice de Dieu (chasteté, l'icône). Chapitre 5 : Vertiges (histoire de la femme qui se tue, l'orange, l'homme illuminé, l'incendiaire, le boucher). Chapitre 6 : L'amour muet (la loutre, tatouage, l'homme étendu, trahisons, le camion).


Du même auteur : Mon beau légionnaire - Brève histoire des fesses

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La naissance interdite : stérilité, avortement... au Moyen-Âge, J-C Bologne

Publié le par Jean-Yves Alt

Combien de préjugés devons-nous abandonner en ce qui concerne le Moyen-Âge ? Nous avons reporté sur cette période, tous les tabous du XIXe siècle et de la première moitié du XXe. Habile manœuvre pour se donner bonne conscience et pour déplacer des contraintes obsédantes.

Dans son essai, Jean-Claude Bologne remet les pendules à l'heure. Remarquable étude fascinante par la richesse de sa documentation. Livre audacieux et courageux qui ose démontrer que la femme n'était pas aussi soumise à l'homme qu'on voudrait le croire, les médecins pas aussi ignorants que la légende le perpétue, les prêtres pas aussi timorés qu'ils le sont devenus et, surtout, la population pas aussi soumise à Dieu et à l'Eglise qu'il est coutumier de l'affirmer.

Bien sûr, les comportements sur des points aussi mystérieux que la naissance (le corps humain était mal connu et les descriptions des organes internes voguent souvent vers le domaine de la plus haute fantaisie... avec souvent des intuitions surprenantes de vérité) balancent entre une recherche pragmatique et l'engouement pour des pratiques frôlant la sorcellerie.

Il est vrai qu'au Moyen-Âge, l'enfance n'avait pas le prestige que notre société lui donne et la mort d'un enfant, volontaire et préméditée par sa propre mère, ne soulevait pas des châtiments définitifs. On tenait compte des mobiles et l'extrême pauvreté des familles était souvent prise en compte. N'y avait-il pas aussi un consensus qui permettait aux mères de famille nombreuse, aux femmes soupçonnées d'adultère, aux prostituées dont c'était un devoir d'être « stériles », une manière bien rapide de faire disparaître l'enfant mort-né (ou né puis mort) dans la fosse d'aisance. On savait, on se taisait. Les moyens contraceptifs existaient, on en parlait, de bouche à oreille, certes, mais aussi dans de doctes études de médecins qui prenaient la précaution d'indiquer les moyens contraceptifs sous couvert de les éviter.

Subtile diatribe qui montre que les impératifs personnels (misère, peur du scandale...) se glissent toujours dans la morale et la distordent sinon la contournent. Potions, mouvements de conjuration, étranges stérilets ou pessaires, condoms, tout se mélangeait : des croyances les plus absurdes aux techniques éprouvées par la suite.

La stérilité était aussi combattue et si l'on prouvait que l'homme ne « contentait » pas sa femme, celle-ci pouvait obtenir le divorce et parfois se remarier illico avec l'amant caché qui lui avait permis de perdre sa virginité.

Dans les villes d'eaux, certains prêtres magiciens avaient le don de redonner la fécondité... mais les séjours dans ces villes n'étaient-ils pas l'occasion d'adultères clandestins et certains prêtres ne mettaient-ils pas la main à la pâte ? Prêtres omniprésents qui savaient a contrario, que la contraception les laissait maîtres de connaître la chair sans endurer l'opprobre.

Cet essai est une magnifique analyse du rapport de l'homme médiéval à son corps, au plaisir, à l'amour (qui n'avait pas pour unique but la procréation), un subtil témoignage sur la place de la femme dans la société. Il révèle surtout la profusion de comportements, la complexité de l'individu au Moyen-Âge, son amour de la jouissance, en opposition à une religion qui raidit ses dogmes et un pouvoir qui alourdit ses lois pour lutter contre l'insuffisance démographique.

■ La naissance interdite : stérilité, avortement... au M-A, J-C Bologne, éditions Olivier Orban, 1988, ISBN : 2855654343


Du même auteur : Histoire de la pudeur

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Pasolini - Pig ! Pig ! Pig ! une BD de Jean Dufaux et Massimo Rotundo

Publié le par Jean-Yves Alt

Milieu des années 90 : Antonio Scerba est inspecteur de police. Il vient d'épouser Aurélia Cantun, la fille d'un richissime notable de Rome. Sa belle famille s'est montrée charmante pendant la cérémonie.

La réalité est pourtant plus complexe. Le père d'Aurélia n'accepte pas son gendre qu'il juge minable. Dans une courte scène, on le voit dans les jardins de sa propriété embrasser sa fille sur la bouche et lui dire :

« Tu m'as obligé à accepter ce mariage. À lui sourire comme si j'avais trouvé en lui le gendre idéal ! Mais tu m'appartiens ! Et ce qui m'appartient, malgré ces apparences, je ne le donne pas ! »

La vie de la jeune femme comporterait-elle des zones d'ombre propices aux tricheries, aux manœuvres et aux faux-semblants ?

Le père d'Aurélia entretient-il une relation incestueuse avec sa fille ? Il est fort probable même si la suite de l'album n'aborde plus ce sujet. Il reste qu'Aurélia affirme vouloir « oublier » et avoir « besoin de mener une vie normale, plus simple… et avoir des enfants » avec son mari qu'elle aime.

Le patron de Scerba, le commissaire Negroni, a été contacté par un journaliste indépendant, Fabio Rinaldi, qui posséderait des éléments nouveaux pouvant relancer le dossier sur la mort de Pier Paolo Pasolini en 1975. Pour Negroni, l'affaire est classée, il s'agit seulement d'un « fait divers sordide, un pédé tué par un gamin de dix-sept ans alors qu'il tentait de le lever ». Negroni demande à Scerba de calmer l'« imagination galopante » de ce journaliste.

Quand l'inspecteur Scerba se rend au rendez-vous du journaliste, il trouve ce dernier la gorge tranchée et émasculé. Sur le mur est écrit en lettres de sang : Pig Pig Pig. Un jeune homme, Roberto, arrive sur place ; il dit à Scerba qu'un certain Guido était un contact important du journaliste à propos de son enquête sur la mort de Pier Paolo Pasolini. Roberto confie encore à l'inspecteur que ce journaliste payait aussi volontiers quelques faveurs sexuelles… faveurs qu'il propose à l'inspecteur.

Roberto met Scerba en relation avec une jeune fille, Claudia, qui pourrait l'aider à retrouver Guido…

Cet album est – à travers les différentes lectures de l'inspecteur Scerba – l'occasion de revivre quelques moments de la vie de Pier Paolo Pasolini :

L'enfance dans le Frioul ; le moment où Fellini refuse de produire son premier film, Accatone ; la passion pour l'actrice hollywoodienne Rita Hayworth ; l'atmosphère créée par une société bien-pensante qui refuse tous les comportements qu'elle ne comprend pas ; les relations sentimentales ; l'exclusion de l'école de Valvasone pour corruption de mineurs…

L'inspecteur Scerba finit par s’identifier au célèbre P. P. P., écrivain, scénariste et metteur en scène italien, hormis ce qui concerne les préférences sexuelles.

Et, comme Pasolini, Antonio Scerba vivra son ultime rencontre sur une plage d'Ostie...

Cette histoire est aussi celle d'une lente dépossession des êtres : qu'il s’agisse de l'inspecteur Scerba ou d'Aurélia Cantun. Cette dernière est l'objet d'une manipulation odieuse et subtile (dont Scerba, son époux, fera les frais) de la part de celui-là même qui dit l'aimer le plus.

Ce sont des mobiles simples, des pulsions primitives qui vont produire les nombreux meurtres de cette histoire d'apparence complexe : un père en mal d'identité, l'amour et la jalousie. Quoi de plus désespérément humain…

■ Pasolini - Pig ! Pig ! Pig ! une BD de Jean Dufaux et Massimo Rotundo, Éditions Glénat, 1993, ISBN : 2723415791


Lire aussi Pier Paolo Pasolini de Nico Naldini et Pasolini une rencontre de Davide Tofolo


De Pier Paolo Pasolini : Actes impurs suivi de Amado mio - L'odeur de l'Inde - Les ragazzi - Descriptions de descriptions - Comizi d'Amore : enquête sur la sexualité (film documentaire)


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Un été américain, Georges-Michel Sarotte

Publié le par Jean-Yves Alt

Lionel, un séduisant professeur parisien spécialiste de Henry James, est dépêché aux U.S.A. par sa mondaine maîtresse Véronique, afin de récupérer Paul, vingt printemps, le fils de celle-ci. Mais, dès son arrivée à Boston chez son confrère Bernard, Lionel se trouve plongé dans un climat homosexuel qu'il met du temps à réaliser – ce qui lui permet de jeter sur le monde gay un coup d'œil d'une objectivité amusée, un rien décalé.

Georges-Michel Sarotte joue superbement de la structure du roman de Henry James paru en 1903 : «Les Ambassadeurs». Mais les orientations sexuelles des personnages sont inversées dans «Un été américain», comme l'est le voyage décrit. Strether, le héros de James, découvrait l'Europe et Chad, le jeune homme qu'il venait chercher, aimait une femme plus âgée. Lionel, français, se détourne très vite de son projet : persuader le fils de sa maîtresse, Paul, de regagner la France. Lionel est fasciné par les États-Unis et devient l'allié de Paul, homosexuel, qui vit une belle passion avec Skip, un homme de l'âge de Lionel. Paul proclame son goût de la vie, l'urgence du plaisir, l'oubli de la morale et la mort de toute culpabilité. Skip et Paul c'est l'amour, exclusif côté Skip, volage côté Paul. Mais Paul a tous les dons : beau, sportif et musicien !

Lionel se souvient de Max, qu'il a aimé, sans trop le savoir, à dix-sept ans. Il a encore des souvenirs d'adolescence, lancinants, avec de jeunes garçons qui le mettent, par à-coups, sur une piste, bien qu'il fasse tout pour rester aveugle. Sa réticence est toujours séduite, mais de biais. Des garçons, américanisés et anti-traditionnalistes jusqu'au bout des ongles, ouvrent des interrogations en lui. Pourtant Lionel n'a rien à envier à ces jeunes Américains : il a le charme français et la santé américaine. Hugh le lui prouve en devenant son amant.

Ce qui est plaisant, dans «Un été américain», c'est la naïveté de Lionel, que Sarotte veut comme Candide : il découvre les habitudes, les audaces vestimentaires, les lieux de rencontre, le côté relax, relevant d'une nature qu'il croit nouvelle, de ceux qui ont réussi leur sortie du placard.

Lionel, devant cette réalité qui l'offusque et le ravit parfois, joue à être ce qu'il n'est pas, et à jouer la contradiction avec ce qu'il est, en refoulant pulsions et impulsions. Le tableau brossé par Sarotte de l'Amérique Gay des années 70/80 – où tous les espoirs étaient permis ! – ne laisse pas d'être piquant.

On y est. C'est vu, avec une vérité un peu fabriquée jusqu'à ce que le jeu s'efface devant les aveux de Bernard, de Jean-Yves, les confidences de Jimmy, de Hugh : tous ramènent le lecteur à la difficulté d'être.

— Il faut être soi-même. Il faut vivre selon ses désirs profonds, mettre sa vie en harmonie avec eux. On a tort de se leurrer. Peu importe ce que l'on est, il faut être soi-même jusqu'au bout. Paul a trouvé ici son identité, sa vraie voie, sa vraie vie. Il ne faut pas l'en arracher. Il faut le laisser vivre comme il veut. (p. 114)

Lionel se rend compte encore que Jean-Yves – avec sa hantise de la vraie virilité, son fantasme garçon-cuir, son désir de super-mecs, son goût des bars masos des bords de l'Hudson – représente tout ce qu'il fuit, peut-être tout ce qu'il a fui sa vie entière : l'homme-femme, le faux mâle, le plaqué-homme. Et si tout cet éclatement à la liberté cachait un vide, un gouffre ?

Lionel quitte l'Amérique, et son été révélateur, avec l'impression de sauver de soi le plus important pour son équilibre.

«Un été américain» est écrit au fil de la plume et, par son climat, sa malice, le double jeu des identités, fait songer au «Joyeux Garçon» d'Abel Hermant… jusqu'à ce que la chausse-trape du choix s'ouvre devant le héros, soudain décidé à regagner ses pénates françaises.

Roman euphorique qui ouvre ses chapitres sur la conscience du temps quand Lionel évite les mirages et se détourne des pièges : cette vie à cent à l'heure, cette quotidienneté de l'aventure ont leurs failles : un spécialiste de littérature, comme Lionel, sait qu'au bout de l'été surgit l'automne, l'heure des comptes... au bout d'une brève jeunesse se glisse la vieillesse... Etait-il suffisant de s'éclater ?

■ Un été américain, Georges-Michel Sarotte, éditions Persona, 1985, ISBN : 2903669260


Du même auteur : La romanesque

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