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Un mois chez Marcel Jouhandeau, Henri Rode

Publié le par Jean-Yves Alt

Jouhandeau fut l'un des premiers grands écrivains à exalter l'amour à part. Et à part entière !

À ce titre De l'abjection, Du pur amour, Pages égarées, ses Journaliers sont d'étonnants témoignages.

Henri Rode a eu le privilège de passer un mois chez lui, dont il déclare :

« Jouhandeau vivait dans un climat où tout était transfiguré, magnétique. Vite, s'il vous sentait en accord, il vous transformait en un de ses personnages. C'était fascinant et... terrible ! »

Tout imbibé de cette présence, des confidences de l'écrivain, des sortilèges aussi de la maison d'Élise, Rode donne une sorte de journal passionnant.

Le couple « terrible » y est vu en direct. Jouhandeau, à ce moment-là, vivait une passion sans égale pour « Robert », le héros du « Pur Amour ». Henri Rode la commente, en même temps que les mensonges qui se trament contre Élise, superbe et bafouée.

Il essaye, avec un art subtil, de démonter l'algèbre des valeurs morales, toute de singularité, de Jouhandeau, pour qui le Vice peut être Grandeur, si l'on sait s'y montrer sans reproche.

« Un mois chez Marcel Jouhandeau », d'une lumière aveuglante et respectueuse à la fois, éclaire le père de « Monsieur Godeau », qui fut aussi, avant Jean Genet, Georges Bataille et les meilleurs érotologues, l'émancipateur des lettres françaises.

■ Un mois chez Marcel Jouhandeau, Henri Rode, Le cherche-Midi éditeur, 1979, ISBN : 2862740136

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Du miel pour les ours, Anthony Burgess

Publié le par Jean-Yves Alt

Je mets au défi quiconque de terminer ce livre sans avoir, une fois au moins, éclaté de rire : un rire irrépressible, tonique et libérateur, marque des lectures roboratives.

L'épopée tragicomique de cet antiquaire londonien dans l'Union Soviétique de M. Khrouchtchev (le roman date du début des années 60) où il pense s'enrichir par le marché noir, verra sa confrontation avec les situations les plus rocambolesques, pour ne pas dire farfelues (enlèvement de sa femme américaine par une doctoresse soviétique et lesbienne, soulographies méritoires, tentative de passage à l'occident d'un contestataire vêtu en femme...) jusqu'à l'écroulement total de ses paisibles certitudes morales et intellectuelles – y compris sur sa propre sexualité.

Évidemment, Burgess brocarde le système soviétique, présenté comme une sinistre machine surréaliste, inhumaine mais il affiche aussi une admiration sans borne pour l'homme russe, pour son sens de la chaleur humaine, son humour et son âme d'enfant, indéfectible.

Ce grand rire ravageur se teinte alors de chaleureuse sympathie, et, au-delà des schémas et des slogans doctrinaux, c'est l'homme tout simplement qui l'émerveille, encore et malgré tout.

Ceux qui auront la chance d'avoir quelques connaissances de la musique soviétique, distilleront avec un plaisir infini les allusions de l'auteur – qui est aussi compositeur – sur la vie musicale de ce pays.

Un livre admirable, chargé d'humour et d'amour.

■ Du miel pour les ours, Anthony Burgess, Éditions Le Serpent à plumes/Motifs, 2002, ISBN : 2842613295


Du même auteur : Monsieur Enderby

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Sang réservé, suivi de Désordre, Thomas Mann

Publié le par Jean-Yves Alt

Deux histoires d'amour bien différentes… et différentes également des histoires classiques. Les deux sujets traités sont l'inceste et la jalousie de père à fille. Ces deux nouvelles sont parmi les plus connues de l'auteur de « Mort à Venise » et de « la Montagne magique ».

C'est bien le génie propre à un grand écrivain qui est reconnaissable dans chacun de ces récits. Il n'est pas difficile d'imaginer ce que n'importe quel écrivaillon aurait pu tirer du premier de ces sujets : celui de l'amour incestueux des deux jumeaux Siegmund et Sieglind. Il en aurait volontairement accentué le côté sordide pour provoquer chez le lecteur une émotion de type primaire.

Rien de tel chez Thomas Mann. Par petites touches délicates, il sait très bien dire la situation et, avec une habilité diabolique, transforme le lecteur en complice des deux amants consanguins. De sorte qu'à la fin, loin d'être choqué de cette union incestueuse, le lecteur a envie de sourire avec eux du « bon tour » qu'ils viennent de jouer à... Pour en savoir davantage, il vous faudra lire cette nouvelle.

Il y a bien d'autres choses à découvrir et à apprécier dans « Sang réservé » où se trouve dépeinte, en toile de fond lointaine certes, et pourtant combien visible, toute une société. Celle de la grande bourgeoisie juive du début du siècle détenant les nouvelles clés de la richesse et du pouvoir et, par ce fait, courtisée par la caste dont elle est en train de prendre la place : l'aristocratie. Où l'on s'aperçoit que l'intrigue est tissée sur trame sociologique bien tendue et que le sang réservé dont il est question n'est pas seulement celui que partagent le frère et la sœur, mais également celui du « peuple élu », menacé de contamination par l'union avec un « goy ».

■ Sang réservé, suivi de Désordre, Thomas Mann, éditions Le Livre de Poche, 2005, ISBN : 2253099368


Du même auteur : Journal [1918-1921, 1933-1939] - Tonio Kröger - Le mirage

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L'étoile rubis, René de Ceccatty

Publié le par Jean-Yves Alt

Oyoné, le narrateur, n'a de passé que le souvenir d'un théâtre où il évitait déjà la réalité de la vie et une aventure de deux nuits, dix-huit ans auparavant, avec un homme, Stéphane, qu'il rencontre aujourd'hui dans le couloir du train et avec qui il partage, incognito, une troisième et ultime nuit.

Stéphane est un homme mûr ; Oyoné a trente-six ans. Stéphane raconte à son voisin le récent événement de sa propre vie : un fils de vingt ans brusquement retrouvé. L'histoire apparente se déroule en quelques heures. Celle enfouie est sans limites.

Stéphane ignore que l'inconnu sur l'autre couchette, à portée de main et de sexe, est son ancien amant à qui il avait crié dans le plaisir, il y a dix-huit ans, les mots éternels : « Je t'aime ». Oyoné, pensionnaire d'une maison close, en voyage professionnel avec d'autres putains des deux sexes, effleure le corps de Stéphane mais garde le secret. Dans le bordel, il a appris que les outrances de la jouissance ne révèlent pas davantage le mystère de la passion.

Qui est cet Oyoné-putain qui vit replié sur le passé, se prêtant avec beaucoup de professionnalisme aux exigences de ses clients ? Oyoné profite du voyage en Italie pour récupérer un manuscrit : « L'enfant unique », comme Stéphane a récupéré son fils unique. Dix-huit ans après, le livre avorté indiquerait une piste quant à ce passé clos comme la maison où Oyoné vend son corps.

La maison close pourrait être une maison d'édition ; le voyage en Italie un de ces symposiums littéraires où les auteurs se prostituent et s'épient. Écrivains, attachés de presse, directeurs littéraires, s'agiteraient dans ce bordel où le jeu des influences et des copinages tisse un réseau qui n'a rien à voir avec la littérature, mais où le nombre et la fidélité des clients (les lecteurs) restent en définitive le seul pouvoir aléatoire des auteurs-putains concurrents. L'écrivain se prostitue certes, mais il est consentant, délivré du futur et de l'éphémère, dans ce qui fait le prestige de la maison close : la répétition infinie des mêmes infinis fantasmes.

L'étoile rubis c'est le signal rouge du bordel, au-dessus d'une porte étroite qui ouvre sur l'illusion de l'absolu. Le sexe hors du cadre social berce dans ses supercheries. Le bordel c'est le temps clos du livre où chacun croit lire sa survie. En ce sens, « "L'étoile rubis" » est un hommage à l'écriture où le romancier interroge l'univers romanesque, les lieux de passage où se glisse l'imaginaire.

L'étoile rubis c'est aussi le rouge du téton – incandescence de la passion charnelle – qui émerge parmi les poils blonds de l'homme jadis aimé : « L'étoile rubis de son sein est dans un taillis d'or. »

L'homme tant aimé a disparu sans mourir ; il a été redonné furtivement par le sommeil, dans un train de rêve. L'autre que nous aimons existe-t-il ? Ne serait-il pas, comme dans le trompe-l'œil du bordel, une putain consciencieuse, embauchée par la vie, qui vend l'illusion du bonheur ?

■ L'étoile rubis, René de Ceccatty, Éditions Julliard, 1990, ISBN : 2260007600


Du même auteur : Une fin - L'extrémité du monde - L'or et la poussière - Esther - La princesse qui aimait les chenilles - Babel des mers - Violette Leduc, éloge de la bâtarde

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Melrose place, la série culte des séries cultes

Publié le par Jean-Yves Alt

Six feet under, Desperate Housewives, Twin Peaks... Toutes ces séries cultes auraient-elles jamais existé sans Melrose place ? Il est temps de rétablir la vérité cher ami lecteur : oui Melrose place est l'alpha et l'oméga du genre narratif audio-visuel. En voici des preuves irréfutables.

Tout d'abord les acteurs. Capables de jouer sur un large répertoire difficilement descriptible – l'indignation et la perfidie, pour résumer – les comédiens sont vite devenus la cible de toutes les convoitises une fois la dernière saison achevée.

Ce n'est que six ans après son départ de la série et autant de refus de tourner sous la direction de réalisateurs débutants tels que Martin Scorsese, Woody Allen, Francis Ford Coppola et Steven Spielberg que Marcia Cross se décide à incarner la subtile Bree Van de Kamp après avoir donné souffle à la complexe Kimberly pendant tant d'années...

Même chose pour Doug Savant alias Matt, « l'homo de Melrose » qui rejoint le même casting très select...

En parlant d'homosexualité, quel courage ne fût pas celui des scénaristes de Melrose qui osèrent montrer les premières scènes gay crues à la télé à une heure de grande audience et ce bien avant Six feet under ! Une fois franchies les dernières limites de la pudibonderie, ce ne furent qu'empoignades viriles et franches accolades entre Matt et ses amants.

Alors que les personnages hétéros s'accouplaient allégrement en deux minutes chrono sur la table d'opération de Michael Mancini, Matt, pas frustré le moins du monde, prônait lui la forme ultime du safe sex : le no sex ! Il fût également le seul personnage d'une droiture infaillible de la série : les scénaristes, soucieux du réalisme psychologique des personnages, ne voulurent pas charger la bête outre mesure sur le plan moral.

Quant à l'influence exercée sur Twin Peaks : même blondeur de reine du lycée, même ambiguïté sournoise chez Laura Palmer et Amanda Woodward. Aux petits malins qui rétorqueront que Twin Peaks est antérieur à l'arrivée du personnage d'Amanda dans Melrose place, je répondrai que ça n'excuse pas tout ! Bref, je pense vous avoir convaincu.

E. F.

(article publié avec l'autorisation de l'auteure)

in Sortie d’ce cours (magazine des étudiants des Universités de Clermont-Ferrand), n°19, novembre 2008

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