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La débâcle, Emile Zola (1892)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans le roman « La Débâcle » qui fait partie du cycle des Rougon-Macquart, l'attention est attirée par une amitié, sinon particulière, au moins d'un caractère particulier, et traitée à fond, au milieu du cataclysme de 1870 : la guerre, la chute de l'Empire, l'invasion, la guerre fratricide, la Commune.

Maurice Levasseur, reçu avocat au dernier automne, engagé volontaire, éprouve envers Jean Macquart, caporal, une répugnance, une sourde révolte contre cet illettré, ce rustre qui le commandait. Mais voici que les allées et venues inutiles du 106e d'un bout à l'autre de la France arrivent à faire une plaie au pied de Maurice.

Jean, paysan de bon sens, toujours bon avec les hommes de son escouade, et homme utile, lui donne des conseils. Un soir, après une nouvelle marche, Maurice veut enlever son soulier : il arrache la peau. Le sang jaillit, il eut un cri de douleur. Et, comme Jean se trouvait là, il parut pris d'une grande pitié inquiète.

— Dites donc, ça devient grave, vous allez rester sur le flanc... Faut soigner ça...

Et il avait des gestes maternels, toute une douceur d'homme expérimenté, dont les gros doigts savent être délicats à l'occasion. Un attendrissement invincible envahissait Maurice, ses yeux se troublaient, le tutoiement monta de son cœur à ses lèvres...

— Tu es un brave homme, toi...

— Merci, mon vieux.

Et Jean, l'air très heureux, le tutoya aussi, avec son tranquille sourire.

— Maintenant mon petit, j'ai encore du tabac, veux-tu une cigarette ?

Le lendemain, Maurice ne sentait plus son pied, mais plus tard il le retrouvait, lourd comme du plomb. Jean lui conseille de demander au major la permission de se faire conduire par une carriole au Chêne, où son régiment se rendrait. La permission obtenue, lorsque Jean aida Maurice à se hisser dans la carriole, ce dernier se retourna pour le remercier ; et les deux hommes tombèrent aux bras l'un de l'autre, comme s'ils n'avaient jamais dû se revoir... Maurice resta surpris de la grande tendresse qui l'attachait déjà à ce garçon. Et, deux fois encore, il se retourna, pour dire au revoir de la main.

Ainsi des liens forts d'une amitié profonde ont vite fait s'unir ces deux hommes.

Quelques jours plus tard, Maurice revient au régiment. Les provisions manquent. Lorsque Jean entendit Maurice se plaindre de n'avoir pas de pain, il se leva, disparut un instant, revint après avoir fouillé dans son sac. Et, en lui glissant un biscuit :

— Tiens, cache ça, je n'en ai pas pour tout le monde.

— Mais toi ? demanda le jeune homme, très touché.

Jean s'attendrit à la souffrance de Maurice. Il regardait d'un œil inquiet, en se demandant comment ce garçon frêle ferait pour aller jusqu'au bout.

Les ordres contradictoires et les marches pénibles n'ont pas de fin. Et l'approvisionnement des troupes devient difficile. En route, Jean, voyant Maurice pâlir, les yeux chavirés de lassitude, tâche de l'étourdir d'un flux de paroles, pour le tenir éveillé. Mais Maurice ferme les yeux et va tomber. Donne-moi ton flingot un instant, ça te reposera. On fait halte près d'Oches. Plusieurs soldats n'avaient pas la force de dresser leurs tentes. Ils s'endormaient où ils tombaient. Lorsque Jean voulut partager, manger l'un de ses biscuits (il lui en restait deux) et donner l'autre à Maurice, il s'aperçut que celui-ci dormait profondément ; il remit les biscuits au fond de son sac, avec des soins infinis, comme s'il eût caché de l'or : lui, se contenta de café. Des coups de feu les font se réveiller en pleine nuit.

Jean, désespéré de voir Maurice très pâle, lui demande s'il a toujours mal au pied. Maurice dit non, de la tête. Jean comprend que son ami est torturé par la faim, tire l'un des deux biscuits et dit, mentant avec simplicité : Tiens, je t'ai gardé ta part... j'ai mangé l'autre tout à l'heure. Suit une autre journée de marche, et les nouvelles qui arrivent sont alarmantes. Les voici arrivés à Raucourt, où ils espèrent manger. Mais le 1er Corps entier avait passé par là, balayant jusqu'aux miettes des maisons « bourgeoises. Au coin d'une rue, Maurice, pris d'un éblouissement, chancelle. Et comme Jean s'empresse :

— Non, dit-il, laisse-moi, c'est la fin... J'aime mieux crever ici.

Maurice est livide, les yeux fermés, à demi évanoui. Jean court à une fontaine voisine, emplit sa gamelle d'eau, revient et lui baigne le visage. Il tira le dernier biscuit, si précieusement gardé ; il se mit à le briser en petits morceaux, qu'il lui introduisait entre les dents. L'affamé ouvrit les yeux, dévora.

— Mais toi, demanda-t-il tout à coup, se souvenant, tu ne l'as donc pas mangé ?

— Oh ! moi, dit Jean, j'ai la peau plus dure, je puis attendre...

Et il avait lui aussi le visage d'une pâleur terreuse, si dévoré de faim, que ses mains en tremblaient.

— En route ! mon petit, faut rejoindre les camarades.

Maurice s'abandonna à son bras, se laissa emporter comme un enfant. Jamais bras de femme ne lui avait tenu aussi chaud au cœur... avec la mort en face, cela était pour lui un réconfort délicieux, de sentir un être l'aimer et le soigner. Il entendait battre son humanité dans la poitrine de Jean, et il était fier pour lui-même de le sentir plus fort, le secourant, se dévouant ; tandis que Jean, sans analyser la sensation, goûtait une joie à protéger chez son ami cette grâce, cette intelligence restées en lui rudimentaires. Depuis la mort de sa femme, il se croyait sans cœur, il avait juré de ne plus jamais en avoir de ces créatures dont on souffre tant, même quand elles ne sont pas mauvaises. Et l'amitié leur devenait à tous deux comme un élargissement : on avait beau ne pas s'embrasser, on se touchait à fond, on était l'un dans l'autre, si différent que l'on fût, sur cette terrible route de Remilly...

« Jamais bras de femme ne lui avait tenu aussi chaud au cœur. Dans l'écroulement de tout, au milieu de cette misère extrême, avec la mort en face, cela était pour lui d'un réconfort délicieux, de sentir un être l'aimer et le soigner ; et peut-être l'idée que ce cœur tout à lui était celui d'un simple, d'un paysan resté près de la terre, dont il avait eu d'abord la répugnance, ajoutait-elle maintenant à sa gratitude une douceur infinie. […] Et l'amitié leur devenait à tous deux comme un élargissement : on avait beau ne pas s'embrasser, on se touchait à fond, on était l'un dans l'autre, si différent que l'on fût, sur cette terrible route de Remilly, l'un soutenant l'autre, ne faisant plus qu'un être de pitié et de souffrance. » (Partie I, chapitre 6)

Ils arrivent à la Meuse. Là, Jean n'en peut plus, n'ayant rien mangé depuis près de trente-six heures. Maurice, après mille difficultés et dangers, finit par trouver du pain et du fromage à la maison d'un parent aux environs. Ils mangent à leur gré et s'assoupissent dans cette maison.

Ils entrent à Sedan. Dans la bousculade, ils se séparent. Jean, tombant de fatigue, erre dans les rues de Sedan à la recherche de la maison de la sœur de Maurice, où son ami avait promis de l'héberger, et où il est attendu. Il la trouve enfin. Il est fraternellement reçu par Henriette. On lui prépare un lit, il n'avait pas couché sur un lit depuis six semaines. Les deux amis font un somme réparateur de douze heures...

La vie de camp recommence. Et après tant de marches inutiles, ils sont en face des Prussiens. Jean conseille Maurice :

— Ecoute mon petit, tu ne vas pas me quitter, parce que, vois-tu, il faut savoir, si l'on ne veut pas attraper de mauvais coups. Moi, j'ai déjà vu ça, j'ouvrirai l'œil pour toi et pour moi.

Mais il arrive que pendant la bataille c'est Jean qui est blessé. Et cela au moment où l'ordre est donné de se replier. Une compagnie prussienne n'était plus qu'à deux ou trois cents mètres. On allait être pris. Maurice veut sauver son ami. Le lieutenant a un haussement d'épaules. Personne ne veut aider Maurice pour emporter le caporal blessé. Les Prussiens n'étaient plus qu'à cent mètres. Pleurant de rage, Maurice, resté seul avec Jean évanoui, l'empoigna dans ses bras, voulut l'emporter... réussit à s'éloigner d'une trentaine de pas ; et, un obus ayant éclaté près d'eux, il crut que c'était fini, qu'il allait mourir, lui aussi, sur le corps de son compagnon... Pourquoi donc ne fuyait-il pas ? Il était temps encore, il pouvait atteindre le petit mur en quelques sauts, et ce serait le salut. La peur renaissait, l'affolait. D'un bond, il prenait sa course, lorsque des liens plus forts que la mort le retinrent. Non, ce n'était pas possible, il ne pouvait pas abandonner Jean. Toute sa chair en aurait saigné. Il parvient finalement à traîner son ami à l'abri des coups. Jean rouvre les yeux. Jean semblait s'éveiller d'un songe... Ce Maurice si frêle, qu'il aimait, qu'il soignait comme un enfant, il avait donc trouvé, dans l'exaltation de son amitié, des bras assez forts pour l'apporter jusque-là !... Jean fut saisi d'un attendrissement d'homme simple, il empoigna Maurice, l'étouffa sur son cœur, en ne trouvant que ces mots :

— Ah ! mon cher petit, mon cher petit !

Suit une fuite à travers un bois. Les Prussiens criblaient de balles et d'obus. Des scènes effarantes. Ils parviennent à arriver à Sedan. Le mari d'Henriette est fusillé par les Prussiens à Bazeilles.

La capitulation. L'armée française prisonnière. Jean et Maurice marchent fraternellement côte à côte dans la captivité. Une chance leur permet de s'évader. Ils se dirigent vers la frontière de Belgique, en traversant un bois.

« Dans le bois, dans ce grand silence noir des arbres immobiles, quand ils n'entendirent plus rien, que plus rien ne remua et qu'ils se crurent sauvés, une émotion extraordinaire les jeta aux bras l'un de l'autre. Maurice pleurait à gros sanglots, tandis que des larmes lentes ruisselaient sur les joues de Jean... Et ils se serraient d'une étreinte éperdue... et le baiser qu'ils échangèrent alors parut le plus doux et le plus fort de leur vie, un baiser tel qu'ils ne recevraient jamais d'une femme, l'éternelle amitié, l'absolue certitude que leurs deux cœurs n'en faisaient plus qu'un, pour toujours. » (Partie I, chapitre 3)

C'est la deuxième fois que Zola fait la comparaison du lien qui unit les deux amis à la tendresse féminine, pour le trouver supérieur à celui-ci. Déjà, à Raucourt, « jamais bras de femme n'avait tenu aussi chaud au cœur de Maurice ». N'est-ce pas le cas de Jonathan qui aima David comme son âme ? Et la scène du bois ne rappelle-t-elle pas le passage de la Bible (I Samuel, 20, 41) : les deux amis s'embrassèrent et pleurèrent ensemble ?

Donc, les deux compagnons fidèles avaient réussi à s'évader. Mais ils perdent le chemin et ils se retrouvent près des Prussiens qui, ayant entendu du bruit dans la nuit, tirent et blessent Jean à la jambe, sans cependant le poursuivre. La balle est ressortie après avoir cassé le tibia. Dans la nuit, Maurice aide son ami et ils s'éloignent. Un cheval est trouvé, ils arrivent à atteindre, pour se cacher, la petite ferme d'un oncle de Maurice à Remilly. Et là commence la longue convalescence de Jean confié aux soins d'Henriette, la sœur de Maurice. Car Maurice s'en va, ne voulant pas accepter la défaite : il veut aller à Paris pour se battre contre l'envahisseur. Ils se séparent. Jean a les larmes aux yeux.

— Embrasse-moi, mon petit.

Et ils se baisèrent, et comme dans le bois, la veille, il y avait, au fond de ce baiser, la fraternité des dangers courus ensemble, ces quelques semaines d'héroïque vie commune qui les avaient unis, plus étroitement que des années d'ordinaire amitié n'auraient pu le faire. Les jours sans pain, les nuits sans sommeil, les fatigues excessives, la mort toujours présente, passaient dans leur attendrissement. Est-ce que jamais deux cœurs peuvent se reprendre, quand le don de soi-même les a de la sorte fondus l'un dans l'autre ? Mais le baiser, échangé sous les ténèbres des arbres, était plein de l'espoir nouveau que la fuite leur ouvrait ; tandis que ce baiser, à cette heure, restait frissonnant des angoisses de l'adieu. Se reverrait-on, un jour ? Et comment, dans quelles circonstances de douleur ou de joie ? (Partie III, chapitre 3)

Maurice en partant dit à sa sœur Henriette, très pâle sous ses noirs voiles de veuve :

— C'est mon frère que je te confie... Soigne-le bien. Aime-le comme je l'aime !

Il reste encore des mésaventures à passer pour les deux hommes jusqu'à la fin tragique.

Jean et Maurice se revoient à Paris. Mais la guerre fratricide les a séparés : Jean est avec les « Versaillais », Maurice contre « Thiers l'assassin ». Sur le boulevard Saint-Germain, ils se rencontrent et s'embrassent. Maurice tâche d'attirer à son camp Jean, pour sauver la République. Mais Jean répond :

— Ah ! non ! non ! mon petit, je ne reste pas si c'est pour cette besogne... Mon capitaine m'a dit d'aller à Vaugirard, avec mes hommes, et j'y vais. Quand le tonnerre de Dieu y serait, j'irai tout de même. C'est naturel. Tu dois sentir ça. Il s'était mis à rire, plein de simplicité.

Il ajouta :

— C'est toi qui vas venir avec nous.

Mais, d'un geste de furieuse révolte, Maurice lui avait lâché les mains. Et tous deux restèrent quelques secondes face à face, l'un dans l'exagération du coup de démence qui emportait Paris entier, ce mal venu de loin, des ferments mauvais du dernier règne, l'autre fort de son bon sens et de son ignorance, sain encore d'avoir poussé à part, dans la terre du travail et de l'épargne. Tous les deux étaient frères pourtant, un arrachement, lorsque, soudain, une bousculade qui se produisit les sépara.

— Au revoir Maurice !

— Au revoir Jean !

De la main, ils se saluaient encore, cédant à la fatalité violente de cette séparation, restant quand même le cœur plein l'un de l'autre.

Paris brûle... Sur une barricade, dans la nuit, Maurice est resté seul, allongé entre deux sacs de terre. Ses camarades avaient filé, épouvantés par l'idée d'être tournés d'un moment à l'autre.

Jean, à ce moment, débouche dans la rue du Bac, avec les quelques hommes de son escouade. Il aperçoit un communard qui remuait, qui épaulait, tirant encore dans la rue de Lille. Et ce fut sous la poussée furieuse du destin, il courut, il cloua l'homme sur la barricade, d'un coup de baïonnette...

Foudroyé, dégrisé, Jean le regardait... il s'abattit près de Maurice, sanglotant, le tâtant, tâchant de le soulever, pour voir s'il ne pouvait pas le sauver encore...

— Oh ! mon petit, mon pauvre petit ! (Partie III, chapitre 7)

Et il fait tout pour le sauver. Après avoir camouflé son ami d'une capote et d'un képi empruntés à un soldat mort, il le transporte, avec mille dangers et difficultés à travers Paris en flammes, puis dans une barque sur la Seine, au milieu de foyers immenses, jusqu'à la chambre qu'avait Maurice à Paris. Il trouve le moyen d'y amener un chirurgien. Peines perdues. Maurice, après quelques jours, meurt malgré les soins de sa sœur Henriette et de Jean.

Symboles de deux archétypes de l'époque, Jean Macquart (saine France, travail, épargne, bon sens, reconstruction) et Maurice Levasseur (Empire pourri, lettré progressiste, mais prêchant la guerre), Zola les a enlacés dans un amour profond qui les garde unis au-delà des entraves de leur culture différente (ou bien grâce à cette différence de niveau intellectuel) et de la politique.

Si la relation entre les deux hommes ne résume pas ce roman militaire, elle en constitue une colonne vertébrale. En effet les amours de Weiss-Henriette, Silvine-Goliath, Silvine-Honoré, les amours légères de Gilberte, une ébauche de lien latent entre Jean et Henriette prennent par proportion un caractère tout épisodique. La magistrale fresque du mouvement des armées, des batailles, de l'extermination, des jours de la Commune, ne sont qu'un majestueux décor à l'idylle.

Du même auteur : La faute de l'Abbé MouretLa Curée


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse de « La débâcle » sur son site altersexualite.com

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Parution : Les Amis célèbres, Edward Montier (1914)

Publié le par Jean-Yves Alt

Jean-Claude Féray

et les éditions Quintes-Feuilles

présentent un nouvel opus sur les amis célèbres écrit par Edward Montier (1870-1954)

Les Amis célèbres d'Edward Montier

Achille et Patrocle, David et Jonathan, Nisus et Euryale, etc., tout le monde a entendu citer ces paires d’amis.

Mais parmi ceux qui savent pourquoi ces noms sont associés, combien seraient capables de dépeindre l’amitié qui unissait ces jeunes gens ?

Combien pourraient décrire leur vie, nous parler du décor et des temps qui les ont vu évoluer ? Edward Montier s’y emploie avec charme dans cet ouvrage, en nous autorisant à suivre les récits qu’il livre à son élève bien-aimé, un Phèdre moderne dont il serait le nouveau Socrate.

Les écrits du très catholique Edward Montier (1870-1954) inquiétèrent le Saint-Office qui les condamna en 1927 en même temps qu’un courant littéraire qualifié de « mystico-sensuel ». Il est exact que Montier a exalté l’amitié entre éphèbes. Mais Il l’a fait sans craindre d’offenser Dieu, puisque, selon lui, Jésus, qui a aimé l’apôtre Jean, a fourni le témoignage de son amour jusqu’au soir de l’ultime Cène :

« En tolérant ces tendresses, il les approuvait, et, les purifiant, pour ainsi dire, il nous y conviait. »

Les Amis célèbres constitue une sorte de contrepoison dont notre époque a plus que jamais besoin : dans un monde informatisé et trépidant, Montier redonne au temps une extension, une densité et une chaleur tout humaines qui nous font reprendre goût à la lecture.

Les Amis célèbres d'Edward Montier

Editions Quintes-Feuilles

Couverture : Détail de King Cophetua and the Beggar Maid par Edward Burne-Jones, 256 pages, août 2017, ISBN : 978-2955139936, 22€

Parution : Les Amis célèbres, Edward Montier (1914)

Table des matières

Présentation

Lettre-préface d’Edward Montier

Achille et Patrocle

David et Jonathan

Socrate, Lysis et Phèdre

Nisus et Euryale

Jésus et l’apôtre Jean

Montaigne et La Boétie

E. Montier et « l’imitation chrétienne de l’amour grec »

Annexes

Présentation et extraits de Nos gentils garçonnets


Extrait de la présentation de Jean-Claude Féray

parue dans le Bulletin Quintes-Feuilles n°7, août 2017, pp. 10-14

Les Amis célèbres et Antone Ramon : un destin commun

L’ouvrage, que nous avons le bonheur de republier en grande partie, Les Amis célèbres d’Edward Montier, partage avec Antone Ramon d’Amédée Guiard un destin commun : les deux livres ont en effet souffert d’avoir paru en 1914, peu de temps avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, avec les conséquences que l’on imagine sur l’immédiateté de leur insuccès. Et cela malgré de nombreuses critiques flatteuses comme celle du Figaro (cf. l’encart p. 15 du livre, Quintes-feuilles, 2017).

Dans le cas des Amis célèbres, la guerre mit en outre un terme au projet d’un second tome annoncé par l’auteur et l’éditeur. En effet, après avoir décrit six couples d’amis de l’Antiquité, Edward Montier devait encore parler des amis saint Grégoire & saint Basile, Montaigne & La Boëtie, etc., et évoquer la vie de Pline le Jeune ainsi que celle de saint Augustin. Ce second tome ne vit pas le jour.

Guiard et Montier : deux catholiques de gauche

Outre le destin de leur ouvrage, les deux écrivains Edward Montier et Amédée Guiard partagent encore d’autres points communs. L’un et l’autre enseignèrent dans un établissement catholique, l’un et l’autre furent des éducateurs épris de l’âme adolescente, attachés à en décrire les inquiétudes et soucieux d’en résoudre les conflits. Il est juste d’ajouter qu’aucun d’eux ne fut effrayé par la beauté des éphèbes, inspiratrice de sentiments naturels qu’ils ne jugeaient pas contraires à leur religion. Animés tous deux par leur foi et la volonté d’un engagement social éducatif, ils rejoignirent le mouvement de Marc Sangnier, le Sillon, qui séduisait toute la gauche chrétienne, et dont Montherlant a décrit les choix pédagogiques avec le Collège du Parc de son roman Les Garçons.

On ne sera pas étonné d’apprendre que Guiard et Montier se connaissaient. Bien que le travail associatif et éducatif d’Edward Montier fût centré sur la Normandie et plus particulièrement sur Rouen et le patronage des Philippins, nous savons que les deux hommes se sont rencontrés au moins une fois, en 1902, à l’occasion d’une fête de l’amitié célébrée à Rouen, fête qui réunit les jeunes de différents mouvements catholiques. Dans le compte-rendu qu’il donne de cette réunion pour la revue Le Sillon, Amédée Guiard présente Edward Montier, comme « le jeune homme idéal de cette idéale jeunesse » faisant ainsi un clin d’œil à L’Idéale jeunesse (1899), premier recueil de poèmes de son ami. Montier jouissait déjà d’une petite notoriété dont Amédée Guiard était loin de bénéficier : le recueil d’Edward Montier n’avait-il pas été préfacé par un académicien français, Sully Prudhomme — deux ans avant que celui-ci reçoive le prix Nobel ? Et en 1901, Charles-Théophile Féret ne consacrait-il pas un chapitre de ses Écrivains normands contemporains au « vrai poète » qu’était Montier ?

[…] La chasteté d’Edward Montier lui permit des audaces qui lui vaudraient aujourd’hui une dénonciation rapide des sycophantes qui officient aux plus hautes fonctions de l’Église catholique, en notre XXIème siècle. Dans sa brochure sur l’Amitié (1910) Montier ne décrivait-il pas déjà – en employant l’expression même – une amitié particulière entre Jésus et saint Jean, l’apôtre baptiste ? Voici en effet ce qu’il écrit au sujet du Christ :

« Il a laissé la tendresse de saint Jean aller avec lui jusqu’à la plus grande familiarité, et à l’heure même où il instituait le sacrement de son amour, au dernier soir de sa vie mortelle, quand l’ombre du gibet se projetait déjà sur son front, il permettait au disciple qu’il aimait entre tous les autres, de reposer sur sa poitrine, d’appuyer son front virginal sur son propre cœur, plus brûlant d’amour que jamais, et de partager, avec lui d’abord, le vin de son sang et le pain de son corps. L’amour de tous les hommes, à la veille de sa mort, n’a pas pu distraire le Christ lui-même de l’amitié particulière de saint Jean. En tolérant ces tendresses, il les approuvait, et, les purifiant, pour ainsi dire, il nous y conviait. »

Et que dire en général de l’abondante production de Montier évoquant souvent la jeunesse et qualifiée par le Vatican de mystico-sensuelle ? Nous avons choisi de reproduire en annexe quatre poèmes extrait de L’Idéale jeunesse ainsi qu’une page de journal écrite à dix-neuf ans, qui en donnent le ton. Cette littérature inquiéta quelque peu le Saint-Office : plusieurs rapports, à partir de 1917, en dénoncèrent le dévoiement théologique. Ce fut d’ailleurs, d’une manière plus générale, le mouvement littéraire appelé Renouveau catholique qui fut critiqué et condamné. Ce mouvement regroupait Edward Montier, Léon Bloy, François Mauriac, Paul Claudel et Robert Valléry-Radot (lequel devint prêtre et finit son existence comme moine trappiste). En 1927, les écrits de Léon Daudet firent à leur tour l’objet d’un rapport qui aboutit à une Instruction de Pie XI condamnant de manière globale toute cette littérature sensuelle et mystico-sensuelle. L’Instruction du pape, émise le 3 mai 1927, a-t-elle joué un rôle dans la mise à l’écart d’Edward Montier, cette année-là, de la direction des Philippins de Rouen ? En réalité, les circonstances de cette éviction sont plus troublantes : elles sont décrites en postface.

[…] L’auteur ne cache pas qu’il a eu le bonheur de connaître un amour platonique constructif, à vocation pédagogique, avec un adulte lorsqu’il était adolescent, et dans la mesure où lui-même a reçu un tel appui, il veut en instruire un alter ego et perpétuer ainsi les enthousiasmes de ses quinze et seize ans, âges que son cœur a gardés au fond de lui.

Guiard et Montier : une vie divergente malgré des préoccupations pédagogiques communes

Il est difficile de déterminer où se trouve vraiment la leçon morale d’Antone Ramon, le roman qui avait tant plu à Montherlant. Même si la morale de l’histoire n’est pas dans la mise en garde de l’abbé Buxereux à l’égard de Georges Morère (« Non, tu ne dois pas t’abandonner à cette amitié particulière, parce que... qui veut faire l’ange fait la bête »), même si, au contraire, cette morale réside dans la condamnation d’un rigorisme borné et contreproductif qui aboutit à la mort du jeune Antone, il est certain que Guiard s’est montré beaucoup plus timoré dans ses éloges de la beauté adolescente et beaucoup plus prudent à l’égard des amitiés entre garçons ou entre maîtres et élèves que son confrère Edward Montier. [...]

Jean-Claude Féray, août 2017

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Isaïe réjouis-toi, Gabriel Matzneff (1974)

Publié le par Jean-Yves Alt

L'histoire résumée de ce livre a l'apparence d'un vaudeville : la femme, le mari et l'amant.

Mais première alerte : l'amant est un jeune garçon, Anthony, 16 ans, beau comme un dieu, lointain comme le désir, présent comme la joie. Deuxième alerte : Anthony est aimé de Véronique et de Nil. Ils font l'amour ensemble.

Pourtant ce n'est pas ce récit qui intéresse l'auteur. Nil (écrivain dans ce roman, double de Gabriel Matzneff ?) s'interroge sur le mariage et c'est déjà la méditation d'un penseur solitaire, souple et brillant.

Nil aime l'amour, Nil voue un culte à la beauté, Nil ménage sa vie avec l'acharnement de ceux qui en devinent les frontières. Nil aime Véronique dans la volupté mais aussi dans la soumission à un cérémonial qu'exalte l'Eglise orthodoxe à laquelle ils appartiennent tous les deux. Nil voudrait une femme complice, superbe et différente, une femme qui ne serait pas une femme mais qui de la femme donnerait l'illusion du compagnonnage éternel pour le meilleur... sans le pire.

Qu'Anthony pénètre au centre de leur amour et exalte le bonheur de se confondre dans une même adoration sensuelle ne peut que plaire à Nil qui ne redoute que la banalité et la mesquinerie : « Je ne supporterais que tu me trompes qu'avec quelqu'un que je serais capable, le cas échéant, de désirer... »

Isaïe réjouis-toi, Gabriel Matzneff (1974)

Nil dévoile ses cartes. Véronique trichera. Le monde se démonte, Nil retrouve cette solitude qui lui manquait tant dans l'excès de la cohabitation.

« ... Comment en sommes-nous arrivés là, je ne comprends pas, j'ai froid, j'ai froid, Véronique, ma fiancée, mon épouse, mon amour. »

La belle désinvolture se transforme en cris de détresse : Nil s'arrête aux portes du désert. Il connaît les nuits de sable, il sait les oasis. Nil est écrivain. La solitude en est le prix. Il n'en finit pas de payer. Adieu Véronique, bonjour les jeunes corps fugitifs des après-midi tièdes, bonjour également les matins froids de l'écriture, du travail.

« Ils avaient cru que leur commune tendresse pour le jeune garçon conforterait leur mariage, serait une couche de peinture neuve sur leur amour ancien. Or la fièvre tierce qui les brûle agit entre eux comme un brouillard où, à deux mètres, on ne se voit ni ne s’entend. »

« Isaïe réjouis-toi » est, finalement, un superbe hommage au mariage... à ce qu'il devrait être pour ceux qui privilégient l'amour. De cet espoir déçu est né ce roman, hymne à la solitude.

■ Isaïe réjouis-toi, Gabriel Matzneff, Editions La Table Ronde, 251 pages, 1974


Du même auteur : L'Archange aux pieds fourchus, Gabriel Matzneff

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La bicyclette bleue, Régine Deforges

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman (premier tome d'une trilogie) se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, mais la trame historique et l'intrigue obéissent aux règles classiques des romans populaires : des bombardements, une fille sexy, de braves soldats et un personnage (pas de premier plan) homosexuel.

Raphaël Mahl, sans doute juif et homosexuel, est un être fantasque et de grande envergure. Son pouvoir sur l'entourage et sur le roman reste essentiellement viril, dans ce sens qu'il possède tous les atouts de la domination : un charme fascinant, des relations, une probité efficace et certaine.

Loin d'en abuser au profit du mal, qu'il côtoie sans hésiter, il se consacre au service des innocents, des orphelins et des persécutés, Son extrême sensibilité, ses amères confidences et son humour cynique composent un charisme pervers dont l'ascendant reste indiscutable.

« La bicyclette bleue » fait partie de ces romans de guerre où il semble possible qu'un homosexuel puisse infléchir l'action romanesque.

L'incompatibilité traditionnelle de l'homosexualité avec les qualités viriles n'est donc plus de mise : Raphaël Mahl cesse de faire peur ou d'être ridicule, pour devenir un protecteur bienveillant et désintéressé.

Ce rôle progresse néanmoins par impulsions, au mépris de tout calcul. Suffirait-il d'un quelconque incident pour le ruiner ?

■ La Bicyclette bleue (1939-1942), Régine Deforges, Editions Fayard, 413 pages, 1981, ISBN : ISBN : 978-2253033837


de Régine Deforges : Pour l'amour de Marie Salat

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Clarisse, de Cecil Saint-Laurent

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans l'univers romanesque, le caractère des personnages s'est longtemps défini en termes sexués. D'un côté se trouvaient ceux qui dominaient l'action, qui l'infléchissaient à leur guise et dont le comportement était qualifié de viril. Les autres restaient des bouchons de liège ballotés par l'océan déchaîné. Leur soumission, leur impuissance à se fixer une conduite étaient alors souvent associés au caractère féminin : personnages qui agissaient avec incohérence, ou se laissaient déborder.

Il en va autrement, dans le roman de Cecil Saint-Laurent, « Clarisse », du personnage de Maroussia. Cette jeune femme, qui vécut réellement, avait pillé la Russie d'octobre 1917 dans un train peuplé de soudards. Au contact de la jeune Clarisse, l'héroïne fait preuve d'une homosexualité dévorante, affirmant par là-même un instinct de domination comparable à celui de Léopoldine d'Arpajac.

Le thème reste pourtant simpliste : dans le monde hétérosexiste du roman de guerre, l'homosexualité ne présentait que peu de caractère spécifique. Elle ne s'exprimait que par un transfert de comportement d'un sexe dans l'autre.

Clarisse, de Cecil Saint-Laurent

Le chapitre VI de « Clarisse » (intitulé « Le train pirate ») prend une valeur quasi-symbolique, puisque Maroussia y procède elle-même à la défloration de la jeune fille, acte viril par excellence, à l'aide d'un godemiché.

— Ce n'est pas vrai ! Tu es encore vierge ?

Clarisse acquiesça et Maroussia jeta un cri de bonheur, qui était presque un hurlement.

« Tu es vierge, reprit-elle en recouvrant un calme relatif, mais tu ne le resteras pas longtemps. »

Elle se leva, s'agenouilla sur sa propre couchette pour ouvrir un placard, en tira un coffre qui était d'ébène comme celui des cigares, l'ouvrit et montra à son amie un objet dont celle-ci ne comprit pas d'emblée le sens.

« Il est d'un bois très tendre et très doux. En Orient, on en fait même certains qui sont d'or ou d'ivoire, mais je les trouve trop froids et, ajouta-t-elle en souriant, trop durs quand même. Tu n'as pas compris ? »

Au bout d'un instant, Clarisse admit qu'elle avait compris, mais elle demanda :

« Et la ceinture ?

— Je vais la serrer autour de ma taille. »

Elle gagna l'extrémité de la cabine, se détourna. Clarisse, qui était de nouveau dominée par la certitude qu'elle n'oublierait jamais les moments qu'elle vivait, regardait. Elle vit Maroussia baisser la culotte de cheval jusqu'au sommet de ses cuisses et admira les fesses étroites et serrées. La ceinture claqua en se fermant, les lanières se tendirent, et Maroussia se retourna ; et sans se dévêtir davantage, armée d'un phallus dont Clarisse n'aurait jamais soupçonné que l'imagination humaine, pourtant fertile en artifices, fût capable de l'inventer, s'élança vers la couchette. Clarisse s'était ouverte complètement. Elle jeta un cri qui ne suspendit pas le martèlement dont elle était la proie. Entre deux baisers, Maroussia, triomphalement, chuchota :

« Chérie de mon cœur adorée, petit pigeon, je t'ai faite femme. »

Le temps ne comptait plus. La nuit s'éternisa. Il y eut plusieurs pauses ; elles fumèrent et burent quelques gouttes d'une vodka tiède.

Il reste que cette dérive de la virilité demeure conformiste, puisqu'elle agit finalement par projection d'éléments conventionnels, les plus facilement identifiables.

La chemise retenue par les mains de Clarisse fut arrachée après une courte lutte. Puis, d'un geste, Maroussia se dépouilla de sa blouse. Elle avait toujours de petits seins étroits sous des épaules larges. Elle se laissa tomber sur sa compagne et l'étreignit. Elles s'embrassèrent longuement. Clarisse se demandait si elle aussi, à la pension, n'avait pas rêvé d'être étreinte par Maroussia. Ses seins tendres et volumineux étaient écrasés sous le torse nerveux de sa terrible maîtresse. Pourtant Clarisse ressentait un manque. Les nuits qu'elle avait passées avec William lui avaient appris les pouvoirs agressifs d'un corps d'homme et elle se demandait si l'émoi qu'elle ressentait n'allait pas retomber faute d'être nourri par une action plus vigoureuse. Elle donnait sa bouche, elle offrait son ventre aux caresses de Maroussia, mais son plaisir était altéré par la crainte qu'il ne fût pas assouvi. Elle était heureuse d'être entre les bras d'une femme, il lui semblait qu'obscurément elle avait toujours attendu ce moment mais, par une contradiction qu'elle ne s'expliquait pas, elle agitait le vœu impossible de prêter à cette femme les ressources d'un garçon. Elle fut à la fois déçue et soulagée quand Maroussia se redressa. Elle alluma une cigarette, la posa entre les lèvres de Clarisse puis continua de la fumer.

■ Clarisse, de Cecil Saint-Laurent, Editions Grasset, 403 pages, 1980, ISBN : 978-2246009146

Présentation : Au lendemain de la révolution d'Octobre, la jeune et belle Clarisse est plongée dans les tourmentes d'un pays en proie à la guerre civile. Eprise de deux hommes, le fringant Britannique William Swift, espion à ses heures, et le ténébreux Nicolas Tevassov, officier du tsar, devenu socialiste révolutionnaire, la jeune femme vit une série d'aventures étourdissantes qui la conduisent aux quatre coins de le Russie en feu... avant de la ramener en France où l'attend un destin surprenant.

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