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La vierge rouge, Fernando Arrabal

Publié le par Jean-Yves Alt

Arrabal se passionne pour un fait divers des années 30 qui fit frémir l'Espagne et intéressa les intellectuels de l'époque. Une femme élève, seule, son enfant et décide d'en faire un génie.

Lorsque sa fille semble se détacher du destin exceptionnel qu'elle avait programmé pour elle, la mère la tue, persuadée qu'elle œuvre pour le meilleur et que ce meurtre est exigé de la jeune fille elle-même. Fait divers certes mais superbe sujet, de roman qui n'est pas sans résonner comme un récit de science-fiction.

Le personnage central est cette femme, elle-même consciente de sa différence. Elle raconte son histoire et ce n'est pas un des moindres mérites de cette autobiographie fictive que de s'écrire à la première personne du féminin.

VIERGE ROUGE ARRABALÀ dix ans, la gamine n'ignore plus rien des sciences les plus hermétiques. Enfermée avec sa mère qui n'a connu l'homme que l'instant de s'ensemencer de cet enfant-miracle, elle vit écartée du monde, adulée mais prisonnière de sa tendre geôlière.

Les autres rôdent, notamment un couple d'homos. Chevalier et... Abélard, l'un débauché, fantasque, séduisant, l'autre poète, malade, servile. La jeune fille subira l'influence d'Abélard (qui recouvre la santé à mesure que son ami s'enfonce dans la mort : étrange allégorie du couple gay) et sa pureté intellectuelle s'altérera inexorablement.

Dans un journal intitulé "Enfer", elle exprime sa hargne, son désespoir. Désir d'ailleurs, désir d'une vie ordinaire, désir d'être femme : elle va fuir, encore lucide au plus fort de la nuit.

Conte fantastique, épopée surréaliste, traité dans la manière moyenâgeuse, Arrabal signe, une œuvre originale, folle et étrangement morale.

■ La vierge rouge, Fernando Arrabal, Éditions Acropole, 1986, ISBN : 2735700526

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Correspondance 1925-1936, Salvador Dali-Federico Garcia Lorca

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce livre rassemble les lettres que Salvator Dali adresse à Federico Garcia Lorca, entre 1925 et 1936. Il est dommage que n'y figurent pas les réponses de Lorca à Dali ; on pourrait se faire une idée plus objective des liens qui unissent le peintre et le poète.

Mais qu'importe. Le silence de La Boétie, décédé au moment de la publication des Essais, empêche-t-il d'aimer l'œuvre de Montaigne, qui lui est consacrée ?

Cet ouvrage épistolaire résulte, lui aussi, d'une séparation : Dali est à Cadaquès, Lorca à Grenade. Et Federico invite Dali, à maintes reprises, à venir le rejoindre dans sa propriété familiale de Daimuz. En vain.

Dali est déjà prisonnier de son œuvre : « Moi, je ne peux pas venir. Je ne peux pas laisser certains tableaux que j'ai commencés. Viens, toi. »

La tendresse de leurs rapports ne fait guère de doute : il suffit de lire les entêtes et les surnoms affectueux, qui débutent et jalonnent les lettres de Dali ; cela va du protocolaire « Mon cher », « Mon Frère », « Cher Federico », à des formules beaucoup moins protocolaires ; souvent Dali laisse sans fard et sans déguisement jaillir sa passion « Mon chéri, écris-moi, toi, le seul homme intéressant que j'ai connu » ; « Si j'étais à tes côtés, je ferais le Pédé pour t'émouvoir et te voler tes petits billets » ; ou encore : « Pour Federico, avec toute la tendresse de son Bébé ».

Toutefois, le non-dit compte plus que ces effusions sentimentales : les lettres de Dali sont plus troublantes dans leurs demi-aveux : « Nous devons ne pas tant parler tous les deux », et dans la poésie d'un code secret par lequel communiquent tous les amoureux de l'histoire, comme ces émotions d'artiste pour le thème de saint Sébastien : « Il y a bien une histoire de saint Sébastien, qui prouve à quel point il est bien attaché à sa colonne, et que son dos est intact. Tu n'avais pas pensé que le cul de saint Sébastien n'est pas abîmé. »

Le livre est précieusement illustré : de nombreuses photos de vacances les montrent tendrement appuyés l'un contre l'autre, main dans la main, cuisse bronzée contre cuisse bronzée, dans les maillots sexy à la mode des années folles... Et Louis Pauwels, à la fin d'une interview exclusive accordée par le peintre, qui prétend avoir connu Dali « répulsif à tout contact physique »…

■ Correspondance 1925-1936, Salvador Dali-Federico Garcia Lorca, Notes et chronologie de Rafael Santos Torroella, Éditions Carrère, 1987, ISBN : 2868044530


Lire aussi : Lorca-Dali : un amour impossible, Ian Gibson - Ode à Walt Whitman - A cinq heures de l'après-midi - Chanson de la petite folle - Chant funèbre par Federico Garcia Lorca

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Homo Sportivus, Philippe Simonnot

Publié le par Jean-Yves Alt

Les corps glorieux des sportifs ont-ils un sexe ? s'interroge Philippe Simonnot dans son essai sur les rapports entre sport, capitalisme et religion.

« Ce sont bien des hommes et des femmes qui participent aux compétitions, mais leur sexe, voilé par l'interdit judéo-chrétien de la nudité, ne sert à rien. Les sportifs sont véritablement comme les anges. »

Philippe Simonnot pousse loin son analyse : critique, lucide, iconoclaste, il affirme que le déni du sexe, c'est le déni de la mort et que l'espace créé par le monde sportif associé aux médias est « la projection exacte de notre époque faussement érotique, d'où la mort a disparu ».

Plus loin encore, L'auteur considère que cette profonde négation ramène au nazisme dont le sport est imprégné, à l'échec d'une remise à jour de l'hellénisme et que « le sexe voilé et dénié des pseudo-corps glorieux renvoie au sexe dénudé et montré des martyrs de la barbarie ».

Ces lignes extraites du dernier chapitre «Corps glorieux» ne sont qu'une des perspectives de l'analyse subtile et audacieuse de Philippe Simonnot sur une religion du sport qui ordonne la vie sans lui donner les espérances des religions habituelles.

Simonnot étudie bien sûr les liens de soumission entre argent et sport, mais également dans un chapitre particulièrement aigu («Hellénisme contre judaïsme»), il en revient à celui par qui tout le « mâle » arrive : le baron Pierre de Coubertin qui crée le Comité international olympique en 1894 afin d'établir une nouvelle religion qui détournerait le peuple de préoccupations politiques par trop dangereuses.

Simonnot reconnaît que Coubertin entendait bien que les grands, les nantis, les manitous de l'économie et de la production dirigent ces joutes sportives par la domination du capital sur une matière première malléable : le corps du sportif. Derrière cette dictature (dont les grands sportifs sont aujourd'hui partie prenante, du moins financièrement) se profile un but politique, comme l'écrivait déjà Pierre de Coubertin : « Le salaire du vainqueur sera le drapeau montant de la nation, le symbole du patriotisme moderne, la prolongation de la messe au côté de la flamme olympique ravivée. »

Incisif, directement en prise sur l'actualité, Philippe Simonnot dénonce la grande manœuvre du capital sur l'enthousiasme populaire face au surpassement de soi.

Cet ouvrage est une approche intelligente de la condition sportive et surtout, une réflexion nécessaire et décapante sur un phénomène de société que la télévision amplifie.

À lire entre deux compétitions télévisées, pour la joie intellectuelle, quand le corps est fatigué d'être glorieux.

■ Homo Sportivus, Philippe Simonnot, Éditions Gallimard /Au vif du sujet, 1988, ISBN : 2070714047


Lire aussi : Homos footballeurs, la grande omerta par Solen Cherrier - Femmes sportives, corps désirables par Catherine Louveau - L'homosexualité est davantage assumée par les sportives de haut niveau que par les hommes

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Suzanne, Denis Belloc

Publié le par Jean-Yves Alt

Une mère exceptionnelle, une plongée dans la drogue, une histoire d'amour brisée. Résultat : un roman stupéfiant.

« Suzanne » est une histoire d'amour, simplement. Une histoire d'amour, de passion. Rien d'extraordinaire, si ce n'est le rapport à l'alcool et le personnage de cette mère qui sont exceptionnels. La première histoire d'amour de Suzanne, c'est son père Nazaire. On devine qu'elle a tout pris de lui : sa force, ses fausses froideurs. Elle ne ressemble en aucune façon à sa mère l'Andalouse, une belle fille qui gardait des vaches et couchait avec tous les mecs qu'elle voulait. Si Suzanne a, comme sa mère, une rage de vivre, elle est différente.

Dans « Néons », il était question de l'enfance, de l'adolescence de l'auteur, de la prostitution à Pigalle, de la prison, des premières amours, de la défonce sexuelle... Et déjà en creux, mais puissamment, apparaissait Suzanne, sa mère.

Ici, elle est « l'héroïne » centrale : on découvre son enfance à elle, entre sa mère, la volage Andalouse, et son père, Nazaire, qui ferme les yeux. Puis son mariage avec Lulu, qui mourra à vingt-cinq ans de trop d'alcool et d'un coup de poing, lui laissant deux garçons : Denis Belloc et son frère aîné.

« Suzanne », c'est aussi l'histoire d'un monde paysano-prolétaire des environs de La Rochelle, avec pour toile de fond l'alcoolisme.

Dans « Suzanne », Denis Belloc ne règle plus ses comptes avec sa propre enfance, mais avec celle de sa mère, une douce et énergique paysanne prolétarisée, victime d'un monde sans pitié. L'auteur n'a rien perdu des qualités narratives qui faisaient la force de « Néons ».

En guise d'extrait, la nuit de noces entre Lulu, le père de Denis Belloc, et sa vierge Suzanne de mère :

Lucien se casse la gueule plusieurs fois dans les escaliers. Il dit qu'il en tient une bonne, encore envie de gerber. Dans la chambre, il se désape. En enlevant son froc, il s'étale en marmonnant, Suzanne le relève.

« Mais qu'est-ce tu fous, ma Suz ! T'es pas encore à poil ? »

Suzanne rougit.

Tourne-toi, mon Lulu. S'il te plaît.

J'étais tellement étroite, c'était pas croyable, et lui... il était monté comme un cheval... fan d'putain, quel engin...

Lulu chancelle et s'effondre sur le corps nu. Offert. Il la bécote pas. Il malaxe ses seins, sans douceur, sa respiration est forte.

« Doucement mon Lulu. »

Dans la piaule, ça sent la cave, mélange de pinard et de vomi. Il malaxe plus bas, ses doigts noueux cherchent, Suzanne sursaute.

« Merde, j'arrive pas à bander. »

Ses doigts abandonnent leurs recherches. Il empoigne sa queue, mouvements de va-et-vient rapides, le vieux plumard grince. Il transpire. Il dit :

« Ça y est, écarte un peu les jambes. »

Ses yeux glauques et brillants, sa queue entre les cuisses de Suz qui resserre les jambes. Peur et douleur. Il force et pousse un cri, à chaque poussée, il crie comme un bûcheron.

« Mais merde, serre pas les jambes, j'y arriverai jamais ! »

Souffle court de Suzanne sous le poids du corps qui l'écrase. Mouvements de va-et-vient. Le sexe glisse et remonte en haut de la fente, il croit qu'il a trouvé l'orifice, enfonce le gland de toutes ses forces.

« Lulu, arrête, j'ai trop mal ! »

Lulu bave, force les cuisses de Suz et enfonce encore, au hasard, en poussant un cri. Elle hurle, il n'entend pas. Elle se débat, veut sortir du plumard. Épaules plaquées par les mains de l'homme qui rentre et sort son sexe, jouit en râlant, s'écroule. Il ronfle, les ongles de la femme plantés dans la chair de ses bras. Elle pleure, les yeux fermés. De ses entrailles éclatées, coule entre ses cuisses un liquide chaud.

Suzanne est complètement pure. Elle n'a aucune pensée malsaine, aucune méchanceté. Elle est complètement naïve, les yeux grands ouverts devant un monde qui la bouffe. Elle croit que tout est perfectible.

Si dans « Néons », elle dénonçait son fils à la police, c'était pour le sauver du mal. Il fallait qu'il paie, qu'il y ait cette sorte de justice.

Belloc, avec un style très réaliste, presque journalistique, ne met que l'essentiel. Une écriture à la crête des mots comme disait Duras.

Une écriture à cru, une écriture d'urgence.

■ Suzanne, Denis Belloc, Éditions Gallimard/Folio, 1990, ISBN : 2070382168


Du même auteur : Képas - Néons - Les ailes de Julien

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Le droit chemin, Michel Manière

Publié le par Jean-Yves Alt

Le héros Pierre Dautun, jeune écrivain homo, qui a dépassé la trentaine et a obtenu, pour son dernier roman, le prix Médicis, est à un tournant de sa vie.

Au début de l'histoire, il vient d'enterrer sa mère, n'arrive plus à poursuivre le livre qu'il a entrepris et, de surcroît, se retrouve seul, car son petit ami, plus jeune que lui d'une dizaine d'années, après lui avoir déclaré « qu'il connaissait son trou du cul comme sa poche et avait besoin de mystère », s'est envolé pour les Etats-Unis, en quête d'aventure(s).

Face à son désert familio-sentimentalo-professionnel, il ne lui reste plus qu'Odile, une amie de longue date. Et pourtant, même avec elle, si proche et si présente, il comprendra que leur amitié, vieille de quinze ans, est terminée.

Cependant, Pierre Dautun tente de continuer à vivre et décide de quitter l'appartement qu'il partageait depuis plusieurs années avec son petit-ami-fugueur.

Un jour, il rencontre par hasard Jean, son ancien amant, un architecte de son âge. Lui aussi sort d'une histoire malheureuse. Les deux hommes vont alors s'offrir, inespérément, une parenthèse amoureuse pleine de respect mutuel et de tendresse. Pierre va t-il prendre le duplex ensoleillé de Montmartre et proposer à Jean, qui ne demanderait pas mieux, de le partager avec lui ?

Sur le point de s'engager dans cette voie, il fait marche arrière. Il ne croit plus à rien. En esthète parfait, en dandy accompli, il ne peut s'empêcher de trouver cette forme de bonheur un rien vulgaire. Il décide alors d'acheter un appartement, ou plutôt un vaste volume années 30, porte Molitor dans le XVIe, et l'aménage à la manière d'un élégant et froid tombeau. Dès lors, son destin est tout tracé…

Livre grave et léger, pathétique et drôle (il y a de nombreux passages irrésistibles) Le droit chemin est un très beau roman, dont l'écriture confirme un auteur attachant.

« Rassurez-vous. Je ne vais pas vous violer. Je n'ai aucune envie de vous toucher. D'ailleurs, ce qui entre autres me plait en vous, c'est précisément que vous n'aimiez pas les femmes. Regardez-moi dans quelle tenue vous êtes venu ici ! Je suis sûre que vous ne l'avez pas fait exprès. Une sorte de lapsus, d'« acte manqué »... Vous qui êtes plutôt dandy, à ce qu'on dit, vous êtes venu dans un jean élimé et moulant. On voit tout ! Vous êtes venu en pédé. Et vous avez bien fait. J'admire les gens qui aiment leur cul. S'aimer soi-même ou pas, la belle affaire ! Ce qui compte, c'est d'aimer son cul. Je suis grossière. C'est ma manière. Comme vous avez raison de ne pas toucher aux femmes ! Je ne connais rien de plus sordide et de plus dégradant que les rapports entre sexes opposés. Quel piège écœurant que celui de la nature ! La vue d'un gosse me fait vomir. Et la nature... si j'en ai sous mes fenêtres et devant ma maison, c'est pour mieux la tenir, pour mieux la dominer ! Vous voyez, tout en étant passablement fêlée, je suis lucide ! Plus lucide en tout cas que bien des gens « équilibrés ». J'ignore si vous vous y connaissez en jardinage... je vous le dis tout de même : la date de tailler les rosiers est passée. Je ne taillais pas les rosiers, tout à l'heure, je coupais leurs sales petits bourgeons. Bien sûr, j'en épargne quelques-uns : les plus beaux... les élus ! Hélas, je suis de plus en plus difficile. Le nombre diminue tous les jours. Cette année, je ne sais même pas s'il en restera un au bout du compte ! » (p. 124)

■ Le droit chemin, Michel Manière, Editions P.O.L., 1986, ISBN : 2867440696


Du même auteur :

La fatalité célibataire : Trois histoires exemplaires plus une

A ceux qui l'ont aimé

Le sexe d'un ange

Les nuits parfumées du petit Paul

Du côté du petit frère

Parfois, dans les familles

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