Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Les beaux jours du crime, Serge Garde et Jean de Maillard

Publié le par Jean-Yves Alt

Un livre qui dénonce la formule selon laquelle le crime ne paie pas. Serge Garde (journaliste) et Jean de Maillard (magistrat) étudient les arcanes de la criminologie et de la justice.

« Les beaux jours du crime », au titre iconoclaste, est un document rigoureux sur la délinquance. En France bien sûr qui produit une société criminelle, mais aussi aux USA, en Russie, en Italie.

Les auteurs ont étudié les dossiers les plus périlleux, interrogé les plus grands spécialistes et enquêté dans les milieux de l'argent et de la corruption. Le crime est le reflet de notre société. Le décrire c'est comprendre notre civilisation, décrypter les imbrications sournoises entre les affaires et la politique. Ce livre très riche ne craint pas de désigner les paradoxes :

« Le but du droit pénal n'est pas de faire disparaître le crime, mais plutôt de l'isoler, de rendre visibles et insupportables des comportements réprouvés. Ainsi, le voleur de voitures s'attire plus de réprobation que le fraudeur fiscal, même si le coût social de son méfait est loin d'atteindre le montant des dissimulations de ce dernier. »

Le rapprochement établi par les auteurs entre punition et codes moraux en vigueur est pertinent :

« Chercher le délinquant, étiqueter le criminel, c'est donc toujours, d'une façon ou d'une autre, désigner une forme d'exclusion. »

Il suffit de songer aux meurtres commis sur des homosexuels. L'homophobie ambiante encourage cette criminalité spécifique :

« ...quand une infraction ne porte pas atteinte à un sentiment collectif fort, elle n'entraîne pas de réprobation grave ni durable à l'encontre de son auteur. »

Crimes politiques jamais élucidés, délinquance des jeunes paumés : tout l'éventail du crime est affronté. Sur notre « planète mafieuse », les vieux schémas du meurtre individuel disparaissent au profit du crime organisé.

■ Les beaux jours du crime, Serge Garde et Jean de Maillard, Éditions Plon, 1992, ISBN : 2259024246

Voir les commentaires

Journal (1942-1945), Jean Cocteau

Publié le par Jean-Yves Alt

Paris est en état de siège... Ville occupée puis libérée, on ne peut détacher ce « Journal » de Jean Cocteau (1942-1945) de la présence allemande en France et plus particulièrement à Paris.

Mais n'oublions pas que Jean Cocteau appartient à la fois au milieu mondain dont il ne peut pas se passer et au milieu littéraire et artistique avec lequel il entretient des rapports ambigus, sinon passionnés et souvent passionnels. Mais ce serait néanmoins faux de ne voir dans ce journal qu'un reflet des années de guerre.

Au-delà d'une crise profonde qui dresse les Français les uns contre les autres et suscite autant d'héroïsme que de bassesse et d'hypocrisie, c'est Jean Cocteau, homme et créateur, qui est intéressant : un cinéaste au plus fort de son génie, un auteur de théâtre, un critique avisé de l'art contemporain, mais aussi un homme de plus de cinquante ans qui s'interroge sur sa vie, ses amours, son œuvre.

Il y a bien sûr Jeannot. C'est Jean Marais, jeune acteur insolite, beau, étrange, totalement investi dans l'époque et pris en mains et en amour par Jean, l'homonyme, l'aîné, qui voit enfin incarné le jeune homme tout puissant, tendre et pur qu'il traque depuis toujours dans sa vie et son œuvre.

Jean Marais n'a pas trente ans et les metteurs en scène ne jurent que par lui. C'est le temps où les acteurs français commencent à avoir un « corps ». Quand il est à Paris, il vit chez Cocteau avec Paul Morihien. Leurs fenêtres donnent comme celles de Colette sur le jardin du Palais-Royal et des troupeaux de jeunes filles campent au bas de l'immeuble dans l'espoir d'entrevoir l'idole Marais. C'est une époque, qu'il est difficile de se représenter aujourd'hui, où les stars vivent à l'abri, programmant leurs apparitions sur les plateaux de télé, à l'heure de la promotion de leur film.

Être acteur dans les années 40/50, c'était habiter les rêves des jeunes qui copiaient les vêtements et l'allure de leurs idoles (les pulls Jacquard de Marais), qui se passionnaient aussi pour les écrivains auxquels on demandait des comptes, les peintres, et surtout les comédiens de théâtre. Paris, ville occupée mais qui n'a jamais connu autant de goût de vivre, de savoir, de voir... ni vu éclore autant de créations artistiques.

C'est ce qui explique sans doute que le Cocteau du début du siècle (écrivain romancier – avec le demi-dieu Radiguet –, écrivain poète de la manière la plus étonnante, novateur toujours sur la brèche) fait place à un homme pressé, préférant les films immédiatement encensés ou conspués, les pièces de théâtre mêlées à la vie immédiate, les livrets d'opéra, les dessins, les costumes et les décors de théâtre. Un homme qui ne peut dissocier Jean Marais de sa vie créatrice, avec la générosité au zénith d'un homme rapidement jugé frivole.

Au centre lumineux de cette période noire, il faut retenir le film fétiche de Cocteau, « L'éternel retour », légende transposée de Tristan et Iseult, qui apporte aux cinéphiles de l'époque cette immense part d'absolu, de splendeur définitive que les années sombres de la guerre appellent de toute leur tragique incertitude. En collaboration avec Delannoy, Cocteau, travailleur intransigeant, suit chaque minute de la mise en scène, veillant au scénario, à la photographie et au jeu des acteurs. « L'éternel retour », c'est évidemment Jean Marais, blond, mis en lumière par l'ami qui veille à capter la beauté de son acteur.

Les jeunes hommes ne s'y trompent pas. Cocteau est le seul créateur qui ose flatter la beauté sculpturale des hommes. Sans nettement traiter de sujets homosexuels, il exalte le corps et le visage masculins. Le milieu mondain parisien en connaît les raisons, s'en amuse ; les journalistes véreux s'en gaussent ; les homosexuels perdus dans leur placard viennent chercher dans les films de Cocteau des images qui, enfin, les rassurent et les enivrent. Inquiet, Cocteau peut enfin savourer que « L'éternel retour » n'a pas trahi ses espérances :

« Toute la fin est d'une beauté sublime. Peu importe ce qu'on en pensera ou ce qu'on en dira. J'ai vu ce que je voulais voir et ce que j'ai espéré voir en inventant les épisodes. Il y a une force équivalente à la force indirecte du "Sang d'un poète". Il est triste qu'un film passe et disparaisse si vite. J'aimerais garder cette fin et la revoir toujours. Surtout lorsque le progrès ou ce que l'on considère comme tel embellira cette fin du prestige des fantômes. La mort de Jean Marais dans "L'éternel retour" est prodigieuse. Je me souvenais de la mort de Garbo dans "La dame aux camélias". C'est presque plus beau. L'héroïsme sombre de la musique de Georges [Auric]. Sa tendresse. Son recul de légende. Sa vérité. En fin de compte, je me demande si toute la dernière partie du film n'est pas ce que j'ai vu de plus beau depuis que le cinématographe existe. »

Au théâtre, c'est Renaud et Armide, Eurydice, La voix humaine (dont on insinuera qu'elle camoufle la rupture entre deux hommes)… À l'Opéra, Antigone... Au cinéma, « Le baron fantôme ». Et aussi, sur scène, « L'aigle à deux têtes » (qui deviendra un film), « Les parents terribles » (un film aussi, plus tard)...

La grande Histoire de Jean Cocteau pendant l'Occupation, c'est son fameux Salut à Breker, acte de bravade qui témoigne à la fois du courage et de l'inconscience de Cocteau qui, admirateur des sculptures de Breker, oublie que l'homme est l'ami intime d’Hitler. Il ne comprend absolument rien à la politique, et il vit assez préservé, enfermé dans ce monde parisien qui flirte avec l'ennemi, se compromet. Cocteau mettra de longues années à sortir de la disgrâce où journalistes et écrivains le maintiendront après la Libération. Bien sûr, tout est difficilement contrôlable. Il y eut beaucoup de rancœurs et de vengeances personnelles sous couvert de patriotisme ou d'antisémitisme. On ne peut excuser Cocteau, mais seulement relever l'ambiguïté tenace qui colle l'une à l'autre, dans un inextricable nœud de vipère : l'adulation des homosexuels pour la glorification du corps de l'homme et un certain idéal nazi.

Il faut savoir que si des Triangles roses souffrirent et moururent dans les camps de concentration, des homosexuels allemands et français se retrouvaient à Paris dans des « messes » où l'antagonisme des deux nations était momentanément balayé. Jean Marais, par le miracle de son intelligente innocence, ne sera jamais compromis dans ce genre de paradoxale fascination et il s'engagera dans les Forces alliées au moment même où sa carrière atteignait les plus grandes réussites. Cocteau, lui, fréquenta Breker et affirma par écrit son admiration :

« Breker est un artisan, un orfèvre. Son goût du détail, du relief s'oppose aux volumes ennuyeux de ses maîtres. Il choquera l'esthétisme. C'est pourquoi je l'aime. Il progresse beaucoup. Sa dernière statue [Le blessé – ci contre] m'étonne par ses veines, par ses muscles, par son réalisme, son plus vrai que vrai. On devine que tout lui vient du David de Michel-Ange. Je ferai le « salut à Breker ». Je lui expliquerai pourquoi je me cabrais contre l'idée d'écrire ces lignes sur commande. Je voulais avoir envie de les écrire. Mon goût des mauvaises postures. Écrire avec tous et seul. Breker m'invite à Berlin pour faire mon buste. »

Mais il vrai aussi qu'à la différence d'écrivains comme Paul Morand ou Marcel Jouhandeau, Jean Cocteau a évité les pièges de l'Institut allemand. Il n'ira pas à Berlin pendant l'Occupation et n'appartiendra jamais au groupe «Collaboration».

Cocteau découvre le voleur, le fameux Jean Genet qui doit beaucoup au secrétaire de Cocteau, Paul Morihien, qui l'éditera. Ainsi, le 6 février 1943, Cocteau écrit dans son Journal :

« Parfois il arrive un miracle. Par exemple "Le condamné à mort" de Jean Genet. Je crois qu'il n'en existe que quatre exemplaires. Il a déchiré le reste. Ce long poème est une splendeur. Jean Genet sort de Fresnes. Poème érotique à la gloire de Maurice Pilorge, assassin de vingt ans, exécuté le 12 mars 1939 à Saint-Brieuc. L'érotisme de Genet ne choque jamais. Son obscénité n'est jamais obscène. Un grand mouvement magnifique domine tout. La prose qui termine est courte, insolente, hautaine. Style parfait. »

Même s'il repère le personnage que se joue à lui-même Genet, Cocteau, ébloui par le génie de l'écrivain, ne juge jamais :

« Genet est accouru, croyant que j'allais le blâmer et le renvoyer. Il était tout surpris que je ne porte aucun jugement sur son acte. Chacun est libre d'agir comme il le veut. Genet, malade d'orgueil, croit se révolter contre la "littérature" qu'il méprise. Il se révolte contre les tentatives que chacun fait pour lui venir en aide. Il est le littérateur type. »

Cocteau porte presque toujours des jugements sains sur les artistes qu'il côtoie et dont il est l'ami. Danse, musique, peinture, jeu de comédien, écriture... tout lui est perceptible, sur tout il porte un regard sûr qui se confirme aujourd'hui. Giraudoux, Valéry, Gide, Proust... il s'est sans doute trompé sur Claudel qu'il n'aimait pas... Quant à Picasso, il fut sûrement son plus proche admirateur :

« Picasso est un homme et une femme profondément enchevêtrés. C'est un ménage. Le ménage Picasso. Dora est une concubine avec laquelle il se trompe. »

Ce qui domine le « Journal », c'est Jean Marais, Jeannot, l'ami, le fils... Les propos à son sujet sont discrets. Cocteau parle surtout de l'acteur et de son exceptionnelle conscience professionnelle. Si l'on suit bien l'éphéméride, c'est de Jeannot qu'il est toujours question. Tel voyage avec Marais. Tel séjour en Bretagne avec Jeannot... Il ne prononce jamais le mot d'amour, mais avec une simplicité exemplaire il dit le partage permanent avec l'ami. Amitié qui n'est pas que physique. Cocteau aime la créature de ses rêves et s'arrange merveilleusement de vivre entre l'idole qui joue sur scène et à l'écran ses personnages les plus sacrés et l'homme quotidien dont il admire l'élégance spontanée, la pureté, l'évidence :

« Son courage. Son calme ? J'ai honte de ma faiblesse et de me noyer dans ce déluge. Il possède la puissance de l'arche, sa solitude, et l'élégance de toutes les bêtes. »

Le journal de Cocteau est, en profondeur, le regard vigilant d'un quinquagénaire qui se regarde dans le miroir du temps : son œuvre, les années qui fuient, la mort de sa mère (son père très jeune s'était suicidé) :

« Maman est morte... Elle est morte comme on naît. Courbe admirable... La mort ne me rend jamais triste. Je trouve tout cela normal et je déteste qu'on adopte l'attitude conventionnelle des deuils... Maintenant, Maman habite avec moi. J'ai longtemps habité avec elle. C'est l'intervalle qui me gêne. »

Les années n'ont pas de prise sur cet écrivain, peintre, poète, cinéaste, homme de théâtre, qui aima les hommes, la beauté, l'art sous toutes ses formes. Cocteau a retraversé le miroir comme celui qu'Orphée liquéfiait en y plongeant les mains :

« Le temps, c'est la mer qui filerait sous le bateau immobile. Nous ne bougeons pas et le voyage nous traverse à toute vitesse. »

■ Journal (1942-1945), Jean Cocteau, Texte établi, présenté et annoté par Jean Touzot, éditions Gallimard, 1989, ISBN : 2070715760

Voir les commentaires

La vierge rouge, Fernando Arrabal

Publié le par Jean-Yves Alt

Arrabal se passionne pour un fait divers des années 30 qui fit frémir l'Espagne et intéressa les intellectuels de l'époque. Une femme élève, seule, son enfant et décide d'en faire un génie.

Lorsque sa fille semble se détacher du destin exceptionnel qu'elle avait programmé pour elle, la mère la tue, persuadée qu'elle œuvre pour le meilleur et que ce meurtre est exigé de la jeune fille elle-même. Fait divers certes mais superbe sujet, de roman qui n'est pas sans résonner comme un récit de science-fiction.

Le personnage central est cette femme, elle-même consciente de sa différence. Elle raconte son histoire et ce n'est pas un des moindres mérites de cette autobiographie fictive que de s'écrire à la première personne du féminin.

VIERGE ROUGE ARRABALÀ dix ans, la gamine n'ignore plus rien des sciences les plus hermétiques. Enfermée avec sa mère qui n'a connu l'homme que l'instant de s'ensemencer de cet enfant-miracle, elle vit écartée du monde, adulée mais prisonnière de sa tendre geôlière.

Les autres rôdent, notamment un couple d'homos. Chevalier et... Abélard, l'un débauché, fantasque, séduisant, l'autre poète, malade, servile. La jeune fille subira l'influence d'Abélard (qui recouvre la santé à mesure que son ami s'enfonce dans la mort : étrange allégorie du couple gay) et sa pureté intellectuelle s'altérera inexorablement.

Dans un journal intitulé "Enfer", elle exprime sa hargne, son désespoir. Désir d'ailleurs, désir d'une vie ordinaire, désir d'être femme : elle va fuir, encore lucide au plus fort de la nuit.

Conte fantastique, épopée surréaliste, traité dans la manière moyenâgeuse, Arrabal signe, une œuvre originale, folle et étrangement morale.

■ La vierge rouge, Fernando Arrabal, Éditions Acropole, 1986, ISBN : 2735700526

Voir les commentaires

Correspondance 1925-1936, Salvador Dali-Federico Garcia Lorca

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce livre rassemble les lettres que Salvator Dali adresse à Federico Garcia Lorca, entre 1925 et 1936. Il est dommage que n'y figurent pas les réponses de Lorca à Dali ; on pourrait se faire une idée plus objective des liens qui unissent le peintre et le poète.

Mais qu'importe. Le silence de La Boétie, décédé au moment de la publication des Essais, empêche-t-il d'aimer l'œuvre de Montaigne, qui lui est consacrée ?

Cet ouvrage épistolaire résulte, lui aussi, d'une séparation : Dali est à Cadaquès, Lorca à Grenade. Et Federico invite Dali, à maintes reprises, à venir le rejoindre dans sa propriété familiale de Daimuz. En vain.

Dali est déjà prisonnier de son œuvre : « Moi, je ne peux pas venir. Je ne peux pas laisser certains tableaux que j'ai commencés. Viens, toi. »

La tendresse de leurs rapports ne fait guère de doute : il suffit de lire les entêtes et les surnoms affectueux, qui débutent et jalonnent les lettres de Dali ; cela va du protocolaire « Mon cher », « Mon Frère », « Cher Federico », à des formules beaucoup moins protocolaires ; souvent Dali laisse sans fard et sans déguisement jaillir sa passion « Mon chéri, écris-moi, toi, le seul homme intéressant que j'ai connu » ; « Si j'étais à tes côtés, je ferais le Pédé pour t'émouvoir et te voler tes petits billets » ; ou encore : « Pour Federico, avec toute la tendresse de son Bébé ».

Toutefois, le non-dit compte plus que ces effusions sentimentales : les lettres de Dali sont plus troublantes dans leurs demi-aveux : « Nous devons ne pas tant parler tous les deux », et dans la poésie d'un code secret par lequel communiquent tous les amoureux de l'histoire, comme ces émotions d'artiste pour le thème de saint Sébastien : « Il y a bien une histoire de saint Sébastien, qui prouve à quel point il est bien attaché à sa colonne, et que son dos est intact. Tu n'avais pas pensé que le cul de saint Sébastien n'est pas abîmé. »

Le livre est précieusement illustré : de nombreuses photos de vacances les montrent tendrement appuyés l'un contre l'autre, main dans la main, cuisse bronzée contre cuisse bronzée, dans les maillots sexy à la mode des années folles... Et Louis Pauwels, à la fin d'une interview exclusive accordée par le peintre, qui prétend avoir connu Dali « répulsif à tout contact physique »…

■ Correspondance 1925-1936, Salvador Dali-Federico Garcia Lorca, Notes et chronologie de Rafael Santos Torroella, Éditions Carrère, 1987, ISBN : 2868044530


Lire aussi : Lorca-Dali : un amour impossible, Ian Gibson - Ode à Walt Whitman - A cinq heures de l'après-midi - Chanson de la petite folle - Chant funèbre par Federico Garcia Lorca

Voir les commentaires

Homo Sportivus, Philippe Simonnot

Publié le par Jean-Yves Alt

Les corps glorieux des sportifs ont-ils un sexe ? s'interroge Philippe Simonnot dans son essai sur les rapports entre sport, capitalisme et religion.

« Ce sont bien des hommes et des femmes qui participent aux compétitions, mais leur sexe, voilé par l'interdit judéo-chrétien de la nudité, ne sert à rien. Les sportifs sont véritablement comme les anges. »

Philippe Simonnot pousse loin son analyse : critique, lucide, iconoclaste, il affirme que le déni du sexe, c'est le déni de la mort et que l'espace créé par le monde sportif associé aux médias est « la projection exacte de notre époque faussement érotique, d'où la mort a disparu ».

Plus loin encore, L'auteur considère que cette profonde négation ramène au nazisme dont le sport est imprégné, à l'échec d'une remise à jour de l'hellénisme et que « le sexe voilé et dénié des pseudo-corps glorieux renvoie au sexe dénudé et montré des martyrs de la barbarie ».

Ces lignes extraites du dernier chapitre «Corps glorieux» ne sont qu'une des perspectives de l'analyse subtile et audacieuse de Philippe Simonnot sur une religion du sport qui ordonne la vie sans lui donner les espérances des religions habituelles.

Simonnot étudie bien sûr les liens de soumission entre argent et sport, mais également dans un chapitre particulièrement aigu («Hellénisme contre judaïsme»), il en revient à celui par qui tout le « mâle » arrive : le baron Pierre de Coubertin qui crée le Comité international olympique en 1894 afin d'établir une nouvelle religion qui détournerait le peuple de préoccupations politiques par trop dangereuses.

Simonnot reconnaît que Coubertin entendait bien que les grands, les nantis, les manitous de l'économie et de la production dirigent ces joutes sportives par la domination du capital sur une matière première malléable : le corps du sportif. Derrière cette dictature (dont les grands sportifs sont aujourd'hui partie prenante, du moins financièrement) se profile un but politique, comme l'écrivait déjà Pierre de Coubertin : « Le salaire du vainqueur sera le drapeau montant de la nation, le symbole du patriotisme moderne, la prolongation de la messe au côté de la flamme olympique ravivée. »

Incisif, directement en prise sur l'actualité, Philippe Simonnot dénonce la grande manœuvre du capital sur l'enthousiasme populaire face au surpassement de soi.

Cet ouvrage est une approche intelligente de la condition sportive et surtout, une réflexion nécessaire et décapante sur un phénomène de société que la télévision amplifie.

À lire entre deux compétitions télévisées, pour la joie intellectuelle, quand le corps est fatigué d'être glorieux.

■ Homo Sportivus, Philippe Simonnot, Éditions Gallimard /Au vif du sujet, 1988, ISBN : 2070714047


Lire aussi : Homos footballeurs, la grande omerta par Solen Cherrier - Femmes sportives, corps désirables par Catherine Louveau - L'homosexualité est davantage assumée par les sportives de haut niveau que par les hommes

Voir les commentaires