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Mariage pour tous et adoption par René Schérer

Publié le par Jean-Yves Alt

Franck Delorieux : Pour toi, le mariage et l'adoption pour les couples homosexuels représentent des avancées ou une conformation à la norme hétérosexuelle ?

René Schérer : J'ai signé, sur la demande de Didier Eribon, en faveur du mariage homosexuel parce que si je n'avais pas signé je me rangeais du côté de ceux qui criaient au scandale. Mais, en moi-même, relativement à mes propres pensées, je garde sur le mariage des idées qui sont un peu archaïques, celles héritées du XIXe siècle, de la critique fondamentale du mariage chez Fourier, chez les anarchistes, chez Marx jusqu'à Sartre.

Cette critique a disparu. Le mariage ne marquerait pas une récession clans le mouvement homosexuel mais une normalisation. Les homosexuels se sont rangés, ils ont abandonné un certain nombre d'idées jugées comme exagérées ou inopportunes, comme les idées révolutionnaires, comme l'idée de changer fondamentalement les liens sociaux. Ils se sont rangés du côté d'une imitation des relations normales. Il y a une tendance vers la normalisation, étrange normalisation d'ailleurs parce que lorsque ça va du côté des revendications d'adoption ou de parenté, ça devient un peu étrange mais peut-être légitime. Si l'on se range du côté de Fourier, il y a le familialisme, ou le parentisme, ou le paternisme qui se trouve être une passion à part entière à côté des autres passions comme l'amour qui est représenté matériellement par l'affection sexuelle. L'homosexualité peut donc cohabiter avec ce qu'on peut appeler le parentisme ou une passion parentale. En tant que fouriériste, ça ne me choque pas bien que le mariage ne soit pas une chose qui soit présente dans les conceptions fouriéristes. Il est critiqué sous la forme qu'il appelle civilisée comme étant une matière non pas comme le disaient Marx et Engels de « prostitution légale », mais parce qu'il limite les liens sociaux, il se limite au couple, à une forme mesquine de la relation sociale. Pour Fourier, la multiplicité des liens, une sorte de polygamie généralisée sont représentées comme la forme maximum de l'éventail des passions. À l'intérieur de cela, on peut bien y insérer également le parentisme, si ce n'est d'ailleurs que ce parentisme ne signifie plus rien dans une société telle que l'envisage Fourier où l'éducation des enfants, la vie des enfants se fait en dehors d'une famille fermée et où ces sentiments sont purement bénévoles ou gratuits, sans être du tout accompagnés d'une autorité quelconque ni de l'enfermement des enfants à l'intérieur de maisons particulières. Il faudrait faire des nuances qui pourraient apparaître comme un peu byzantines mais qui sont intéressantes malgré tout : distinguer le sentiment de parentalité et d'autre part le fait qu'il y a peut-être dans cette idée des homosexuels une idée beaucoup moins admissible et louable qui est la possession des enfants : pourquoi les homosexuels ne pourraient-ils pas se permettre ce que les hétérosexuels se permettent c'est-à-dire des enfants qui soient aussi leur propriété, leur reproduction, ce sur quoi ils peuvent avoir une certaine forme de contrôle ? La relation parentale à un enfant est toujours extrêmement louche donc on ne peut pas en traiter d'une façon simple. Dans le cas où un homosexuel est en relation avec un autre homosexuel qui a un enfant, que l'on permette à cet enfant de vivre avec ces deux homosexuels est tout à fait admissible. Maintenant le fait que des homosexuels qui n'auraient pas d'enfant aient l'intention d'adopter, c'est peut-être aussi légitime mais à condition que ça ne soit pas pour constituer autour de cet enfant quelque chose qui ressemblerait à une autorité parentale. Ça me paraît intéressant comme ce qu'on pourrait appeler figure de combinaisons passionnelles qui montrent qu'il y a beaucoup plus de complexité dans les relations humaines, dans les passions et dans les affections. La logique binaire ne fonctionne pas plus dans ce cas-là qu'ailleurs. Tout se trouve d'une façon également ou inégalement distribuée chez chaque individu. C'est tout ce que je peux dire sur ce sujet. Je ne peux pas formuler de pensée très précise sauf le fait que dans l'ordre actuel qui maintient, sinon un ostracisme, du moins un préjugé très grand contre l'homosexualité, relativement à des pays où l'homosexualité est bannie ou punie de mort, toujours je serai du côté de ces formes de revendications que je les approuve ou non, que je les partage ou non.

in Les Lettres françaises n° 76, Propos de René Schérer recueillis par Franck Delorieux, 6 novembre 2010


Lire aussi : Le contrat universel, au-delà du mariage gay de Lionel Labosse et Un « contrat universel » à plusieurs plutôt qu’un mariage à deux, fût-il gay

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Le sixième fils, David Plante

Publié le par Jean-Yves Alt

La folie douce des gens ordinaires est au centre de ce roman. La famille Francœur est une famille d'Américains moyens, apparemment très unie, totalement repliée sur elle-même.

Pour cette famille, le monde extérieur s'arrête à la petite communauté de Canadiens français à laquelle elle appartient. Monde clos, la maison Francœur vit selon les règles et les lois intangibles qu'elle s'est fixées et dont le père est le scrupuleux et souverain législateur.

A travers le regard du sixième fils Francœur, Daniel, le lecteur assiste à la méticuleuse description de la décomposition de cette famille, décomposition d'autant plus lente et pernicieuse qu'elle prend sa source dans l'application même des lois qui en sont le fondement.

La vie quotidienne des Francœur est décrite avec une implacable et terrifiante simplicité : ce ne sont que successions de courts dialogues, narration de détails de la vie courante, un tissu de faits en apparence anodins qui font ressentir peu à peu une atmosphère irrespirable, oppressante.

La mère est le personnage principal de ce roman. Reena Francœur est l'âme du foyer, sa protectrice. C'est elle qui tente de désamorcer les conflits que provoquent la rigidité du père, sa volonté d'imposer à ses sept enfants, sept garçons, le code d'honneur des Francœur.

C'est elle également qui souffre quand ses enfants s'éloignent, quittent la petite ville de Providence pour l'inconnu, ce monde qui hors des frontières du foyer n'existe que par l'envoi de rares cartes postales aux noms mystérieux : Barcelone, Miami.

La seule volonté et exigence de la mère : que la famille vive en paix, une paix sans cesse menacée pour laquelle elle sacrifie tout, glissant peu à peu dans la démence quand les conflits deviennent insurmontables.

Le sixième fils, David Plante

C'est ce lent dérapage quotidien dont Daniel est le témoin, un témoin également préoccupé par l'éveil de sa sexualité, l'éveil du mal pour cette famille très dévote.

Les scènes où la sexualité de Daniel est vécue dans un délire d'onanisme mystique sont d'une bouleversante intensité, tout comme le troisième tiers du roman, où soudain la famille se déchire, dialogues abrupts dans la meilleure veine du théâtre de Tennessee Williams.

Ce roman à l'écriture âpre, dépouillée, est un superbe témoignage en grande partie biographique, sur le douloureux malaise d'une famille apparemment sans histoire.

■ Le sixième fils, David Plante, traduit de l'américain par Jean Guiloineau, éditions Bernard Coutaz, 303 pages, 1988, ISBN : 978-2877120043

Quatrième de couverture : Les années cinquante, une petite ville du nord des Etats-Unis. A travers la description méticuleuse d'une lente désintégration, Daniel, le sixième fils nous ouvre une porte sur le monde clos et dévot de la famille Francœur.

« Leurs vies étaient des vies de petits détails et ils n'allaient jamais au-delà... »

Les sept fils se dispersent, la mère frôle la folie et le père s'enfonce dans une amère vieillesse.

L'univers de David Plante est oppressant, son écriture drue et souvent audacieuse. Cette chronique du désarroi se charge au fil des pages d'une émotion d'autant plus grande qu'elle est distillée dans une langue d'une belle simplicité. C'est avec ce roman autobiographique que l'auteur s'est imposé outre-Manche et outre-Atlantique.

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Puissance littéraire pour décrire les relations homosexuelles par Apollinaire

Publié le par Jean-Yves Alt

L'un des premiers à avoir décrit, avec une puissance littéraire, les relations homosexuelles fut Guillaume Apollinaire :

« Un matin, le prince Mony Vibescu, tout nu et beau comme l'Apollon du Belvédère, faisait 69 avec Cornabœux. Tous deux suçaient goulûment leurs sucres d'orge respectifs et soupesaient avec volupté des rouleaux qui n'avaient rien à voir avec ceux des phonographes. Ils déchargèrent simultanément et le prince avait la bouche pleine de foutre lorsqu'un valet de chambre anglais et fort correct entra, tendant une lettre sur un plateau de vermeil. »

Guillaume Apollinaire, extrait du roman « Les onze mille verges », 1907

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Les Chemins égarés. Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes. Photographies d'Amélie Landry

Publié le par Jean-Yves Alt

Roland Barthes, le préfacier des « Tricks » de Renaud Camus (Edition définitive 1988 chez P.O.L.) écrivait : « Trick, c'est la rencontre qui n'a lieu qu'une fois : mieux qu'une drague, moins qu'un amour : une intensité qui passe, sans regret. Dès lors, pour moi, Trick devient la métaphore de beaucoup d'aventures, et qui ne sont pas sexuelles : rencontre d'un regard, d'une idée, d'une image, compagnonnage éphémère et fort, qui accepte de se dénouer légèrement, bonté infidèle : une façon de ne pas s'empoisser dans le désir, sans cependant l'esquiver : une sagesse, en somme. »

On peut regarder les photographies d'Amélie Landry en ayant en tête cette formule de Roland Barthes.

Les Chemins égarés. Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes. Photographies d'Amélie Landry

La culture occidentale chrétienne bannissant l'homosexualité, cette dernière s'est concentrée sur l'acte sexuel. Pendant très longtemps, les homosexuels n'ont pu élaborer un système d'amour parce que l'expression culturelle leur était interdite. La drague furtive, la relation sexuelle rapidement consommée est devenue ainsi le produit de cette interdiction.

Draguer et consommer sur place. Il y a une époque, encore pas si lointaine, avant l'heure d'internet, cette pratique était courante. Et ce, en dépit de la réprobation sociale qui pesait sur l'homosexualité et du délit d'outrage public à la pudeur. Une liberté reste pourtant une liberté, même si elle choque les pères de famille et les pères la pudeur.

Les photographies d'Amélie Landry constituent une extraordinaire sociologie poétique de la drague.

Les Chemins égarés. Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes. Photographies d'Amélie Landry

La photographe a ajouté de nombreux témoignages des hommes qui fréquentent ces lieux. Ils sont à la fois poignants et extrêmement lucides :

« Ce sont aussi des lieux de rencontres au sens noble du terme, pour des personnes qui ne se croiseraient pas forcément autrement. Ce qui est assez incroyable, c'est que, tout d'un coup, il y a un lieu qui n'est absolument pas destiné aux rencontres et que les hommes créent. On est vraiment sur une hétérotopie, ça n'est que ça. On invente, là où on a envie, et c'est collectif. Après, ce ne sont pas des lieux anodins, ni des lieux faciles non plus. Les hommes ont plutôt un discours d'insatisfaction, même pour le sexe, mais c'est comme dans la vraie vie. Trouver celui avec qui on va faire exactement ce qu'on a envie, ça n'est pas simple. Se trouver, ce n'est pas évident en fonction des histoires de chacun. Et puis il y a ces questions: je suis gay ou pas, je suis hors milieu ou pas, bi ou pas ? Les hommes se cherchent... »

Nicolas, Rhône-Alpes

« Notre sexualité a été tellement civilisée que ce qu'on pourrait penser être des déviances sont simplement la réalité de ce qu'est la sexualité multiple. Par multiple, je veux dire qu'il y a énormément de façons de la vivre. Maintenant on sort, c'est plus facile de rencontrer des gens. Et finalement, d'avoir vécu comme des bêtes traquées, ça nous a rendu le monde plus réel. L'homme est un animal qui s'est civilisé. »

Alfredo, Provence-Alpes-Côte d'Azur

Les Chemins égarés. Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes. Photographies d'Amélie Landry

Deux textes terminent le recueil : le premier de l'écrivain Mathieu Riboulet qui évoque la “drague” comme un jeu entre chasseurs et proies, le second du sociologue Laurent Gaissad qui se focalise sur l'apaisement des tensions que procurent ces lieux.

« On va chasser, le registre est celui de la bête. Le registre des choses que l'on s'apprête à faire, le registre des mots employés pour les dire, sont registres de bêtes. Et c'est ce qui dégoûte, toujours et avant tout, les bien-pensants honnêtes, les bien-pensants retors, les ennemis déclarés : ce registre de bêtes auquel on a recours, qui dit mieux que personne d'où nous nous extrayons, où nous retournerons, désigne ce à quoi on se livre entre-temps, de la prédation pure, quel que soit le tissu que nous jetons dessus pour nous voiler la face. Or, ce qu'il s'agit de vaincre, c'est la bête, toujours, depuis toujours et pour toujours. Mais comme rien n'est gagné, jamais, il faut recommencer, encore. La bête en soi, bien sûr, est bien plus difficile à atteindre que l'autre, la bête hors de soi, à l'occasion immonde. Ceux qui ont pactisé avec la bête en eux, l'écoutent et font la part de ce qu'ils lui concèdent, sont bien souvent la proie de ceux-là qui ne voient d'autre bête qu'hors d'eux-mêmes et s'en font les chasseurs. Mais tout, toujours, est réversible. » (p. 141)

Mathieu Riboulet

Les Chemins égarés. Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes. Photographies d'Amélie Landry

« Au final, l'expérience fait donc bien sens en tant que « déplacement » : pas uniquement déplacement de soi, mais déplacement de tout le reste de l'expérience quotidienne de soi. Certaines recherches nord-américaines y voient d'ailleurs un mécanisme d'apaisement (release) des tensions, un échappement (escape) associé aux risques dans un contexte d'homophobie généralisée. » (p. 167)

Laurent Gaissad

L'ambiance générale du livre est tonique et incite plus à la verbalisation sur ces lieux et ces rencontres qu'au repli sur soi.

Les Chemins égarés. Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes. Photographies d'Amélie Landry

■ Les Chemins égarés. Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes, Photographies d'Amélie Landry, textes de Mathieu Riboulet et Laurent Gaissad, Editions Le Bec en l’air, 184 p., 2 février 2017, ISBN : 978-2367441030, 38 €


Présentation de l'éditeur : Des lieux de rencontres sexuelles, on en trouve partout mais pas n’importe où̀ pour autant. Autrefois situé au cœur des centres urbains, ils se sont déplacés en frontière des villes : zones industrielles désaffectées, sous-bois, aires d’autoroutes… Espaces autonomes et gratuits, leur localisation exacte échappe au regard des non-initiés.

Les Chemins égarés est une réflexion sur ces espaces de liberté où, malgré la crainte d’une descente de police ou de casseurs, malgré les menaces de fermeture administrative, continuent de s’exercer des désirs d’expériences libres entre hommes de tous âges et de tous horizons. Loin du sensationnalisme, le projet emprunte une forme d’investigation inspirée des sciences sociales et se déploie à travers différents types de documents : photographies de paysages, portraits en situation, cartographies des territoires, et enfin un recueil de paroles d’usagers. Cette enquête d’Amélie Landry, que l’écrivain Mathieu Riboulet et le sociologue Laurent Gaissad accompagnent d’un texte, constitue un témoignage unique sur le basculement d’une époque, sur un rapport minoritaire à la sexualité et au monde qui apparaît comme une forme de résistance.

Biographie de l'auteur : Amélie Landry est photographe. Après des études d'Arts appliqués à Toulouse et de multimédia en Belgique, elle développe son premier projet, Les Chemins égarés. Mathieu Riboulet est écrivain, auteur de nombreux romans parmi lesquels, aux éditions Verdier, Les Œuvres de miséricorde (prix Décembre, 2012) et Entre les deux il n'y a rien (2015). Laurent Gaissad est socio-anthropologue et enseignant-chercheur, auteur de nombreux articles sur la sexualité dans l'espace public.

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Soleils brillants de la jeunesse, Denton Welch (1945) lu par Franck Delorieux

Publié le par Jean-Yves Alt

[…] l'histoire racontée dans ce roman ne se prête à un résumé qui pourrait tenir en haleine le lecteur. Pas de rebondissement. Pas de coup d'éclat. Pas d'intrigue. Il ne se passe rien, si ce n'est le temps qui va ramener au détesté internat un adolescent de quinze ans, Orvil Pym, en vacances avec son père et ses frères dans un luxueux hôtel anglais. On assiste à une sorte de fantasmagorie poétique qui ne vient pas, d'une manière par trop littéraire de forcer le réel, à se plier à une vision enchanteresse ou douloureuse. Cette fantasmagorie n'est autre que la plongée dans un cerveau de jeune garçon, dans sa manière de voir le monde les yeux encore mi-clos du sommeil de l'enfance et dans sa façon de poser des mots sur ces rêves éveillés que suscitent, à cet âge, l'ennui.

Orvil s'ennuie, s'ennuie et souffre. Orvil est seul. Son père est un grand bourgeois distant. Il le connaît à peine, le voit de loin, pour les vacances, sans tendresse, et les pièces de monnaie glissées dans la poche constituent le seul vrai dialogue. Les frères, deux jeunes hommes assez têtes à claques, sont tout juste bon à se moquer de ce « Microbe ». Ils sont suffisamment âgés pour ne plus comprendre ses actes, ses désirs et ses pensées.

Il ne se passe rien mais on est emporté par le style de Welch. Son écriture est précise, claire, harmonieuse, inventive. Son utilisation de la rhétorique est mesurée. Les métaphores, les comparaisons et autres figures de style jouent le rôle de rebondissement narratif ou plutôt elles se substituent à l'intrigue pour relancer la lecture.

Soleils brillants de la jeunesse, Denton Welch (1945) lu par Franck Delorieux

Welch ne se laisse pas déborder par la rhétorique comme on peut parfois le regretter chez certains auteurs trop sucrés. […] Orvil bat la campagne, fait du vélo, chine chez un antiquaire de menus objets anciens dont il est friand, se saoule avec du vin de messe volé dans la sacristie d'une église déserte, secrètement se maquille comme une femme, se flagelle avec une lanière de cuir, avale des médicaments au hasard, mange des gâteaux, passe quelques jours chez une amie, nage nu sous le soleil... Il trompe l'ennui. Il rêve son avenir. Il rêve de fuir, de fuir encore et toujours, loin de l'école, loin de ses souvenirs, loin de sa « difficulté d'être » qui lui rend le monde incompréhensible, loin de « cette amplification cauchemardesque des objets » qui le tentent.

Il rencontre un homme qui vit dans une cabane au bord de la Tamise avec des adolescents défavorisés de Londres à qui il permet de passer des vacances. Que représente pour Orvil cet homme un peu brut de décoffrage mais qui le prend en considération ? un ami ? un père ? un amant ?

Orvil ne sait rien du désir. Welch lui fait prendre des teintes indéterminées et ambiguës. On peut se persuader qu'il s'intéresse aux hommes, et une page plus loin il n'en est rien. On en vient à se demander si, au fond, Orvil n'est pas fait pour la virginité, Pour répéter ce vers de Mallarmé : « J'aime l'horreur d'être vierge... ». Quand il surprend son frère et une jeune femme faisant l'amour dans une folie du XVIIIe siècle dont il rêve de faire sa demeure, il est d'abord « étourdi par la douleur », puis « la luxure le submergea », mais aussitôt cette vision se mue en une image maternelle : la jeune femme donne le sein, il tête son lait.

Entre l'homme de la rivière et Orvil, s'est installé un jeu d'attirance et de répulsion dans lequel le sadomasochisme – celui du chat et de la souris tout comme celui des désirs frustrés – finit par donner au garçon la sensation d'exister. Il finira par lui avouer son terrible secret : la mort de sa mère.

La douleur est telle qu'elle lui donne ce sentiment de déréliction qui le pousse à s'enfermer dans son imaginaire, à se réfugier dans ses fumées. L'aveu surviendra dans une lutte. Orvil observait, caché, l'homme qui, le découvrant, le poursuivit. S'ensuivirent des coups et un peu de sang coula. Les mots prononcés, l'homme lui serra la main « jusqu'à lui faire mal. On ne scelle un pacte que dans la douleur ».

Orvil est soulagé, Presque heureux. « Tandis qu'il courait, il chantait et il était content : il ne saurait jamais le nom de l'homme, et l'homme ne saurait jamais le sien. [...] L'homme était une statue, une statue poreuse qui aurait absorbé un peu de sa tristesse. Un peu de l'horreur s'était infiltré dans les os de l'homme. L'idée de ne jamais le revoir lui procurait une sensation de grande liberté. »

Enfin, il y a le train qui le ramène à l'internat et, dès le wagon, la brutalité, la méchanceté, le sadisme des autres garçons. Les rêves d'Orvil s'arrêtent là : « Il était encore nécessaire d'adopter une conduite banale. Aussi Orvil fit-il des sourires à chacun, aussi épingla-t-il sur son visage le sourire du bien-être stéréotypé, l'accentuant même, tandis que le train s'ébranlait et vibrait sur les rails, sur le chemin du retour vers l'école. » Orvil apprend à être adulte : « l'automne, déjà » ?

Les Lettres françaises n°50, Franck Delorieux, 5 juillet 2008

■ Soleils brillants de la jeunesse (In Youth is pleasure, 1945), Denton Welch, traduction de Michel Bulteau, Editions Viviane Hamy, 1997, ISBN : 978-2878580907

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