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Hollywood : un monde tristement gai

Publié le par Jean-Yves Alt

La censure de toute allusion directe à l'homosexualité sur le grand écran durant près d'un demi-siècle et, en corollaire, la destinée de nombre de stars homosexuelles avant le libéralisme culturel des sixties, n'incite guère à la nostalgie de la clandestinité.

Le mâle américain, dès avant l'avènement du parlant, s'assurait la maîtrise totale de son image sur les écrans. Il ne lui suffisait pas, au cinéma, de cantonner les actrices dans des rôles de victimes un peu niaises ou de garces dangereuses : il lui fallait aussi imposer aux spectatrices de ne pas le rêver différent de ce qu'il voulait paraître.

La fin du muet n'y changea rien. Hollywood, à l'instar du pays tout entier, s'installe dans la réaction. Les USA sortent exsangues de la Grande Dépression, à peine sûrs de toujours exister en tant que puissance mondiale. Pour renforcer leur unité, se ressaisir, se réaffirmer et prospérer, il leur faut miser sur le patriotisme, les valeurs traditionnelles, et les « bons sentiments » qu'ils suscitent toujours chez le citoyen moyen. Hollywood, alors, devenue, avec les chaleureux encouragements du gouvernement et de l'Eglise, le miroir de la société américaine qui lutte pour sa survie, commence à faire véhiculer par la plupart de ses films, une philosophie fondée sur le culte de l'argent, de l'ordre, de la légitime défense, de la foi, de l'homme fort et de la femme soumise, c'est-à-dire de la famille.

La contrepartie ? Accepter de fonctionner sous influence, en état de perpétuelle surveillance... Ainsi, longtemps, dans les studios, les plus grands producteurs ont-ils tremblé devant le bureau de censure de l'Eglise catholique, devant la Légion pour la décence. Au début des années 50, les quelques éléments gauchisants qui tenteront d'y changer quelque chose, ou qui se borneront à en critiquer l'establishment, se heurteront, à la fameuse Commission des activités anti-américaines de McCarthy ; mais ce ne sera là que l'aboutissement explosif, en pleine guerre froide, d'une longue période de conflit larvé, où auront régné, avivées par l'ambition professionnelle, la suspicion et la délation. La Seconde Guerre mondiale, peu avant, avait, elle, déjà agi comme un révélateur. Les stars étrangères, à peine débarquées à Hollywood, y avaient découvert que non contente d'être devenue un outil de propagande aux mains de la bourgeoisie, de ses « bonnes mœurs » et de son ordre public, elle abritait un tout autre monde que celui des dessins animés rose bonbon de Walt Disney. C'était une jungle.

Le climat, donc, encourageait les maisons de production à faire primer sur toute autre une représentation de l'homme belliqueuse, conforme, ce n'est pas un hasard, à l'esprit des pionniers du Far West. Vu l'idée qu'on s'en faisait alors – des êtres dégénérés, foncièrement passifs, obsédés sexuels, asociaux, corrupteurs et traîtres en puissance – l'évocation des homosexuels, à Hollywood, était à peu près aussi taboue que celle du communisme. Gérée par des nababs comme Goldwyn et Mayer (MGM), Harry Cohn (Columbia), Warner (Warner Brothers), Zanuck et Selznick (Twentieth Century Fox) ou bien encore de Mille (Paramount), qui tous étaient autant de caricatures du producteur tyrannique et libidineux amateurs de starlettes, la capitale du cinéma nourrit une écurie de réalisateurs dans le genre de Lang, Hawks, Hathaway, Fleming ou King, qui eurent pour mission implicite de fixer et d'exalter, dans des films violents et machistes, une image exemplaire du mâle américain, exclusive de toute ambiguïté. Le filon du western allait être désormais avidement exploité ; et « naturellement », cette image hostile, imperméable, boursouflée et assombrie par l'instinct de mort qui la générait, devait trouver le repoussoir idéal dans celle, complexe et troublante (troublante parce que toujours érotisée) qu'offre en général de lui-même l'homosexuel sans masque... De ce dernier, on ne laissa affleurer qu'une vision fondamentalement négative et stérile.

Tout d'abord, la vision comique, parfaitement apte, insidieusement, à frapper les homosexuels d'un discrédit définitif dans les esprits bornés. Rien n'exorcise mieux, en effet, chez l'hétéro fruste que travaille son malaise devant la honteuse tendance, que l'humour exercé aux dépens de celle-ci.

La seconde vision de l'homosexualité que tolérera Hollywood, ce sera celle du film noir – lequel, toutefois, n'en prononcera jamais le nom. Les exemples, de ce côté-là, ne manquent pas non plus, comme Le Faucon maltais, Laura, Gilda, etc., qui associent complaisamment aux femmes fatales, pour les montrer eux aussi s'attaquant à l'intégrité des « vrais » hommes, de très inquiétants pédés refoulés et impuissants, toujours capables, bien sûr, des crimes les plus odieux ! Hitchcock était à peu près aussi friand de ce genre de personnage que des belles héroïnes BCBG, très blondes et frigides : La corde, de L'inconnu du Nord-Express ou de La mort aux trousses.

Il était encore loin, le temps qui verrait un jour le cinéma américain faire une place à la représentation impartiale de l'homosexualité par des hétéros. On n'en était même pas, encore, à imaginer qu'un beau matin surgirait sur les écrans une œuvre comme Le cavalier noir, de Roy Baker (1960) – sans doute le premier film américain à avoir subi des coupes pour excès d'indulgence à l'endroit d'un personnage d'« inverti ».

Durant son âge d'or, donc, Hollywood vouera ses plus grands acteurs homos à faire carrière en panoplie d'hétéro pur et dur. De temps à autre, comme Montgomery Clift dans La rivière rouge, avec J. Wayne, ils auront la joie vengeresse de voir pousser jusqu'à l'équivoque, bien involontairement, la célébration de la franche amitié virile, ou comme Cary Grant, à plusieurs reprises, d'être innocemment invités à risquer dans une comédie une ou deux scènes en travesti. Mais la plupart du temps, leur choix de poursuivre coûte que coûte leur carrière dans le star-system les condamne à une sorte de dédoublement permanent de la personnalité, dont on imagine bien que les effets sur le psychisme ne peuvent qu'aboutir, en fin de parcours, à un naufrage irrémédiable. Il y aura certes des contrevenants radicaux à cet ordre établi, comme James Whale, auteur de films fantastiques qui préféra cesser complètement de tourner plutôt que de continuer en se reniant dans l'autocensure de ses allusions habituelles. Il y eut aussi des chanceux, comme Burt Lancaster, qui se vit sur le tard confier en Europe des rôles iconoclastes comme jamais il n'avait pu en espérer plus tôt aux USA.

Ce qu'on sait maintenant de ce que fut la vie d'acteurs comme Tyrone Power, Cary Grant ou Rock Hudson, a de quoi attrister. Beauté, triomphes, notoriété, fortune, rien de tout ça n'arriva durablement à leur tenir lieu de bonheur, et la détresse de leurs dernières années jette sur l'ensemble de leur existence une lumière telle, qu'aujourd'hui, si brillante qu'elle ait pu paraître par le passé, leur destinée fait figure de gâchis. Ces hommes, leur vie durant, ont été la propriété et le faire-valoir de leurs producteurs. Ces derniers ne se sont pas seulement contentés d'enrichir leur firme à leurs dépens ; ils leur ont imposé des contrats draconiens qui les leur livraient pieds et poings liés pour sept ans d'exclusivité absolue ; ils leur ont imposé un rythme de tournages quasi-stakhanoviste et, souvent (le cas de Cary excepté), de mauvais rôles, de lugubres galas de soutien et des campagnes promotionnelles à travers tout le pays, plutôt que de bons scénarios et des réalisateurs novateurs.

Cary Grant, grâce à Hitchcock, put abandonner la comédie galante sophistiquée pour un genre moins léger, n'eut jamais véritablement l'occasion d'offrir une autre apparence de lui-même que celle du col-blanc au charme british, flegmatique et un peu gauche. Quant à Rock Hudson, il ne dut la faveur d'Hollywood qu'à son allure de bon vrai Yankee du terroir, avenant, bien bâti, propre sur lui, certes plus physique qu'intello, mais si bien élevé et donc doué de la saine aura du gendre idéal... Un camouflage désespérément vide.

Peut-on vraiment s'étonner, alors, que de pareilles carrières se soient achevées sur le déclin ? Standardisées à ce point, elles ne pouvaient que s'essouffler comme la mode se démode, et ces acteurs finir usés, rongés par l'amertume, le dégoût d'eux-mêmes et de la presque totalité de leurs films, tout autant que par l'alcool et la drogue.

Hollywood a interdit à ses stars galeuses de vivre au grand jour une vie privée conforme à leurs désirs profonds. On aura poussé la mascarade jusqu'à leur recommander, aux fins publicitaires qu'on imagine, de convoler en justes noces : Rock une fois, Tyrone trois, Cary quatre !... et l'histoire de ces mariages – surtout dans le cas de Cary Grant – accumule les horreurs. Le mépris, les infidélités les plus lâches, les insultes, l'incitation à la débauche, les coups et la torture morale : tout y est. On voudrait pouvoir trouver des excuses à un tel sadisme, mais tout ce à quoi l'effort de compréhension arrive à se raccrocher, c'est à ce seul constat, qui tient bien mal lieu de circonstances atténuantes : leurs femmes, au début, ces hommes les ont aimées, mais ce que leur ignoble comportement conjugal exprimait, c'était sans doute bien moins la haine du deuxième sexe, que celle d'une logique qui leur niait le droit d'assumer pleinement, librement, leurs préférences sexuelles...

Hollywood : un monde tristement gai

Cette atmosphère hollywoodienne, le lecteur la retrouvera dans le magnifique roman de Gilles Leroy : « Dans les westerns » (Editions Mercure de France, 313 pages, janvier 2017, ISBN : 978-2715243934).

Quatrième de couverture : 1948, Arizona. Quand Paul Young rencontre Bob Lockhart sur un plateau de cinéma, l’évidence saute aux yeux de tous : les deux hommes seront bien plus que de simples partenaires de jeu. Espionnés par les studios, la police des mœurs et la presse à scandale, les amants vivront sept années de passion, jusqu’à ce que Paul regagne le rang.

Le voici cinquante ans plus tard, devenu sénateur et patriarche, qui joint sa voix à celles de deux autres inconditionnels : l’actrice Joanne Ellis, longtemps éprise de Bob, et Lenny Lieberman, l’agent presque frère. Émus, émerveillés encore, ils tissent à eux trois la légende de Lockhart.

Toute histoire d’amour est aussi l’histoire d’un monde, nous dit Gilles Leroy : ici, une Amérique brillante, convulsive, déchirée entre avant-garde et cynisme, soif de liberté et répression.

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Rivage des intouchables, Francis Berthelot

Publié le par Jean-Yves Alt

Allégorie de la peste des temps modernes, « Rivage des intouchables » parle du sida. Francis Berthelot n'en fait pas une banale transposition futuriste, mais invente une fiction pleine de sens : c'est pour mieux parler d'ici et maintenant qu'il choisit de parler d'ailleurs et demain, d'utiliser le détour de la SF.

Son récit se déroule en un temps indéterminé par rapport au nôtre, sur une planète mystérieuse récemment colonisée. Dans ce monde-là, appelé Erda-Rann, deux races s'opposent et se haïssent : les Gurdes, issus des terres désertiques de la planète, et les Yrvènes, produits des eaux de la Loumka, l'élément liquide.

Après une guerre récente, qu'on devine inexpiable, une paix précaire règne. Mais une loi interdit tout contact physique entre ces deux espèces dissemblables : écailles dures d'un côté et peau pigmentée de l'autre. Jusqu'au jour où les « transvers », ceux qui se mêlent en refusant le dogme au grand dam des dirigeants se révoltent et brisent publiquement les interdits.

Arthur, le jeune Gurde, n'a pas la force psychologique de son ami Cassian, le jeune Yrvène révolté. Comment réagir face aux insultes qui jaillissent : « Frottard, Poiscailleur, Lècheur de Couennes » ? Comment, dans ces conditions, les « transvers » pourraient-ils avoir une bonne estime d'eux-mêmes ?

Sur Erda-Rann, le neuf ne procède pas de l'ancien : il faut tout réinventer sans points de repères. Mais un jour la maladie, l'« épidermie », surgit et bouleverse des acquis fragiles et contestés. Le mépris, la haine et l'incompréhension rôdent avant de se déchaîner : c'est le temps des pogroms, de la répression et de l'exclusion.

Rivage des intouchables, Francis Berthelot

Léonore, l'un des personnages principaux, est de ceux qui s'insurgent, même si la peur la fait hésiter un moment : « Je ne comprends même pas ce que ça veut dire : transvers. On trouve la peau du voisin agréable ou repoussante, et voilà. Pourquoi coller un nom à ceux qui préfèrent le salé au sucré ? »

« Rivage des intouchables » est un récit de transgression, de régression et d'agression, où se reflètent des vies d'hommes qui peuvent s'exclamer, comme Arthur : « Je suis cousu de plaies, à l'intérieur. Depuis tout petit ! »

Métaphore du sida, « Rivage des intouchables » est une forte réflexion sur la difficile construction d'une identité sans points de repères stables et reconnus.

Le roman évoque sans fausse pudeur ces « nuits transvers » « dans lesquels les corps se frôlent et se happent, se prennent et se quittent, atteignent ensemble à des extases forcenées, qui fleurent parfois l'amour, parfois seulement le caniveau ».

Ce livre s'achève sur l'esquisse d'un futur supérieur où pourraient dominer les « fauteurs de paix ».

■ Rivage des intouchables, Francis Berthelot, Editions Gallimard, Folio/SF, 320, pages, 2001, ISBN : 978-2070417735


Du même auteur : La lune noire d’Orion

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George, Alex Gino (2017)

Publié le par Jean-Yves Alt

Y a-t-il sujet plus tabou que ces hommes qui se désirent femmes ? Sujet encombré d'ailleurs de fausses directions comme l'homosexualité masculine qui n'a rien à voir avec ce questionnement ou le travestissement qui appartient à un tout autre domaine, aussi passionnant soit-il !

Pourquoi la plupart des gens ont un avis très tranché sur ce que doit être un homme ou une femme ? Cela même dans les pays où chacun dispose d'une grande liberté de penser. Pourquoi les enjeux, qui se « cachent » derrière ces identités, sont si peu revendiqués ? Pourquoi le dépassement du modèle binaire fait-il si peur ? Pourquoi ne prend-on pas conscience plus souvent qu'être une femme ou un homme n'a pas le même sens, suivant les époques et les lieux ? Pourquoi gomme-t-on encore trop souvent l'existence sociale du corps ?

C'est sans doute parce que la plupart des gens sont convaincus que les différences sexuelles, les fonctions sexuelles, etc. sont régis par la nature. Ou parce qu'ils préfèrent ignorer ces interrogations.

Qui est George ? C'est un garçon de 9 ans dont sa mère est très fière. Il entretient de très bonnes relations avec son grand frère Scott qui pense que George est homosexuel. Pour Scott, cela ne poserait aucun problème puisque son meilleur ami est lui-même homosexuel. George est aussi le « meilleur ami » de sa camarade de classe Kelly. Personne autour de George ne voit qui « ELLE » est vraiment. Car le point central de ce roman est que George est convaincu d'être une fille dans un corps de garçon.

L'excellente idée d'Alex Gino se situe dans la manière de narrer cette histoire. Le narrateur est omniscient : il sait tout et il livre aux lecteurs le moindre détail. En explorant toutes les facettes de George, le narrateur permet aux lecteurs d'envisager une vie pour ce personnage. A cela s'ajoute que le narrateur désigne George par le pronom « ELLE ». Cette reprise anaphorique place le lecteur expérimenté dans un rapport de connivence avec le narrateur. Il n'est pas sûr qu'un lecteur de 9 - 11 ans (âge pour lequel l'éditeur L'Ecole des Loisirs cible son lectorat) ait l'expertise pour comprendre immédiatement cette reprise anaphorique. C'est pourquoi, il serait bienvenu que ce roman puisse être lu dans les classes de fin d'école élémentaire et dans les premières années du collège. Quand l'institutrice propose de jouer une pièce de théâtre tirée d'un roman jeunesse de E. B. White : « Charlotte's Web », George veut absolument interpréter le personnage de l'araignée Charlotte. Obtenir ce rôle sera l'enjeu crucial de George.

George, Alex Gino (2017)

Kelly, l'amie de George, parle dans ce roman d'un traitement permettant de bloquer la puberté :

« Un garçon pouvait devenir une fille. Par la suite, elle avait lu sur Internet qu'on pouvait prendre des hormones féminines qui changeaient le corps, puis passer par diverses opérations chirurgicales si on le souhaitait et si on en avait les moyens financiers. Cela s'appelait transsexualité. On pouvait même commencer avant l'âge de dix-huit ans par des comprimés dits antiandrogènes qui empêchaient les hormones masculines présentes chez les garçons de transformer leur corps en celui d'un homme. Mais, pour cela, il fallait une autorisation parentale. » (pp. 48-49)

Cette médication pose autant de questions qu'elle procure de solutions qui peuvent apparaître comme satisfaisantes : certes, elle donne du temps aux jeunes concernés pour réfléchir s'ils veulent ou non transformer leur corps ; on sait qu'à un moment donné, la perspective de développer les caractères sexuels secondaires peut devenir insoutenable [George se pose aussi cette problématique : « un jour, la testostérone ferait pousser d'affreux poils de barbes sur ses joues » (p. 115)]. Le traitement permet au final que les personnes extérieures ne voient rien de la réalité de la personne « trans ». Cette dernière aura l'air d'être né homme ou femme. Mais cela ne revient-il pas à discréditer la vie et le corps des personnes « trans » ?

Aujourd'hui, à l'échelle du monde, les personnes qui subissent le plus de discriminations sont les femmes, incluant les femmes transsexuelles. Elles sont victimes de plein fouet de la violence, de la pauvreté sans parler d'un déficit d'alphabétisation. C'est un défi que le XXIe siècle doit affronter.

« George », court roman, peut permettre aux pré-adolescents de réfléchir au moyen d'entrer en résonance et connivence avec les personnes marginalisées du fait de leur transsexualité.

Le questionnement de l'homosexualité, dans les récits pour les jeunes, est maintenant plutôt bien admis. On peut se réjouir aujourd'hui que la thématique transsexuelle soit proposée dans les fictions pour la jeunesse.

« George » est pour tous ceux qui ne cessent d'espérer leur vraie vie, un livre optimiste.

■ George d'Alex Gino, traduction de Jean-François Kerline, Editions L'Ecole des Loisirs, 176 pages, février 2017, ISBN : 978-2211227452


Sur le même thème, pour le même âge : Mehdi met du rouge à lèvres de David Dumortier.

Pour les plus grands : Celle dont j’ai toujours rêvé de Meredith Russo, La face cachée de Luna de Julie Anne Peters.

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Celle dont j’ai toujours rêvé, Meredith Russo (2017)

Publié le par Jean-Yves Alt

En 2005 paraissait « La face cachée de Luna » (1), un roman qui abordait la question de la transsexualité mais à travers le regard de la sœur du protagoniste.

12 ans après, paraît enfin un roman où le narrateur est un personnage transsexuel !

« Celle dont j’ai toujours rêvé » n'a rien à voir avec un journal intime, il faudrait écrire « un faux journal intime », une histoire à la première personne sur le mode du bavardage confidentiel. L'écriture fictionnelle choisie par Meredith Russo est totalement voulue et finement précisée dans la note de l'auteure en fin de volume :

« Merci de lire ce livre. Merci de vous y intéresser. Je suis nerveuse de savoir ce que vous penserez de ce livre, mais pas pour la raison que vous croyez. Bien sûr, j'ai peur que vous n'ayez pas aimé ce roman, mais plus encore, j'ai peur que l'histoire d'Amanda devienne votre référence, d'autant qu'elle est écrite par une femme trans. Cette idée me terrifie ! Je suis une conteuse, pas une éducatrice. J'ai pris des libertés. J'ai romancé les situations afin de les intégrer à l'histoire. » (p. 307)

Nul ne peut produire de représentation objective de lui-même. On s'appréhende toujours dans une « ligne de fiction » disait Lacan. Cette fiction est la seule vérité possible que le sujet puisse produire de lui-même.

Amanda Hardy vient de rejoindre son père qu'elle n'a pas vu depuis quelques années. Ses parents sont divorcés. Elle est très belle et est immédiatement remarquée par les élèves de son nouveau lycée. Mais un secret l'empêche de s'ouvrir aux autres : un secret que le lecteur découvre dès les premières pages : avant, elle s'appelait Andrew. Sa rencontre avec un lycéen, tout aussi mystérieux, Grant, va l'obliger à réfléchir sur le besoin de se révéler afin de pouvoir vivre ce qu'elle est pleinement.

Amanda, 20 ans, raconte tout au long de ce roman son parcours avant de devenir une fille à l'aide de nombreux retours en arrière, tout en disant ce qu'elle vit dans le présent chez son père, au lycée, etc. L'habileté de l'auteure est de ne pas tout dire du vécu d'Andrew-Amanda. Il reste de nombreux blancs que le lecteur peut combler avec sa propre sensibilité. Très peu de place est laissée à la transformation physique : juste le moment d'un entretien avec son psychiatre. Et c'est très bien ainsi. La description des opérations chirurgicales n'auraient rien apporté de plus. C'est une question de respect que l'auteure a envers son personnage.

— Qu'est-ce qui n'a pas de sens, Andrew ?

— Sur mon acte de naissance, il est écrit que je suis un garçon.

J'avais la poitrine compressée. Malgré ses plafonds hauts, la pièce me paraissait soudain étroite.

— J'ai un... je ressemble à un garçon. J'ai des chromosomes de garçon. Dieu ne fait pas d'erreur. Alors, je suis un garçon. D'un point de vue scientifique, logique, spirituel, je suis un garçon.

Il a joint le bout de ses doigts et s'est penché encore plus.

— On dirait que tu essaies de te convaincre.

— Je sais que j'aime les garçons.

J'ai levé les yeux vers le plafond et agité le pied nerveusement.

— Mais on n'a pas besoin d'être une fille pour ça.

Est-ce qu'il y a quelque chose qui te dérange, dans le fait d'être un garçon ?

— Les habits, ai-je répondu très vite. (pp. 38-39)

Celle dont j’ai toujours rêvé, Meredith Russo (2017)

La différence entre la transsexualité et l'homosexualité est très bien traitée :

« Si je n'étais que gay, ça irait. Mais je me sens mal en tant que garçon. J'aime quand je laisse mes, cheveux pousser et que les gens me prennent pour une fille. J'essaie d'imaginer quel type d'homme je deviendrai et rien ne vient. Même si c'est avec homme, me voir en tant que mari ou père me donne l'impression de disparaître dans un trou noir. Le seul avenir dans lequel j'existe, c'est celui où je suis une fille. » (pp. 39-40)

Ce roman permet de mettre subtilement en avant les émotions, les désirs, les craintes d'Amanda. Comment retrouver son père alors qu'elle sait que le divorce de ses parents est lié à sa « transformation » ? Comment aborder sa vie sentimentale en taisant son parcours ? Comment répondre au désir de Grant ? Comment tenir compte des conseils de son père concernant la transphobie des gens ?

— Écoute, Amanda, il faut qu'on parle de l'autre soir. […]

— Je savais que c'était loin d'être la vérité. J'avais promis à mon père que je venais ici pour étudier et finir le lycée, pour être en sécurité. Je ne sais pas à quoi je jouais avec Grant, mais ça ne rentrait pas dans ce plan.

— Ce n'est pas possible, a dit mon père. […] Tu étais toujours si timide […]. L'air grave, toujours dans les jupes de ta mère. Tu détestais tout ce qui était ne serait-ce qu'un peu dangereux.

— C'est toujours le cas.

— Alors pourquoi vas-tu à l'église avec des fondamentalistes ? a-t-il cinglé en me jetant un regard dur. […] Pourquoi passes-tu du temps seule avec des garçons, et pas seulement des garçons mais des athlètes […]

— Ici, les gens comme toi se font tuer. Par des gens comme lui.

— Grant n'est pas comme ça, ai-je dit d'une voix lointaine.

— C'est un adolescent, a rétorqué mon père en haussant à nouveau le ton. Ils sont tous comme ça ! (pp. 144-145)

« Celle dont j'ai toujours rêvé » en dit sans doute plus long, y compris dans les interstices du non-dit et de l'implicite, que le plus soigné et le plus sincère des récits rétrospectifs de soi.

Ce roman de Meredith Russo, progressiste dans sa représentation des canons familiaux et sociaux, est aussi plus complexe que les « faux journaux intimes » proposés encore aujourd'hui aux adolescentes. Il est donc certainement plus élitiste. Il s'adresse à des familles qui possèdent les codes culturels. En raison des capacités de lecture qu'il mobilise et de la vision qu'il transmet, il serait souhaitable qu'il puisse être prescrit ou lu à l'école où la place de la littérature jeunesse progresse.

■ Celle dont j’ai toujours rêvé de Meredith Russo, Éditions Pocket jeunesse, 310 pages, février 2017, ISBN : 978-2266270106, 17€90

(1) Ce roman de Julie Anne Peters a été réédité en 2016 sous le titre « Cette fille, c'était mon frère » (Editions Milan, ISBN : 978-2745978363)

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Jack London : plus près des hommes que de prendre la défense des femmes

Publié le par Jean-Yves Alt

Il y a cent quarante ans naissait, à San Francisco, un écrivain dont la gloire allait dominer son siècle. Il y a cent ans, en 2016 plus exactement, mourrait à Glen Ellen, (Californie) Jack London.

S'il ne connut pas l'enfer posthume des écrivains maudits, son sort fut pire : son œuvre fut irrémédiablement déformée, trahie. L'écrivain Upton Sinclair déclara à l'annonce de sa mort : « Il est honteux et tragique pour notre littérature que l'Amérique capitaliste soit parvenue à voler l'âme de cet homme ! ».

La personnalité de l'aventurier des neiges, du coureur des mers du Sud, ne reposait pas seulement sur les quelques histoires de bêtes qui lui avaient valu sa renommée universelle et la première place dans les bibliothèques enfantines. Avec « Le Talon de Fer », « Le Peuple de l'Abîme », « Radieuse Aurore », autant de cris contre l'injustice et l'arbitraire, le lecteur fait connaissance avec un homme engagé dans la lutte politique, généreux et passionné.

Le chemin qui amena Jack London à militer dans le parti socialiste, à mener des marches de protestation, à animer des grèves, à se faire arrêter et censurer, n'est pas fortuit. Il commence dans ce quartier misérable de San Francisco, Market Street, où il naît, enfant illégitime de parents plus ou moins charlatans. Très tôt, soutien de famille, il découvrira l'enfer de la condition ouvrière dans cette fin du XIXe siècle. Toute une expérience dans laquelle le futur auteur puisera pour la parer des conventions de l'imaginaire. Vendeur de journaux, employé dans une fabrique de conserves, chasseur de phoques, agent de police, ouvrier dans une chaufferie électrique, vagabond, chercheur d'or, il y a là toutes les constantes de l'œuvre future, la cohabitation avec ces hommes frustres et rudes, l'impérieuse nécessité de la justice sociale et le magique appel de la mer.

Mais derrière cela, toujours, partout, des livres, l'insatiable appétit de littérature qui lui fait dévorer des bibliothèques entières, selon les circonstances. La lecture de Karl Marx est, évidemment, un événement essentiel dans sa vie. Marxiste, London le sera jusqu'à la fin de sa vie, malgré le succès (après la publication du « Fils du Loup » et de « L'Appel de la Forêt »), malgré la richesse, malgré sa démission du Parti, quelques mois avant sa mort (il accuse ses camarades de sombrer dans le réformisme).

Ainsi, la silhouette n'est pourtant pas parfaite : socialiste oui, utopiste sans doute : il croit à l'efficacité de la grève totale, à la réconciliation entre les classes..., toute imprécision qu'ont connue les grands auteurs engagés du début du siècle, Gorki, Hauptmann, Romain Rolland. Mais cette pitié pour tous les faibles suscite en lui une admiration pour les forts, pour la brute. Et son racisme, alimenté sans doute par son éducation (sa mère l'a toujours mis en garde contre les « races brunes ») est assez déterminant pour qu'il s'écrie, une réunion du parti socialiste « Que diable ! Je suis tout d'abord un homme blanc et ensuite seulement un socialiste ».

Cette perpétuelle contradiction : l'écrivain de détente / l'écrivain politique – le marxiste sincère / le raciste convaincu, est sans doute la source de la diversité de son œuvre. C'est dans « Le Cabaret de la dernière chance » qu'il aborde directement l'un des drames de sa vie : l'alcoolisme avec « John Barleycorn » (Jean Graindorge, c'est le nom que les américains donnent au génie de la bouteille). Jack London fera sa connaissance très tôt dans son existence. A 15 ans, il s'enivre régulièrement au First and Last Chance Saloon (encore debout aujourd'hui) à San Francisco. A la suite d'une beuverie, son rafiot de pilleur d'huîtres est détruit par le feu. Malgré des armistices qui traumatisent sa conscience, John Barleycorn reviendra régulièrement le visiter. Deux ans avant sa mort, c'est à la suite d'une cure de désintoxication – qu'il juge définitive – qu'il écrit « Le Cabaret de la dernière chance », bannière et manifeste de la Ligue Antialcoolique.

Jack London : plus près des hommes que de prendre la défense des femmes

Il serait hasardeux de faire de Jack London un ivrogne invétéré mais l'impulsion de ce mauvais génie est constante. L'ambigüité de l'homme est encore plus profonde. Ainsi que le rapporte Georges-Michel Sarotte, les héros de London s'imposent par leur poids de muscles. Cent exemples pourraient être cités : le héros londonnien est un bel animal, un dieu grec hyper-viril dont la musculature d'athlète, typiquement culturiste, pare un corps souple et gracieux. Ces énormes muscles sont toujours recouverts par la peau la plus douce qui soit. Et sans cesse l'auteur décrit ces corps avec émerveillement, avec émotion. Pour cela il a recours à des procédés littéraires qui abondent : c'est le regard de la femme qui contemple amoureusement le corps du héros, c'est un affrontement entre deux mâles demi-nus...

L'un des romans sans doute le plus explicite est « Sea Wolf » (« Le Loup des mers ») – porté de nombreuses fois à l'écran – qui conte l'admiration / haine que porte un jeune intellectuel chétif, Humphrey Van Weyden, au commandant Wolf Larsen, colosse cynique et brutal. Lorsque le jeune homme voit pour la première fois le corps nu de Larsen : « il en eut le souffle coupé et laissa choir le rouleau de coton antiseptique qu'il tenait entre ses mains ». Autre variation : le despotique commandant planté, demi-nu, dans sa cabine, ordonne à Humphrey de tâter fermement ses muscles qu'il fait saillir, ce qui émotionne fortement le jeune homme « le corps de Wolf Larsen était aussi blanc, aussi doux que celui de la plus blonde des femmes... ».

La fascination des corps musculeux étroitement enlacés, amène l'écrivain à disserter sur des luttes amoureuses : les héros de London s'étreignent souvent pour lutter ou « pour danser ensemble jusqu'à ce que l'un d'entre eux s'effondre », complicité ambiguë où le partenaire qui s'écroule épuisé, reconnaît son infériorité, substitut de féminité qui reforme le couple (Le Loup des mersThe GameThe abysmal Brute).

Le héros est toujours un homme sans femme et l'héroïne – la femme qu'il espère – sera soit une jeune fille éthérée, soit une fille-garçon au caractère viril. L'œuvre de London regorge d'allusions désobligeantes envers les femmes qu'il compare à des guenons et « dont la traîtrise est un poison aussi violent que l'alcool ». Il se maria deux fois et regretta toujours amèrement n'avoir pas eu de fils.

Toute sa vie, London chercha « l'ami parfait ». Ne plaçait-il pas la camaraderie au-dessus de la passion qui l'ennuyait ? Les lettres qu'il échangea avec le poète George Sterling commencent par « Mon très cher », finissent par « I Love », ce qui aux Etats-Unis, même aujourd'hui, embarrasserait plus d'un « vrai mâle ». Jack London ne connut probablement jamais de liaison homosexuelle suivie qui eut détruit la conception qu'il avait de la virilité mais sa quête du camarade idéal. Ses deux mariages successifs, son donjuanisme outré, son rêve « d'une Humanité androgyne » où l'on pourrait être sensible à l'attrait du mâle sans perdre sa réputation de masculinité, son besoin d'être (« un vrai homme, un homme d'hommes », atteste d'une homosexualité latente.

Néanmoins, London connaissait fort bien, par expérience, l'homosexualité et ceci depuis son premier voyage à 17 ans. Il a fait la description de ses étreintes entre marins, « ces amants du gaillard d'avant » comme il les nommait : « c'était franc, brutal et répugnant ».

Plus tard, après son séjour à la prison de Niagara Falls, il déclarera : « Partout où l'on parque des hommes, où on leur refuse des femmes, leurs perversions sexuelles remontent à la surface » et opposera « ces horreurs impensables, cette bestialité » à un amour total, viril, pur, mais non génital. Il est permis de penser qu'il ne le rencontra jamais mais peut-on imaginer qu'à la veille de sa mort, au moment où il entreprend d'écrire une « féroce dénonciation de la Femme », il eut la révélation de la réalité intime de ses passions ?

Le 21 novembre 1916, Jack London absorbe une forte quantité de pilules à base de morphine, dose mortelle qu'il a lui-même calculée soigneusement. Le lendemain, sa veuve annoncera cette mort due selon elle « à une crise d'urémie ».

Jusqu'à l'ultime seconde, et des années au-delà, vérités et fictions auront cohabitées. Aujourd'hui, seulement, on s'aperçoit que le mensonge ne tient plus ; l'œuvre se suffit à elle-même désormais.


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