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BONNE ANNEE 2021

Publié le par Jean-Yves Alt

Chaque année, à la même époque, en faisant le bilan des douze mois passés, on se pose la question de l'événement marquant. Cette fin d'année 2020 nous a donné une réponse, c'est bien les crises qui marqueront le début de la nouvelle année.

Alors ? Restons quand même optimiste. Et même si nous n'avons pas de raisons pour nous sentir mieux, on peut rêver et espérer avec ces mots de Platon tirés du Banquet (discours de Diotime, 210-212) :

« Celui qui, dans les mystères de l'Amour, se sera élevé jusqu'au point où nous en sommes, parvenu enfin au terme de l'initiation, apercevra tout à coup une beauté merveilleuse : celle, ô Socrate, qui était le but de tous ses travaux antérieurs ; beauté éternelle, incréée et impérissable, qui existe éternellement et absolument par elle-même... Le droit chemin de l'Amour, qu'on le suive de soi-même ou qu'on soit guidé par un autre, c'est de commencer par les beautés d'ici-bas, et de s'élever jusqu'à la Beauté suprême. »

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Sur Fernando Pessoa… âme errante (1888-1935)

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je me suis multiplié pour me sentir exister », écrit Alvaro de Campos, l'un des nombreux "hétéronymes" choisi par Fernando Pessoa pour dire son moi multiple, exprimer l'Idée obsédante « ... que je ne suis personne. Personne, absolument personne. »

Sublime définition du poète, médium hanté par la transparence.

De son vivant, Pessoa ne publiera pas de livres, si ce n'est Mensagem ; le jour où il obtient pour ce recueil de poèmes quelque chose comme le plus important prix de poésie, on ne le trouve nulle part, on le cherche, on le découvre enfin, frisant le coma éthylique, effondré dans un train de banlieue. Mensagem peut être considéré comme une réplique aux Lusiades de Camöens, qui fut à la langue portugaise, ce que Voltaire fut à la française.

Par ailleurs, Pessoa, d'une ambition dévorante, voire mégalomane, n'espérait-il pas devenir le super-Camöens de l'Europe ? En des poèmes courts, sibyllins, blasonnés, Pessoa érige une architecture rigoureuse, s'appuie sur une interprétation kabbalistique de l'histoire, pour se faire le chantre du génie portugais, de la fondation de la monarchie et de la nationalité à la disparition de Dom Sebastião, le roi, à la bataille d'Alcácer-Quibir.

« Nous avons déjà conquis la Mer ; / il ne nous reste qu’à conquérir le Ciel / en laissant la Terre aux autres... / Sois pluriel comme l’univers. »

On découvre ici le Pessoa nationaliste mystique, qui en aristocrate, en antidémocrate, sous le coup d'une intense souffrance patriotique, prophétise en son pays l'avènement du Quinto Impèrio, le Cinquième Empire, et le retour du roi disparu, en vertu desquels le Portugal se voit réhabilité dans sa suprématie. Le régime de Salazar qui succéda à ces conjectures porta ombrage à un Pessoa qui fut également un réactionnaire idéaliste.

« Inventons, un Impérialisme Androgyne réunissant qualités masculines et féminines ; un impérialisme nourri de toutes les subtilités féminines et de toutes les forces de structuration masculines. Réalisons Apollon spirituellement. Non pas une fusion du christianisme et du paganisme, mais une évasion du christianisme, une simple et stricte transcendantalisation du paganisme, une reconstruction transcendantale de l'esprit païen. »

Est-ce la tristesse qui domine cette vie qui ne connut jamais de l'amour qu'une étreinte fugace ? Les lettres adressées à Ofélia Queiroz, l'unique aventure connue de son vivant, frappent par tant de poignante niaiserie :

« Mon bébé, mon petit bébé chéri…. Tu ne peux pas te rendre compte combien tu me manques quand je suis malade, abattu et triste. L’autre jour, quand je t’ai parlé de ma maladie, il m’a semblé (et je crois à juste titre) que ce sujet t’ennuyait, que tout cela t’importait peu. Je comprends bien que toi, qui es en bonne santé, tu te moques de ce que les autres souffrent, même quand ces « autres » sont, par exemple, moi, que tu prétends aimer…. Adieu, petit amour, fais de ton mieux pour m’aimer pour de bon ; pour partager mes souffrances ; pour souhaiter mon bien-être ; fais au moins en sorte de bien le feindre. Maints et maints baisers de ton, toujours à toi, mais très abandonné et très désolé. Fernando. » (20 mars 1920)

Pour ce qui relève du domaine de l'amour et de l'affect, il s'agit toujours d'un jeu de masques et d'équivoques. Pourtant, son œuvre, la poésie d'Alvaro de Campos en premier lieu, n'est pas exempte de sensualité :

« Que mon corps passif soit la femme-toutes-les-femmes / Qui ont été violées, assassinées, meurtries, déchirées par les pirates. » (Ode Maritime)

« Je pourrais mourir déchiqueté par un moteur / avec le délicieux sentiment d'abandon d'une femme possédée. » (Ode Triomphale)

Mais, pour troublantes que soient ces images, qui dépassent le simple stade de la latence masochiste ou homosexuelle, il ne serait pas prudent de généraliser, d'étendre l'érotisme de Campos à la biographie de Fernande Pessoa.

Certaines de ses notes, néanmoins, peuvent-elles confirmer cette hypothèse homosexuelle ? « Je suis d'un tempérament féminin accru d'une intelligence masculine. Plus loin, il ajoute : Il s'agit d'une inversion sexuelle frustrée. »

En fait, l'écrivain aux innombrables travestissements a toujours vécu dans la crainte que cette disposition de tempérament « ne descende » jusqu'à son corps, et l'on peut penser qu'il se limita à exprimer cette inclination sous le masque d'Alvaro de Campos.

Toutefois, Pessoa ne s'est pas toujours abrité derrière le paravent de la dépersonnalisation lyrique. D'abord en 1918, date à laquelle paraît le long poème Antinoüs, antique figure exemplaire de l'amour homosexuel, qui révèle cette pulsion jusque là refoulée. Plus tard encore, Pessoa défendra la poésie homosexuelle d'Antonio Botto, qui était un scandale aisément imaginable pour l'époque et la virile société portugaise.

Pour finir, faut-il penser que Botto, par sa vie, et Campos, par son œuvre, ont vécu ce que Pessoa, trop timoré, n'osa jamais vivre de son plein gré ?


- Fernando Pessoa / Le Théâtre de l'être, Textes rassemblés, traduits et mis en situation par Teresa Rita Lopes, Éditions da la Différence, 1991, ISBN : 2729101721

- Fernando Pessoa, Poète pluriel, Les cahiers publiés par BPI, Éditions Centre Georges Pompidou / La Différence, 1985, ISBN : 2902706065

- Fernando Pessoa / Poésies d'Alvaro de Campos et autres poèmes d'Alberto Caeiro, Éditions Gallimard/Poésie, 1987, ISBN : 2070324060

- Fernando Pessoa / Antinoüs, Editions Fata Morgana, 1998, ISBN: 2851940112

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Louis XVIII et ses favoris…

Publié le par Jean-Yves Alt

Comme son frère Louis XVI, le jeune Comte de Provence (1755-1824) souffrait d'une infirmité congénitale qui lui rendait douloureux tout acte sexuel. Après quelques années de chasteté forcée, Louis XVI s'était fait opérer et avait pu honorer la reine Marie-Antoinette. Le Comte de Provence, quant à lui, refusera l'opération et restera toute sa vie incapable de montrer sa virilité. Il se mariera pour la forme, car il ne pouvait avoir d'enfants.

Le jour où le roi Louis XVI se fait arrêter à Varennes, le Comte de Provence réussit à s'enfuir en Belgique. Lorsque le jeune Louis XVII meurt, son oncle se proclame héritier du trône de France sous le nom de Louis XVIII, et devient le chef des émigrés. Il poursuit sa vie d'exilé à Vérone, chez le Tsar de Russie, à Varsovie, enfin en Angleterre. Après le coup d'État de Brumaire, il écrit à Bonaparte pour lui demander de restaurer la monarchie. Celui-ci refuse poliment : Louis XVIII devra attendre la chute de l'empereur pour rentrer à Paris, le 3 mai 1814, dans les bagages des armées Alliées victorieuses de Napoléon.

Dans la charte constitutionnelle qu'il donne aux Français, Louis XVIII veut effacer la Révolution, mais il ne réussit qu'à mécontenter l'opinion publique. Napoléon ayant quitté l'île d'Elbe réussit à reprendre le pouvoir sans user de la force. Cela montre à quel point la première Restauration était impopulaire. Louis XVIII se réfugie à Gand. Moins de Cent Jours après, c'est Waterloo et Napoléon part pour Sainte-Hélène.

Le 8 juillet 1815, Louis XVIII rentre à Paris accueilli un calembour du bon peuple : « Vive notre père de Gand ! » Le roi a soixante ans, il est obèse, impotent et bientôt il ne quittera plus son fauteuil roulant. Mais il a conservé l'esprit alerte, de la finesse et du bon sens. Il veut une politique libérale, face aux ultras réactionnaires de son frère le Comte d'Artois (futur Charles X). Il parvient à modérer les exigences des armées Alliées qui occupent la France, et tente de limiter la « Terreur Blanche », cette réaction de vengeance des aristocrates contre les partisans de Napoléon.

Impuissant, il se console de ne pouvoir faire l'amour, en racontant des histoires égrillardes et il adore qu'on lui en raconte. Sa femme est morte et les conventions de l'époque font qu'il doit afficher des maîtresses. Madame de Balbi, Mademoiselle Bourgoin, Madame de Mirbel et Madame Princeteau (sœur de Decazes), tiennent successivement ce rôle. Selon le propre témoignage de ces dames, le roi ne dépassera jamais le stade des petits jeux, badinages, attouchements et câlineries qui demeurent chastes.

Bientôt il se lasse des dames, et sans crainte du « qu'en dira-t-on » s'attache ouvertement à de jeunes hommes. Tout d'abord le comte d'Averay, qu'il comble de bienfaits, puis le duc de Blacas qu'il nomme pair de France et premier ministre. Malheureusement Blacas fait partie de ces émigrés qui n'ont rien oublié et rien appris. Il veut gouverner comme si la Révolution n'avait pas eu lieu, et bientôt les conseillers du roi demandent sa destitution. Cet acharnement contre son protégé suscite de la part de Louis XVIII cette réflexion amère : « On pardonne ses maîtresses à un souverain, on ne lui pardonne pas ses favoris. » La mort dans l'âme, le roi cède, et envoie Blacas comme ambassadeur à Naples. Mais pendant les semaines suivantes il ne cesse de pleurer en s'écriant : « Il est parti mon petit ! Comme je l'aimais mon petit enfant. Ah ! les gredins ils m'ont retiré ma vie... »

Un mois plus tard Louis XVIII avait trouvé un nouveau favori : Elie Decazes. Ce très bel homme de trente cinq ans avait été fonctionnaire de l'Empereur, puis, sous la Restauration avait succédé à Fouché comme ministre de la Police.

Chateaubriand dans Mémoires d'Outre-Tombe [Deuxième partie, Livre I, Chapitre 4] s'étonne de la passion de Louis XVIII pour Decazes :

« Se fait-il dans le cœur des monarques isolés, un vide qu'ils remplissent avec le premier objet qu'ils trouvent ? Est-ce sympathie, affinité d'une nature analogue à la leur ? Est-ce une amitié qui leur tombe du ciel pour consoler leur grandeur ? Est-ce un penchant pour un esclave qui se donne corps et âme, devant lequel on ne se cache de rien, esclave qui devient un vêtement, un jouet, une idée fixe, liée à tous sentiments, à tous les goûts, à tous les caprices de celui qu'elle a soumis et qu'elle tient sous l'empire d'une fascination invincible ? Plus le favori est bas et intime, moins on le peut renvoyer, parce qu'il est en possession de secrets qui feraient rougir s'ils étaient divulgués. »

Il faut lire entre les lignes. Par pudibonderie ou par hypocrisie, Chateaubriand se garde de nommer les amours royales. Mais que peuvent être ces « secrets qui feraient rougir » ?

Dans le désir de chasser Decazes, on trouve, chez les ultras, le souci de le remplacer par le duc de Richelieu, un premier ministre favorable aux idées réactionnaires du futur Charles X. Mais en écartant Decazes, ce n'est pas seulement le ministre libéral que les ultras chassent, c'est surtout le favori qui dispose de l'affection exclusive de Louis XVIII, et dont la liaison avec le roi fait jaser. Mais Decazes était toujours en place et le roi continuait à l'appeler son « cher petit », à l'embrasser – sur le front – en public et à lui envoyer journellement une correspondance très affectueuse. Un assassinat allait servir de prétexte.

Le soir du 13 février 1820, le duc de Berry, deuxième fils du Comte d'Artois, c'est-à-dire neveu de Louis XVIII, est assassiné par Louvel. Dès le lendemain, Madame du Cayla fait courir le bruit que c'est Decazes qui a poussé Louvel, par haine des ultras. Le roi devra céder à l'opinion publique et renvoyer son favori. Dans une autre lettre déchirante, Louis XVIII annonce à Decazes qu'il est nommé ambassadeur à Londres et il termine ainsi : « Viens voir le prince ingrat qui n'a pas su te défendre. Viens mêler tes larmes aux miennes. » Le jour de son départ, Decazes reçoit un dernier billet du roi : « Adieu ! C'est le cœur brisé que je te bénis. Je t'embrasse mille fois ! »

D'après Michel Larivière, Homosexuels et bisexuels célèbres, Editions Deletraz, 1997, ISBN : 2911110196, pp.225-226


Lire aussi : Dictionnaire des chefs d'Etat homosexuels ou bisexuels, Didier Godard, éditions H&O, 2004, ISBN : 2845470908, pp.171-175

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Traité des courtes merveilles, Václav Jamek

Publié le par Jean-Yves Alt

… ou la protestation d'une vie trop contrainte.

Václav Jamek est tchèque, pragois plus précisément. Il est traducteur de français. Cet intellectuel qui a refusé la dissidence a choisi une autre forme de révolte : il a abandonné sa langue maternelle pour sa « langue personnelle », le français.

Traité des courtes merveilles est un ouvrage sans concessions, original et complètement fou, à l'image de son auteur qui y livre son autobiographie. Celle d'un intellectuel tchèque de quarante ans, très critique envers tout, tous et lui-même. Rien n'est caché : ses déboires d'homosexuel, ses séjours dans une France pas si idyllique que ça, son incapacité au bonheur, sa situation difficile de citoyen d'un pays en porte à faux dans l'Histoire.

Václav Jamek s'est affirmé très tôt en tant qu'homosexuel. Il n'a jamais nourri d'angoisse morale vis-à-vis d'autrui et n'a jamais vécu l'amour comme une humiliation, même s'il lui est arrivé, quelquefois, de se sentir souillé par lui-même, parce qu'il avait accepté de coucher avec quelqu'un pour qui il ne pouvait éprouver aucune tendresse. L'auteur montre bien dans son récit que l'amour n'est pas uniquement une quête du sexe.

Václav Jamek parle de Paris comme d'une ville « sans amour » avec ses « mines renfrognées » et son « indifférence appuyée ». Il n'aime pas plus le « ghetto homo » où il lui a semblé que chacun allait, comme dans un magasin, à la recherche de quelqu'un qui corresponde à son fantasme. Comme si la seule chose à offrir était son sexe.

Si dans les squares de Prague, ses errances nocturnes n'étaient pas plus drôles, il trouvait alors dans ses rapports avec les hommes, plus de gentillesse, plus de tendresse. A Paris, il avait cette impression d'être trop vieux, et, surtout cette crainte de n'être que la satisfaction du fantasme de l'autre.

[…] en partageant, réellement, la caresse, c'est un apprentissage de moi-même et de l'autre que je fais, à travers moi-même et à travers l'autre ; un apprentissage fait non plus seulement de pressentiment mais de présence autant que possible, d'écoute charnelle ; dans l'amour, tel que je l'assume, je recherche avant tout le plaisir de l'autre, dont le mien n'est qu'un dérivé, une conséquence souhaitable (un reflet ?), et dans un acte sexuel, je supporte mieux de ne pas recevoir de plaisir que de ne pas en donner : mon désir n'est qu'un étonnement aigu devant l'homme de touche, pareil et tellement différent (Minotaure-Narcisse) que j'ai besoin de toute mon attention pour m'essayer à lui. Un autre moi-même ? ou plutôt un moi-même autre ?

Au fond, le propre de l'amour homosexuel, ne serait-ce pas, à partir d'une identité trompeuse, chercher à se rejoindre, l'un l'autre, en accusant l'écart, en explorant la différence non pas annulée mais ramenée à l'irréductible – le décalage minimum de l'altérité – sur quoi fonder […] une vigueur de l'attachement humain ?

Je déteste aimer à l'aveuglette – je considère que l'abandon de la lucidité dans la passion est une revendication de la bonne femme qui croit qu'elle ne peut être désirable qu'en leurrant son bonhomme, et du bonhomme qui n'arrive à désirer qu'en fermant les yeux – et que dans le désir le leurre fasse tache d'huile me heurte : à l'abord de l'autre, ce n'est pas pour brouiller les contours, effacer les reliefs et confondre les volumes que la caresse est projetée ; ces tâtonnements, il faut qu'ils me guident et non pas qu'ils m'égarent ; avec la caresse, l'attention que les autres ont toujours réveillée en moi descend dans les bouts de mes doigts pour s'encanailler, pour se commettre dans les « désordres-de-la-chair », et de cet encoincement dans une altérité proche, elle revient ramifiée, avant de refluer vers son centre et, douée d'une Mouvance nouvelle, inaugurer une pratique de regroupements-surprises. Dans le plaisir, un corps est franc, plus franc que dans la douleur […] : jamais il ne dit mieux la façon dont il est habité, les hardiesses et les prudences, les envols et les abattements, les points d'attraction et les points d'angoisse, les paniques et les accalmies de l'incarné […] (pp. 108-109)

Récit, essai et poème, ce livre déconcertant et enchevêtré est la confession sans honte d'un homosexuel et le procès, plus métaphysique que politique, des deux capitales entre lesquelles l'auteur oscille : Prague la maléfique, l'indigente et Paris l'arrogante, l'indigeste.

■ Traité des courtes merveilles, Václav Jamek, Éditions Grasset, 1989, ISBN : 2246414814

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La maison du pont, Aidan Chambers

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je veux être seul, me lancer un défi, vivre ma vie avant de découvrir celle des autres » (p. 15) lance Jan à ses parents.

À 17 ans, Jan, le narrateur, qui a déjà subi de nombreux moments de « vagalame », décide de tout arrêter : les études, la relation avec sa copine Gill, la vie confortable chez ses parents pour prendre un poste de gardien d'un pont à péage : il est logé dans une maisonnette au confort rudimentaire où il reçoit à certains moments, Tess Norris, la fille de son employeur. L'arrivée inopinée d'Adam va-t-elle fragiliser l'équilibre que recherche le jeune homme ?

Jan n'aime pas abuser des gens ; il déteste qu'une personne fasse quelque chose pour lui uniquement parce qu'elle y est obligée ou parce qu'on l'a manipulée :

« J'ai toujours beaucoup aimé Mme Norris. Elle a le don d'être gentille sans qu'on ait l'impression d'être redevable ou bénéficiaire d'un geste charitable. » (p. 118)

« La maison du pont » n'est pas un roman de la recherche d'une identité contre la férule du conformisme omniprésent. Le personnage principal, Piers/Jan/Janus (très beaux glissements des patronymes), refuse seulement le mode d'emploi imposé par la société, en comprimant ses jours dans le périmètre de la maison péage. Sa démarche a à voir avec un symbolisme de la démesure : le savoir des hommes ne donne pas de réponses aux vraies questions, il s'accumule sur les bords du trou où se déversent les défaites.

Jan refuse que l'autre soit conçu uniquement comme objet ; d'où l'accent mis sur la fugue plutôt que le rapt par les autres (sa mère, son amie Gill…) :

« Ne m'assaille pas de souvenirs s'il te plait. Je m'en fous des souvenirs. Je ne veux pas en entendre parler. Tu dis que les lettres sont souvent mal interprétées. Tu as raison. Mais les souvenirs le sont encore plus. Les gens en font ce qu'ils veulent. Ils en tirent les significations qu'ils veulent. Moi je veux vivre uniquement dans le présent. C'est là que je suis. » (p. 42)

Ce que Chambers décrit, dans la fuite de Jan, c'est l'abêtissement systématique qui réduit chacun à accepter d'être son propre bourreau... :

« Je bouillais de désir, transpirais de jalousie, priais Janus de me libérer, grognais de frustration et de dépit. J'étais pareil à un spectateur qui, seul, enfermé dans un cinéma vide, est obligé de regarder un film destiné à le réduire à un état douloureux d'agitation lubrique. Et ce qu'il y a de vraiment ridicule dans des moments pareils, ce dont je rigole toujours après coup, c'est qu'on s'inflige cet état à soi-même. On est son propre geôlier, son propre réalisateur de film, son propre bourreau. Les chimères sont les nôtres. C'est notre propre imagination qui les invente, notre propre volonté qui les laisse advenir, et notre propre esprit qui met en scène le spectacle. On pourrait l'arrêter dès le début si on voulait, mais ce n'est pas le cas, parce qu'il nous procure une espèce de satisfaction malsaine. Et j'ai la conviction qu'une part de nous, humains, adore patauger dans ce genre de boue. Parfois on aime y être plongé jusqu'au cou. Parfois il arrive même que les gens se noient dans leur propre merde psychique. » (pp. 212/213)

La narration de Jan est entrecoupée de commentaires et de lettres des autres personnages :

« Cette histoire avec l'agent immobilier, par exemple. Ce qui l'a foutu en rogne au même titre que le reste, c'est que B.-G. [Bronzé-Gras] était un connard patenté, un connard patenté pas très futé, qui plus est, et que malgré tout les gens se laissaient bluffer, à la grande consternation de Jan. Il n'arrive pas à comprendre que les gens admirent les B.-G. parce que tous les B.-G. du monde sont dotés d'une intelligence dont Jan est dépourvu – celle de la ruse et de la confiance en soi –, et qu'ils maîtrisent l'art de manipuler les caprices et les lubies des gens. Ils utilisent leurs faiblesses. Ils savent que nombre d'entre eux sont impressionnés par les belles bagnoles, les fringues griffées, les voyages exotiques et tous les signes flagrants de fric et de pouvoir. » (p. 259)

Jan peut se sentir détaché de ce qui lui arrive. Même au sujet de la sexualité. Il peut regarder ses/les organes génitaux comme un territoire étranger.

« Jan ne comprend pas non plus comment fonctionne le sexe, il ne voit pas que les B.-G. jouent aussi sur ce tableau-là. Chez la plupart des gens, le cerveau ne se situe pas dans la tête mais dans l'entrejambe. Les B.-G. ne sont donc pas des bizarreries de la nature, mais des individus typiques. C'est Jan, la bizarrerie de la nature, voilà la vérité, et s'il est contrarié, énervé, c'est parce qu'il refuse le monde tel qu'il est et qu'il n'arrive pas à comprendre que la plupart des gens s'en fichent, et même que c'est ainsi qu'ils l'apprécient. Ils se délectent de leurs faiblesses, me semble-t-il, et ils admirent ceux qui réussissent en les exploitant. Les leurs et celles des autres. » (p. 260)

Jan est-il gay ? La réponse n'a pas d'importance même si Aidan (1) Chambers sème ça et là quelques indices : Adam traite Jan de « petit enculé » (p. 121) ; « je me suis penché pour l' [Adam] embrasser doucement sur la joue » (p. 295) ; « de l'avis de certains, c'était un homo refoulé » (p. 302) ; « j'ai besoin qu'il soit là » (p. 355) ; « il prit plaisir à la pression de son corps contre le sien » (p. 359) ; « j'ai besoin de démêler ces sentiments tout seul, pour mon bien, et d'en affronter la vérité sans me voiler la face » (p. 364) ; « constante ambivalence, joyeuse ambiguïté » (p. 365). Mais l'auteur permet surtout d'entendre qu'il y a autant d'identités qu'il y a de gens. En ne cadenassant pas une identité, il ne réduit pas les différences.

« Ce qu'il savait, en revanche, c'est que dans sa volonté d'aider Adam, il ne se montrait pas aussi désintéressé. Il y avait, à défaut d'autre chose, une récompense physique. Jusqu'à la nuit précédente, il ignorait tout du pouvoir du corps. Il ne s'agissait pas là de queue, mais de satisfaction charnelle. La chair contre la chair. Et du besoin inimaginable qu'on ressentait jusque dans les entrailles. Il se rappela la dispute qu'il avait eue avec Adam au sujet des cadeaux. [...] Je suis Janus, songeait-il, celui qui surveille le pont, qui attend son heure. Doublement attentif. À l'autre, à moi-même. À l'extérieur, à l'intérieur. À mon il, à mon elle. Constante ambivalence, joyeuse ambiguïté. » (p. 365)

« La maison du pont » est le type même de livre où l'écriture comme fascination devient l'essence de la structure romanesque. Il ne s'agit aucunement d'une mise en mots des obsessions et des manques de chacun des personnages mais d'approcher une expansion de leur être, avec parfois toute la brutalité et les débordements de l'irresponsabilité qui l'accompagnent. La « maison » devient le lieu d'une ascèse qui refuse, avant qu'elles se créent, les frontières imposées par l'action. Cette maison permet, au héros, de rendre également hommage à Adam qu'il n'aurait jamais rencontré sans elle.

« … il cherchait un mot, une expression, qui qualifierait la plus profonde, la plus différente des différences, et trouva : la densité d'être. » (p. 371)

■ La maison du pont (The Toll Bridge - 1992), Aidan Chambers, traduction d'Elodie Leplat, éditions Thierry Magnier, septembre 2010, ISBN : 9782844208569


Du même auteur : La danse du coucou


(1) Une malheureuse coquille sur les pages de la couverture a transformé le prénom de l'auteur en Aiden.

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