Mardi 11 mars 2008

Marcela Iacub, juriste et chercheuse au CNRS, s’intéresse au «nouvel ordre sexuel», sous toutes ses coutures. Elle publiera en avril chez Fayard Par le trou de la serrure, une histoire de la pudeur publique.


-- La Révolution sexuelle a -t-elle eu lieu en 68 ?

On s’est contenté de changer le contenu des contraintes. Il est faux de croire qu’on n’est passé d’un monde dans lequel on était accablé par des contraintes injustes, vers un régime de liberté sexuelle et procréative. Ce vieux maître rigide qu’était le mariage a été remplacé par un autre, tout aussi arbitraire, et, sans doute, plus redoutable encore qui est le sexe. Par ceci, j’entends un ensemble de normes juridiques qui a fait de la sexualité, non seulement le fondement des liens de filiation au détriment de la volonté, mais aussi la chose la plus importante en ce qui concerne notre bien-être psychique. La sexualité n’est pas une activité libre gouvernée par le seul consentement, mais quelque chose d’extrêmement délicat et dangereux qui peut, à tout moment, mettre en miettes notre santé mentale et notre avenir.


-- Quels ont les effets des réformes de cette époque comme la contraception ou l’avortement ?

La famille n’est plus organisée autour du mariage mais du ventre fertile des femmes. On met souvent en avant le fait que ces nouvelles lois ont permis aux femmes ne pas être enceintes lorsqu’elles ne le souhaitent pas. Ce faisant, on oublie le principal, c’est-à-dire que ce sont elles seules qui ont le pouvoir de faire naître. Ainsi, l’homme n’a pas le droit de demander à une femme d’avorter. C’est quand même un peu gonflé que l’on puisse encore imposer à un homme une paternité non désirée. Cela signifie que la liberté procréative n’est pas complète, car elle ne concerne que la moitié de la population. Les féministes traditionnelles voient cela comme une vengeance contre les hommes et le patriarcat.

Dans la situation présente, les femmes continuent à être le pivot de la reproduction de l’espèce. C’est pourtant un pouvoir qu’elles auraient intérêt à partager à égalité avec les hommes, si elles souhaitent s’investir davantage dans la vie professionnelle, sociale et politique. Et cela engagerait aussi les hommes d’une toute autre manière.


-- Vit-on aujourd’hui une pleine liberté sexuelle ?

La sexualité peut être consentie, mais pour autant pas autorisée dans le droit actuel. Il en va ainsi de la sexualité commerciale (prostitution) et tout ce qui l’entoure. Il en va de même de certaines pratiques sexuelles : les jeunes entre 15 et 18 ans ont, en principe, le droit d’avoir des rapports sexuels à deux de tout type, y compris avec les majeurs. Mais les pratiques qui supposent la présence de plusieurs partenaires, d’une manière concrète (partouzes) ou indirecte (prises de photos), ne sont autorisées qu’aux majeurs de 18 ans.

Plus généralement, je crois que le sexe a été un formidable alibi pour que l’Etat casse les instances intermédiaires qui s’occupaient de gouverner la vie privée : la famille, l’école, les églises. C’est dorénavant le droit, et surtout le droit pénal, qui est devenu l’arbitre des conflits interpersonnels, au détriment d’autres normes morales, disciplinaires ou de politesse.


Libération, Marcela Iacub, juriste et chercheuse au CNRS, propos recueilli par C.R., vendredi 29 février 2008



La photographie de Marcela Iacub, en logo dans les articles, est de Crocus [copyright “crocus / www.crocusss.net"]


Mardi 7 novembre 2006

Sexe en location : Dans la morale du consentement qui est la nôtre au XXIe siècle, il n'est plus possible de condamner la prostitution. Sauf à souhaiter une pure et simple restauration de l'ordre qui prévalait avant la révolution sexuelle.


On aurait pu croire qu'avec la révolution sexuelle, tous les stigmates frappant la sexualité multiple ou hors mariage des femmes disparaissant, la prostituée connaîtrait la même promotion sociale que la fille-mère. De femme salie par une activité réprouvée, elle deviendrait une travailleuse ni plus ni moins honorable que les postières ou les écrivaines.


La révolution sexuelle n'a-t-elle pas imposé le principe selon lequel le caractère licite d'un rapport sexuel ne dépend que du respect du consentement des partenaires ? Et la prostitution n'est-elle pas une activité sexuelle où le consentement s'exerce à son état le plus pur ? A tel point qu'on négocie les tarifs, on choisit ses clients, on fixe d'avance ce qu'on fera ensemble, toutes choses que les gens éperdus de passion ne sauraient faire. Et pourtant, les détracteurs de cette activité s'acharnent désormais à nous montrer que les prostituées ne sont pas vraiment consentantes. Car quel autre type d'argument serait-il légitime d'avancer qui soit compatible avec une morale du consentement ?


La manière la plus répandue de mettre en cause le consentement des personnes qui se prostituent est de faire l'amalgame avec celles qui sont contraintes par des trafiquants à entretenir des rapports sexuels contre de l'argent que par ailleurs elles ne touchent pas. Mais devrait-on appeler "prostituées" ces victimes de la criminalité organisée ? Peut-on dire que les anciens esclaves américains étaient des agriculteurs lorsqu'ils récoltaient du coton ? On disait d'eux qu'ils étaient des esclaves.


Une femme qui est forcée de se prostituer est une esclave, et non pas une prostituée. Ce qui est criminel, c'est l'esclavage, et peu importe la tâche à laquelle la victime est vouée.


D'ailleurs, ce n'est pas parce qu'un domaine d'activité humaine est gangrené par des esclavagistes qu'on y renonce : on pourchasse les criminels, et on crée un cadre légal pour les autres. Ainsi, le fait qu'il existe en France des ateliers clandestins de couture rend-il les employés des industries textiles qui respectent le code du travail eux aussi des travailleurs forcés ?


"Arguments fallacieux, criera-t-on. Celui ou celle qui travaille dans la couture vend sa force de travail, tandis que la prostituée, elle, vend son corps, elle se vend donc elle-même, tout comme ceux qui vendent leurs organes."


Pourtant, la prostituée n'aliène rien d'elle-même définitivement. De même que la personne qui invente des logiciels informatiques loue son cerveau ou vend un service intellectuel, celle qui se prostitue loue ses organes sexuels, vend un service sexuel, et non pas un organe sexuel. Elle fait un métier tout à fait comparable à celui d'un masseur. Mais on dit que le sexe n'est point comme le cerveau ou la main, que rendre un service sexuel est un acte très intime, très personnel, que la froideur de l'argent ne lui convient pas. Donner son sexe, entend-on souvent, c'est se donner tout entier, de sorte qu'on ne pourrait le louer sans se vendre soi-même : comme un esclave !


Il s'agit là d'une conception de la sexualité tout à fait respectable, et que beaucoup d'entre nous partagent, mais qui n'en reste pas moins une parmi d'autres. Avons-nous le droit de l'imposer à tout le monde ? Un Etat pluraliste, qui fait sienne une morale du consentement et non pas de la vertu, ne saurait imposer une conception unique de la sexualité à tout un chacun : il cherche à faire respecter les différentes significations et valeurs que les citoyens peuvent attribuer à cette activité. Et d'ailleurs, si l'on voulait imposer que toute sexualité soit intime, personnelle, ne devrait-on pas interdire, par exemple, les partouzes et les activités sexuelles de ce genre ?


Hélas, raisonner sur ces questions agace. On en vient rapidement à entendre des arguments plus émotionnels. On dit : "N'avez-vous jamais parlé à des prostituées ? N'avez-vous pas entendu qu'en général elles ne font pas cela de gaieté de coeur, mais parce qu'elles y sont contraintes par la nécessité et la misère ? Quelle femme, en vérité, pourrait apprécier de se vendre ainsi ?"


Certes, on se prostitue pour de l'argent, et non pas, par définition, gratuitement ; mais si tous ceux qui sont poussés à travailler parce qu'ils ont besoin de gagner leur vie étaient considérés comme des esclaves, il ne resterait que quelques rentiers pour se prévaloir du statut d'hommes libres. Je suis, pour ma part, assez favorable à l'idée de revenu universel inconditionné. Mais il est curieux qu'on ne se montre jamais aussi furieusement anticapitaliste qu'avec la prostitution...


Au fond, les détracteurs de la prostitution veulent dire que la morale du consentement ne s'adresse qu'à ceux qui cherchent à assouvir leurs désirs ou à éprouver du plaisir dans la réciprocité. Il leur paraît scandaleux qu'on l'utilise pour des relations unilatérales comme la relation prostitutionnelle. Mais pourquoi serait-il illégitime de consentir à un rapport sexuel pour une autre raison que le désir irrésistible qui nous y pousse ou pour le plaisir délicieux qu'on y trouve ?


Il n'y a rien là qui aille contre les règles ordinaires du consentement. A combien d'actes sexuels tant d'honnêtes gens consentent-ils tous les jours qui n'ont ni pour cause le désir, ni pour conséquence le plaisir, mais par exemple la générosité, la routine ou un certain sentiment du devoir ? A l'opposé, ne peut-on aussi imaginer des actes sexuels non consentis mais que les victimes désirent ou dans lesquelles elles éprouvent du plaisir ? De tels actes ne manqueraient pas pour autant d'être heureusement considérés comme des agressions sexuelles.


Il semble décidément difficile, dès lors qu'on se place dans le cadre d'une morale du consentement, de condamner la prostitution. Certes, il reste la solution de revenir, explicitement, à une morale de la vertu et des "bonnes moeurs". Mais, dans ce cas, si l'on ne veut pas être de nouveau incohérent, il faudrait aligner l'ensemble de la révolution sexuelle sur une telle morale, et dire aux gens l'usage de leurs organes sexuels qui plaît à l'Etat. Mais cela a un nom : c'est une Restauration.


L'incohérence, c'est-à-dire l'incapacité à aller jusqu'au bout de ses idées, n'est pas seulement un vice de la pensée : elle a parfois de fâcheuses conséquences politiques. Ne l'oublions pas.


Le Monde, Marcela IACUB, mardi 17 octobre 2006



La photographie de Marcela Iacub, en logo dans les articles, est de Crocus [copyright “crocus / www.crocusss.net"]


Lundi 29 mai 2006

« La femme est l'avenir de l'homme » :

voilà une phrase qui, quand je l'entends, provoque en moi une colère très proche de celle que m'inspirent les expressions les plus misogynes.


J'ignore si c'est que mon cerveau est mal fait, que j'ai des problèmes cognitifs, ou si c'est que je ne suis justement qu'une pauvre femme, mais cette phrase qui m'érige en « reine » générique d'un monde prochain produit en moi un sentiment extrême d'humiliation.


Il faut dire que c'est une phrase d'hommes, et d'hommes dans le genre qu'on appelle « mûrs » de surcroît : on l'imagine prononcée avec un sourire un peu paternel, et un peu séducteur aussi, qui vous fait comprendre qu'ils sont de ces hommes qui aiment les femmes, assez sûrs de leur pouvoir pour prétendre le déléguer à qui leur convient, pleins de condescendance et de fatuité.


Des hommes qui regardent les femmes comme des bêtes complètement différentes d'eux, tellement différentes qu'ils s'imaginent qu'ils ont trouvé enfin de quoi faire un Homme Nouveau sans faire de mal à personne.


Et en les entendant, je me souviens qu'il m'arrive, à moi qui aime tellement les animaux, qui aime cette forme si peu personnelle qu'ils ont d'être au monde, qui aime tant la manière dont ils sont capables d'aimer, qu'il m'arrive donc, lorsque la mélancolie me surprend, de penser que peut-être le salut devrait passer par une sorte de devenir animal.


Que ce serait bien que mes bêtes chéries fassent la loi, qu'il serait heureux que leur simplicité, leur façon si propre à elles d'exister, deviennent l'idéal de l'humanité ! Vous penserez que je suis hypocrite, que je n'aime guère les animaux car pourquoi sinon me mettrais-je en colère d'être comparée à eux ? Mais non, je vous jure que j'adore les animaux, plus que je ne suis capable d'aimer beaucoup d'êtres humains. Je les adore et je suis prête à faire bien des efforts pour eux, à commencer, par exemple, par devenir végétarienne, moi qui aime tellement manger toutes sortes de viandes.


Et pourtant, lorsque j'imagine qu'il y a des hommes qui parlent de ma subjectivité, de la différence radicale qui me sépare d'eux, au point de penser que l'avenir est à des créatures aussi étranges que moi, j'ai envie de leur dire : êtes-vous sûrs de vouloir tant de bien aux femmes ? Êtes-vous certains de penser que vous leur confieriez la gestion des choses importantes et délicates ? Ne craignez-vous pas de mettre l'humanité entre leurs mains?


Il m'arrive parfois de me demander : est-ce un hasard si les hommes qui s'expriment ainsi sont un peu âgés ? Ne serait-ce pas que cela les rassure, au fond, de penser qu'après tout, ils ne seront pas là lorsque le désastre arrivera ?


Mais il est possible que je ne comprenne rien, en effet. Que je ne puisse pas comprendre exactement tout le bien que ces gens me veulent. Il se peut que l'idée que j'ai toujours eu qu'être homme ou femme, cela n'était pas trop important, que les femmes devaient chercher à être aussi autonomes, aussi affirmatives, aussi exigeantes, aussi dévouées aux choses publiques, que les hommes, n'était qu'une idée de pauvre bonne femme. Et c'est bien possible que j'aie la tête pourrie à force de propagande machiste.

Il faut donc que je prenne cette idée au sérieux et que je pense : « Il n'y a que ces hommes-là. qui cherchent ton bien. » Je me le dis et je me le répète, mais hélas ! cela ne marche pas. Et je n'ai qu'une envie, une seule et puissante envie - répondre : « Mais non, monsieur, l'homme n'a pas d'avenir. »

Le Magazine Littéraire n°454, Marcela Iacub, juin 2006, page 24/25


La photographie de Marcela Iacub, en logo dans les articles, est de Crocus [copyright “crocus / www.crocusss.net"]


Vendredi 16 décembre 2005

« Un homme d'esprit a dit de l'ancien gouvernement de la France qu'il s'agissait d'une monarchie absolue tempérée par les chansons. Cette habitude de faire des chansons sur les événements, même les plus sérieux, est chez nous si forte et si soutenue qu'elle a fait naître le proverbe qu'en France tout finit par des chansons. »


C'est à peu près en ces termes que le brillant avocat Dupin commença sa plaidoirie lors d'un des (nombreux) procès qui conduisirent à deux reprises en prison, sous la Restauration, Pierre Jean de Béranger (1780-1857), le célèbre poète et chansonnier.

« Aujourd'hui, continuait l'avocat, qu'il n'y a plus de monarchie absolue, mais un de ces gouvernements nommés constitutionnels, les ministres ne peuvent pas supporter la plus légère opposition ; ils ne veulent pas que leur pouvoir soit tempéré, même par les chansons. Leur susceptibilité est sans égale... »

Ne pourrait-on en dire autant de cette République qui veut traîner quelques rappeurs devant les tribunaux pour leurs chansons ?


Béranger avait été accusé des pires outrages : aux bonnes mœurs, à la morale publique et religieuse, offense envers la personne du Roi et provocation au port public d'un signe extérieur de ralliement.

[…] les accusations dont les rappeurs sont l'objet de nos jours sont les mêmes que subit jadis Béranger. Certes, les noms des qualifications pénales ont changé, mais pas leur esprit. On ne parle plus d'outrage aux bonnes mœurs, mais de messages pornographiques, ni d'offense à la personne du Roi, mais d'incitation à la haine de la France, etc.

Pourtant, entre les procès de Béranger et ceux à venir des rappeurs, une véritable rupture s'était produite à l'occasion de la loi libérale sur la presse de 1881. Sinon, des chanteurs très populaires comme Georges Brassens ou Serge Gainsbourg auraient connu le même sort que Béranger. Aujourd'hui, pourtant, les rappeurs ne bénéficient pas de cet esprit libéral.


C'est que, depuis, une nouvelle censure s'est imposée, non pas au nom de l'obéissance à l'autorité politique, mais au nom du Bien. On veut purifier l'expression publique partout, et de cette arme se servent aussi bien les groupes de gauche que de droite.


D'un côté, on appelle à punir les rappeurs pour leur prétendu «racisme antiblanc» ; de l'autre, on a la velléité de traîner Alain Finkielkraut devant les tribunaux pour des propos qualifiés de racistes.

On n'invoque la liberté d'expression que pour défendre les groupes qui nous sont sympathiques. La même droite qui veut sanctionner les rappeurs crie au scandale quand on veut créer un délit d'homophobie. La même gauche qui s'inquiète pour les «chanteurs des cités» au nom de la liberté d'expression s'empresse de la refuser aux méchants d'en face. De sorte que, à chaque fois que quelqu'un est exposé à la censure, il se trouve au fond bien seul, n'étant entouré que d'amis avides de censure. Triste spectacle. […]


Libération (extrait), Marcela Iacub, mardi 13 décembre 2005



La photographie de Marcela Iacub, en logo dans les articles, est de Crocus [copyright “crocus / www.crocusss.net"]


Mardi 29 novembre 2005

Parmi les multiples causes qu'on invoque pour s'expliquer ce mystérieux phénomène de climatologie sociale qu'on appelle «émeutes des banlieues», personne n'a avancé le fait que ces «sauvageons» passeraient trop de temps à regarder des films pornographiques.


Pourtant, il n'y a pas si longtemps, on ne cessait de mettre en avant ce facteur pour expliquer les comportements délétères de ces jeunes hommes, dont l'amusement principal était, avant qu'ils ne décident de mettre feu à des voitures, de violer en bande leurs voisines des cités.


Après tout, ne pourrait-on dire que s'ils brûlent des voitures c'est pour montrer qu'ils sont des hommes, qu'ils sont puissants comme les acteurs des films porno auxquels ils sont censés s'identifier ? Une fois toutes leurs voisines violées, ne fallait-il passer à une vitesse supérieure dans la démonstration de virilité ? Mais si personne ne fait aujourd'hui cette suggestion, c'est qu'au fond on ne croit pas vraiment que ces films soient cause du moindre comportement délétère. Si les mineurs de 18 ans ne peuvent les regarder, c'est qu'on les trouve tout simplement dégoûtants, non pas parce qu'ils pousseraient à commettre des actes illégaux, mais parce qu'ils rendent pensables, désirables, haïssables ou simplement imaginables certains comportements sexuels.

En ce sens, le fait de mettre la pornographie hors la loi semble n'être rien d'autre qu'une restriction à la liberté de conscience.


Le plus bel exemple de la logique de ces lois antipornographiques qui prononcent des interdictions pour d'autres raisons que celles qu'elles invoquent, fut le procès de Gustave Flaubert.

L'intrigue de Madame Bovary semble construite à partir des justifications qu'on donnait au XIXe siècle pour interdire les outrages aux moeurs. On disait alors que c'étaient les femmes faibles (et non les jeunes garçons) qui étaient censées succomber aux récits pernicieux et ne pas tenir leur rôle de gardiennes de la morale familiale. Flaubert a mis en scène les justifications que l'on donnait à l'existence de ces lois. Emma Bovary lit des romans sans arrêt et veut vivre sa vie conformément à la littérature romantique qu'elle dévore. C'est ainsi qu'elle se met en quête de l'amour-passion, et tombe à deux reprises dans les filets de l'adultère. Elle paie très cher les frais de cette vie imaginaire et se suicide. Mais une femme mariée qui succombe au vice romanesque entraîne mort et destruction pour l'ensemble de sa famille. Son mari meurt quelque temps après, et sa fille devient une pauvre orpheline sans avenir.

Quelle meilleure illustration de ce que les censeurs donnaient comme justification à la loi ? Et pourtant, Flaubert fut accusé d'outrage aux mœurs. A travers les aventures mimétiques d'Emma Bovary, c'était toute la littérature consommée par ce personnage qui pouvait continuer à agir sur les lectrices. Emma n'était pas un filtre, un «mauvais exemple», mais le seul fait de raconter son adultère le rendait pensable, imaginable, même s'il devait apparaître comme haïssable et dangereux à la réflexion, car Flaubert était assez bon écrivain pour en rendre les délices sur le coup. Flaubert dit ainsi aux censeurs : «Eh bien quoi ? N'est-ce pas là la justification de vos lois ? Ai-je fait autre chose que la mettre en scène, et de manière édifiante ?»


Mais non, mon bon Gustave : la justification de la loi n'est pas sa raison d'exister. Comme il est difficile de justifier les restrictions à la liberté de conscience, il faut toujours inventer des liens de causalité avec les actions délétères qu'elles sont censées produire, et non pas pour le seul fait qu'elles permettent de penser, de désirer, de haïr ou d'imaginer. C'est pour cela que les scènes dites pornographiques sont jugées hors de tout contexte, y compris lorsqu'elles sont intégrées dans un récit édifiant. Leur contexte n'apparaît que comme «prétexte», même lorsqu'elles intègrent des oeuvres d'art majeures.


Peut-être faut-il attribuer ceci à une volonté étatique très ancienne, qui remonte aux temps de la monarchie absolue, de rendre les citoyens non pas seulement obéissants dans leurs actes, mais aussi soumis dans leur conscience. Les règles qui concernent les mœurs, qu'elles soient juridiquement déclarées ou seulement valorisées du point de vue moral, ne semblent satisfaisantes que dans la mesure où elles rentrent dans nos consciences. Ceci les différencie d'autres règles, comme celles qui touchent à la propriété, et même les plus imposantes, celles qui protègent la vie, où l'on n'exige pas des individus qu'ils ne puissent songer à les commettre, et où les sanctions paraissent à elles seules dissuasives.


Avec les règles concernant les mœurs, on exige en plus qu'on les aime, qu'on y adhère de la manière la plus intime. C'est pour cette raison qu'une politique intelligente contre ce genre de censure devrait se concentrer sur la question de la liberté de conscience et non pas sur la liberté sexuelle.


Car avec ce dernier principe, l'on ne fait que déplacer les interdits de conscience au lieu de les supprimer : jadis l'adultère et la fornication, aujourd'hui, le sexe explicite, demain peut-être certaines représentations des femmes ­ mais toujours la volonté entêtée, indifférente aux résultats, de faire de l'esprit un espace d'intervention politique.


Libération, Marcela IACUB, mardi 29 novembre 2005


La photographie de Marcela Iacub, en logo dans les articles, est de Crocus [copyright “crocus / www.crocusss.net"]


Mercredi 9 novembre 2005

S'il y a des lois qui semblent avoir complètement manqué leur but, ce sont bien celles qui interdisent les propos racistes. Depuis leur introduction dans le droit français, en 1972, l'extrême droite n'a cessé de croître et enlaidir, jusqu'à se présenter au second tour de l'élection présidentielle, ce fatidique 21 avril 2002.


Ce n'est cependant peut-être pas le plus grave. Cette législation, de par sa seule existence, semble avoir eu des effets que l'on peut bien qualifier de «pervers» sur l'ensemble de la classe politique. Lavés de tout soupçon de racisme par le fait que celui-ci s'exprimerait dans les mots et serait vaillamment traqué par les tribunaux, certains élus ont pu conduire des politiques d'exclusion asymptotiquement proches de celles que prônaient les doctrines honnies, sans ressentir le moindre état d'âme.


Il en est ainsi des politiques en matière d'immigration et de droit d'asile, ou de la loi qui interdit le port du foulard à l'école. Certes, on pourra toujours contester la connotation raciste que d'aucuns trouvent dans ces lois, mais la question n'est pas là, précisément. Remarquons plutôt que l'ensemble des individus victimes de ces mesures auraient sans doute largement préféré lire des propos racistes dans les journaux à la place d'être reconduits à la frontière (où ils ne pourront rien lire ou entendre de ce qui se dit de si édifiant en France), voire exclus des écoles de la République s'ils ne renient pas leurs croyances.


Pourtant, le but de la législation antiraciste est d'éviter, grâce à la seule police du langage, que ne se reproduisent les politiques discriminatoires de sinistre mémoire. Le langage n'est vu que comme une préparation aux actes. On pense que le mal commence dans la bouche pour terminer dans le meurtre, bref que les mots sont la racine de tous les maux. Certes ce projet est fort critiquable en soi, car les lois ne peuvent pas, même si elles s'y acharnent, policer les pensées. Les dictatures les plus sanglantes et les plus inquisitoriales n'ont pu empêcher que les individus qui y ont vécu pensent et ressentent les choses comme ils le souhaitent ou le peuvent. Mais, quoi qu'il en soit de la pertinence même de leur inspiration, il s'avère que l'amour de la langue dont ces lois font preuve a produit de toutes manières un effet inverse. On s'est fixé sur les mots et non pas sur les actes, sur les discours et non pas sur les mesures racistes, une fois de plus, donc, sur les symboles et non pas sur la réalité.


La loi qui a ajouté à la liste des choses à ne pas dire les expressions homophobes illustre bien ces effets pervers. Au lieu de donner aux couples homosexuels le droit de se marier et de faire des enfants, on leur a offert en oblation un interdit de parole en plus ; on pouvait dès lors leur refuser ces droits la conscience tranquille. Qui reprocherait à un gouvernement qui fait des lois pour punir les homophobes de ne pas aimer les homosexuels ?


Peut-être est-ce ainsi qu'il faut comprendre, à l'inverse, la violente réaction suscitée par l'emploi insistant du mot «racaille» par le ministre de l'Intérieur chez ceux qu'il désignait (un peu trop vaguement sans doute). « Passe encore que monsieur Sarkozy applique sa politique de la chaussure à clous et de la matraque : qu'au moins il reste poli ! », semblent dire ces émeutiers. Il est vrai qu'on peut aussi se dire, en voyant ces événements, que la police du langage arrive bien mal à faire oublier l'autre police, celle qui s'adresse à une partie de la population comme condamnée à la délinquance, à la récidive, dont le seul destin serait d'être «neutralisée», pas plus qu'elle n'arrive à masquer la réalité sociale qu'elle euphémise...


Mais à ces effets pervers s'ajoutent d'autres, plus immédiats : les restrictions que cette législation a imposées à la liberté d'expression dans des cas parfois rocambolesques. Ainsi, en 1997, la Cour de cassation a donné raison à la cour d'appel qui avait condamné l'humoriste Patrick Sébastien pour avoir fait un pastiche de Jean-Marie Le Pen, pourtant plein de bonnes intentions antiracistes. Jugeant ses propos pas drôles du tout, les magistrats l'ont condamné pour avoir trop bien fait son imitation du président du Front national. Inversement, ceux qui ont tenu des propos douteux et ont été relaxés par la justice peuvent se pavaner et faire la leçon aux autres, moins chanceux, avec ce présupposé improbable : si les juges m'ont blanchi, c'est que je suis blanc.


Pourtant, la qualification d'un propos comme raciste relève d'appréciations bien subjectives, du fait du caractère ouvert de la signification linguistique, et celle des juges l'est tout autant.


Et si on laissait les racistes s'exprimer comme ils le souhaitent ? Il y aurait bien des avantages. Non seulement on pourrait plus facilement les identifier, mais de surcroît ceux qui se croient à tort vierges de tout racisme pourraient aussi se reconnaître dans le discours de ces «autres» décomplexés, et se sentir obligés, de ce fait, de changer d'idées, voire de comportement, pour le plus grand bien de tout le monde.


Surtout, la possibilité de comprendre qu'on a tort ou raison sans la contrainte des pistolets ou des juges, n'est-ce pas l'avantage le plus précieux qu'ont les sociétés démocratiques sur les dictatures ?


Libération, Marcela IACUB, mardi 8 novembre 2005


La photographie de Marcela Iacub, en logo dans les articles, est de Crocus [copyright “crocus / www.crocusss.net"]


Mercredi 26 octobre 2005

S'il y a quelque chose qui distingue nos sociétés de celles dites traditionnelles, c'est d'avoir renoncé à trouver à chaque individu un conjoint. Là où les sociétés anciennes dépensaient autant d'énergie qu'il le fallait pour marier chacun, nous sommes la première société dans l'histoire à tolérer un aussi important taux de célibat.


La libéralisation croissante du cadre conjugal semble n'avoir bénéficié qu'à la majorité de nantis qui non seulement vivent en couple mais peuvent désormais choisir entre mariage, Pacs et concubinage. Les autres doivent se contenter de regarder à travers une vitre le bonheur de ceux qui s'aiment comme ils le souhaitent, sans que même l'orientation sexuelle n'y fasse obstacle désormais. Tandis qu'Eux, les Autres, ceux qui restent seuls, doivent avaler leur amertume et se contenter du rêve lointain d'aimer et d'être aimés un jour.


C'est peut-être pour eux que, depuis quelques années, les sociétés occidentales semblent avoir construit un curieux dispositif : les real dolls, dont nous parle Elisabeth Alexandre dans un livre récent, "Des poupées et des hommes, enquête sur l'amour artificiel" (La Musardine). L'impact que ces belles créatures en silicone ont eu sur la vie de milliers d'hommes dans le monde entier est assez singulier. Construites par une entreprise californienne depuis 1995 ces poupées font 1,65 mètre, pèsent environ 40 kilos, et possèdent un dispositif interne qui simule la réaction vaginale lors d'une pénétration sexuelle, tout cela contribuant à leur frappante vraisemblance.


Rien à voir donc avec les grossières et purement sexuelles poupées gonflables dont le seul usage est masturbatoire. Les poupées réelles sont belles et délicates, elles sont vouées avant tout à «être aimées» et, hormis le fait qu'il faut les chauffer avec des draps spéciaux pour ne pas avoir l'impression que l'on caresse un cadavre, elles ont entraîné l'apparition d'une conjugalité d'un type nouveau.


On mange, on dort, on regarde la télé avec sa poupée. Elles sont traitées comme des femmes paralysées que l'on aime et l'on soigne, avec qui s'établit une sorte de réciprocité, notamment du fait des lavages quotidiens qu'elles nécessitent et des réparations méticuleuses dont elles doivent faire régulièrement l'objet pour effacer les cicatrices qui résultent du désir qu'elles suscitent. Déçus par des relations tristes, seuls, sceptiques à l'égard des femmes organiques, leurs détenteurs sont souvent convaincus qu'ils ont enfin trouvé la solution à leurs problèmes d'amour. Certes, leurs témoignages ont un aspect pathétique. Lorsqu'ils parlent de leurs «relations» avec les poupées, on a le sentiment que la solitude et la misère qu'ils cherchent à combler avec elles ne font que se redoubler par la mise en scène de cette conjugalité. Plus celle-ci est étendue, plus cette solitude est intense et insiste dans la réalité, révélant non tout ce qu'ils ont, mais tout ce qui leur manque. Mais quoi ? Certains peuvent bien préférer le plein de rien au vide de tout, qu'avons-nous à dire là-dessus ?


Pourtant, loin de susciter compréhension et tendresse, voire pitié, les amateurs des real dolls sont l'objet d'une certaine méfiance quand ce n'est pas d'une franche animosité. On fait même des films et des romans dans lesquels les real dolls deviennent de terribles ennemies des femmes. Loin d'être considérées comme une orthopédie sociale pour les problèmes de conjugalité, on leur attribue des pouvoirs maléfiques.

- Les femmes qui veillent au bonheur des femmes pensent que les poupées vont prendre leur place, que les hommes vont en profiter pour se passer définitivement d'elles. Pensez donc : avec, en plus, l'utérus artificiel, quelle utilité aurons-nous pour eux ? Ils finiront par nous exterminer, sans qu'on puisse tirer aucun bénéfice, aucun dédommagement de tant de siècles d'exploitation.

- D'autres pensent, au contraire, non pas que les poupées vont prendre la place des femmes, mais l'inverse, que les femmes vont se «poupéifier», que les poupées nous montrent notre avenir. N'ont-elles pas cette perfection immobile de la jeunesse et de la beauté éternelles auxquelles nous aspirons toutes ? Obéissantes, toujours prêtes au rapport sexuel ? Ne risquons-nous pas, après tant de chirurgies esthétiques, de devenir nous aussi un morceau de silicone immobile ?


Mais les pauvres chômeurs de longue durée de l'amour qui passent des mois et des années à chercher à réunir l'argent que coûtent ces poupées semblent parfaitement indifférents à ces invectives. Eux, ils ne font du mal à «personne», à aucune personne, en tout cas, et c'est là leur problème fondamental. Car, s'ils pouvaient faire du mal à quelqu'un, ils pourraient aussi lui faire du bien et ils n'auraient point besoin de leurs amies en silicone.


Il n'empêche que si ces couples mixtes venaient à se généraliser, il est assez vraisemblable que la France interdise en grande pompe la fabrication et l'importation des real dolls. Comme la pornographie et la prostitution l'utilisation de ces poupées pourrait être considérée comme une «école du viol» et de la «domination masculine» dans une société comme la nôtre, où les rapports entre les sexes ont tendance à surinvestir les symboles au détriment de la réalité. En cela, certainement, elles incarnent le statut des femmes aujourd'hui...


Libération, Marcela IACUB, mardi 25 octobre 2005


La photographie de Marcela Iacub, en logo dans les articles, est de Crocus [copyright “crocus / www.crocusss.net"]


Jeudi 13 octobre 2005

Qu'est-ce qui est plus grave : violer un enfant ou violer la Constitution ? Assassiner une jeune femme ou annuler le texte fondamental qui structure l'ensemble de notre ordre juridique ?



Tels sont les termes crus dans lesquels nos actuels ministres de la Justice et de l'Intérieur ont posé la discussion autour de la récidive, se présentant en personnages tragiques défiant l'ordre qu'ils sont censés incarner.


Respecter le principe de non-rétroactivité des lois pénales, voilà qui semble, à ces Antigone modernes, bien froid et abstrait face à la souffrance des victimes et aux risques que les monstres ne cessent de faire planer sur nous. Incarnant les forces du destin, du Bien et de la Justice, nos ministres pensent que la lutte contre la récidive vaut que le gouvernement prenne «le risque de l'inconstitutionnalité». Se faisant écho de cette idée, Alain Boulay, président de l'association Aide aux parents d'enfants victimes (Apev), affirme qu'au nom du principe de non-rétroactivité des lois pénales «on sacrifie des enfants et des jeunes femmes».


Mais s'il est beau de partager la rébellion d'Antigone contre les lois de Créon, de comprendre que le droit peut être parfois en désaccord avec nos intuitions morales les plus élémentaires, de savoir qu'il y a des gens qui sont capables d'offrir leur vie au tribunal des hommes pour manifester leur opposition, tout cela semble bien plus délicat lorsque ce sont les propres gouvernants qui prennent la place des révoltés.


Il ne suffit pas de se contenter d'être «choqué» et d'affirmer que «de tels propos bafouent les principes d'un Etat de droit».


Ces phrases abstraites ne nous permettent pas de comprendre le principal. En se comportant de cette manière, les gouvernants font bien plus que violer des principes que la population ne comprend pas, bien plus, surtout, que de se transformer en héros tragiques comme ils le prétendent.


Un Créon qui prend la place d'Antigone n'a d'autre vocation que de se transformer en un despote illimité.


Le XXe siècle a bien connu ce type de personnages. Le droit nazi s'est caractérisé pour mettre de côté le principe de légalité et de non-rétroactivité des lois pénales, laissant aux juges de décider selon les sains intérêts du peuple allemand. Les règles de l'Etat de droit étaient des obstacles, de pures règles formelles, des préjugés bourgeois qu'il fallait combattre si l'on voulait que le peuple s'épanouisse. Mais comment peut-on condamner le meurtre ou le viol d'enfant si l'on met en question le texte fondamental qui permet de condamner ces actes, de les juger et de les punir ? Qui va nous garantir que demain ce ne sera pas de critiquer ces mesures qui sera puni, de surcroît de manière rétroactive ?


Lorsque les gouvernants prennent la décision d'écarter la Constitution comme source de normativité formelle, c'est-à-dire comme instrument permettant de créer d'autres règles, de juger et de punir, que reste-t-il sinon leur seule volonté comme source des lois ?


Est-ce donc si difficile à comprendre ? Souhaitons qu'elle se reprenne, cette droite si «décomplexée» qu'elle finit par installer la transgression au plus haut sommet de l'Etat... Tant de peuples ont été tentés par le fait de confier à un homme ou à un groupe d'hommes le pouvoir d'incarner la volonté générale, de les débarrasser de ces outils qui encombrent le travail de redressement d'une Nation, d'une Classe ou d'une Race ! Est-ce que nous pouvons dire que l'histoire nous a débarrassés de ces tentations ? Est-ce que l'on peut être sûr d'en avoir tiré, comme on dit, «les leçons» ? Rien ne semble le montrer. Les intellectuels et les journalistes s'empressent si goulûment de trouver des ombres de totalitarisme partout dans les manipulations génétiques, la possibilité de faire des recherches sur l'embryon, la pornographie, l'avortement thérapeutique ­ partout, en tout cas, où le pouvoir d'Etat, précisément, ne s'exerce pas, qu'ils ont fini par être indifférents aux dangers que font encourir aux démocraties occidentales l'explosion qu'a connue depuis quelques années ce que l'on a bien nommé la «démagogie pénale». Et pourtant, c'est dans ce domaine que les rapprochements semblent les plus évidents.

La désignation d'une population perdue, née pour le mal, qu'il faut par tous les moyens neutraliser : les délinquants

la transgression par le gouvernement des règles de l'Etat de droit conçues comme des purs obstacles à l'action purificatrice des autorités

la mobilisation des émotions collectives de haine et de vengeance contre cette population

■ ces airs de croisade pour rendre une Justice Supérieure, réparer les blessures d'un peuple meurtri

■ et plus généralement, un esprit paranoïaque qui justifie sa violence par peur des attaques de ses ennemis ­

voilà un cocktail qui ne sent pas bon. Voilà ce qui répugne dans les projets de nettoyage éthique dont M. Sarkozy menace à sa manière virile, au Kärcher.


S'il est bien un domaine où la récidive semble difficile à endiguer, c'est dans la violence politique. Or celle-ci aura causé dans l'histoire plus de victimes, de misères et de morts que tous les serial killers de l'histoire. Doit-on créer un fichier des criminels politiques en puissance ?


Libération, Marcela IACUB, mardi 11 octobre 2005


La photographie de Marcela Iacub, en logo dans les articles, est de Crocus [copyright “crocus / www.crocusss.net"]


Mardi 4 octobre 2005

En ces temps où la menace terroriste incite de nouveau les pouvoirs publics à penser qu'il y a des «idées qui tuent» et des paroles assassines, il est bon de rappeler que, s'il y a un livre qui a été une arme véritablement mortelle pour ses lecteurs, c'est bien le fameux "Suicide, mode d'emploi", paru en 1982, auquel nos parlementaires ont attribué pas moins de 72 victimes. Comme son nom l'indique, ses auteurs, MM. Le Bonniec et Guillon, partaient du présupposé que se donner la mort n'est guère chose facile et que, pour ne pas faire appel à des méthodes violentes et douloureuses aux conséquences imprévisibles, il valait mieux, une fois prise cette décision terrible, connaître les noms et les doses des médicaments les plus adéquats. En dépit des plaintes des familles, des véhémentes protestations de la Fédération nationale des coopératives des consommateurs, du Syndicat de l'industrie pharmaceutique, du conseil de l'ordre des médecins, aucune disposition du code pénal ne permettait de poursuivre l'auteur et l'éditeur d'un ouvrage traitant le suicide de cette façon.

 

Cet acte tragique n'étant pas un délit pénal, tout acte d'incitation ou d'aide échappait à la répression car la complicité suppose l'existence d'un fait principal punissable. Tandis que les dispositifs juridiques permettaient de pénaliser les auteurs et éditeurs d'ouvrages pour des propos dont les effets néfastes sont très hypothétiques, comme c'est le cas pour la pornographie et probablement pour l'ensemble de délits d'expression, voici qu'on ne pouvait rien à l'encontre de cette espèce de mass-murder en papier.

 

Mais le hasard des circonstances a permis d'écorner cette accablante impunité tout au moins pour l'un de ses auteurs, donnant un peu de satisfaction à la foule des mécontents. Ce n'est pas cependant en tant qu'auteur du livre que Le Bonniec a été condamné, mais du fait d'un échange épistolaire qu'il a eu avec un dénommé Michel Bonnal, l'un des 72 suicidés. Au mois de janvier 1983, M. Le Bonniec avait reçu une lettre de ce malheureux lui faisant part de son intention suicidaire et lui demandant conseil sur les méthodes à suivre. Loin de l'inviter à renoncer à son projet, il lui avait précisé, au reçu d'une deuxième lettre, la dose mortelle et les conditions d'absorption d'un médicament. Michel Bonnal était retrouvé mort quelques semaines plus tard, le 4 mars 1983. A la suite de la plainte du père du suicidé, le tribunal de grande instance de Paris a trouvé M. Le Bonniec coupable du délit d'«abstention délictueuse de porter secours à personne en péril», décision confirmée par la cour d'appel de Paris et par la chambre criminelle de la Cour de cassation le 26 avril 1988.

 

Mais, mécontents de l'impunité du livre lui-même, les parlementaires ont cherché à combler ce «vide juridique» par la création en 1987 d'une nouvelle infraction qui pénalise désormais la provocation au suicide ainsi que la publicité et la propagande faites en sa faveur. Comme la loi pénale n'est pas rétroactive, cette nouvelle infraction faite pour punir les auteurs et l'éditeur de Suicide, mode l'emploi n'a pas pu leur être appliquée. Il n'empêche qu'en provoquant la création de cette nouvelle infraction, ce livre aura éliminé toute possibilité d'avoir une postérité, jouissant du privilège d'être l'unique en son genre.

En revanche, la nouvelle loi fut appliquée à l'encontre d'une femme quelque peu malveillante, à l'occasion d'une sombre affaire de voisinage. Le 21 avril 1988 le tribunal de grande instance de Nevers l'a condamnée à six mois de prison avec sursis, 10.000 francs de dommages et intérêts et à une amende de 1 500 francs pour avoir poussé sa «victime» au suicide. Celle-ci avait été arrêtée à la suite de plusieurs vols à l'étalage et découvrait quelques jours plus tard, une pancarte anonyme affichée dans l'ascenseur de son immeuble relatant ses déboires avec la police. Ne supportant pas cet affront, elle se serait suicidée en se jetant dans la Loire. Certains juristes ont trouvé que cet arrêt faisait une interprétation quelque peu extensive du nouveau texte. Mais n'était-ce pas dans la nature même de la loi que de donner lieu à des interprétations de ce genre ? N'est-il pas toujours arbitraire de supposer un lien de cause à effet entre le comportement d'un individu et le suicide d'un autre ? Ne doit-on pas imaginer, pour un acte aussi fondamental, entre les deux, quelque chose de plus profond et de plus mystérieux ? Les 72 victimes de Suicide, mode l'emploi n'auraient-elles pas utilisé d'autres moyens ?

 

Pourtant il semble que la philosophie de cette loi ait fini par triompher sur les conceptions plus raisonnables ou plus inquiètes de cet acte énigmatique, et se soit généralisée.

 

En effet, on pourrait à juste titre se demander si les tendances actuelles à décrire comme des formes d'incitation au suicide certains mots et certains actes plus ou moins anodins ­ tels que les injures, les différents harcèlements, les violences dites psychologiques ­ ne trouvent pas leurs origines dans les raisonnements qui étaient à l'origine de cette loi de 1987.

 

A moins qu'il ne faille en rendre responsable "Suicide, mode l'emploi" lui-même, qui ne cesse de provoquer d'effroyables effets, même là où on l'attendait le moins.

 

Libération, Marcela Iacub, mardi 27 septembre 2005

 


 

Réponse à Marcela Iacub sur le droit à la mort (mardi 1er novembre 2005) par Claude Guillon :

Le journal Libération a publié, dans sa livraison datée du mardi 1er novembre 2005, le texte ci-dessous, que je lui avais adressé en application des textes de loi régissant le « droit de réponse ».

Je ne suis pas sûr d’avoir compris l’intention de Marcela Iacub dans l’article qu’elle a récemment consacré au livre Suicide, mode d’emploi, que j’ai publié en 1982 avec mon ami Yves Le Bonniec. Veut-elle se gausser, comme le titre « Tous morts de lire » le laisse à penser, du vieux bateau des mauvaises lectures incitant au suicide et à la débauche ou bien au contraire veut-elle monter à bord... À moins que toutes les lectures soient permises, sauf celle-là ? En tout cas, je déplore que lui ait échappé la recension dans ces colonnes (Libération, 20 janvier 2005), par Édouard Launet, de mon Droit à la mort, sous-titré Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges (éd. Hors Commerce, 2004). Sa lecture lui eut évité de reproduire plusieurs inexactitudes.

Passons sur le chiffre de 72 « victimes » du livre (mais M. Iacub n’y met pas de guillemets). Il ne correspond à aucune espèce de recension officielle ou judiciaire. Chacun peut donc, à son gré, le diviser par deux ou le multiplier par quatre (en le rapportant tout de même au chiffre de 100 000 exemplaires vendus en France durant huit ans et à la moyenne annuelle de 11 000 décès par suicide pendant la même période). Je sais, pour avoir reçu et récemment publié leurs lettres, que notre livre n’a pas eu de « victimes », mais des lecteurs conscients et jaloux de leur liberté.

Les magistrats qui ont jugé Yves Le Bonniec ont effectivement entretenu la fiction selon laquelle c’était en tant que justiciable quelconque que le coauteur de Suicide, mode d’emploi était inculpé à la suite d’une correspondance avec un lecteur de Suicide, mode d’emploi, à propos du même livre. Aucune loi n’oblige à endosser cette fiction.

À ce propos, il n’est pas inutile de préciser que Le Bonniec a été condamné dans une autre affaire de correspondance, sous le même chef, alors que sa réponse au lecteur ne contenait aucune indication technique. C’est bien l’« abstention » d’un geste positif, que les magistrats se sont abstenus de préciser davantage, qui a été condamnée, faute de législation permettant à l’époque d’interdire le livre.

Marcela Iacub écrit que la loi de 1987 « n’a pu [nous] être appliquée ». C’est hélas inexact. La justice a trouvé un moyen de contourner le principe de la non-rétroactivité de la loi pénale : chaque exemplaire du livre imprimé postérieurement à la loi de 1987 réprimant la « provocation au suicide » a été considéré comme un fait nouveau délictueux. C’est donc bel et bien pour infraction à la loi de 1987 que l’éditeur Alain Moreau a été condamné en février 1995, cette décision interdisant de facto toute réédition du livre, par ailleurs épuisé depuis 1990.

Probablement sur la foi de commentateurs qui n’ont pas pris la peine de consulter le texte original, M. Iacub indique un jugement de 1988, à Nevers (contre une délatrice), comme jurisprudence de la loi. Il n’en est rien, la condamnation ayant été prononcée pour « voies de fait avec préméditation ». En revanche, la loi de 1987 a permis - outre l’interdiction de fait de notre livre - la saisie en France d’un ouvrage canadien, et la condamnation d’un grand quotidien du soir.

Quant au fond du débat sur le droit pour chacun de décider de l’heure et du moyen de sa mort, comme sur la question de la liberté de publier, ma conviction tient dans la formule qui sert de titre au dernier chapitre du Droit à la mort : « Les lecteurs sont seuls juges ».

Claude Guillon

 


La photographie de Marcela Iacub, en logo dans les articles, est de Crocus [copyright “crocus / www.crocusss.net"]

 

Mardi 13 septembre 2005

La plupart des délits d'expression, de la pornographie à l'homophobie, de l'apologie des crimes et délits à l'incitation à la haine raciale, se fondent sur le présupposé selon lequel certains messages seraient susceptibles de provoquer des comportements antisociaux. On les imagine non pas comme des expressions susceptibles de faire naître des désirs, des opinions, ou tout simplement l'indifférence, mais comme des ordres s'incrustant dans nos consciences dociles : «violez», «tuez», «frappez», «humiliez», «méprisez». Le fil d'une causalité rigide transformerait les images et les phrases en actes, comme par une sorte de pouvoir hypnotique. A ceux-ci l'on oppose d'autres types de messages, qui auraient, eux, un pouvoir édifiant, nous apprenant à devenir bons et moraux. C'est à des critères formulés presque en ces termes que le président du CSA, Dominique Baudis, conditionne la survie des émissions audiovisuelles adressées aux jeunes, ce dont certaines radios, comme Skyrock, ne cessent de faire les frais.


Lorsqu'on oppose aux avocats de la censure le fait que les gens ne sont pas des imbéciles, qu'ils peuvent juger par eux-mêmes des messages qu'ils reçoivent, ils avancent que tout le monde n'en est pas capable, que des esprits immatures et fragiles peuvent être dangereusement influencés et devenir des criminels. Il faut bien faire une hypothèse de ce genre, car sinon, on ne voit pas pourquoi ceux qui s'occupent de juger ces phrases et ces images ne seraient eux aussi victimes d'une suggestion secrète. Hélas ! L'histoire aussi bien que l'actualité la plus récente nous montrent combien il est difficile de prévoir à l'avance les effets des messages sur les idées et les comportements de ceux que l'on dénomme les esprits «fragiles» ou «trop influençables». Il y a bien des exemples de la manière dont ce type de personnes se sont appropriées d'une manière parfaitement inattendue du contenu de certains messages. Ainsi ceux qu'enseignent les religions les plus officielles et en apparence les plus pacifiques : le grand aliéniste Esquirol rapporte deux faits divers qui eurent lieu dans les années 1830 et dans lesquels l'influence des textes sacrés censés nous pousser à aimer nos prochains eut des conséquences catastrophiques. Dans le premier «une femme d'un caractère triste se reprochait quelques larcins faits à son mari ; elle se rend au sermon, son imagination s'exalte, et en rentrant chez elle, elle tue l'enfant qu'elle chérissait, pour en faire un ange». Dans le second, «un paysan prussien croit voir et entendre un ange qui lui ordonne, au nom de Dieu, d'immoler son fils unique sur un bûcher. Il donne ordre à son fils de l'aider à porter du bois dans un endroit désigné, et d'en faire un bûcher. Celui-ci obéit, son père l'étend sur le bûcher et l'immole». Mais aucun ange n'est venu sauver cet Isaac abandonné. Récemment, on a entendu d'autres faits divers dans lesquels des enfants ont été assassinés parce que leurs parents les soupçonnaient d'être possédés par le diable. Dans un sens presque contraire, si on en croit la déposition de Jean Paulhan au célèbre «procès de Sade» dans les années 50, une jeune femme, après la lecture de cet auteur si peu évangélique, décida, elle, de devenir bonne sœur. Et il arrive aussi que les esprits fragiles tirent de l'actualité toutes sortes d'inspirations. N'a-t-on pas vu une jeune femme inventer une fausse agression dans le RER pour avoir la gloire et l'amour que l'on réserve aux victimes réelles ? Ne peut-on voir aussi l'influence quelque peu inattendue des journaux télévisés sur quatre jeunes filles égarées dans l'incendie criminel qui a ôté la vie à 18 personnes il y a quelques semaines ?


Ces exemples, parmi tant d'autres, pourraient nous faire douter de l'efficacité d'une quelconque législation qui viserait à endiguer les comportements antisociaux ­ voire à nous rendre vertueux ­ en contrôlant les messages publics. Car le seul effet indubitable du pouvoir de faire taire est de restreindre la liberté des producteurs des messages. Le philosophe John Stuart Mill considérait les dangers de ces habitudes gouvernementales si considérables qu'il n'a pas hésité à les qualifier de «vol d'humanité». Car les opinions, disait-il, ne sont pas des possessions personnelles sans valeur pour les autres. S'il en était ainsi, il n'y aurait pas de problème à imposer à une minorité les opinions de la majorité. Mais, lorsqu'il s'agit de la liberté d'expression, le fait d'imposer silence à quelqu'un produit un tort plus grave aux majorités qu'à celui que l'on censure. Et non pas seulement à celles qui sont présentes mais aussi aux majorités futures. Car «si l'opinion est juste, on les prive de l'occasion d'échanger l'erreur pour la vérité ; si elle est fausse, ils perdent un bénéfice presque aussi considérable : une perception plus claire et une impression plus vive de la vérité que produit sa confrontation avec l'erreur». Réussirons-nous un jour à convaincre les pouvoirs publics de cesser de voler l'humanité ? Aurai-je la chance de voir ce jour ? Qui sait ? Entre-temps, un esprit égaré m'empêchera peut-être de promouvoir cette noble tâche en m'assassinant à la suite d'une lecture très personnelle du dernier Harry Potter.


Libération, Marcela Iacub, mardi 13 septembre 2005


La photographie de Marcela Iacub, en logo dans les articles, est de Crocus [copyright “crocus / www.crocusss.net"]


 

Texte Libre



Texte Libre 1

 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



RECHERCHE THEMATIQUE par TITRE

 

Littérature & Homosexualité

 

 

Littérature jeunesse & Homosexualité

 

 

Histoire & Homosexualité

 

 

Cinéma & Homosexualité

 

 

Philosophie

 

 

Arts

 

 

Citations & Homosexualité

 

 


 

Rechercher

Calendrier

Juillet 2008
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Texte Libre 2

 

 

 

 

 

 

"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

 affiche-affiche-pierre-et-gilles-contre-homophobie.jpg

 

« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

 

 ISIDOR.jpg

 

« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
Kirsty Gunn

 

 

 

undefined

 

 follement-gay-lyon.gif

 

« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert

 

Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.

 

REFERENCE-INFO.jpg

 

undefined

 

C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

 

 


 

ASSOCIATION
POUSSE-POUSSE

 

undefined

 

Aidons les enfants du Vietnam