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Le sémaphore, Jacques Almira

Publié le par Jean-Yves Alt

Du point de vue de l'anecdote, « Le sémaphore » c'est l'histoire d'un jeune auteur connu, Frédéric, qui n'écrit pas lui-même ses propres livres, mais sert en fait d'homme de paille à un écrivain plus âgé, monsieur Kempf. Ce dernier vit complètement dans le secret, parce qu'il se trouve trop gros, trop laid et qu'il ne supporte pas d'affronter les photographes et tout ce que sous-entend le fait d'écrire et de publier des livres.

Les deux hommes sont liés par un contrat qui exclut la possibilité pour Frédéric de divulguer l'existence même de ce contrat. Lorsque commence le roman, Frédéric tombe amoureux d'une jeune fille, à Taormina.

Monsieur Kempf, qui a pour sa doublure des sentiments très mélangés d'amour, d'attirance et d'identification, est immédiatement jaloux. Il propose néanmoins à Frédéric d'inviter la jeune fille au Sémaphore, la maison dans laquelle il habite en permanence en Bretagne. Là, la jeune fille découvre l'existence de monsieur Kempf, qui vit caché au dernier étage de la grande bâtisse, et la nature des liens qui l'unissent à Frédéric.

Ce roman est une allégorie du secret : le désir d'aimer et en même temps une espèce d'incapacité de divulguer le secret de son existence, de se livrer à quelqu'un. Monsieur Kempf a une sorte d'attirance absolue pour ce jeune homme, parce que Frédéric représente ce qu'il aurait aimé être. Monsieur Kempf est très sexuel, sans que ce soit très précis dans ses goûts. Cet homme a une forte tendance à aimer les garçons, ce qui ne l'empêche pas qu'il puisse se prendre d'une passion pour la jeune fille qu'aime Frédéric, puisqu'il s'identifie à lui jusqu'au bout.

Comme dans Tonio Kröger de Thomas Mann, ce roman semble dire que l'écrivain, le créateur en général, ne peut vivre qu'à travers les autres et non par lui-même.

Monsieur Kempf est complètement bloqué depuis son enfance. Il ne peut pas affronter les autres. Il a une sorte d'incapacité de vivre normalement et ça le pousse peu à peu à une retraite absolue, il ne peut exister que dans la solitude. Pour lui, au fond, les autres ne sont que des personnages de romans ; il les utilise, décrit leurs passions, leurs amours, puis considère ensuite qu'ils peuvent mourir. C'est ce qu'il dit à la fin à la jeune fille : Vous m'avez fait rêver, écrire, mais vous pouvez mourir maintenant, je n'ai plus besoin de vous... et il la tue.

Monsieur Kempf est monstrueux. En quelque sorte, il force le bonheur. C'est un personnage très malheureux dans un premier temps, extrêmement écorché, extrêmement seul, mais il rationalise son comportement en sécrétant de la monstruosité. Il a tellement été malheureux qu'il ne l'est plus. Plus rien n'a d'importance, plus rien ne l'affecte. Il a réduit le monde sur la nourriture qui est devenue sa drogue. Manger, s'illusionner sur la possibilité de devenir mince et beau (il entreprend sans cesse, en vain, de nouveaux régimes), alors qu'il ne l'a jamais été.

« M. Kempf le regardait de ses yeux troubles et griffés de sang. Il voulut parler, dire quelque chose mais sa bouche était devenue spongieuse. Un voile de fatigue tomba sur ses traits. Pourtant il se sentait bien parce que Frédéric était là. Sa présence lui suffisait comme elle rassure un chien qui dort aux pieds de son maître. L'amour est sans doute une expérience commune à deux êtres. Qu'elle leur soit commune pourtant ne les rapproche pas. Ils vivent dans des mondes séparés où les joies et les souffrances sont différentes. Lequel des deux est-il le plus enviable ? L'un est prisonnier d'un amour dont il ne jouit pas tandis que l'autre dans sa solitude est soutenu par la force immense que donne l'amour. M. Kempf croyait aimer Frédéric parce qu'il ne supportait pas l'idée que le jeune homme lui échappât. Il faisait même semblant de croire qu'il avait besoin de lui pour se sentir fort comme s'il ne l'eût pas été depuis toujours envers et contre l'amour justement.

L'essentiel, se disait-il, est que je puisse le garder auprès de moi et l'aimer malgré lui. Le reste n'a aucune importance ! Qu'il aime cette fille m'importe peu puisqu'il ne peut m'aimer de toute façon. Si ce n'était elle, ce serait une autre.

Ai-je été bête d'éprouver de la jalousie ! Je tiens Frédéric à ma disposition. Je l'aliène par ses faiblesses, il ne peut m'échapper. Je suis en somme un amant heureux. De quoi donc aurais-je peur ? Il ne peut pas me quitter sans se perdre lui-même. »

Monsieur Kempf n'est pas un romantique, il ne pleure pas sur ce qu'il n'a pas, il compense ! Ce qui lui procure un certain bonheur de vivre.

Frédéric a des facilités à rencontrer des gens, à les séduire. Monsieur Kempf a des facilités par la plume ; quand il écrit, il sait faire tout ça ; mais dans la réalité, il est complètement paralysé.

Frédéric est insouciant. Monsieur Kempf voit peu à peu l'univers autour de lui se geler, avec lequel il ne peut plus entrer en contact. Pour se protéger, il construit autour de lui un cocon qui est une maison, avec comme fortune, de la nourriture. Et puis il y a le reste du monde, auquel il donne des signes, mais sans aucune tendresse, sans aucune communication. C'est un regard sur le monde cruel, sans illusions.

Son seul devoir : décrire le monde comme il est, sans désirer le transformer.

■ Le sémaphore, Jacques Almira, éditions Gallimard, 1988, ISBN : 2070713040


Du même auteur : Terrass Hôtel

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Les belles manières, un film de Jean-Claude Guiguet (1978)

Publié le par Jean-Yves Alt

Camille, 22 ans – merveilleusement interprété par Emmanuel Lemoine – arrive à Paris. Depuis qu'il a quitté l'école et sa famille, il a surtout connu le monde du travail itinérant.

Pour changer et voir la grande ville, il répond à une offre d'emploi dans la capitale. Son nouvel employeur, Hélène, est une femme mûre d'une grande séduction (Hélène Surgère) : Camille doit servir les repas de son fils Pierre (Hervé Duhamel), neurasthénique, qui vit reclus dans sa chambre.

Quand Camille répond à l'annonce d'Hélène, pour devenir le domestique d'une femme du monde, il est paumé. Il quitte sa province, dit adieu à des parents qui ne le comprennent pas et, chez cette personne élégante et lointaine, il s'ouvre à un nouveau mode de vie… ou plus exactement, on y croit, au début. Tout l'étonne de cette femme, de son intérieur raffiné ; surtout le fils, qui reste enfermé dans sa chambre sans jamais sortir, parce qu'il a peur des gens dans la rue.

Sa patronne est à la fois bonne et indifférente. Il se demande peut-être ce qu'elle attend de lui : une coucherie ? Non. Même la nuit où Camille a été attaqué par des voyous et où elle l'a soigné en le faisant mettre nu, elle n'a pas de geste de désir pour lui : la scène est très touchante, la beauté de Camille, gentil et très viril, y est pour beaucoup.

Camille se pelotonne comme un chat dans cette vie nouvelle, ce havre, ce confort. Et pourtant, au fond, il ne doit pas les aimer, ces choses, car ce n'est pas là son monde. Chez cette femme, il semble aussi perdu que lorsqu'il était au chômage.

Que peut-il reprocher à celle qui l'a accueilli ? Rien, sans doute. Ils sont d'espèce différente. Ils n'ont pas la même histoire. Le fossé qui les sépare ne peut être comblé.

Quand elle part pour trois semaines, continuant sa vie de mondaine, Camille, si doux, si discipliné, a un geste qui apparaît comme monstrueux : il met le feu à la lingerie. La pièce même où sa bienfaitrice l'a soigné.

On le retrouve en prison. Elle voudra encore l'aider, et verra le juge. Mais Camille est fermé, il refuse tout et jette dans les toilettes de sa cellule la boîte de friandises qu'elle lui a apportée.

Une nuit, un de ses codétenus, écartant brusquement le drap sur la nudité du jeune homme, le contraint. Les larmes lui montent aux yeux. Il subit. Le lendemain, on le retrouve pendu dans sa cellule.

Camille s'est-il tué parce que le détenu lui a imposé sa loi, comme ça se voit, dans les prisons ? Je ne le pense pas. Son drame est ailleurs. C'est un garçon qui ne sait pas se mettre en scène. C'est à la fois sa force et sa vulnérabilité. C'est cela qui est tragique.

Et s'il n'y avait pas de place pour des êtres comme lui ?

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Yasmina... et autres nouvelles algériennes, Isabelle Eberhardt

Publié le par Jean-Yves Alt

La consonance germanique du nom de l'illustre journaliste et nouvelliste, en réalité d'origine russe par ses deux parents, forme un singulier contraste avec le titre du livre : Yasmina, car c'est au Maghreb que la jeune aventurière Isabelle Eberhardt vécut les années les plus palpitantes de sa brève existence.

Trente ans avant que Chanel ne libère la femme européenne de l'entrave du corset, elle chevauche à travers le désert, se vêt du costume arabe, se fond dans la société musulmane jusqu'à épouser un maréchal des spahis...

Une photographie la montre coiffée d'un burnous qui auréole son visage, « aux longs yeux d'ombre et de langueur » pareils à ceux du major qu'elle campe dans une de ses nouvelles.

Certes l'inspiration de ces brefs récits est parfois un peu sentimentale. L'auteur fait appel aux ressorts du mélodrame : ici, le roumi infidèle abandonne la pauvre indigène, après l'avoir séduite, puis la retrouve dans un bouge, dévorée par le chagrin et la phtisie galopante ; là, une passion torride unit un Arabe de sang et une prostituée obscure.

L'intérêt n'est pas là. Ce qui compte, c'est que cette transfuge de la société européenne ait réussi à comprendre la civilisation du Maghreb lorsque tant d'écrivains, sensibles au goût et à la tradition orientaux, n'en offrent qu'une image conventionnelle et artificielle. Du labyrinthe de la casbah à Alger, au « moutonnement infini » du désert, les images les plus belles et les plus justes jaillissent sous la plume de l'écrivain-amazone comme les pierres sous le sabot de son cheval.

Toutefois, lorsqu'elle évoquait le danger des « oueds boueux qui roulent des arbres déracinés et des rochers arrachés au flanc des hautes collines rouges », savait-elle qu'elle préfigurait son propre destin ?

■ Yasmina... et autres nouvelles algériennes, Isabelle Eberhardt, Éditions Liana Lévi, 1999, ISBN : 2867461995


Isabelle Eberhardt (1877-1904), née sur la rive suisse du lac Léman, part à vingt ans à la découverte du Maghreb. Habillée en cavalier arabe et sous le nom de Mahmoud Saadi, elle adopte la religion musulmane et voyage dans le Sud algérien où elle rencontre Lyautey. Elle meurt à vingt-sept ans, emportée par la crue d'un oued.

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Les barricades mystérieuses, Olivier Larronde

Publié le par Jean-Yves Alt

Il est né en 1927. Il est mort à trente-huit ans, noyé d'alcool, trois ans avant 68. Son premier livre de poèmes portait un titre prémonitoire et superbe : "Les barricades mystérieuses". Il avait dix-neuf ans.

Ce jeune inconnu fascina quelques grands de la littérature : Cocteau, Genet, Leiris, Queneau, Rinaldi. Il vécut enfermé dans une maison baroque, avec son ami Jean-Pierre Lacloche. Tous deux étaient d'une extrême beauté. On pense terriblement aux Enfants terribles de Cocteau. Sa sœur, surdouée, mourut à quatorze ans. Olivier ne s'en consola pas.

« Je me dispute avec le soir fragile et casse

Casse comme une vitre et j'ai plusieurs cadavres.

On me recueille, on me recolle, et on se lasse :

Je couche avec un coin de mur que mon air navre. »

Olivier Larronde est le poète mythique qui, mort, dicte à Orphée des phrases sublimes.

Bien sûr, on s'interroge sans fin. On voudrait tout savoir.

Quel désir le hantait dans ses excursions nocturnes ?

Et cette amitié qui les collait, inséparables, Olivier et Jean-Pierre, deux demi-dieux désinvoltes affamés de désir, comme René Char dont il est dit – incidemment – qu'il était tombé amoureux fou du jeune poète ?

« Encore que ses soupirs n’enfleraient qu’un mouchoir,

Mieux sait-il écorcher et de mort émouvoir

Cette échine rebelle, où décevoir vos forces

Vents qui vous essoufflez à la rompre d’entorse. »

Et toujours cette même énigme : la beauté et le génie n'épuisent pas la nuit. Alors lisons les poèmes d'un des plus grands, ce jeune Olivier Larronde dont Angelo Rinaldi écrit en 1980 : « On s'apercevra dans trente ans qu'il était aussi important que Rimbaud. »

■ Les barricades mystérieuses, Olivier Larronde, éditions L'Arbalète, 1990, ISBN : 2902375395

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Idylles socratiques (Les Néoplatoniciens), Luigi Settembrini

Publié le par Jean-Yves Alt

Luigi Settembrini et les garçons, Luigi Settembrini et les femmes, Luigi Settembrini et la morale... Dans son récit qu'il attribua à un dénommé Aristée de Mégare, l'auteur italien du XIXe siècle cherchait-il à rédiger son portrait secret ? L'érudite postface de Domenico Conoscenti (spécialiste de l'auteur italien) ne peut répondre de manière infaillible à cette question.

Les deux jeunes héros du récit de Luigi Settembrini – Dôros et Calliclès – évoquent les élèves de Socrate. Si le philosophe était plutôt laid, au contraire des deux éphèbes athéniens du récit, il s'est, comme eux, marié et aurait eu des enfants. Ces mariages ne sont pas une vocation tardive, mais une convention de bon aloi accompagnée du respect pour la mère de leurs enfants.

Cette fable – titrée à l'origine « I Neoplatonici » – questionne le plaisir que l'homme ressent avec un homme ou avec une femme :

« Je crois, dit Dôros, que c'est précisément parce qu'il [le plaisir ressenti avec une femme] est enivrant et qu'il trouble la raison. Cette ivresse est à l'origine de toutes sortes de difficultés000 […] : les jalousies, les dépenses, les enfants, les ennuis domestiques, qui ne se produisent pas après l'autre plaisir. Ce dernier est toujours serein et égal, et sans aucun gaspillage. C'est pour cela qu'il convient plus au sage. » (p. 27)

« Calliclès épousa Psyché et Dôros épousa Ioessa. Chacun vécut dans sa propre maison, eut des enfants, une famille, et fut respecté par ses concitoyens. Les deux amis ne suivirent plus les préceptes de Platon, notamment celui qui prévoit le partage des femmes, mais suivirent les lois de leur propre patrie et de l'amour. C'est pourquoi chacun d'eux aima et honora sa propre femme. » (p. 50)

Ces répliques rappellent l'échange entre Callicratidas l'Athénien et Chariclès de Corinthe, dans le dialogue « Des amours » de Lucien de Samosate :

« Le mariage est infiniment utile à la société ; il rend heureux lorsqu'on a le bonheur de bien rencontrer. Mais la philopédie, considérée comme le gage d'une amitié pure et chaste, n'appartient qu'à la seule philosophie. Je permets donc à tous les hommes de se marier ; mais les philosophes seuls ont droit d'aimer les jeunes garçons, la vertu des femmes n'est pas pour eux assez parfaite. »

Il reste pourtant une divergence importante dans la fable de Luigi Settembrini par rapport aux pratiques pédérastiques de la Grèce antique : la réciprocité. Dôros et Calliclès vivent une égalité parfaite d'âge et de rôle entre l'amant et l'aimé. Il s'agit, là, de l'aspect fondamental de ce récit qui lui donne des couleurs contemporaines. On peut ainsi douter de l'origine antique de cette fable. En effet, la pédérastie devait être liée (à une époque ; pas exclusivement sans doute) à la pédagogie et à l'initiation : présence d'un maître et d'un élève. Le maître était l'éraste, c'est-à-dire l'amant au sens actif du terme, et l'élève était l'éromène, au sens étymologique « celui qui est aimé » : il avait donc un rôle sexuel passif. Tout le contraire de la réciprocité présente dans la fable de Luigi Settembrini.

Le récit décrit la naissance de l'amour entre Dôros et Calliclès et la réflexion sur l'amour platonique qu'ils mettent en pratique avec le philosophe Codros. Il se poursuit sur les rencontres entre les garçons et la danseuse Innide, individuelles puis à deux. Enfin, alors que la jeune femme sort de scène, Calliclès tombe amoureux de Psyché et Dôros tombe amoureux de Ioessa, la cousine de son ami : les deux garçons se marient, assurant leur descendance.

Le narrateur, omniscient et extérieur aux faits, joue un rôle non négligeable, dans la lecture de cette fable ; par son discours, il devient complice du lecteur et positive ce qu'il voit :

« Je crois que, si les Dieux immortels regardent les affaires humaines, ils ont dû prendre plaisir à regarder cette très belle chose, et peut-être même ont-ils éprouvé de l'envie envers ces deux jeunes hommes épanouis, qui s'aimaient tant et jouissaient selon la justice et l'amour. » (p. 13)

« Que voulez-vous ? Ils avaient dix-huit ans ! Et ils s'endormirent ainsi. » (p. 28)

« Ils lui firent ce dont ils avaient envie et ce dont Innide avait aussi envie, et ce dont vous auriez envie, vous, et ce dont j'aurais envie, moi aussi, et je n'en dis pas davantage. » (p. 32)

Si la structure de ce récit de formation n'est pas très innovante (quelques éléments inattendus ralentissent néanmoins délicieusement l'action), son écriture, dont la force vient d'une alliance légère entre la tendresse et le mordant, est riche, élégante et fouillée.

La dernière séquence du récit, après la célébration des conventions sociales et familiales, introduit une touche imprévue…

■ Idylles socratiques (Les Néoplatoniciens), Luigi Settembrini, Traduction de Patrick Dubuis, éditions ErosOnyx, avril 2010, ISBN : 978291844015

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