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Passion simple, Annie Ernaux

Publié le par Jean-Yves Alt

Passion simple, n'a rien d'innocent. Une femme a aimé un homme à la folie. Les circonstances (il séjourne à Paris pour son travail, il est marié, il repart dans son pays, à l'Est) les séparent.

Une femme a aimé un homme, engloutie dans le temps présent, hors de toute chronologie. Aucun espoir, aucune tentative de futur. Rien d'autre que ces heures arrachées au quotidien dont ils exécutent les rites habituels séparément. Il vient chez elle, ils font l'amour, ils s'aiment. L'heure vertigineuse et éblouissante. Elle est seule, ses fils sont grands, elle a déjà épongé les douleurs essentielles. Il sait tout de sa séduction, et sans doute aussi beaucoup de l'amour. Il en sait suffisamment pour ne pas déstabiliser ses ambitions professionnelles et la sécurité de son foyer.

Il n'est pas innocent que le livre commence par ces phrases que l'on redoute habituellement sous la plume d'une femme :

« Cet été, j'ai regardé pour la première fois un film classé X à la télévision [...] Il y a eu un gros plan, le sexe de la femme est apparu, bien visible dans les scintillements de l'écran, puis le sexe de l'homme, en érection, qui s'est glissé dans celui de la femme. Pendant un temps très long, le va-et-vient des deux sexes a été montré sous plusieurs angles. La queue est réapparue, entre la main de l'homme, et le sperme s'est répandu sur le ventre de la femme. [...] Il m'a semblé que l'écriture devrait tendre à cela, cette impression que provoque la scène de l'acte sexuel, cette angoisse et cette stupeur, une suspension du jugement moral. » (pp.11-12)

Et après ? Après, il y a la mémoire, ou plutôt l'interrogation étonnée d'une aventure qui semble s'être nourrie de rien. Après, il y a le temps de l'écriture. Non pas le passé simple, mais le temps qui aspire la légende : l'imparfait.

L'imparfait pour ces quelques mois parfaits, la suspension de quelques heures éparses, un privilège en quelque sorte, une manière insensée de régler ses comptes au passé – momentanément disparu – et au futur qui se condense dans un immédiat délirant : le téléphone va-t-il sonner ? Il faut ranger la chambre, disposer les boissons. Et ce corps soudain immense que l'on prépare et que l'on pare pour qu'il soit dénudé, pénétré, le corps qui espère jouir puisque le seul signe de cette immense affaire c'est justement lui qui bande et elle qui le voit.

Après, il y a les mots qu'Annie Ernaux convoque avec une économie d'effets hallucinante. L'histoire la plus intime grandit, devient universelle, là où il n'y a plus ni hétérosexualité, ni homosexualité, mais l'amour tangible, saisi à pleines mains, violemment réel.

Enfermée dans la passion, Annie Ernaux ausculte le moindre signe qui lui parle de son amour. Robes, maquillage, horoscope, une avalanche de superstitions grandioses la tiennent en équilibre dans ce temps arrêté où tous les gestes se ressemblent, où rien n'est supportable qui n'évoque l'être aimé, son visage, sa poitrine, son sexe, le désir qu'elle a de lui.

Prisonnière ?

■ Passion simple, Annie Ernaux, éditions Gallimard, 1992, ISBN : 2070725049

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Promenade dans la douce folie des gens tristes, Denis Rossano

Publié le par Jean-Yves Alt

Vingt ans, est-ce le plus bel âge de la vie ? Denis Rossano a écrit le roman d'une jeunesse triste.

Dans un court récit tout en finesse, l'auteur a su mettre en lumière la face désespérée de la jeune génération. Une génération gâchée, qui se complaît dans une douce mélancolie et cherche, à travers l'errance en bande, un refuge contre un monde absurde et furieux.

« Encore et toujours, nos lentes promenades dans Paris nimbé des derniers soupirs de l'automne. Nous ne pouvions nous en passer.

— Où allons-nous ? avait demandé Daria la première fois qu'elle était venue avec nous.

— Nulle part.

Une autre fois elle me dit, un soupçon d'ironie dans la voix :

— Votre douce folie est celle des gens tristes qui ne savent pas où ils vont, qui s'égarent, s'abandonnent, et, finalement, s'en foutent complètement. Vous aimez votre mélancolie, votre vie s'y résume. » (pp.99/100)

Ils sont quatre amis que le manque d'amour a rapprochés.

Côme, le narrateur, qui porte le suicide à la boutonnière et promène son spleen le long des arcades des jardins du Palais-Royal balayées par la pluie. Acide, perdu dans une quête effrénée de l'existence, ivre de vitesse et de « son nectar ». Ava, la tendre et pitoyable mythomane et Ferenc, le beau Ferenc, ravagé par son amour impossible pour Côme.

Dans l'antre blanc, lieu mythique de leurs réunions, ils discutent et se forgent des références – l'autre génération perdue, celle de l'entre-deux-guerres, en France comme aux Etats-Unis. Mais alors qu'ils savourent le vide de leur existence et se délectent de leur malheur, le drame, le vrai, celui qui forge les destins tragiques, vient brutalement interrompre cette lancinante valse triste. Le désespoir prend un autre ton.

« — Côme ?

Ma main a porté la cigarette à ma bouche mon regard s'est détourné. Il s'est rapproché. Respiration saccadée. Il m'a pris la main, promptement.

— Côme, il faut que je te dise...

— Quoi ?

— Tout.

Il m'a tout dit. Il m'a dit qu'il m'aimait, qu'il ne pouvait pas le cacher plus longtemps, qu'il me désirait depuis notre première rencontre, qu'il m'aimait, que j'avais sûrement dû comprendre, qu'il avait cru deviner en moi les mêmes désirs, qu'il n'en pouvait plus, qu'il m'aimait, qu'il m'aimait tellement, comme il m'aimait. Figé, mon esprit, englué dans une stupéfaction totale.

— Mais qu'est-ce que tu racontes, Ferenc ?... tu délires, ou quoi ?

Je n'arrivais pas à saisir la signification de ses paroles, ne voulais pas surtout. Affreusement gêné, mal à l'aise.

— Côme...

Avec quelle douceur, quelle miraculeuse tendresse il a prononcé mon prénom ! Mais je ne voulais rien savoir, ne voulais pas de sa confession ni de son amour ; alors je l'ai finalement envoyé promener, sans vergogne, lâchement, maladroitement.

— Écoute, Ferenc, calme-toi. Bon, OK, t'es pédé, tu n'as pas osé le dire jusqu'à maintenant, mais moi, tu sais, je m'en fiche, ça m'est complètement égal, c'est ton affaire. Je ne suis pas de ceux-là, c'est tout... Mais je ne te juge pas, non. Cela ne change rien à notre amitié... Allez, ne me regarde pas comme ça ! n'y pense plus, c'est pas compliqué. Trouve-toi un autre mec ce soir, et demain tu auras oublié ce que tu viens de me dire. Avec la petite gueule que tu te payes, tu dois faire des ravages !

Infâme. J'ai continué, stupide, imbécile. Réduisant ses sentiments à un simple caprice, une broutille. Sans ménagement, j'ai incendié tous ses rêves et cruellement pulvérisé ses espoirs. Il me fixait, hébété, ahuri. Je parlais très vite, regardant ailleurs, faisant mine de prendre tout cela à la légère. Il est parti sans dire un mot. Je n'ai même pas essayé de le retenir. Pas un geste, rien. Je n'ai pas bougé, je me forçais à songer à autre chose, debout, tout seul. J'ai haussé les épaules. Ça, c'était presque pire que tout ce que je lui avais dit. » (pp.110/111)

Denis Rossano a trouvé les mots justes pour peindre une jeunesse qui se cherche, inquiète et maladroite. Son roman n'est pas tapageur. C'est plutôt la douce musique d'un quatuor à cordes qui surgit des voix de ces quatre personnages terriblement attachants. Une musique qui berce, envoûte lentement et promène au gré des souvenirs de chacun, dans l'atmosphère trouble d'une adolescence finissante. Il n'est pas facile, lorsqu'on a vingt ans, d'apprendre à vivre et à aimer...

■ Promenade dans la douce folie des gens tristes, Denis Rossano, Éditions Régine Deforges, 1987, ISBN : 290553818X


Du même auteur : Les songes noirs

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L'homme au mégot, François Joly

Publié le par Jean-Yves Alt

Algérie, 1962. L'armée française est prise en sandwich entre le FLN et l'OAS. Par la faute d'un lieutenant sadique, le bidasse Ledutal (surnommé Bix) perd son ami André :

« Bix hurla, pleura, se tapa la tête contre les murs, en pleine hystérie, et les copains découvrirent avec stupéfaction qu'entre Bix et le caporal André il y avait eu plus qu'une simple amitié. » (p. 96)

Bix, dès lors, ne sera plus le même. Trente ans plus tard, quand la police poursuit un Zorro flingueur qui supprime tous azimuts « la vermine que la société n'a pas le courage d'éliminer » (p. 174), Pierre Curveillé comprend, à un indice que lui seul peut relever, qu'il s'agit de Bix : Bix qui un jour lui a « sauvé l'honneur » (chapitre IX), et un autre la vie (chapitre XII).

« Parmi les rares détails fournis aux journalistes par les gendarmes, il était mentionné que l'arme du crime était une vieille MAT 49 et que, dans une douille de 9 mm que le tueur avait sciemment laissée sur le terrain, on avait trouvé un mégot écrasé. » (p. 40)

Sans hésiter, Curveillé vole au secours de la raison du vieux Bix...

« Je ne veux rien, dit Curveillé. Quand j'ai senti que c'était toi, je voulais te sauver, te sortir d'un engrenage, de ta folie. Je t'imaginais complètement dingue, en proie à l'hystérie. J'ai fait toutes les suppositions allant jusqu'à te voir moitié clochard, moitié gaucho, bourré de tics, vivant dans une zone, faisant les poubelles, rentrant dans ton squat, le soir, pour préparer tes expéditions punitives. […] je voudrais comprendre.

— Il n'y a rien à comprendre. […]

— Bon. Je ne vais pas entrer dans des considérations philosophiques, ni dans le principe que tu n'as pas le droit de t'ériger en justicier. […] On n'a pas supporté la mort du caporal André.

— Ne parle pas de ça !

— Si, il faut qu'on en parle. Les photos sur la table basse, avec ton ami, c'est le même regard, la même intensité.

— Arrête, tu dis des conneries.

— Non, j'ai besoin de savoir, il ne faut pas que je sois venu pour rien.

— Tu ne peux pas comprendre. C'était platonique. Oui, on s'aimait. A notre façon. C'est à sa mort que j'ai compris. Pendant un temps, j'ai refusé l'évidence. Je me suis enfermé dans la négation de cet amour impossible. J'en suis sorti, un jour, grâce à d'autres hommes, à un autre homme enfin. » (pp. 174/175)

Un régal, ce polar ! Intelligent, efficace, aussi haletant dans le réquisitoire que dans la tendresse. Rare cette histoire d'un hétéro qui vient sauver la mise à son pote pédé et son petit ami.

■ L'homme au mégot, François Joly, éditions Gallimard/Série Noire, 1990, ISBN : 2070492478


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La foire aux garçons, Philippe Hériat (1934)

Publié le par Jean-Yves Alt

Quel étrange roman ! Tout y est prometteur d'abord : description du microcosme que sont les coulisses du music-hall, de leur faune. Là, tout promet d'y être, avec le caractère trempé de la directrice Mme Léone, qui s'écrie : « Des boys ! je veux des boys ! Des boys seuls ! Oui. Des boys sans girls ! »

Elle ajoute : « Qu'ils passent tous à poil sur le plateau. Et pas de caleçons, hein ! » Devant l'exigence avertie de la patronne – la plus réussie des dévoreuses de jeunes mâles riches – Philippe Hériat ajoute : « Quatre ou cinq Français s'exhibèrent ou se mirent en quête d'un slip, suivant leurs tendances. »

Cette Foire aux Garçons, parue en 1934, conte les amours de Rémy, de Loulou, de Jojo, de Boris, etc. Tous, plus ou moins, et souvent plus que moins, des gigolos. Ils font partie de cette marée de beaux gosses qui, chaque année, arrivés à l'âge d'amour, hantent les night-clubs, et certains établissements spécialisés, en espérant caser leur marchandise. Pas des garçons de passe, qui sont aujourd'hui les petits poisses d'alors. Mais des garçons, parfois sortis d'un milieu privilégié, qui entendent monnayer leur beauté, – leur narcissisme aidant. Ardents, quelques-uns. Beaucoup moins, la plupart d'entre eux.

Mais ils ont tous le culte de leur corps, et espèrent, ou le font croire, réussir dans le dessin, la mode, le disque, le ciné, sur les planches, etc. C'est leur boulot-alibi. En fait, leur individu, leur personne, leur pouvoir de séduction seuls leur importent – et leur rendement sur des amazones tenant leur sexualité en main, comme leur bourse. Aujourd'hui comme jadis, il y a du Chéri dans ces sous-hommes, beaux à rêver et assez pitoyables, puisqu'il n'y a pas d'amour au cœur de Don Juan.

L'un des gigolos de cette foire est quand même acteur, en s'aidant de son corps pour franchir les étapes : c'est Loulou Pecqueur qui, appelé par miracle à Hollywood, lance à son entraîneur Bruno :

« Allez, ma vieille, fini de rire ; va falloir te secouer !... Fais-moi un corps qui épate Hollywood ! Evidemment, je ne prétends pas dégommer Weissmuller (le Tarzan d'alors) ; mais il faut tout de même que je puisse montrer autant, que Clark Gable ou Gene Raymond. N'oubliez pas que les Américains, dès qu'ils starrent (Hériat invente le verbe) un type, ils le mettent à poil dans ses films. »

Rien de plus erroné : on connaît l'insigne pudeur qui régnait, du moins sur les plateaux, dans la Mecque d'alors, traumatisée par le code Hays.

Ça n'empêche pas le roman d'Hériat, avec ses nymphos sur le retour et leurs remontants, d'être plaisant. Mais l'auteur se garde bien, dans sa foire, de toucher à ce tabou d'alors : l'homosexualité. Ce n'est probablement pas l'envie qui lui a manqué : la description des garçons est souvent évocatrice. Il y a d'assez piquants tableaux d'hommes entre eux, par surprise, mais aller plus loin ? ça ne se faisait pas alors, du moins sans risque. La critique, avec ses vieilles barbes, était là, qui aurait fait les gros yeux, et les libraires et le public qui auraient boudé. Or, en 1934, et bien des témoignages s'accordent là-dessus, la vie gay était intense à Paris. Avec ses boîtes, ses bals, ses promenoirs, ses bains, ses restaurants et brasseries.

Dans ce roman, Philippe Hériat ne donne-t-il pas un témoignage faussé de la vie des gigolos d'alors ? Cette Foire n'est-elle pas un pseudo-document amusant, excitant par moments pour l'imagination, mais plus par ce qu'il suggère que par ce qu'il dit ?

■ La foire aux garçons, Philippe Hériat, éditions Denoël et Steele, 1934

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Mathéo et Julien, Jean-Louis Rech

Publié le par Jean-Yves Alt

Mathéo aime Julien et Julien aime Mathéo. Leur amour semble l'unique amour de Paris, cité qui offre tous les départs possibles.

Mathéo et Julien donnent l'espoir, des raisons de vivre. C'est éternellement « Roméo et Juliette » ou tout simplement l'idée fixe, celle qui rive chacun au dédale connu des rues : le court de tennis, le lycée, le bistrot où chacun prend un chocolat chaud après la pluie, l'appartement « nid » de Mathéo, les cinémas des Halles, le Louvre avec son Endymion d'Anne-Louis Girodet…

Il y a aussi l'Afrique de Mathéo, celle où il a grandi, suivant sa mère médecin dans les différents programmes sanitaires en brousse. Et encore, la villa du Vésinet où se déploient, dans une maison mémoire, les mille attentions qu'étend Séphora, la nounou, au-dessus de Julien, son protégé… pour un inconscient sauvetage.

Si le lecteur « homonyme » (du nom de la collection où paraît cet ouvrage) est plongé dans cet univers dont il connaîtra tous les personnages, il est en même temps au centre de la/sa vie, au bord d'un précipice où grouillent les espoirs, les défaites et les instants sauvés du temps qui fuit.

C'est dire que le dernier roman de Jean-Louis Rech est une réussite. Il ose l'utilisation des « grands » ingrédients romanesques, un décor onirique où s'affrontent le soleil, l'eau, la musique, la littérature et les murs imposants délimitant un gouffre, une histoire – des histoires – de fatalité, de destin, d'amour impossible.

« Pédé ? Oui ! Et alors ? Je ne veux pas que ce soit une insulte ! Comment leur dire que je ne suis pas embarrassé par ce que je vis, mais par la bouillie que ça devient dans leur tête ? Oh, non ! Je n'ai pas honte de ce qui m'arrive. Je n'ai jamais rien vécu de meilleur ! Tu m'as même donné foi en moi ! Je crois qu'aimer est une chance. Tous n'y arrivent pas. Alors, si être amoureux de toi est le signe que je suis pédé, c'est une joie, pas une honte ! Qu'ils viennent m'en parler, je pourrai leur répondre. Seulement, ils ne viendront pas. Je vois dans leur expression le plaisir du mépris. Ça les gonfle comme des baudruches. Pour s'élever au-dessus de moi, ils se remplissent la tête d'images de bâton merdeux et de gémissements féminins. Forcément, féminins ! Machos, en plus ! Alors, quand je vois ça aussi dans le regard des filles... Mais de quoi est-ce qu'on les prive pour éveiller tant de haine ? » (pp. 70/71)

Roman de l'ombre et des ombres (celles, gigantesques, des humains si petits), Mathéo et Julien est avant tout « le » roman de la parole, un lieu du langage parce que chacun est obsédé par la mémoire et la survie : les mots, par leur tentative désespérée d'apaisement de l'oubli, sont les personnages véritables de cette histoire.

Mais la vie cache ses pièges… Mathéo et Julien évoque à sa façon l'incroyable et tragique histoire de Tristan Egolf.

■ Mathéo et Julien, Jean-Louis Rech, Éditions PopFiction, collection Homonyme, 24 mars 2010, ISBN : 9782923753065

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